À Maurice RENARD.

 
 

Patron Lambert m’avait apporté un superbe chapon, pêché le matin même, en dépit de l’orage, dans les récifs de la Pointe de la Croisette. Je déposai l’énorme poisson sur la table de la cuisine et je pratiquai dans le ventre du monstre une sûre incision. Une petite sirène me sauta au nez. Elle avait juste trois pouces de hauteur, mais c’était une véritable sirène, aux cheveux verts, aux longs bras lisses, à la queue mordorée.

J’essayai de l’apprivoiser. La tâche était malaisée. Je n’avais pas le pouvoir de doter de la parole ma bizarre filleule.

Elle me fit comprendre que mon petit logis, quoique sis à proximité de la côte, manquait d’espace, d’eau salée, de rochers et de coquillages.

Le feu dans la cheminée lui donna la fièvre. Elle bouscula ma bibliothèque, parcourut l’« Atlantide, » haussa les épaules.

Je la conduisis dans mon jardin. La pluie crépitait sur le dais de vignes rousses, courbait les petits figuiers et les fusains. La fillette se roula dans les flaques, sans manifester d’allégresse. Son petit visage se crispait.

L’averse redoublait, noyant les salades, brisant les frêles tuteurs de mes « pommes d’amour » et de mes « cougourdons. » La sirène piqua une pleine eau dans le bassin, mais l’eau douce la fit grelotter.

Je désespérais de la garder mienne. Je pris sa petite main humide, puis j’enserrai dans mes bras son corps gracile, et je courus au rivage proche, chargé de ce précieux fardeau. Les grosses vagues déferlaient, des nuages plombés crevèrent, une barque de pêche chavira.

Ma filleule tressaillit d’aise. Elle exécuta trois belles cabrioles sur la grève, me décocha l’adieu, d’un signe de tête. Elle livra ses cheveux au vent et glissa de l’estacade.

Plouf ! Elle gagnait déjà le large, à brassées agiles. Je l’aperçus un instant, valsante aux remous, puis elle disparut dans les profondeurs sous-marines.

Alors, je repris le chemin de ma demeure, me demandant si je n’avais pas eu raison, en somme, puisque les sirènes ont peur des hommes, puisque nos petites joies les indiffèrent, – et puisque le rêve n’a pas besoin d’une présence réelle pour s’éployer librement…
 

Cannes 1920.
 
 

 

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(Marcel Millet, in La Nervie, revue littéraire & artistique, première année, n° 1, janvier 1921)