LITTÉRATURE LÉGENDAIRE – MYTHOLOGIE – HISTOIRE NATURELLE.
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LES SIRÈNES
(APPENDICE (1) À L’HISTOIRE DE LA FIANCÉE AUX CHEVEUX D’OR)
I
Miramos sobre las aguas,
Nunca hasta ahora descubiertos.
CALDERON DE LA BARCA (El golfo de las Sirenas)
Les sirènes de l’antiquité sont reléguées aujourd’hui dans le Dictionnaire de la Fable avec les néréides, les océanides, les naïades et toutes les nymphes mythologiques qui peuplaient jadis la mer, les fleuves, les eaux, etc.
En histoire naturelle, la sirène est un reptile batracien, de la famille des urodelles, reconnaissable par des caractères particuliers et surtout par une queue qui la distingue des crapauds, des pipas, des rainettes, des grenouilles et autres reptiles sans queue.
Mais existe-t-il un être amphibie de la taille de l’homme, à peu près conformé comme lui, sauf les modifications qui lui permettraient de respirer à volonté ou dans l’eau avec des branchies, ou dans l’air avec des poumons ?
Plusieurs voyageurs affirment l’existence de ces hommes-poissons et de ces femmes-poissons que les langues du Nord appellent merman et mermaid. (2)
En 1430, la mer ayant rompu les digues de la Hollande, quelques jeunes filles d’Edam, ville de la Finlande occidentale, trouvèrent une sirène engagée dans la vase, l’emmenèrent dans leur bateau, l’habillèrent comme elles et lui apprirent à filer. Cette sirène se nourrissait comme une créature ordinaire, mais elle ne parlait pas. On la conduisit à Harlem, où elle vécut deux ou trois ans et acquit quelque connaissance de Dieu ; elle ne passait du moins jamais devant un crucifix sans faire le signe de la croix ; mais elle manifesta toujours, dit Parival (Délices de la Hollande), une grande inclination pour l’eau. La date de 1430 est déjà bien ancienne, malheureusement, pour vérifier si tout ce que dit Parival est exact.
En 1531, on fit présent à Sigismond, roi de Pologne, d’une sirène prise dans la Baltique ; mais elle ne vécut que trois jours.
En 1560, des pêcheurs de la côte de Ceylan prirent d’un seul coup de filet sept sirènes mâles et sept femelles. Dimas Bosquo, chirurgien du vice-roi de Goa, disséqua et puis empailla quelques-unes de ces créatures amphibies, qu’il trouva anatomiquement conformes à l’espèce humaine. Le fait de la pêche et de la dissection est cité dans l’Histoire de la Compagnie de Jésus, t. IV.
En 1610, le capitaine Richard Whitbourne vit une sirène vivante dans le port de Saint-Jean, à Terre-Neuve : « Surprenante créature, qui nagea vers moi avec un gracieux sourire ; – en tout semblable à une femme par le visage, les yeux, le nez, la bouche, le menton, le cou, les oreilles et le front. » Le capitaine Richard Whitbourne a publié la relation de ses voyages, qu’il atteste véridiques d’un bout à l’autre. On peut commencer à douter.
En 1671, une sirène fut aperçue près du grand rocher appelé le Diamant, sur la côte de la Martinique : ceux qui la virent en déposèrent la description chez un notaire de l’île ; ils affirmaient qu’entre autres signes de vie donnés par la sirène, elle avait essuyé son visage avec ses mains ou ses mains sur son visage, et qu’elle avait éternué. Les témoins étaient deux Français et quatre nègres.
En 1725, selon les Mémoires de Trévoux, t. IV, p. 1902, plus de trente personnes, à bord d’un navire commandé par le capitaine Olivier Morin, mouillé dans la rade de Brest, virent un homme marin qui ne différait de l’homme ordinaire que par des espèces de petites nageoires ou membranes entre les doigts de la main comme les pattes de canard. Cet homme marin prit la figure de l’avant du navire pour une femme et vint l’embrasser ; dépité sans doute de sa méprise, pour narguer à son tour l’équipage, il se dressa un peu dans l’eau et affecta de se débarrasser de ses excréments. Le contremaître voulut le harponner comme une baleine, mais il eut peur tout à coup que ce ne fût le spectre d’un de ses camarades qui s’était noyé la veille : le harpon lui tomba des mains.
En 1737, les journaux du temps disent qu’on montrait une sirène pour de l’argent à Exeter. De nos jours, l’Américain Barnum nous a appris à nous défier des phénomènes montrés au son du tambour et pour de l’argent. (3)
En septembre 1749, une sirène se laissa pêcher à Nikoping, dans le Jutland. Pontoppidan n’a pas oublié les sirènes dans son Essai sur l’histoire naturelle de la Norwège. Malheureusement, les fables de Pontoppidan sur le serpent marin qui a plus de cinq cents pieds de long, et sur le kraken, polype qui a plus d’une demi-lieue de circonférence, rendent un peu suspectes les sirènes de ces parages.
En 1750, les Parisiens furent favorisés, à la foire de Saint-Germain, du spectacle d’une sirène vivante. On la nourrissait de pain et de petits poissons dans un baquet où elle nageait avec beaucoup de volupté. Exposer aux badauds, pour quelques sous, Mélusine ou Viviane ! la fée du lac à côté de l’âne savant ou du lapin à deux têtes !… Quelle profanation ! Deux ans auparavant, on avait vu deux sirènes à la même foire, mais mortes et empaillées.
En 1761, s’il faut en croire le Mercure de France de 1762 , deux jeunes filles de l’île de Noirmoutiers surprirent une sirène dans une grotte. « Elle avait les seins très développés, le nez plat et une queue de poisson avec une espèce de pied au bout. » Il est fâcheux que nous n’ayons pas l’avis des savants du temps sur cette sirène, qui avait de la barbe, au dire des deux jeunes filles.
Il est temps de nous rapprocher des témoignages contemporains pour prouver, s’il est possible, que la race des sirènes existe encore.
Le 22 janvier 1809, la fille d’un vénérable ministre de Reay, en Écosse, aperçut une sirène. Cette sirène fut décrite par elle très exactement, dans une lettre signée. On mit en doute le récit de la jeune Écossaise ; mais un témoin vint à son secours : la même sirène avait déjà été vue au même lieu par un maître d’école, M. W. Munro, qui confirma par écrit la déclaration d’Elizabeth Mackay.
Deux ans plus tard, une sirène se montra de nouveau, sur la côte de Kintyre, à Catherine Loynachan et à John Mac-Isaac. Quoique M. Hogg, le berger-poète, ait cherché en vain les sirènes sur ces côtes, la déposition de Catherine et de John a toute l’authenticité que peut lui donner le visa du ministre de Campbell-Town et celui de l’intendant des Maclean à Mull.
Depuis longtemps toutefois, si les sirènes se laissaient encore voir, elles ne se laissaient plus prendre, lorsqu’en 1823 on en apporta une vivante à Londres. Tous les savants anglais la visitèrent, et les journaux analysèrent leur jugement sur cette créature amphibie. Il était question de la marier, dotée par la Société royale, qui en voulait perpétuer la race sur terre. Un fils de famille, ruiné par ses folles dépenses dans les tavernes et comme membre du club des Beefsteaks, s’était offert pour l’expérience, lorsque la fille de l’eau cessa de vivre. Un mauvais plaisant prétendit que cette fille de l’eau était morte de peur d’être la femme d’un ivrogne.
Malgré tous ces extraits de voyages et de rapports que nous venons de copier ou d’analyser fidèlement, aujourd’hui les sirènes des voyageurs pourraient bien, en France, n’être que des monstres : les monstres sont un genre à la mode ; et si quelque tempête jetait une sirène sur nos côtes, elle reviendrait de droit au scalpel des anatomistes.
II
La poésie et le roman du moyen âge avaient accepté la sirène de la Grèce et de Rome, sans trop altérer ses attributs. Les superstitions locales, comme le roman et la poésie, mettent généralement la sirène au rang des fées.
Les sirènes de la superstition populaire apparaissent plus souvent dans le Nord que dans le Midi. Cependant, nous avons aussi nos sirènes dans la riante mer Méditerranée ; nous en avons dans les eaux du Rhône. C’étaient des tritons et des sirènes certainement que ces dracs (4) dont parle le maréchal du royaume d’Arles, Gervais de Tilbury (Otia imperialia), et qui viennent de fournir le sujet d’un drame fantastique à George Sand.
« Les dracs du Rhône, dit le grave maréchal, prennent communément la figure humaine et se glissent parmi les habitants d’Arles jusque sur la place du marché. Quelquefois, ils flottent le long du fleuve, sous la forme de coupes ou de bagues d’or, et attirent les femmes et les enfants pendant qu’ils se baignent. Lorsque ces baigneurs veulent s’emparer de ces objets précieux, qu’une vague perfide semble mettre sous leur main, le drac les saisit eux-mêmes et les entraîne jusqu’au fond de l’eau, dans un flot tourbillonnant. C’est ce qui arrive surtout aux nourrices, que les dracs recherchent pour leur faire allaiter leurs propres enfants. Les femmes ainsi enlevées par les dracs sont assez souvent rendues à leur famille au bout de sept années. Quelques-unes racontent comment elles ont vécu avec les dracs dans de vastes palais aquatiques.
J’ai connu une de ces femmes qui fut prise par les dracs, pendant qu’elle lavait sa lessive sur les bords du Rhône. En voulant attraper un vase en bois, qui passait à la portée de sa main, elle s’était laissé entraîner au fond de l’eau, où un drac la força de donner le sein à sa progéniture. Sept années s’étant écoulées, elle reparut saine et sauve ; mais son mari et sa famille avaient peine à la reconnaître.
Cette femme racontait des choses merveilleuses de son séjour parmi les dracs. On lui avait donné à manger du pâté d’anguilles. Il lui arriva de se frotter un œil avec ses doigts qui étaient enduits de la graisse de ce pâté et, depuis ce temps-là, elle avait le don de la vision complète de tout ce qui se passait sous l’eau.
Un jour, c’était trois ans après son retour dans sa famille, se trouvant à Beaucaire, elle y rencontra le drac dont elle avait nourri l’enfant. L’ayant reconnu, elle lui demanda des nouvelles de sa femme et de son fils ; à quoi le drac répondit : « De quel œil me voyez-vous ? » La nourrice lui montra l’œil gauche. À l’instant même, le drac le lui creva avec son doigt, et il se perdit dans la foule. » (5)
En opposition à cette légende, en voici une autre, traduite du shetlandais, où c’est la sirène qui est enlevée de son élément, et qui se conduit à peu près comme « la chatte métamorphosée en femme. »
LA SIRÈNE AUX DEUX MARIS
Un soir d’été, par un beau clair de lune qui éclairait au loin la plage sablonneuse de la baie d’Unst, un jeune homme se promenait en respirant l’air frais et pur. À quelque distance, il aperçut devant lui une bande d’habitants de la mer, qui dansaient joyeusement sur le sable. Non loin d’eux étaient plusieurs peaux de phoques ou veaux marins.
Lorsque le jeune homme s’approcha des danseurs, son apparition troubla la fête, et ils coururent à leurs vêtements, puis se plongèrent dans la mer, sous la forme de phoques ; mais le Shetlandais s’aperçut qu’ils avaient oublié une peau ; il la ramassa bien vite pour aller la cacher chez lui, puis revint au rivage.
Là, il rencontra la plus jolie fille qu’il eût jamais vue ; elle allait et venait, pleurant et se lamentant, parce qu’elle avait perdu sa robe de veau marin, sans laquelle, hélas ! elle ne pouvait espérer rejoindre sa famille et ses amis sous les eaux.
« Malheureuse que je suis ! s’écriait-elle, me voilà forcée de rester, malgré moi, parmi les habitants de ce monde desséché par le soleil. »
La pauvre fille pleurait tant, que le Shetlandais en fut touché ; il l’aborda pour lui offrir des consolations ; mais tout ce qu’il put lui dire fut inutile. Elle le suppliait avec douleur de lui rendre sa robe. Hélas ! plus elle pleurait, plus elle lui semblait belle. Son cœur s’endurcit à ses plaintes ; il lui représenta l’impossibilité de son retour ; il lui dit que sa famille sous l’eau finirait par l’oublier, et il conclut son discours par l’offre de sa main, de son cœur et de sa fortune.
La fille de la mer, voyant qu’elle n’avait pas d’autre alternative, consentit à être sa femme. Ils furent mariés, vécurent ensemble dix ans et eurent plusieurs enfants qui ne conservèrent aucun vestige de leur origine maritime, excepté pourtant un léger réseau entre les doigts et une courbure des deux mains, qui les faisaient ressembler aux pattes du phoque ou veau marin. Ces traits caractéristiques distinguent encore aujourd’hui les descendants de cette famille.
L’amour du Shetlandais pour sa femme était extrême ; mais elle ne payait que d’un froid retour cette tendre affection. Elle s’échappait souvent seule de la maison et courait sur le sable de la plage. Là, à un signal donné, un énorme phoque sortait de l’eau et s’entretenait avec elle dans une langue inconnue. Elle revenait toujours pensive et mélancolique de ces rendez-vous.
Ainsi s’écoulèrent maintes années. Tout espoir était à peu près perdu pour elle de quitter notre monde aride, abandonné des eaux, lorsqu’un jour un de ses enfants, qui jouait derrière une meule de blé, découvrit une peau de phoque ou veau marin. (6) Ravi de sa trouvaille, l’enfant courut, tout essoufflé, la montrer à sa mère, dont les yeux brillèrent, à cette vue, d’un vif sentiment de joie : c’était sa robe, sa robe des eaux, qui lui avait coûté tant de larmes.
En possession de ce trésor, elle jouissait déjà par anticipation de sa liberté ; elle se disait qu’elle pourrait enfin revoir ses amis de la mer. Une réflexion vint l’arrêter toutefois : elle avait contracté sur la terre des liens qui lui coûtaient à rompre ; elle était mère, elle aimait ses enfants : allait-elle les quitter pour toujours ? Elle hésita ; mais enfin le plaisir du retour dans sa patrie sous-marine l’emporte ; elle embrasse ses fils et ses filles, prend la peau de phoque et se dirige vers la plage.
Quelques minutes après, le mari entre et les enfants lui racontent ce qui vient de se passer. Il devine tout et court du côté de la mer avec toute la vitesse que peuvent donner l’amour et l’inquiétude ; mais il n’arriva que juste à temps pour voir sa femme se changer en phoque, monter sur un rocher et plonger sous les flots.
Le grand phoque était là, qui vint la joindre et la féliciter de son heureuse évasion. Ils s’éloignaient ensemble, lorsque, tournant la tête, elle aperçut son mari, muet de désespoir, sur le rocher solitaire. Un remords de pitié lui toucha le cœur ; elle s’arrêta pour lui crier adieu : « Adieu, dit-elle, et soyez heureux. Je vous ai aimé en femme fidèle tant que je suis restée avec vous ; mais j’ai toujours mieux aimé mon premier mari que le second. »
Il y a dans les traditions féeriques de l’Irlande une légende semblable, la Dame de Golloris. Mais la peau de veau marin nous ramène à la prose de l’histoire naturelle. Il paraîtrait que beaucoup de sirènes aperçues par les voyageurs n’étaient que des phoques.
Le capitaine Burt, auteur anonyme d’un curieux recueil de lettres sur l’Écosse, où Walter Scott a beaucoup puisé, décrit la race amphibie des phoques, la guerre à mort qu’ils font aux saumons dans le lac Linne, et leur passion pour la musique, qui est telle, que les Montagnards, quand ils veulent les prendre, les attirent au rivage par les sons de la cornemuse. « La femelle, dit-il, a des seins comme une femme, et je ne doute pas qu’on ne l’ait souvent prise pour une sirène. » (7)
M. Forbes, qui a publié en 1813, à Londres, quatre volumes de Mémoires sur l’Orient très curieux, assure que les sirènes existent réellement sur la côte de l’Afrique orientale. M. Matcham, alors surintendant à Bombay, lui avait dit en avoir vu à Mozambique, à Mombaza et à Melinde. Selon M. Matcham, elles avaient de six à douze pieds de long ; leur tête et leur visage ressemblaient à la tête et à la face humaines, excepté que le nez et la bouche se rapprochaient du groin des pourceaux. Leur peau était fine et douce ; le cou, la gorge et le corps de la femelle, jusqu’aux hanches, ne différaient en rien, disait encore M. Matcham, du cou, de la gorge et du corps d’une femme bien faite ; mais depuis les hanches, l’inévitable desinit in piscem, la terminaison en poisson, complétait les plus belles. Au lieu d’avant-bras, elles avaient aussi des nageoires comme le pingouin. Au reste, savez-vous ce qu’on fait de celles qui se laissent prendre à Mombaza ? « Ces créatures, ajoutait M. Matcham, sont découpées et vendues par tranches, comme les autres poissons. » Qu’on dise qu’il n’y a pas d’anthropophages !

III
Il est, pour le merveilleux inventé par la superstition ou la poésie humaines, un cercle de vraisemblance dont les limites sont gardées ici par une sorte de bon sens relatif, là par la science elle-même.
L’homme peut-il être amphibie ? S’il y avait des hommes-poissons, serait-il plus vraisemblable de voir l’homme-poisson vivre sur terre que de voir l’homme de la terre ferme vivre dans l’eau ? William Saint-John, dans la Fiancée aux cheveux d’or, émet sur cette double question une théorie ingénieuse.
Un critique grave et un peu sceptique, quoique espagnol, le savant Benito Geronimo Feijoo, ne doute pas que les tritons des anciens poètes ne fussent des êtres réels ; selon lui, il existe encore des tritons, moins la conque marine : après avoir donné ses conjectures sur leur conformation, il raconte un fait qui lui paraît si étrange, si extraordinaire, qu’il ne le citerait pas, dit-il, s’il n’avait recueilli à l’appui de la vérité les preuves fournies par des témoins oculaires, et entre autres par le señor marquis de Valbuena, dans sa relation adressée au señor Don Jose de la Torre, le très digne ministre de Sa Majesté, à l’audience royale des Asturies. Voici le fait :
À Lierganes, diocèse de Burgos, Francisco de la Vega et Maria del Casas, sa femme, avaient quatre fils : Thomas (qui fut prêtre), Francisco, José et Juan. Celui-ci vivait encore, âgé de sept ans, lorsqu’écrivait le véridique marquis.
Maria del Casas, devenue veuve, envoya son second fils Francisco en apprentissage chez un charpentier de Bilbao. Francisco avait demeuré deux ans avec son maître, et était âgé de dix-sept ans, lorsqu’il alla se baigner un soir avec quelques-uns de ses camarades dans la rivière de la ville. C’était en juin 1674 ; Francisco se mit à nager en descendant le cours de l’eau ; on le perdit peu à peu de vue et, comme il ne reparut plus, on pensa qu’il s’était noyé. Son maître le dit ainsi à sa mère, qui pleura son fils comme mort.
En l’année 1679, quelques pêcheurs de Cadix pêchèrent dans la mer un homme qu’ils prirent d’abord pour un monstre, mais qui se trouva être un homme raisonnable (hombre racional), par sa conformation et la régularité de ses membres. Ils lui adressèrent la parole en diverses langues ; et, comme il ne répondait en aucune, ils s’imaginèrent qu’il était possédé de quelque démon muet. On le conduisit à un couvent de franciscains, où les bons pères consentirent à l’exorciser. Ni les saintes paroles, ni l’eau bénite ne purent guérir son opiniâtre mutisme ; mais au bout de quelques jours, on lui entendit prononcer le mot Lierganes. Ce mot restait sans explication, lorsque le hasard voulut qu’il y eût à Cadix un membre de la sainte inquisition, don Domingo de la Cantalla, natif de ce village, qui s’avisa d’écrire à un de ses compatriotes, qu’on avait pêché un homme dont tout le vocabulaire consistait à dire Lierganes : alors, le correspondant de l’inquisiteur lui ayant fait part de la disparition du fils de la veuve Maria del Casas, on commença à être sur la voie…
Un autre franciscain, arrivé depuis peu de la terre sainte en Espagne, pour y récolter des aumônes, avait occasion de passer à Lierganes. Il se chargea de l’homme pêché dans la mer, et quand il fut sur la hauteur qu’on appelle la Dehesa, à un quart de lieue du village, il lui dit : « Précède-moi ; je te suis. » Le muet ne répondit pas, mais se mit à marcher et alla tout droit à la porte de Maria del Casas, veuve de Francisco de la Vega ; aussitôt que la pauvre femme le vit, elle le reconnut et lui sauta au cou en disant : « C’est mon fils Francisco que j’ai perdu à Bilbao. » Les frères de Francisco, le prêtre et les deux autres, accoururent et l’embrassèrent comme leur mère ; lui, cependant, immobile, impassible, recevait froidement ces caresses, ne reconnaissant personne.
Le religieux laissa Francisco dans la maison de sa mère, où il demeura neuf ans, toujours muet ou plutôt idiot, prenant ce qu’on lui donnait, ne demandant rien, tantôt mangeant à l’excès, tantôt oubliant de manger.
Son intelligence s’exerça un peu à faire des commissions ; il était ponctuel à porter un paquet ou une lettre et à rapporter la réponse. Il entendait ce qu’on lui disait et le faisait, mais il ne se mêlait en rien de la conversation.
On l’envoya un jour porter une lettre à Santander ; ne trouvant pas le bac sur le bord de la rivière, qui a bien une lieue de large, il se jeta à l’eau, arriva à Santander à la nage, et revint de même sans rien dire.
Il avait six pieds de haut, les membres bien faits, les cheveux roux, le teint blanc, les ongles courts et comme si le salpêtre les avait rongés ; il allait toujours pieds nus ; mais si on lui mettait des souliers, il les gardait.
Il avait beaucoup aimé à pêcher dans son enfance et il était grand nageur. Enfin, après neuf ans passés ainsi, vivant au milieu des hommes comme une machine, prononçant à peine de temps en temps les mots pain, vin et tabac, sans y attacher aucun sens et comme par vaine réminiscence, il disparut de nouveau et ne revint plus. On dit vaguement depuis qu’il avait été reconnu dans un port des Asturies.
En terminant cette histoire, le Padre Feijoo cite encore cinq à six autorités qui en affirment la vérité historique ; puis, ne pouvant résister à l’expression de ses poétiques conjectures, il s’écrie :
« Quel dommage que notre homme nageant eût perdu la raison, non seulement pour lui, mais pour nous ! S’il eût conservé le jugement et la mémoire, que de choses en partie utiles et en partie curieuses il nous eût racontées de ses voyages sous-marins ! Que de choses ignorées jusqu’à ce jour de tous les naturalistes, et relatives à la république errante des poissons ! Lui seul avait pu vérifier leur manière de se reproduire, de vivre et de se nourrir, leurs transmigrations, leurs guerres et leurs alliances. Combien de mers et d’océans avait-il explorés !… et puis tout ce qu’il avait observé des plantes qui naissent sous les ondes, et les sources qui y jaillissent, et les cavernes qui reçoivent les eaux sous-marines pour les transporter au loin ! Enfin, le philosophe aurait surtout aimé à interroger cet homme sur sa propre vie dans un élément si différent du nôtre : comment se nourrissait-il ? comment dormait-il ? comment respirait-il ? comment trompait-il la voracité de certaines bêtes marines ? etc. »
Voici une relation qui pourrait en partie répondre à ces questions de notre révérend bénédictin espagnol, mais je la puise, après Walter Scott, dans un ouvrage moins grave que le Teatro critico universal ; c’est une tradition assez curieuse de l’île de Man, empruntée au voyageur Waldron.
« On avait conçu le projet de trouver dans la mer un trésor par le moyen d’une cloche à plongeur. Un marin hardi descendit en conséquence et tira à lui toute la corde qu’on avait à bord. Un mathématicien présent déclara, après un calcul précis, que l’aventureux jeune homme devait avoir fait sous les ondes le double des milles dont se compose la distance qui sépare la Lune de la Terre. À une telle profondeur, on pouvait s’attendre à des merveilles. Or, voici le récit du plongeur lui-même :
« Après avoir franchi, dit-il, la région des poissons, je descendis dans un élément plus pur et aussi transparent que l’air au plus beau jour du printemps, à travers lequel j’aperçus le fond de la mer, pavé de corail et d’une espèce de cailloux brillants comme les rayons du soleil réfléchis sur une glace. Il me tardait de parcourir ces délicieux sentiers, et je n’ai jamais ressenti plaisir plus doux que lorsque la machine dans laquelle j’étais enfermé en rasa la surface polie.
En regardant par les petites fenêtres de ma cloche, je remarquai de tous côtés de larges rues et des places ornées d’immenses pyramides de cristal, qui étaient étincelantes comme le diamant. Je vis un beau palais en nacre, richement sculpté et orné de coquillages de mille couleurs. Une porte était ouverte ; je fis tous mes efforts pour y diriger ma prison mobile : je n’y parvins qu’avec peine et très lentement. J’entrai enfin dans une salle spacieuse, au milieu de laquelle était une grande table d’ambre et tout autour de jolis fauteuils de la même matière. Le sol était parqueté de diamants, de rubis, d’émeraudes, de topazes, de perles… et je crus un moment que ma fortune était faite ; mais toutes ces pierres précieuses étaient si fortement incrustées par le temps, que je ne pus en arracher une seule. Je vis aussi une grande quantité de chaînes, de colliers et de bagues, suspendues aux parois de jaspe de ce palais par des tissus déliés de mousse et d’herbes océaniques ; je me préparais à tendre la main pour enlever une partie de ces trésors, qui m’aurait plus enrichi que mille naufrages sur nos côtes ; mais je fus soudain arrêté et rappelé au-dessus des flots par le manque de corde. En revenant, je vis de charmantes mermaids et de beaux mermen, habitants de ces heureuses régions, qui descendaient du côté du palais. Ils parurent effrayés de ma présence et s’éloignèrent au plus vite de ma cloche de verre, me prenant sans doute pour quelque limaçon monstrueux d’une nouvelle espèce. » (8)
J’ai sous les yeux une autre relation d’une descente au fond de la mer par le même véhicule ; et comme celle-ci est signée d’un docteur en médecine, il faut avouer qu’elle contient des anecdotes moins surprenantes. Le révérend bénédictin espagnol ne devait pas ignorer l’invention de la cloche à plongeur, car c’est en Espagne, du temps de Charles-Quint, en 1558, que la première de ces machines fut essayée par deux Grecs ; mais il préfère ajouter à l’histoire de Francisco de Lierganes celle de l’Italien Pesce Colas. Ce Poisson-Nicolas, né à Catane, s’était livré de bonne heure à l’exercice de la nage : ayant été pêcheur de perles et de corail, il s’était peu à peu familiarisé avec la mer… calme ou orageuse, peu lui importait ; la nage devint même pour lui un besoin de tous les jours dont il ne pouvait se priver sans souffrir de l’estomac ou de la tête. Quand les marins les plus expérimentés n’osaient mettre leur barque à la mer, il servait de courrier d’un port à l’autre, ou quand un navire était en rade, il allait à la nage porter aux passagers les nouvelles de leur famille.
Le roi Frédéric de Naples et de Sicile ouït parler de ses prouesses de nageur et désira les mettre à l’épreuve. Il lui ordonna de plonger dans le gouffre que l’antiquité désigna sous le nom redouté de Charybde, près du cap Faro. Pesce Colas faisant quelques objections en homme qui connaissait le péril, le roi prit une coupe d’or, la jeta dans l’abîme et lui dit qu’elle était à lui s’il allait la retirer. Pesce Colas n’hésita plus, se précipita dans les flots et ne reparut qu’au bout de trois quarts d’heure. Son rapport de ce qu’il avait vu excita la curiosité philosophique du roi, qui jeta une autre coupe d’or ; mais, voyant Nicolas hocher la tête en homme qui savait mieux que jamais à quoi s’en tenir, il lui montra une bourse de ducats, en lui promettant de la verser dans la seconde coupe, s’il pouvait la lui rapporter. Nicolas plongea une seconde fois… mais ce fut la dernière, soit qu’il eût été brisé contre quelque rocher, soit qu’il eût été la proie de quelque monstre de l’abîme.
Cette aventure fournit un nouveau texte de conjectures au Padre Feijoo, qui cherche à démontrer qu’il est possible à l’homme de respirer sous mer comme sur terre.
Notre siècle préfère l’extraordinaire et le mystérieux au surnaturel. Lord Byron, dans son poème de l’Île, nous montre la sauvagesse Neuha transportant Torquil au fond d’une grotte de la mer. L’Île ou Christian et ses compagnons est un poème qui, certes, vaut les meilleurs contes maritimes en prose. Byron, comme on sait, était aussi fier de ses exploits de nageur que de ses plus belles poésies ; ses plus magnifiques comparaisons, ses plus riches apostrophes appartiennent à ses souvenirs de l’Océan. Mais dans l’Île, où il a mis en scène les aventuriers révoltés de la Bounty, il n’y a que des allusions indirectes aux néréides ; Byron a redouté le surnaturel autant que Walter Scott, qui donne comme une tradition fort incertaine l’histoire de la sirène dont un des ancêtres du maître de Ravenswood avait indiscrètement causé la mort. (9)
IV
Un poète anglais qui, avant de s’inspirer de la Bible, avait su s’identifier avec le même bonheur que notre Fénelon au génie de l’antiquité grecque et latine, Milton, dans le Masque de Comus, a imaginé une sirène pour dénouer son drame. Le masque de la littérature anglaise est une espèce d’intermède ou de pastorale, tantôt féerique, tantôt mythologique ; celui de Milton est une allégorie participant de la féerie et de la mythologie, mais qui émane plus directement de cette dernière. Je vais en dire le sujet, et j’en traduirai un passage qui contient l’énumération des divinités de la cour d’Amphitrite, moyen détourné d’introduire dans cette dissertation les sirènes de la fable classique, que je voulais d’abord laisser dormir en paix dans l’étang de mon collège, à l’ombre du grand marronnier de Juilly.
C’est dans une aventure réelle arrivée aux enfants du comte de Bridgewater que Milton trouva les éléments de son allégorie. – Lady Alice Egerton s’égare un jour dans une forêt du comté d’Hereford et cause quelques heures d’inquiétude à ses frères. Le poète n’en demande pas davantage et fait de la forêt la demeure d’un perfide magicien, Comus. Ce fils de Circé se compose une cour à l’imitation de celle de sa mère, en métamorphosant en bêtes tous ceux qui se laissent prendre à ses pièges et à ses philtres. Comus devine qu’une jeune et chaste lady approche de ses domaines, et il vient à elle sous la forme d’un berger, qui prétend la ramener à ses frères. Alice le croit et le suit. Ses frères font à leur tour la rencontre d’un berger ; mais celui-ci est un bon génie, protecteur de la chasteté, qui leur révèle le danger de leur sœur et les conduit au palais de Comus. – Le magicien a enchanté lady Alice sur un fauteuil de marbre ; il cherche à la séduire par ses discours et par toutes sortes de mets délicats. Lady Alice confond Comus par sa sagesse et sa vertu. En ce moment surviennent les deux frères, qui se précipitent l’épée à la main dans la salle, arrachent des mains du magicien la coupe qu’il offrait à sa captive, la brisent et mettent tout le cortège en déroute… Le bon génie, qu’ils ont devancé dans leur impétuosité, arrive lui-même, et leur reproche alors d’avoir agi étourdiment : il eût fallu, pour délivrer Alice, ne pas laisser échapper Comus, mais le garrotter, s’emparer de sa baguette pour la tenir renversée, et prononcer à rebours les termes de son grimoire… Heureusement, le bon génie se souvient d’une nymphe qui aura probablement le pouvoir de délier les invisibles nœuds qui fixent la pauvre lady Alice sur son fauteuil de marbre.
LE GÉNIE : … Il est, non loin d’ici, une aimable nymphe qui tient le cours de la calme Severn sous son sceptre humide ; elle se nomme Sabrina, vierge pure : elle fut jadis la fille de Locrine, qui avait hérité du trône de son père Brutus. Princesse innocente, elle fuyait la persécution injuste de sa marâtre, la furieuse Guendolen, lorsque, arrêtée par le fleuve, elle confia à ses ondes la garde de sa vertu. Les nymphes fluviales qui jouaient dans son lit la soutinrent de leurs bras ornés de perles et la transportèrent au palais du vieux Nérée. Touché de son malheur, Nérée releva sa tête mourante et dit à ses filles de la plonger dans un bain de nectar et d’asphodèles. Une vie nouvelle, une vie d’immortalité, pénétra par tous ses pores et dans tous ses sens avec les gouttes de l’ambroisie ; elle devint une déesse, la naïade de la Severn. Dans ce changement, elle a conservé sa douceur virginale ; souvent, à la lueur du crépuscule, elle visite les troupeaux le long des prairies pour écarter les souffles funestes ou guérir avec un baume souverain les sortilèges dont un mauvais génie aime à frapper les agneaux. C’est pourquoi les bergers dans leurs fêtes célèbrent ses bienfaits par des chants rustiques et jettent dans le cours de ses ondes des guirlandes de pensées, d’œillets et d’asphodèles dorées. Comme l’a dit ce vieux berger, elle a le pouvoir de dénouer les liens d’un charme, si elle est invoquée par d’harmonieuses paroles, car elle aime la chasteté, et elle s’empressera de secourir une vierge qui a couru les mêmes dangers qu’elle. Je vais donc essayer de la toucher par la vertu d’une conjuration poétique :
« Belle Sabrina, chaste déesse, écoute-nous, sous l’onde fraîche et limpide, où tu mêles aux tresses de tes cheveux parfumés des guirlandes de lis ; écoute-nous au nom de l’honneur virginal, déesse de l’onde d’argent ; écoute-nous et protège-nous.
Écoute-nous et montre-toi, au nom du grand Océan : par le trident de Neptune ébranlant la terre, par la démarche d’Amphitrite, par le front ridé du vieux Nérée et les attributs du magicien de Carpathie ; par la conque de Triton et le charme du vieux devin Glaucus ; par les jolies mains de Leucothoé et par son fils qui règne sur les plages ; par les pieds gracieux de Thétys et les chants des douces sirènes ; par la tombe de la tendre Parthénope et le peigne d’or dont la belle Ligée se sert, assise sur un rocher de diamant, pour démêler sa douce chevelure ; par toutes les nymphes au fin sourire que la nuit voit danser sur les eaux ; parais, relève ta tête vermeille, quitte ton lit incrusté de corail, mets un frein à tes flots impétueux, et réponds-nous ! »
Sabrina ne reste pas sourde à cette mythologique invocation, dont, à vrai dire, aucuns vers dans la langue anglaise ne surpassent la mélodie ; elle chante elle-même en vers harmonieux et vient délivrer lady Alice ; puis elle retourne dans le palais d’Amphitrite, où Milton la laisse pour ne plus invoquer désormais que la divine Uranie, et cet ange que Dieu envoya avec un charbon ardent purifier les lèvres du prophète.
Le masque de Comus a été traduit en vers grecs par lord Lyttleton.
Je dois dire ici que Milton, dans son portrait d’Ève, notre mère commune, lui attribue les cheveux des sirènes :
She, as a veil, down to the slender waist
Her unadorned golden tresses wore.
(Paradise lost, book IV.)
Shakespeare n’a pas oublié les sirènes. Dans le Songe d’une nuit d’été, Oberon en décrit une qui, assise sur un dauphin, charmait et apaisait la mer par la douceur de sa voix.
En Amérique, dans l’Amérique anglaise, un romancier maritime, Fenimore Cooper, a placé une sirène à la proue d’un de ses navires auxquels nous nous intéressons comme à des êtres doués de vie et d’âme. Mais, par malheur, la sorcière des eaux (10), au lieu d’être une vraie sirène, se trouve n’avoir d’autre existence magique qu’un artifice digne des joueurs de gobelets.
V
Les poètes du Nord ont fait tour à tour de la sirène un monstre en histoire naturelle et un démon aquatique. (11)
Dans le vieux poème anglo-saxon intitulé Beowulf, le héros, entre autres exploits herculéens, détruit aussi son hydre de Lerne : c’est un géant aquatique appelé Grendel, qui vit avec sa mère au fond d’un lac. Plus loin, Beowulf est aussi entraîné au fond de la mer par des espèces de nixes fort dangereux, et que le vieux poète traite de bêtes païennes. Ce sont les nixes, nicks, nickars de la mythologie scandinave, qui ont, comme on voit, beaucoup de rapport avec les tritons et les sirènes.
La roussâlka du Dnieper est l’héroïne d’un poème dramatique du célèbre Pouchkine, le Byron des Russes, qui, traduit par M. L. Viardot, vient d’être récemment analysé dans le Journal des Débats. (12) Nous y apprenons que la Roussâlka est une espèce d’ondine, différant peu de celle des romans et des légendes germaniques, qui en font une fée bienveillante. La Roussâlka n’a pas des cheveux d’or, mais des cheveux verts. Elle est malicieuse comme un lutin, plus semblable au Puck espiègle de Shakespeare qu’à son gracieux Ariel. Ses penchants malins se développent surtout la nuit. Heureux les hommes auxquels la Roussâlka joue seulement des tours, qu’elle pince et chatouille ou à qui elle tire les cheveux ; heureux ceux dont elle se contente d’égarer les troupeaux. Il faut plaindre les victimes qu’elle séduit et qu’elle attire sous les eaux pour les noyer, pendant qu’elle rit, suspendue aux saules de la rive. La Roussâlka de Pouchkine a quelque raison de ne pas être une fée bienfaisante : elle ne fut pas toujours ondine ; c’était une meunière jeune et jolie dont le Dnieper faisait tourner le moulin. Un prince (un kniaz) lui a adressé une déclaration d’amour qu’elle a crue sincère. Abandonnée par l’infidèle, la pauvre fille s’est précipitée dans le fleuve, et, au moment de perdre la vie, elle s’est trouvée changée en roussâlka. À son désespoir et à son amour sous sa nouvelle forme a succédé un autre sentiment, celui de la vengeance. Elle séduit à son tour le prince perfide et l’attire dans le fleuve pour le noyer… Le kniaz meurt, lui, et il n’est pas changé en triton.
Dans un recueil de poésies danoises, analysées par l’Athenæum de Londres, nous faisons connaissance avec un poète qui mériterait d’être traduit par Xavier Marmier. Il s’appelle Emil Aarestrup, et il est l’auteur d’une ballade intitulée Havfruen, qui est aussi l’histoire d’une sirène, mais bienveillante, celle-ci, et reconnaissante. Sauvée des filets d’un pêcheur, qui lui avait déjà donné un coup de couteau, elle sauve à son tour d’une tempête l’époux de la châtelaine, sa libératrice.
Voici cette ballade que nous traduisons littéralement, mais sur une version anglaise.
« Pêcheur, penché auprès de ton esquif, pourquoi aiguiser avec tant de fureur ton couteau ? Quels poissons as-tu dérobés aux gouffres de l’Océan avec ta ligne et ton filet ?
– Jamais, belle châtelaine, ce ne fut là un poisson pour la cuisine et la table ! Regardez dans mon filet, si vous le voulez, et vous n’y apercevrez qu’un serpent,
Ou une sorcière qui a, pour la dernière fois, brisé méchamment mon aviron et mon gouvernail, après avoir jadis entraîné mon frère au fond de l’abîme des flots.
La voilà enfin prise, languissante, haletante et ensanglantée, punie de tous ses mauvais tours ; car, pour en finir avec elle, je vais lui plonger mon couteau dans le flanc…
– Arrête, arrête, pêcheur, car c’est une créature vivante ; aie pitié de ce sein blanc comme la neige et de ces cheveux verts à travers lesquels ruisselle l’eau salée.
Aie pitié de ces bras d’ivoire, de ces gracieuses épaules qui saignent déjà de tes premiers coups ; aie pitié de sa pâleur ; arrête-toi avant qu’elle ait cessé de vivre…
Viens, pêcheur, je suis l’épouse de ton seigneur ; détache ton esquif du rivage, et vite, car la tempête éclatera bientôt ; agite tes rames d’un bras vigoureux !
Viens, je t’aiderai à transporter au large la fille malheureuse de la mer, et nous la rendrons à son élément natal. »
Le pêcheur obéit à la châtelaine, dirige son esquif à travers l’écume qui devient noire sous l’ombre des nuées amoncelées par la tempête, et la créature blessée est replongée sous la vague.
L’esquif a regagné la plage ; la châtelaine est rentrée dans le manoir, où elle tremble au bruit des vents et des flots, en pensant que son époux erre sur l’Océan.
La nuit est venue ; la tempête a éclaté, le tonnerre gronde encore, lorsque la châtelaine distingue le murmure d’une voix qui lui dit :
« Thora, ma bien-aimée Thora, dors-tu ?
– Ah ! Erick, mon amour, est-ce toi ? Quelle voix de fantôme a retenti dans mon sommeil ! Si c’est toi, viens sur mon cœur, cher Erick !
– Ce n’est pas un fantôme, ma femme adorée, qui vient dans ta chambre à la lueur de la lampe nocturne. Thora, Thora, c’est moi !
– Ah ! tu viens du froid séjour du trépas, tes vêtements sont humides, ta main est glacée… Mais, mort ou vivant, je t’aime toujours ; à toi, à toi seul, tous mes baisers !
– Chère épouse, glacée est certes ma main, mon visage doit être bien pâle ; mais mon cœur bat toujours aussi vivement que la première nuit de nos noces.
Ce soir, la tempête furieuse nous a jetés sur un récif. Je me suis précipité avec tout l’équipage dans la mer, espérant nager jusqu’au rivage.
Mais la vague était si haute et si écumeuse, que je désespérais de me sauver. Je t’adressais déjà mes adieux du bord de ma tombe humide.
Devant mes yeux flottaient les âmes des trépassés ; glacé, n’ayant plus la force de remuer mes bras engourdis par mes efforts de nageur, je te consacrais ma dernière pensée.
Tout à coup, je me sens saisi par deux bras aussi transparents que le cristal, dont des traces de sang faisaient ressortir encore la blancheur, et qui bientôt, me relevant la tête, me poussent vers la plage.
Là un rayon de la lune perçant les nuages m’a révélé une sirène ; l’émail de ses dents de perle, les contours gracieux de ses épaules, son visage au sourire étrangement doux… Elle ne cessa de me soutenir que lorsque, ravi, je sentis la terre ferme sous mes pieds.
Me voici, oubliant la tempête et ses terreurs. »
Il éteignit la lampe à la lueur incertaine. La pâle Thora le réchauffa sur son sein, et la tempête s’éloigna de ce couple fortuné. »
Dans la Hiérarchie des saints anges, d’un vieux poète anglais, Heywood, je trouve parmi les notes sur les esprits aquatiques l’anecdote d’une sirène qui n’avait rien de gracieux dans sa forme extérieure. « On soupçonnait qu’un esprit avait établi sa demeure en un lac de Pologne, et les pêcheurs, jetant leurs filets, amenèrent un poisson à tête de bouc cornu, aux yeux enflammés et brillants comme le feu. Effrayés de son aspect et de sa sale odeur, ils se mirent à fuir. Le monstre retomba dans l’eau avec un bruit horrible comme le hurlement d’un loup, en troublant la limpidité du lac. »
Selon Collins, l’île de Man fut longtemps cachée par un nuage à tous les navigateurs, par suite du dépit d’une sirène magicienne dont l’amour pour un jeune homme de cette île n’avait été payé que de mépris.
Ce n’était pas un bon augure que l’apparition d’une sirène en pleine mer, comme on le voit par la touchante ballade écossaise de sir Patrick Spens. Sir Patrick avait été chargé de conduire en Norvège Marguerite, fille du roi Alexandre III (en 1282), lorsqu’Éric la demanda en mariage. Il y avait sur le navire l’abbé de Balmerinoch et cinquante-cinq chevaliers, la fleur de la noblesse d’Écosse. À leur retour,
Upstartit the mermaid by the ship
With a glass and a kame in her hand.
La sirène se dresse près du vaisseau avec un miroir et un peigne à la main. « Courage, leur dit-elle, mes braves, vous n’êtes pas loin de la terre. » Mais sir Patrick, vieux marin, lui répond : « Tu ne dis pas vrai, tu ne dis pas vrai, ma jolie sirène, tu ne dis pas vrai, car puisque j’ai vu ton visage cette nuit, je ne reverrai jamais la terre. » En effet, la tempête ne tarda pas à soulever les vagues et le vaisseau fit naufrage.
Resenius, dans la Vie de Frédéric II, parle d’une sirène qui prédisait non seulement l’avenir, mais encore, comme on pouvait s’y attendre d’après son élément naturel, prêchait avec véhémence contre le péché d’ivrognerie. Il semble, au reste, pour justifier le bon mot déjà cité sur la sirène morte à la veille d’épouser un ivrogne, que les sirènes regardent naturellement l’eau, malgré son abondance sur le globe, comme bien plus précieuse que le vin. S’il y a chez ce peuple aquatique des Hutoniens et des Werneriens, le système le plus général sur la fin du monde doit reposer sur cette idée de Telliamed, que le globe s’en va se desséchant, et qu’il serait possible de calculer le moment où, par suite de l’évaporation totale des eaux, un embrasement universel détruira le monde. Une sirène fut pêchée en 1750 par des pêcheurs d’Iona. Comme elle refusait de manger et de parler, on craignit que quelque étrange calamité n’affligeât l’île si elle se laissait mourir de faim. Dans cette crainte, la troisième nuit, la porte lui fut ouverte ; la sirène se hâta d’en profiter. Elle fut épiée dans sa fuite jusque sur les bords de la mer, où elle se précipita et fut accueillie joyeusement par ses compagnes. On les entendit distinctement lui demander ce qu’elle avait vu de remarquable parmi les hommes. « Rien, répondit-elle, rien de remarquable, si ce n’est qu’ils sont assez dupes pour jeter l’eau qui leur a servi à faire cuire leurs œufs. » Le neptuniste De Maillet était de l’avis de cette sirène. Ses hommes-poissons sont trop connus et Voltaire s’en est trop moqué pour que nous les citions ici. (13)
Un poète écossais, Leyden, a composé une ballade fondée sur une tradition des îles Hébrides, ou qui plutôt est une imitation d’une ballade en langue gaélique, intitulée : Macphaël de Colonsay et la Sirène de Correvrekin.
Le golfe de Correvrekin est situé entre les îles de Scarba et de Jura, où Macphaël de Colonsay, selon la tradition, fut enlevé par une sirène qui l’emporta dans sa grotte, et le rendit père de sept enfants ; mais Macphaël, ennuyé de sa vie sous-marine, obtint un congé de la sirène, et, une fois de retour à Colonsay, oublia de revenir.
Leyden a supposé que Macphaël avait été prévenu par sa fiancée des périls du golfe de Correvrekin. Il a fait de Macphaël un amant fidèle à sa fiancée terrestre, insensible aux menaces comme aux caresses de la fée des eaux. Il a supprimé les enfants. Quelques stances de cette ballade sont très harmonieuses ; il faudrait les rendre en vers pour faire juger cette poésie, un peu chargée d’épithètes.
M. Allan Cunningham a trouvé une tradition à peu près semblable dans le comté de Nith, et en a composé une ballade intitulée : The Mermaid of Galloway. Il y a encore dans cette ballade un luxe d’images et de mots harmonieux qui n’est pas toujours d’accord avec la naïveté du genre. Ici, nous avons un fiancé qui se détourne de sa route pour écouter une sirène, se laisse séduire à ses chants et périt à peu près comme le pêcheur de Goethe. M. A. Cunningham décrit les liens magiques au moyen desquels la sirène noie le jeune homme, enivré de ses accords perfides. Puis, quand vient le soir, la fiancée se couche, triste et solitaire ; minuit sonne ; elle se réveille sous l’empreinte glaciale d’un baiser : c’est son amant qui vient lui apprendre qu’il n’y a plus d’autre lit nuptial pour lui que le sein humide des flots, plus d’autre oreiller que le nénuphar, etc.
M. Allan Cunningham s’est rencontré en partie avec Leyden et en partie avec un vieux poème teutonique (Sire Pierre de Stauffenberg et la Sirène), que je ne connais que par la traduction littérale de M. Jamieson, et qui a obtenu, à ce qu’il paraît, une grande popularité en Allemagne par un opéra intitulé : la Nymphe du Danube, dont la Roussâlka du Dnieper, par le poète russe Pouchkine, n’est peut-être qu’une variante. Le poème original, assez rare, date du quinzième siècle. On l’attribue à un auteur nommé Eckanolt, et il forme sept petits chants, assez dramatiquement divisés dans leur simplicité. Rien n’indique que la nymphe soit une fée des eaux plutôt qu’une fée de l’air ; le titre seul en fait une sirène. En voici l’analyse :
CHAPITRE I. – Pierre de Stauffenberg est un beau paladin qui revient glorieux, après maintes batailles, à son manoir héréditaire. Il rencontre une dame d’une rare beauté qui lui propose d’être sa maîtresse, à condition qu’il ne se mariera jamais, sous peine de mourir trois jours après. Le chevalier le jure, et donne sa bague en gage de sa foi.
CHAPITRE II. – Arrivé à son château, Stauffenberg reçoit de nouvelles visites ; il voit des chevaliers, des dames ; aucun chevalier ne l’égale en bravoure, aucune dame n’est comparable à celle qu’il connaît seul : la nuit vient, il se couche et forme le souhait que l’inconnue partage son lit. À peine a-t-il parlé, la voilà ! L’auteur tire les rideaux comme on baisse la toile dans le drame moderne ; le lendemain, le chevalier croirait avoir fait un songe s’il ne lui manquait toujours sa bague.
CHAPITRE III. – Le frère de Pierre de Stauffenberg s’étonne que, riche comme il est, il ne se choisisse pas une épouse. Pierre fait entendre qu’il a tout ce qu’il faut pour se passer du mariage. La sirène lui prodigue trésors et faveurs, mais en lui rappelant toujours à quelles conditions.
CHAPITRE IV. – Le roi donne un tournoi. Pierre y est vainqueur et reçoit le prix dû aux braves des mains de la cousine du monarque. Cette cousine est une belle princesse qui serre la main au chevalier en le couronnant : elle lui fait une déclaration plus libre encore ou du moins plus claire.
CHAPITRE V. – Le roi songe dans son lit à sa cousine et juge à propos de la marier. On devine que, tout roi qu’il est, Pierre ne lui semble pas indigne d’être son cousin. Il envoie donc un messager à Pierre pour lui proposer sa cousine, qui est princesse, jeune, jolie et avec une dot royale. Le chevalier refuse et confesse son motif ; là-dessus, ses amis, son frère, l’évêque, tous bons courtisans, de se récrier sur ce commerce diabolique. L’évêque surtout parle de l’excommunier ; mais il lui fait entrevoir, pour le toucher plus sûrement encore, qu’avec sa sirène il n’aura pas d’enfants. Le chevalier se décide à être le cousin du roi, pour ne pas mourir sans postérité.
CHAPITRE VI. – La sirène vient passer sa dernière nuit avec le chevalier, qui n’ose lui avouer son mariage. La sirène lui en parle la première, et lui rappelle la menace qu’elle lui fit : hélas ! elle n’est que trop persuadée qu’il sera possédé de la fatale ambition et elle pleure en lui disant adieu.
CHAPITRE VII. – Il y a fête au palais, une fête de noces : on danse, on chante ; les ménestrels, la musique, rien ne manque au banquet. Tout à coup, au milieu du bal, on aperçoit un pied qui traverse la salle, un pied sans corps, ou dont le corps reste invisible. Cette singulière apparition frappe tout le monde de terreur : c’est un pied charmant, qui a la blancheur de la neige ; le chevalier le reconnaît et tremble comme tout le monde. « Hélas ! dit-il à sa fiancée, je suis perdu ! dans trois jours, je ne vivrai plus ! »
CHAPITRE VIII. – Sa fiancée lui jure de n’avoir d’autre époux que Jésus-Christ. Les trois jours écoulés, le chevalier meurt ; la cousine du roi lui érige un monument, se fait recluse, et la sirène vient quelquefois pleurer avec elle dans sa cellule.
Le fameux Paracelse, qui s’appelait aussi Philippe-Auréole-Théophraste Bombast, ce grand docteur alchimiste qui mêlait la cabale avec la médecine, et le premier inventeur de la mythologie de l’abbé de Villars (14), citait souvent le vaillant chevalier Pierre de Stauffenberg à l’appui de ses ordonnances, et il recommandait à quiconque épouserait une nymphe ou une ondine d’être constant et fidèle, sous peine du même sort. On a dit de ce médecin enthousiaste qu’il était fou : peut-être fallait-il se contenter de dire qu’il faisait volontiers la médecine pour les fous.
Je regrette la courte portée de mon érudition en fait de légendes allemandes, dont je n’ai pu citer que quelques-unes, car les ondines ou les sirènes jouent un grand rôle dans la littérature mythologique du Nord. Odin lui-même, le grand Odin, ne dédaignait pas de se métamorphoser en Nick, et, sous le nom du Nickar ou Hnickar, il habite quelquefois les lacs et les rivières de la Scandinavie pour y soulever les eaux par d’affreuses tourmentes. Le Nickar des Scandinaves est le père de toutes les nixes teutoniques, qui, à ce qu’il paraît, ont encore de séduisantes filles sur les bords du Rhin, comme les dracs arlésiens en ont toujours sur les bords du Rhône ; mais aucune de ses petites-filles du Nicker scandinave n’égale la sirène de l’Elbe, créature gracieuse qui apparaît quelquefois encore, dit-on, à Magdebourg, les jours de marché, habillée comme une jolie bourgeoise, son panier au bras gauche, sans autre indice de son origine aquatique qu’un petit coin de son tablier blanc qui est toujours mouillé. On l’a vue aussi sur le bord de l’Elbe peignant sa chevelure d’or avec un beau peigne de nacre, comme la sirène d’Écosse. – Mais il est temps de conclure.
Dans le même ouvrage, où j’ai trouvé l’histoire du paladin de Stauffenberg, est une note que je citerai pour terminer cette esquisse, parce qu’elle m’avertit qu’on pourrait écrire des volumes sur les sirènes avant d’avoir tout dit ; cette note est un calcul mathématique sur la longévité des sirènes classiques, d’après cinq vers d’Hésiode : je crois seulement que ces sirènes d’Hésiode étaient plutôt des sirènes-oiseaux que des néréides : partim virgines, partim volucres. (15)
« Le corbeau vit neuf fois l’âge florissant de l’homme, le cerf quatre fois autant que le corbeau, le phénix neuf fois autant que le cerf (16) ; mais vous, nymphes aux beaux cheveux, filles de Jupiter tout-puissant, vous vivez dix fois autant que le phénix. » (17)
En admettant que l’âge florissant de l’homme soit de trente ans, la vie de la sirène peut durer 291,600 ans. Pauvres éphémères que nous sommes, soyons fiers après cela de nos vieillards lorsqu’ils peuvent se parer de leur âge de quatre-vingts à cent ans ! Qu’en pense le savant professeur Flourens ?
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(1) Cet appendice est de l’auteur du prologue : il s’applique parfaitement à la Fiancée aux cheveux d’or, quoiqu’il eût été composé pour servir de commentaire à une autre nouvelle.
(2) Homme de la mer et femme de la mer.
(3) Voir, dans les années précédentes de la Revue Britannique, l’histoire de la fausse sirène de Barnum.
(4) L’analogie est encore plus frappante cependant entre les dracs du Rhône et les water-kelpies des lacs d’Écosse.
(5) Quoique les Arlésiennes soient tantôt de belles blondes, tantôt de belles brunes, la teinte or et flamme de la chevelure est assez rare à Arles pour faire douter qu’il y ait encore parmi elles beaucoup de descendantes directes de la sirène du moyen âge. J’ai été presque surpris, le 30 octobre dernier, d’en rencontrer deux sur la place du marché. Leurs aïeules avaient peut-être composé et distribué des philtres ; elles vendaient, elles, des champignons – ce qui est un peu moins poétique.
(6) C’est ici une variante de la crépine merveilleuse ou coiffe de sirène dont il est question dans la Fiancée aux cheveux d’or.
(7) Dans une note du dernier éditeur des Lettres de Burt, on lit qu’il y a encore, sur les côtes d’Écosse, un autre amphibie qui ressemble bien plus que le phoque à l’espèce humaine, mais qu’il est devenu très rare.
(8) Voyages de Waldron. Dans son poème de Kehama, Southey a fait la description d’une ville submarine.
(9) La Fiancée de Lammermoor.
10) The Water-Witch.
11) La sirène est l’un et l’autre dans les Histoires prodigieuses de Belleforest, Boistuau et autres auteurs. Il y avait aussi la sirène géante et le géant marin dans les mers du Nord : ces hafstrambures (géants de mer) et ces mar gigas (géantes de mer) vivent de poisson. (Speculum regale, 1768.) Le père Kircher n’a pas oublié non plus les sirènes.
(12) Octobre 1864.
(13) Telliamed (anagramme de De Maillet), ou Entretiens d’un philosophe indien avec un missionnaire français.
(14) Entretiens du comte de Gabalis.
(15) Dulce malum pelago siren, volucresque puellæ.
CLAUDIANUS.
(16) La longévité du cerf serait incalculable, si, comme on le croyait au moyen âge, un vieux cerf n’a qu’à manger un serpent venimeux et boire à une fontaine ; « après quoi, dit le troubadour Gerveri de Girone, il court tant çà et là, que le venin mêlé avec l’eau le renouvelle, le fait changer d’ongles, de peau, de cornes, et il redevient sain, jeune et léger. »
(17) Illustrations of Northern Antiquities, 1 vol. in-4°.
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(« Miscellanées, » in Revue britannique, revue internationale, neuvième série, tome VI, novembre 1864. Maurice William Greiffenhagen, « The Mermaid, » huile sur toile, 1918 ; « Seal and Mermaid, » gravure extraite de Excentricities of the Animal Creation de John Timbs, London: Seeley, Jackson, and Halliday, 1869)
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☞ Comme l’indique en note Amédée Pichot, cet appendice à « La Fiancée aux cheveux d’or » reprend pour l’essentiel un essai paru trente ans plus tôt : « Les Sirènes, appendix à la légende de Saint Oran, » in Le Perroquet de Walter Scott, esquisses de voyages, – légendes, romans, – contes biographiques et littéraires, par Amédée Pichot, tome Ier, Paris : Typographie de A. Éverat, 1834 ; repris dans Journal pour tous, magasin littéraire illustré, n° 1239, 1240, 1241, 1242, 1243 et 1244, samedi 14, mercredi 18, samedi 21, mercredi 25, samedi 28 août et mercredi 1er septembre 1869. Nous en profitons pour reproduire ci-dessous la jolie légende de « La Sirène aux deux maris » [« The Mermaid Wife » de Thomas Keightley, in The Fairy Mythology, vol. I, London: William Harrison Ainsworth, 1828] dans la traduction de Loys Bryere (Contes populaires de la Grande-Bretagne, 1875).
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LA MERMAID
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KEIGHTLEY. — (ÎLES SHETLAND)
Par un beau soir d’été, un habitant d’Unst se promenait sur le sable d’une petite baie. La lune était levée et à sa lumière il discerna à quelque distance un certain nombre d’esprits de la mer qui dansaient sur la grève unie. Près d’eux, sur le sable, gisaient des peaux de phoque.
Aussitôt que l’homme approcha des danseurs, la gaieté cessa et ils s’enfuirent comme l’éclair pour mettre en sûreté leurs costumes, puis, s’en revêtant, ils plongèrent dans la mer sous la forme de phoques. Mais le Shetlandais, en arrivant à l’endroit où ils dansaient, vit par terre à ses pieds une peau qu’ils avaient abandonnée. Il s’en empara, l’emporta bien vite et la mit à l’abri.
Quand il revint sur le rivage, il trouva la plus belle fille qu’il eût jamais vue ; elle errait en pleurant de la manière la plus navrante la perte de sa robe de phoque, sans laquelle elle ne pouvait espérer rejoindre sous l’onde sa famille et ses amis. L’homme s’approcha d’elle et essaya de la consoler, mais elle s’y refusait. La Mermaid le supplia avec les accents les plus émouvants de lui rendre son vêtement, mais la vue de ce charmant visage, embelli par les larmes, rendait insensible le cœur du Shetlandais. Il lui représenta l’impossibilité pour elle de s’en retourner ; il lui dit qu’elle serait abandonnée bientôt de ses amis ; enfin, il lui offrit son cœur, sa main et sa fortune.
La Mermaid, n’ayant pas le choix d’un autre sort, consentit enfin à devenir sa femme. Ils se marièrent et vécurent ensemble de longues années. Ils eurent plusieurs enfants qui ne gardèrent de leur origine marine qu’une membrane entre les doigts et une courbure des mains qui faisait ressembler celles-ci aux pattes antérieures des phoques. Les descendants de la famille ont conservé jusqu’à ce jour cette particularité.
L’amour du Shetlandais pour sa belle épouse était sans bornes, mais elle répondait froidement à son affection. Souvent, elle se rendait seule sur la grève, et là, à un signal donné, un phoque de grande taille se montrait, et ils causaient ensemble des heures, en une langue inconnue. Elle revenait de ces promenades pensive et mélancolique.
Ainsi s’écoulèrent les années, et la Mermaid avait à peu près perdu l’espoir de pouvoir jamais retourner dans le pays des Eaux, quand il arriva un jour qu’un de ses enfants, en jouant derrière un tas de blé, découvrit une peau de phoque. Ravi de sa trouvaille, il courut bien vite la montrer à sa mère. Les yeux de la Mermaid brillèrent de joie en la voyant, car c’était son propre vêtement, dont la perte lui avait coûté tant de larmes. Elle se regarda dès lors comme délivrée d’esclavage et déjà elle se voyait, nageant dans la vague, avec ses amis. Une seule chose mettait de l’amertume dans son ravissement. Elle aimait ses enfants, et elle allait les quitter pour toujours. Malgré tout, la perspective des plaisirs qu’elle se promettait l’emporta sur son affection maternelle. Aussi, après les avoir embrassés plusieurs fois, elle revêtit la peau de phoque et se rendit sur la grève.
Quelques minutes après, le Shetlandais rentra, et les enfants lui contèrent ce qui était arrivé. La vérité lui apparut aussitôt, et il courut vers le rivage avec toute la rapidité que peuvent donner l’amour et l’inquiétude. Mais il n’arriva que pour apercevoir sa femme qui, sous la forme d’un phoque, sautait dans la mer du haut d’un rocher.
Le grand phoque avec lequel elle était accoutumée à avoir de longues conversations la rejoignit immédiatement, la félicita de son évasion, et ils s’éloignèrent ensemble du rivage. Mais avant de s’en aller pour jamais, la Mermaid se retourna vers son mari qui, muet de désespoir, se tenait sur le rocher et dont la douleur excitait la compassion dans son cœur : « Adieu, lui dit-elle, et puissiez-vous être heureux ! Je vous ai bien aimé pendant que j’étais avec vous, mais j’ai toujours préféré mon premier mari. »
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(Loys Bruyere, Conte LVI, in Contes populaires de la Grande-Bretagne, Paris : Librairie Hachette et Cie, 1875. Vignette de Bertall pour « La Petite Sirène, » in Contes d’Andersen, traduits du danois par A. Soldi, Paris : Librairie Hachette et Cie, 1878)
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THOMAS KEIGHTLEY : THE MERMAID WIFE
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☞ On remarquera au passage que Thomas Keightley a emprunté sans vergogne la légende de l’épouse-sirène, « The Mermaid Wife » à l’ouvrage de Samuel Hibbert, Description of the Shetland Islands, publié à Édimbourg en 1822.
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SAMUEL HIBBERT : SUPERSTITIONS OF THE SHETLAND SEAS
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