–––––
(Maurice Magre, in Ève, supplément du journal « Le Journal, » dix-septième année, n° 810, dimanche 5 avril 1936. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
–––––
(Maurice Magre, in Ève, supplément du journal « Le Journal, » dix-septième année, n° 810, dimanche 5 avril 1936. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Ma première visite à Londres avait été pour ma vieille amie Louise Michel qui, contrainte par les intolérances ministérielles à transporter ses pénates dans la capitale de l’Angleterre, y cumulait l’enseignement gratuit, le culte de la philanthropie et celui de la révolution sociale.
« C’est à deux pas, m’avait expliqué un obligeant commerçant français ; tâchez seulement de ne pas vous embrouiller dans les noms des streets ; vous suivez Charlotte, vous traversez Francis et vous y êtes. »
Et, après avoir exécuté les opérations sus-indiquées, je me trouvai devant le numéro 35 de Huntley Street – une maison en briques noircies comme les autres, à trois étages comme les autres, et, comme les autres aussi, dépourvue de concierge. Par malheur, elle n’en possédait pas moins son cerbère, sous la forme d’une Anglaise hors d’âge, laide comme un cul de singe, hargneuse comme une vieille bourrique, et qui, embusquée dans son logement du rez-de-chaussée, s’élançait menaçante comme quelque monstrueuse araignée sur les visiteurs assez téméraires pour s’arrêter au seuil de cette porte.
À mon coup de marteau, elle sortit de son repaire, où feu Gambetta lui-même n’eût pas osé aller la dénicher, entrebâilla la porte et, au nom de « miss Michel, » me la referma brusquement au nez, en accompagnant cette invitation négative d’une grimace à la Paulus et de deux ou trois invectives furibondes.
« C’est peut-être la façon de dire : « Entrez ! » en Angleterre, » pensai-je après un court moment de stupeur.
Dans cette vilaine chose qu’est la vie, il est bon de refréner ses émotions.
Très heureusement, le choc du marteau sur l’huis sonore avait attiré à sa fenêtre une jeune femme qui me reconnut et courut m’ouvrir : c’était Charlotte Vauvelle, l’inséparable amie de Louise Michel.
« Montez vite, dit-elle, après un cordial shake-hands ; mistress Spider pourrait revenir à la charge.
– Qu’est-ce donc que cette mégère ? demandai-je.
– La femme d’un sergent recruteur. Elle n’est pas toujours très commode, mais Louise assure qu’elle a un bon fonds tout de même. Le malheur est que, lorsqu’elle a bu, on ne peut l’empêcher de se jeter sur les étrangers.
– Ah ! diable. Et boit-elle souvent ?
– Tous les jours.
– Tiens ! ce n’est donc pas un chameau ! Ça m’étonne. »
Comme ce dialogue prenait fin, je me trouvai au seuil du logement de Louise Michel : une grande pièce, meublée de la façon la plus modeste. Un large lit sur lequel ronronne un chat, une table ronde surchargée de journaux, un buffet, quelques chaises, et c’est tout. Pas de lambris, même en simili-or ; la route de la Révolution ne mène pas à la fortune, comme celle de la politique.
« Vive l’anarchie ! À bas Constant ! »
Tels furent les mots qui saluèrent notre entrée.
J’allais tendre la main au coreligionnaire, lorsqu’un coup d’œil, qui me le fit découvrir, m’arrêta. C’était un perroquet gris, mélancolique et déplumé, qui, converti au démagogisme le plus effréné, sous l’’irrésistible influence du milieu, avait jugé bon de transformer son perchoir en tribune.
Ce perroquet, qui a, du reste, conservé toutes mes sympathies, me rappela par ses allures certains orateurs de réunions publiques. J’allais, pour capter ses faveurs, lui donner des nouvelles du mouvement révolutionnaire, lorsqu’une énorme chienne, à poil noir, vint opérer, en grondant, une reconnaissance autour de moi. Sans doute, rendue méfiante par les vicissitudes, me prenait-elle pour un suspect.
« Allons, Fathma ! Ne faites pas attention, elle est presque aveugle. »
La plupart aiment à collectionner des pièces de cent sous ; Louise Michel, qui n’a guère de famille sur laquelle déverser ses sentiments affectifs, préfère s’entourer de bêtes qui ne le sont pas plus que certains individus et qui, sous le rapport de la sociabilité, valent infiniment mieux. Seulement, tandis que d’autres recherchent les superbes angoras, les élégantes levrettes ou les animaux de poche, peignés et bichonnés comme des petites maîtresses, la féroce anarchiste recueille les infortunés quadrupèdes galeux ou abandonnés. Pétroleuse, va !
Sur ces entrefaites, Louise Michel arrivait. Cordiale accolade, et nous causons.
Toujours vaillante et solide, un peu courbée, cependant, et la chevelure plus grisonnante qu’avant son exil, – ce qui n’a rien que d’assez naturel, – la proscrite a conservé la même foi en l’avenir, la même impassibilité sereine. Figure étrange, qui semble appartenir non à notre prosaïque époque, mais au passé ou à l’avenir.
Traversant la vie, – vie de luttes, de déportation, d’emprisonnement, de proscription et d’incessant apostolat, – enveloppée dans son éternelle robe noire comme dans un drapeau de désespoir et de révolte, Louise apparaît en quelque sorte une Velléda de la Sociale. Et chez cette ardente internationaliste, dont l’esprit plane trop haut pour s’attarder aux tristes et mesquines rivalités de peuples, le vieux sang gaulois fermente et bouillonne.
Telle je l’avais connue treize années auparavant, sous le tropique du Capricorne, telle je la revis le 4 avril 1892, par 0 degré de longitude (méridien de Greenwich) et cinquante-et-un degrés trente minutes latitude nord. Nouméa, Paris, Londres, peu importe au révolutionnaire, – à celui qui ne lutte pas pour se rallier un jour, dans des conditions avantageuses, – tous les chemins, pour lui, ne mènent-ils pas à Satory ?
Pendant que Charlotte, infiniment plus avisée qu’Hébé, prépare non une sirupeuse ambroisie, mais cette liqueur que Jupiter a été un serin de ne pas connaître, le café, la conversation se poursuit. Le perroquet y prend part et la ponctue de ses apostrophes véhémentes. Il était étonnant ce gallinacé, et M. Dayras qui devait, deux ans plus tard, présider, avec le tact et l’impartialité que l’on sait, le fameux procès des Trente, l’eût, à coup sûr, classé parmi les « intellectuels. »
Avec infiniment plus de sincérité que madame Prudence dans des fêtes foraines, nous examinons le présent, nous scrutons le passé et l’avenir.
Trois quarts de siècle de rêves, d’idées, de fermentations, de révoltes noyées dans le sang, de travail latent dans les profondeurs de la société, n’aboutiront-ils pas enfin à l’avènement de l’ordre nouveau ? Après Saint-Simon, Fourier, Gabet, Leroux, Proudhon, Marx, Bakounine, Kropotkine et Reclus, après l’Internationale, la Commune de Paris et l’éveil du prolétariat universel, après les espérances lumineuses suscitées au sein des masses, le dernier mot sera-t-il à Deibler ?
Allons donc ! Bien fous ou bien lâches nous serions de désespérer et de croire tout perdu parce que, molécules animées et souffrantes, nous apparaissons comme broyés dans la crise générale. Le progrès n’est-il pas, jusqu’à ce jour, fait de sang et de larmes ? Ne faut-il pas que ce soient les actifs et les chercheurs qui expient le privilège de penser et se mouvoir, en frayant de leurs corps un pont vivant à la masse pour passer vers « l’autre rive » ? Donc, à bas hier ! à bas aujourd’hui ! et vive demain ! Le beau mythe de Prométhée domine toujours la marche de l’humanité.
*
Comme nous discutons sur les raisons ou les déraisons de la nitroglycérine, employée en thérapeutique sociale, la porte s’ouvre et un grand jeune homme paraît.
Achille Vauvelle, frère de Charlotte, est parti de Paris parisien : en Angleterre, je le retrouve anglicisé, silencieux, réfléchi et fumant la pipe, seule volupté qu’il ne dédaigne pas. A-t-il voulu confirmer par l’exemple les théories de Darwin sur l’adaptation au milieu ? Au fond, je crois qu’il n’en a cure.
« Comment va la reine Victoria ? lui demandai-je, abusé par les apparences.
– Quite well (tout à fait bien), » répond-il.
Chose bizarre et qui pourra sembler un contraste, en même temps qu’Anglais, il est devenu artiste. Pour le moment, ce jeune homme, beaucoup plus grave que l’auteur de la Société mourante et l’anarchie, égaye cependant de ses fantaisies coloriées les murs du phalanstère ; sa profession, la lithographie, l’a mené insensiblement au dessin, celui-ci, à la peinture. Quelques mois plus tard, la photographie ne devait plus avoir de secrets pour lui, et un piano, venu compléter le mobilier, jusque-là rudimentaire, allait gémir sous son doigté impitoyable.
« Nous voilà tous au complet, mon cher Malato, me dit la bonne Louise ; deux femmes, deux hommes et trois bêtes. C’est le moment de se mettre à table les uns et les autres. »
Le perroquet approuva d’un : « Bon appétit ! » plein d’à-propos, et, faisant place à ces compagnons que le moyen-âge appelait nos « frères inférieurs, » – pourquoi inférieurs, alors qu’ils savent se passer de gendarmes ? – nous rompîmes sans trop de tristesse le pain amer de l’exil… en étendant un peu de beurre dessus.

–––––
☞ Extrait des Joyeusetés de l’exil, pour paraître prochainement chez Stock, éditeur.
–––––
(Ch. Malato, « Chronique, » in L’intransigeant, n° 5886, mardi 25 août 1896 ; « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, n° 103, lundi 7 août 1911 ; « Chez Louise Michel » constitue le chapitre III des Joyeusetés de l’exil, Paris : P.-V. Stock Éditeur, collection « Bibliothèque sociologique » n° 12, 1897)
Cette année-là, j’étais resté plus qu’il n’est mondain d’y demeurer sur la côte d’Azur, flânant sur l’Esterel, mangeant en compagnie des pêcheurs d’adorables bouillabaisses cuites sur les pierres des plages, menant la vie de rêve d’un monsieur sans attaches nulle part, le bâton du touriste à la main, la culotte de velours usé aux jambes, les yeux sans cesse saturés de belles visions, d’un homme libre, en un mot. Mais enfin, lorsque mon gousset fut à peu près dégarni, il fallut bien aviser à le remplir et, tout de même, je ne pouvais pas songer, avec ma maladresse et mon inexpérience de citadin, à rentrer dans la grande corporation des pêcheurs de rascasses ou dans celle, non moins sérieuse, des cultivateurs d’oliviers, et je repris le rapide.
Je pensais fermement être tout à fait seul dans mon compartiment, et quelle ne fut pas ma contrariété d’y voir entrer, une seconde avant le départ du train, un monsieur qui, d’un air affairé, déposa dans le filet une boîte, sur laquelle il plaça, en guise d’enveloppe, une couverture de voyage. Puis il s’assit, étendit les jambes, secoua la tête avec énervement, fronça les sourcils, réprima un sursaut à l’instant où le convoi s’ébranla, enfin posa son front dans sa main et parut s’absorber dans une méditation compliquée.
Je l’aurais envoyé à tous les diables, ce monsieur, avec sa boîte et sa couverture, non pas qu’il me gênât beaucoup, mais enfin, je trouvais outrecuidant que, de tous les compartiments du wagon qui étaient absolument vides, il eût choisi le mien. Et je me dis : « Ce personnage me paraît faire partie de la nombreuse famille de ces gens qui ne peuvent supporter la solitude ; il va me raconter, d’ici un quart d’heure, les petites aventures de sa certainement stupide existence. Tenons-le à distance. »
Et, affectant une apparence des plus rogues, je collai obstinément mon front à la vitre, pour regarder le paysage, qui était divin, et dont la magie colorée me fit peu à peu oublier tout le reste. Si bien que je me retournai sans plus penser à l’importun et m’aperçus alors qu’il s’était endormi.
Enchanté de ce répit, je conçus le dessein de fumer une cigarette, mais le bruit que fit mon allumette contre le papier de verre réveilla mon compagnon qui, s’étant frotté les yeux comme quelqu’un qui cherche à reprendre conscience de soi-même, bondit tout à coup comme malgré lui, et retomba sur les coussins, blêmi, épuisé, en poussant un long et très pénible soupir.
« Oh ! mon Dieu ! me dis-je, ça y est. Il attire mon attention. Il se prépare… Sûrement, je vais apprendre que son fils a triché au baccara ou que sa femme a été enlevée par un chauffeur. »
*
Cependant, mon compagnon soupirait toujours. Et ces soupirs étaient accompagnés d’une mimique singulière : il se soulevait, se rasseyait, semblait résister à la pressante sollicitation d’une pensée impérieuse qui le torturait et qui – à la fin – le fit se lever complètement, soulever la couverture dont il avait enveloppé la boîte, dans le filet, en entrouvrir le couvercle d’une façon précautionneuse, regarder là-dedans avec une sorte d’intensité désespérée.
À peine eut-il vu, d’ailleurs, qu’un soulagement indicible parut lui être procuré. Sa figure s’éclaira ; il respira profondément, comme un homme qui étouffe et qu’on ramène à l’air libre ; un sourire de béatitude distendit ses lèvres. Il se rassit et se mit à me contempler avec une bienveillance extraordinaire.
C’était mon tour d’être inquiet. À n’en pas douter, j’étais en présence d’un fou, et on ne sait jamais ce qu’on risque avec les fous. Outre que celui-ci était d’une corpulence énorme et d’une force qu’eût certainement décuplée la colère. Je délibérai un instant si je devais ou non chercher un autre compartiment. Mais, j’eus honte devant moi-même, me traitai d’imbécile et restai là, ma cigarette éteinte aux lèvres, les yeux stupidement rivés au personnage, dont le sourire, d’ailleurs, disparaissait peu à peu, mais très, très lentement.
Cependant, lorsque le contrôleur vint perforer mon billet, je lui demandai brusquement pourquoi il n’y avait pas de sonnette d’alarme dans le compartiment.
À peine avais-je fini ma phrase que le monsieur se leva et dit, d’une voix saccadée :
« Mais enfin, – oui, monsieur, – pourquoi n’y a-t-il pas de sonnette d’alarme ? Si jamais j’étais att… enfin… en cas de danger, je n’aurais jamais le temps d’aller dans le couloir… »
Le contrôleur haussa doucement les épaules et les sourcils comme quelqu’un que ces éventualités laissent froid et disparut après avoir taillé ses petits confetti dans nos billets.
« Du reste, continua mon compagnon, comme pour lui-même, à quoi me servirait une sonnette ? J’ai mieux que cela… »
Il souleva de nouveau la couverture, le couvercle de la boîte et, comme tout à l’heure, parut entièrement soulagé.
Je me demandai à quel bizarre maniaque j’avais affaire et quelle chose singulière il pouvait bien regarder dans cette boîte, et pourquoi… Mais, malgré ma curiosité, ma crainte des confidences suffisait à tenir ma bouche close et je me contentai de regarder sans rien dire.
Il refit trois fois son manège jusqu’à Aubagne. Trois fois, il passa du sourire de la délivrance aux affres de la plus intense terreur. Ses yeux fixes contemplaient en face de lui un spectacle sans doute horrible. Et trois fois, un coup d’œil à la boîte mystérieuse suffit à le rassurer.
À la fin, trop intrigué et pensant d’ailleurs qu’il n’aurait pas le temps de m’en trop dire jusqu’à Marseille, je l’interrogeai.
*
Il me regarda longuement, d’un air profondément reconnaissant, et me dit enfin :
« Ah ! monsieur ! si vous saviez !… Ma vie est un enfer !… Sans cette cage, je crois que je deviendrais fou… Imaginez-vous, monsieur, que, depuis trois mois, et je ne sais absolument pas à la suite de quoi, j’ai des hallucinations, des hallucinations de l’espèce la plus épouvantable. Je vois des serpents… oui, monsieur, d’horribles serpents qui rampent vers moi, leurs dards dressés. Il y en a d’abord un, puis deux, puis dix, puis un fourmillement affreux. Ils s’approchent, ils me menacent. Je sais qu’ils n’existent pas mais, peu à peu, l’obsession devient si souveraine, si affolante, si précise, que cette certitude faiblit et je ne distingue plus rien que ce danger répugnant. J’ai peur, aussi peur de la démence que du péril… Alors, je n’ai trouvé qu’un remède… Vous savez que la mangouste mange les serpents, qu’elle est leur ennemie naturelle et leur fait la chasse. Là où une mangouste habite, il ne peut pas y avoir de serpents. J’ai une mangouste dans cette cage, et je ne m’en sépare pas, je voyage avec elle… Lorsque l’hallucination devient trop forte, je regarde dans cette cage et je suis rassuré, car je sais que là où est la mangouste, il ne peut pas exister de serpents. »
Il y eut un long silence. Je réfléchissais aux paroles du pauvre malade. Elles me paraissaient d’une étrangeté déconcertante. Quelque chose surtout m’en inquiétait ; je le lui dis :
« Les serpents sont imaginaires, n’est-ce pas ?
– Oui, monsieur, répondit-il.
– Alors, puisque vous le savez, qu’avez-vous besoin d’une mangouste vivante pour les détruire ? Elle ne saurait chasser des fantômes…
– Monsieur, répliqua-t-il, avec une hautaine logique, les serpents sont imaginaires, c’est vrai, mais ma mangouste, elle aussi, est imaginaire. »
Puis il prit la cage et la couverture, salua et sortit, car nous étions arrivés.
–––––
(Francis de Miomandre, « Contes du Petit Parisien, » in Le Petit Parisien, trente-quatrième année, n° 11890, mercredi 19 mai 1909 ; « Rikki-tikki-tavi et le cobra, » illustration de Maurice de Becque pour Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling, 1924)
En proclamant Robert Vivier le premier lauréat du prix Albert Ier fondé par les Éditions Bernard Grasset, le jury a couronné un bel écrivain.
Robert Vivier a atteint depuis peu la quarantaine ; il a débuté dans les lettres en 1921 par la poésie, qu’il n’a pas abandonnée d’ailleurs. S’il faut caractériser celle-ci d’un mot, disons qu’elle est impressionniste. Des touches légères, mais justes, sur le spectacle quotidien, dans une grisaille et une mélancolie qui dénotent ce pays liégeois dont il est originaire. Mais l’inspiration reste élevée, même quand il s’arrête au détail coutumier. Ses œuvres parues depuis son début sont : La Route incertaine, La Plaine étrange (1922), Le Ménétrier (prix Verhaeren en 1924), Déchirures en 1927, édités à Bruxelles.
*
En 1925, il donna Vivre, que publia la revue Europe. En 1930, chez Rieder, Non, qui reçut en Belgique le prix du Centenaire, analyse simple et claire du jeu de l’hésitation, de la pudeur et de la crainte chez un jeune homme qui n’ose déclarer son amour… Un refoulement intellectuel et charnel où le subconscient et l’hérédité tiennent les premiers rôles.
Dans Folle qui s’ennuie (Rieder), qui vient d’attirer l’attention sur Robert Vivier, il s’agit d’une jeune femme petite bourgeoise qui seule tout le jour, s’ennuie, s’ennuie de sa vie banale, en attendant le soir la rentrée de son mari. Mais cet ennui fait pour elle partie de son existence normale.
Robert Vivier est un esprit délicat et raffiné, dont le talent personnel a une place de choix dans la littérature française de Belgique. Nos lecteurs seront certainement de cet avis en lisant la nouvelle que nous avons le plaisir de leur donner aujourd’hui.
–––––
I
Comme c’est arrivé quelques jours après son anniversaire, qui tombe en juin, je puis à peu près fixer la date.
Ce n’est pas que cet anniversaire soit bien important : nous sommes deux, nous vivons à deux – nous nous fêtons entre nous. Mais cette fois-ci, la fête avait eu l’air de continuer en nous un certain temps, par une animation, une facilité – nous trouvions ce qu’il fallait dire. Pendant une semaine, peut-être.
C’est une erreur de croire qu’aussitôt touché le bonheur s’en va ; laissé à lui-même, il ne demande qu’à durer. Ce jour-là encore, pendant que nous déjeunions comme d’habitude, à notre petit restaurant d’employés, et après, quand je la ramenais à la porte de la banque, c’était toujours cette facilité. Nous nous séparâmes sans avoir eu le temps d’user la joie. Je me retrouvai seul, allant vers mon ministère. Soudain, la rue m’apparut étrangement silencieuse ; et l’écho de nos paroles, qui durait encore en moi, me sembla se fêler dans ce silence subit.
*
Je viens toujours la reprendre vers six heures, six heures moins dix ; j’aime mieux être là un peu trop tôt, pour pas risquer de la faire attendre.
Je m’installe sur le trottoir opposé à la banque. C’est plus commode pour elle : ainsi, elle m’aperçoit du premier coup d’œil ; si elle n’est pas seule, elle quitte ses collègues et traverse la rue pour venir à moi.
Une ombre oblique partageait la bâtisse, donnant déjà l’impression du soir.
Je savais que je ne devais pas compter sur elle avant six heures bien sonnées. Aussi je ne m’impatientais pas. Ma pensée ne se détachait pas encore de l’après-midi qui venait de s’écouler.
Il ne s’était rien passé d’intéressant ce jour-là. Il ne se passe jamais rien d’intéressant. Ce qui vivait en moi était plus vague et plus vrai que des faits. Le bureau où je travaille n’a qu’une haute fenêtre donnant sur une cour. En été, l’après-midi, il faut baisser le store à cause du soleil, et malgré cela la pièce est chaude et aride. Dans l’immobilité et la solitude, le moindre mouvement prend l’importance d’un rite. C’est un geste qui compte, que de tapoter sur le bord de l’encrier avec la plume alourdie d’une goutte noire.
M. Martinel, le chef de bureau, m’avait fait appeler vers cinq heures. C’est toujours la même chose. Loreau, l’huissier, frappe à peine, encadre sa longue face blême dans l’entrebâillement de la porte, et, passant une main sur le haut de son crâne, dit d’un ton morne :
« M. Martinel. »
J’y vais, je salue le chef de bureau. Sous ses cheveux crépus, dans la grosse tête qui transpire un peu, il y a beaucoup de mots qui se bousculent, et il se débat contre tous ces mots. il en jette partout, il les entortille autour de lui… Sur la cheminée, les aiguilles avancent au cadran de la pendule : la demie de cinq heures est venue pendant que M. Martinel parlait. Et les mots de M. Martinel ont beau accumuler leurs broussailles, me lier à ce bureau près duquel j’écoute, penché, avec un sourire attentif et distrait, – une seule chose vit en moi : la crainte qu’il ne soit six heures moins dix avant la fin des explications.
Ce jour-là, tandis que j’écoutais et attendais, le grand désordre des dossiers sur la table de M. Martinel m’avait inspiré une inquiétude soudaine : si, par hasard un papier important s’était égaré là-dedans, pas un papier du ministère, mais un papier qui aurait concerné par exemple cette joie entre ma femme et moi, comment jamais remettre la main dessus ? Et à présent une angoisse du même genre me venait de la rue, où trop d’êtres et de choses s’entrecroisaient. Supposons qu’un jour j’arrive plus tard, qu’elle soit déjà sortie ? Elle a hésité sur le trottoir, elle m’a cherché, du bleu soudain plus foncé de ses yeux. Puis elle s’est hasardée seule par les rues, par le désordre indéfini des rues…
Bon, le cerveau se fatigue. Il y a la maison : on se retrouve à la maison – comment n’y pas songer ?
Je ne sais pas pourquoi la banque fut si grande tout à coup.
Certes, c’est une grande banque – on pourrait se sentir fier d’y avoir sa femme. Mais, ce soir-là, du trottoir d’en face, elle m’apparut à pic, comme une falaise.
Des autos, rangées au ras du trottoir, semblaient petites et bombées comme des tortues à côté de la haute bâtisse. Parfois, une nouvelle tortue, curieusement rapide et silencieuse, venait avec précision se loger à côté des autres. Les messieurs qui sortaient des autos n’avaient pas l’air de trouver la banque si haute : ils entraient sans hésiter.
Les messieurs qui sortent des autos savent ce qu’ils ont à faire. À l’intérieur de la banque, quelles choses importantes ils vont arranger ! Ce sont ces messieurs-là qui mettent en branle tout ce dont parlent les journaux.
Ma femme et moi, nous vivons, oui. Est-ce que c’est vivre ? Peut-être, si l’on devait examiner de près notre train-train, dirait-on que ce n’est pas vivre, de se tenir comme nous le faisons chaque jour dans notre appartement devant la fenêtre remplie par la chaleur du soir. Je lis à haute voix. Elle coud, elle m’écoute. Rien de très joli chez nous : c’est loué meublé. Une estampe japonaise seulement, que j’ai pendue au mur. Elle représente une femme qui détourne la tête et s’abrite avec une gaucherie gracieuse sous une ombrelle chargée de neige. Les tons sont doux, un peu tristes. La figure est blanche et unie. Nous aimons cette estampe ; nous la regardons parfois ensemble. Parfois aussi, d’un mot, j’appelle ses yeux vers la fenêtre d’en face, où est suspendue la cage d’un canari. Voilà nos soirées à nous, voilà notre vie qui n’en est pas une. Mais pourrions-nous changer ? Nous sommes ce que nous sommes. Nous allons à pied.
Oh ! j’avais pensé souvent à tout cela. Ce n’était pas d’hier que je venais prendre ma femme à six heures.
Il y avait plus de mouvement : une heure différente commençait. L’une après l’autre, les autos se détachaient du trottoir, et maintenant elles n’étaient plus silencieuses ; elles partaient en cornant, dans un gros bruit de moteur. Et, du coup, beaucoup de piétons se mirent à descendre dans la rue.
Par moments, une voix aigre jetait à travers tout, en dents de scie : « Journaux du soir ! Les journaux ! » Déjà cette vieille ? Je lui achète souvent le journal. Quand elle nous voit remonter la rue, elle fait un pas : « Journaux du soir ! » Je n’aime pas la grimace humble de sa lèvre inférieure.
Souvent, à cette heure, ma femme était déjà sortie. Je regardais toujours la banque. Enfin, la porte vitrée au fond du vestibule sombre miroita plusieurs fois de suite. Des hommes et des femmes s’égrenèrent. Puis tout un groupe rapide. Comment la distinguer là-dedans ? Mais, tout de suite, le trottoir fut vide. Deux femmes, encore, s’inclinèrent ensemble et se mirent à courir. La porte vitrée miroita plus fort, puis battit. Le portier vint jeter un coup d’œil sur le trottoir, rentra ; ses mains, réunies derrière le dos, avaient déjà fini leur journée.
Allons, elle ne tarderait plus. Elle se poudrait, elle mettait son chapeau.
Mon cœur se préparait à elle. Un sourire me venait, sans souci des passants. Et, de nouveau, toute l’animation de midi, cette facilité, les mots qu’il faut… J’allais lui toucher la main. Nous remonterions les rues, en même temps que tous ceux qui se retrouvent et remontent les rues cette heure-ci. Nous achèterions le journal. Oh ! c’était encore tout un voyage. Et les achats dans les boutiques… Mais nous serions deux.
Six heures vingt-cinq à ma montre. Cela faisait vingt, parce que j’ai l’habitude de l’avancer un peu.
Je remontais les étages, je retournais à son bureau, je recommençais : les mains, la poudre, le chapeau, puis le couloir, puis l’escalier…
Comment était-elle habillée ce matin ? Ah ! oui, son chapeau tango. Une tache orangée allait naître dans l’ombre du vestibule. Cet orangé, tout à coup, me la rendit plus proche.
Mais sa figure ? Je m’inquiétai.
La joie est une chose fragile. À quoi avait-elle pu songer depuis que je l’avais quittée, depuis qu’elle était demeurée seule avec le hasard de ses pensées ?
Sa figure ?
Et moi, avec ce sourire…
Mon sourire rentra. Mieux valait attendre, voir son visage et lui répondre. Mais cette femme que j’attendais, ma femme, la connaissais-je assez pour pressentir lequel de ses visages allait m’apparaître ? En moi, plusieurs êtres s’apprêtaient, hésitaient. Lequel serait appelé à vivre, dans un instant ? Je ne savais pas quelle serait la couleur de notre soirée. C’est de soirées que notre vie est faite, à nous qui écrivons tout le jour dans des bureaux.
Six heures trente-cinq. Une demi-heure de moins à vivre ce soir.
Je me mis à faire les cent pas. non sans tourner souvent la tête de peur de manquer sa sortie. Je ne sais pas ce qui me disait que ces précautions étaient inutiles, que je jouais là un jeu morose.
Passants…
Lea gens entrent en vous sans qu’on les regarde. Et meurent.
Au fond, les gens sont mal vêtus. Beaucoup de pantalons imperceptiblement râpés, fatigués ; beaucoup de cols déteints. Ils étaient si nombreux, les gens. Ils s’en allaient tous du même côté, ils avaient l’air de marcher ensemble. Et il était difficile de se représenter qu’en réalité chacun d’eux suivait son chemin séparé.
Il y avait des couples. On sentait qu’ils venaient de se reformer, que leurs corps préparés par l’habitude penchaient tout naturellement l’un vers l’autre. Je me disais : « Moi aussi, je rentrerai avec elle. » Mais en attendant, j’étais en défaut. J’aurais dû expliquer à chacun pourquoi j’étais ici, anormalement seul.
Passants, passants…
Une suite de mouvements sans forme.
Je me retrouvais dans cette rue, débarqué par un rêve.
Des messieurs sortaient encore de la banque. La dernière tortue s’écarta sournoisement du trottoir. Puis un homme, l’air endimanché dans ses habits propres, un paquet sous le bras : un huissier sans doute. Allons, c’était à son tour à elle, maintenant. En somme, cela s’était vite passé.
Six heures quarante-cinq. Inutile de monter : elle descendait précisément. Et puis, que trouverais-je là-haut ? Des laveuses, des seaux, des brosses ; et moi là-dedans… Si elle ne venait pas, c’est qu’elle avait quelque chose de pressé à finir.
Encore une fois, six heures quarante-cinq.
À vrai dire, il n’était jamais arrivé qu’elle restât ainsi après l’heure pour finir un travail. Cela m’inquiétait sourdement et à la fois m’excitait. J’aurais voulu qu’une connaissance passât, pour pouvoir dire : « J’attends ma femme. Elle a été retenue. Ça ne lui arrive jamais. »
Et j’avais déjà compris qu’elle n’était pas dans ce bâtiment aveugle : quand j’avais pensé aux laveuses, j’avais nettement vu un lieu où elle n’était pas, où elle ne pouvait pas être.
Les laveuses elles-mêmes surgirent sur le trottoir. Dures, pressées, elles s’emparèrent du porche. Et la grande porte grillée se ferma aux trois quarts.
Mes jambes traversèrent la rue et s’arrêtèrent devant les laveuses.
Ces femmes activaient leurs gros membres comme des choses. Non, elle ne pouvait pas être ici. Quel rapport avait-elle avec tout cela ? Et pourtant, elle venait tous les jours à cette banque, de neuf à midi et de deux à six.
On ferma tout à fait la porte, et je fus nié, sur ce trottoir.
Machinalement, je me mis à remonter la rue. C’était notre chemin habituel. La marchande de journaux vint à moi quand je passai. Je l’écartai, puis retournai sur mes pas et lui achetai tout de même le journal.
Je savais bien qu’il n’y avait plus personne dans le monde. Et en même temps je me disais : « Suis-je bête ? Elle est à la maison. Elle est sortie de la banque sans me voir, pendant que je faisais les cent pas. » Je me dépêchais. Chaque seconde de son attente me faisait mal.
Il y avait tellement de véhicules, tant de gens, tant de passants… L’esprit en était découragé, et du coup tout semblait inutile. Je n’avais plus envie de rentrer. Pourquoi rentrer ? Plus jamais il ne serait possible de retrouver quelqu’un ou quelque chose.
Et soudain je courus, malgré l’air étouffant – sûr qu’elle était chez nous, qu’elle me guettait à la fenêtre : son inquiétude tendue me tirait vers elle.
II
Naturellement, elle n’était pas là.
Il y avait dans tout ceci une logique à laquelle j’étais docile, et qui me poussait vers je ne sais quelle perfection du néant.
Je m’assis sur une chaise. Je ne l’attendais plus. Je restais de travers, provisoire, tirant des bouts de paille de ma chaise et les effilochant.
Au fond, je savais.
Qu’est-ce que je savais ?
Des laines de diverses couleurs traînaient sur la table. Au mur, l’estampe japonaise, en blanc et bleu. Oh ! je connaissais tout cela ; c’était l’alphabet pour moi. Je voyais sur la cheminée ce cendrier, bleu lui aussi, de genre chinois. Nous l’avions regardé tant de fois à la vitrine du magasin. Et l’année précédente, pour ma fête, elle me l’avait acheté. Sur le bahut était jeté son chapeau rose. La tablette de la machine à coudre portait une blouse commencée, et le dé, minuscule et sûr, attendait qu’elle vint s’asseoir et travailler.
Je me mis à balayer la chambre, me baissant pour ramasser les rognures d’étoffe accrochées au tapis. Jusqu’à ces débris de couture, tout ici parlait de sa présence. J’en étais certain : le logis préparé, elle viendrait. Il fallait me dépêcher de finir avant qu’elle ne fût là.
À la fenêtre d’en face, une femme vint donner des graines à l’oiseau, parla aux barreaux de la cage, les tapota. La soirée avançait. Et elle avançait aussi là-bas, je ne savais où, dans ce lieu hors de mon atteinte où se trouvait maintenant ma femme, et où chaque minute pouvait amener des choses inconnues, irrévocables.
Mon cœur battit : la chambre à coucher ! Je n’avais pas regardé dans la chambre à coucher. Je courus ouvrir la porte. Personne. Un silence inhabité. Le couvre-lit était intact.
Je ne désirais pas parler à la concierge.
À quoi bon ? Ma femme allait sonner, elle entrerait avec des paquets, je comprendrais. Il fallait seulement rester ici, parce qu’elle n’avait pas la clef.
C’est inouï ce qu’il y a de gens qui crient, les soirs d’été. Des voix d’enfants, des voix de femmes… Et elle qui pouvait sonner à chaque instant – l’entendrais-je ? Je me suis mis à la fenêtre. En bas coulait le mouvement de la rue, si régulier, si indifférent : tout ce qui nous concernait, cette rue le niait tranquillement, inconsciemment, à jamais.
Que faisait-elle donc à cette heure ? Et où ? Elle qui ne sortait jamais. Je ne pouvais rien imaginer. Il y avait quelque chose de sinistrement calme dans cette absence totale d’hypothèses.
J’ai essayé de lire. Je n’ai pas mangé. Il y avait aussi cette chaleur. Des voisins rentraient chez eux. Encore. On sonnait un coup, deux coups. On disait bonsoir. Quelqu’un ouvrait une fenêtre.
Puis vint l’heure où l’on ne dit plus bonsoir, où simplement les clefs tournent dans les serrures.
Elle n’est pas revenue cette nuit-là, ni les jours suivants.
Les jours planaient. J’évanouissais ma présence. Étais-je encore ? Avions-nous jamais été ?
Je ne rencontrais plus guère de connaissances. D’abord, j’avais évité les gens à cause de leurs sottes questions qui eussent dérangé les choses. Peu à peu, nul ne chercha plus à me voir. Mes amis avaient trouvé d’autres oreilles pour y déverser leurs histoires.
Durant tout ce temps-là, personne ne m’a parlé de ma femme. Si, Loreau m’a dit un jour : « Est-ce que madame serait malade ? Je ne la vois plus jamais avec vous au restaurant. »
J’ai répondu : « Elle va très bien. Merci, Loreau. »
Cela ne l’intéressait déjà plus.
Ainsi, ce qui m’était arrivé n’existait pas pour les gens. Et moi-même, à la fin, je m’établissais dans mon dépaysement machinal, mais, la cause de ce dépaysement, je n’en avais plus qu’une notion atténuée et lointaine. Comme un veuf dont la femme est morte depuis longtemps et qui a presque oublié son visage, mais qui ne s’est jamais bien repris à l’existence.
Dans ma chambre, le soir, la porte fermée me regardait pendant des heures.
Les rues marchaient, toujours pareilles. Les mêmes grains de poussière tournoyaient dans la lumière de la ville. Ce fut un été de soleil. Chaque soir, j’achetais le journal à la vieille marchande. Je reprenais machinalement mon itinéraire quotidien, touchant tel coin de rue toujours à la même heure. À six heures, six heures cinq, je passais devant la banque.
III
Un soir, elle est sortie de la banque et est venue à moi, traversant la rue.
Sous son chapeau tango, avec ses yeux bleus que je connais – rien de changé.
Elle m’a dit :
« Ah ! toi. »
Comme à l’ordinaire. Et de moi est sorti tranquillement le « chérie » habituel, qui avait dormi tout ce temps-là.
Pas de questions, pas de nouvelles. De mon côté, il ne s’était rien passé, et je compris tout de suite que, de son côté non plus, il n’y avait pas eu d’aventure, qu’elle me revenait absolument vide de souvenirs, renouant notre vie là où elle s’était inexplicablement rompue. Je sentais qu’il eût été absurde de dire : « Où as-tu été ? »
Je ne pouvais croire qu’elle fût là. Le monde allait de nouveau s’ébranler. Je voyais de nouveau toutes les choses : les boutiques, les réverbères, la vieille marchande et ses journaux. Quelle fatigue, que de voir toutes les choses…
Dans une charcuterie, nous avons fait peser du jambon. Puis ma femme s’est rappelé qu’il lui fallait du cordonnet de soie bleue, et nous avons cherché une mercerie. Ensuite, pendant qu’elle entrait chez la fruitière, j’allai en face acheter le pain : c’est ainsi toujours.
Nous avons mangé.
J’ai lu à haute voix. Elle cousait sa blouse aux reflets mordorés. Nous regardions parfois l’estampe japonaise. De la fenêtre pleine de chaleur, nous arrivait un cri d’enfant mince et fêlé. Je ne me souviens pas de ce que nous avons pu nous dire ce soir-là. Nous n’avons pas dû beaucoup causer. Nous avons lu.
Elle avait rangé son chapeau rose dans l’armoire de la chambre à coucher. Plus rien sur le bahut. La surface de la vie se reformait sans un remous.
Chacun allait à son travail, et nous nous retrouvions aux mêmes heures. Beaucoup de petites choses nous arrivaient, et nous en parlions. Je crois même que nous parlions plus qu’auparavant.
Parfois, toute cette histoire me paraît improbable. Les silences, pourtant. Les silences entre nous sont maintenant pénibles, lourds de vide. Ils ne vivent plus comme autrefois. Ces silences-ci sont durs et inertes comme des planches.
Je la regarde se taire, et je vois quelqu’un de très distinct, d’éloigné, dont je perçois nettement les bornes, et dont j’épelle chaque trait avec une sorte d’étonnement. Je ne peux pas deviner ce qu’elle sent, elle, pendant ces silences. Si elle me parle à ces moments-là, ses mots me surprennent comme s’ils venaient d’une autre chambre. Et elle m’est alors plus distante que pendant la durée de cette disparition, où ma ferveur s’appliquait à maintenir en moi la place de son absence.
Sa présence concrète m’oblige de croire à son retour. Voici sa joue, je pourrais la toucher : sans doute, c’est sa joue (du moins, c’est une joue). Ma pensée retourne vers ce temps vide. C’est une chose dont je ne pourrai jamais lui parler, car je sais que pendant nos silences elle ne retourne pas à cet espace de temps, que cet espace n’existe pas pour elle.
Il n’y a que moi qui sache qu’elle a disparu, qu’elle peut disparaître. Et maintenant, il m’est interdit de me soulager de cette idée en disant la chose à quelqu’un. C’est trop tard, puisqu’elle est revenue. On me rirait au nez.
Voilà.
Elle me parle, elle me touche. Elle a les mêmes mots qu’avant, les mêmes yeux. Mais ses yeux passent à côté de moi. Et il n’y aura plus jamais entre nous cette animation qui avait suivi son anniversaire. Je suis terriblement seul en face d’elle.
Parfois, je me dis qu’elle n’était pas encore disparue, ce soir-là, au moment où je suis arrivé devant la banque. C’est ma faute : elle a tardé, et je me suis laissé prendre trop vite par le serrement de cœur ; je n’ai pas eu la force de la faire apparaître.
Sans doute ne conservons-nous un être auprès de nous que parce que nous avons la force de le créer à chaque instant.
Je vis, j’aurai la force. Je la ferai exister de plus en plus. Le temps est long : j’effacerai bien jusqu’au souvenir de ma défaillance.
–––––
(Robert Vivier, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, douzième année, n° 634, samedi 8 décembre 1934. Du même auteur, voir « L’Estacade, » déjà publié sur ce site.)
Il était une fois un soldat qui avait servi la Foi, la Vérité et la Patrie, et durant si longtemps, et au cours de tant de batailles que la Mort l’avait tout particulièrement menacé, mais Dieu l’avait protégé et il en était sorti sain et sauf.
Il revint dans sa demeure, mais il n’avait ni famille, ni biens, mais un seul morceau de pain dans son sac…
« Achève ta vie comme tu pourras ! »
Et le soldat s’en fut droit devant lui.
*
Il marcha un jour, un autre, et un troisième. Il avait mangé tout son pain, et il ne lui restait qu’à s’étendre et à raidir ses jambes tant il était las.
Et soudain, le soldat vit un homme d’une grande beauté qui venait à sa rencontre.
« Où vas-tu, soldat ?
– Droit devant moi, âme charitable. »
Et il conta comment il avait servi toute sa vie la Foi, la Vérité et la Patrie.
« Tu as bien vécu sur cette terre, soldat ; entre dans la vie éternelle. »
Le soldat se confondit en remerciements.
« Enfin, je vais vivre, » se dit-il.
Et il prit le chemin de droite.
*
Il chemina, chemina, et atteignit à la frontière du paradis.
Quel enchantement ! Quelles prairies ! Quelles vallées ! Il contemplait… Tant de merveilles surgissaient sans cesse… mais, brusquement, il désira fumer et il ne possédait plus un grain de tabac.
Il regarda à droite, à gauche, un bâtiment immense comme un palais, mais pas la moindre boutique.
Trois staretz se promenaient dans le paradis.
Le soldat leur adressa la parole.
« J’ai grande envie de fumer ; serait-il possible, vieillards, de se procurer du tabac ?
– De quel tabac est-il question ? Crois-tu donc, soldat, qu’on s’inquiète ici de pareille baliverne ? »
Et ils le sermonnèrent de telle façon qu’il regretta de leur avoir adressé sa requête.
Mais il n’en désirait pas moins fumer. Peut-être y a-t-il un endroit secret où l’on en vend ? Mais il ne connaissait pas les lieux et ne voulait plus rien demander.
*
Et le soldat s’en fut droit devant lui. Il rencontra à nouveau l’homme fort beau qui lui avait déjà adressé la parole.
« Pourquoi, soldat, courbes-tu la tête ? quelqu’un t’aurait-il offensé ?
– Je n’en puis plus, tant je désire fumer.
– Ah ! s’il en est ainsi, prends cet autre chemin ; tu trouveras tout là-bas. »
Le soldat remercia, prit le chemin à gauche et accéléra sa marche.
*
Et déjà des diables couraient à sa rencontre en agitant leurs pattes crochues.
Il faisait déjà bien chaud, mais le soldat n’y prenait garde ; il en avait vu bien d’autres.
Les diables l’entourèrent et parlaient en susurrant :
« Que désires-tu, soldat ?
– De quoi as-tu besoin ?
– Nous avons tout ce que tu peux souhaiter.
– Ordonne ; nous serons heureux de te servir. »
Le soldat essayait de les écarter, mais les diables filaient comme des balles et il ne pouvait s’en défaire.
Il arriva jusqu’à la fournaise.
« Donnez-moi une petite place pour me reposer un moment. »
Les diables le prirent alors par la main et le placèrent dans la fournaise comme ils auraient fait d’un rôti.
« Auriez-vous du tabac ? demanda le soldat.
– À ta volonté.
– Veux-tu aussi des cigarettes ?
– Peu importe, ce que vous avez sera bien. »
Et les diables lui apportèrent une énorme quantité de tabac, de quoi fumer à satiété.
Après le tabac, ce fut de la vodka : « Bois à ta guise ! »
Le soldat fuma, but, et eut le désir de s’assoupir. Mais quant à cela, impossible. Les diables s’emparaient aussitôt de lui, qui de ses bras, qui de ses pieds, et le tourmentaient sans répit.
Un jour passa, puis un autre, et le soldat s’habitua à sa fournaise.
Le tabac était à volonté, il y avait de quoi boire, la vie était possible ; seuls les diables le harcelaient par trop.
Et le soldat se prit à réfléchir. Comment se débarrasser de ces forces malfaisantes ?
Il prit une ficelle, un morceau de craie, et entreprit de mesurer sa fournaise.
*
Au début, les diables ne dirent rien et se poussèrent simplement du coude entre eux, puis ils comprirent que le soldat mitonnait quelque chose contre eux.
« Que fais-tu, soldat ? demanda l’un d’eux.
– Serais-tu devenu aveugle ? Ne vois-tu pas, je prends des mesures pour construire une église : vous n’avez pas même où prier ici. »
Le diable en fit part à leur chef qui vint en personne se rendre compte du fait.
C’était exact, le soldat rampait, une ficelle à la main, prenait des mesures pour édifier une église dans la fournaise !
« Il nous contraindra peut-être à prier, » gémissaient les diables.
À l’instant même, le chef envoya un messager au paradis, afin de se plaindre du soldat.
« Quel soldat nous avez-vous envoyé en enfer ? Il veut construire une église ! Est-ce donc possible ? Une église en enfer !
– Pourquoi donc en recevez-vous de semblables ? fut-il répondu au paradis.
– Reprenez-le ! implorèrent les diables.
– Comment le reprendre, puisqu’il se trouve bien où il est ? »
Et ce fut sans résultat que s’en revint le messager.
« Qu’allons-nous devenir ? Pauvres de nous ! » sanglotent les diables.
Soudain, un jeune diable eut une idée lumineuse.
« Arrache-moi la peau, dit-il au chef, fais-en un tambour et que quelqu’un donne l’alarme. Le soldat aura peur et fuira. »
Il en fut ainsi fait.
« Mais prenez garde, ajouta le chef, à bien boucler les portes derrière lui, sinon le soldat pourrait se raviser et revenir, et nous serions perdus. »
*
Et les diables d’entamer un beau vacarme. À peine le soldat eut-il entendu le roulement de tambour qu’il prit ses jambes à son cou et se sauva de l’enfer.
D’un bond, il franchit le portail. C était tout ce que les diables voulaient.
Ils claquèrent la porte et verrouillèrent à l’intérieur.
Le soldat s’arrêta un instant : personne et nul branle-bas.
Il revint sur ses pas, se cogna le nez sur la porte. Elle était fermée.
« Ouvrez, diables, ou je défonce la porte. »
Mais eux, agitant leurs queues sous la porte :
« Non, frère, va où bon te semble ; nous sommes plus heureux sans toi. Nous ne te laisserons plus entrer. »
Où pouvait aller le soldat ?
Heureusement, son sac de tabac était plein.
Il fuma de désespoir et s’en fut droit devant lui.
*
Il marcha, marcha, et rencontra le bel inconnu.
« Où vas-tu, soldat ?
– Je ne le sais pas moi-même ; les diables m’ont chassé de l’enfer !
– Mais, où te mettrais-je bien, créature humaine ? Je t’ai envoyé au paradis, – cela ne t’a pas plu ; en enfer : cela ne fut pas mieux.
– Je préférerais encore monter la garde.
– Soit, mets-toi en faction à ce portail, là-bas. Mais, prends garde, ne laisse passer inutilement personne. »
Le soldat remercia et prit sa faction.
Et il vit venir un être aux yeux exorbités et aux dents aiguisées.

« Qui va là ?
– La Mort.
– Où vas-tu ?
– Chez Dieu.
– Pourquoi ?
– Pour recevoir ses ordres ; qui devrai-je faire mourir ?
– Attends, interrompit le soldat ; j’irai moi-même le lui demander. »
*
Or, Dieu ordonna que, durant trois années, la Mort fauchât les plus vieilles gens.
Le soldat fut ému de compassion : il eut pitié des vieillards.
Il revint et dit à la Mort :
« Va, Mort, par les forêts et ronge durant trois années les plus vieux chênes. »
La Mort se mit à pleurer.
« Pourquoi est-ce que Dieu me châtie de la sorte et m’envoie ronger les chênes ?… »
Mais elle n’osa désobéir.
Elle s’en fut dans la forêt.
Trois années durant, elle erra là-bas, dans la forêt, choisissant les chênes séculaires, rongeant leurs racines, et cela nuit et jour.
Les années s’écoulèrent et la Mort s’en revint trouver Dieu.
« Que veux-tu à nouveau ? lui demanda le soldat.
– Recevoir les ordres de Dieu : qui devrai-je faire mourir ?
– Attends, j’irai moi-même. »
*
Or, Dieu ordonna que, durant trois années, la mort fauchât la jeunesse.
Le soldat fut ému de compassion. Il se souvint de ses frères d’armes : la Mort allait tous les faire périr…
Il revint et dit :
« Retourne, Mort, d’où tu viens ; durant trois ans, grignote les jeunes chênes. C’est ainsi que Dieu l’a ordonné. »
La Mort éclata en sanglots.
« Pourquoi, Seigneur, es-tu courroucé contre moi ? »
Mais elle n’osa désobéir : ce n’est pas de sa propre volonté qu’elle chemine sur la terre, mais on l’у a envoyée.
Elle s’en fut dans la forêt et grignota les jeunes chênes durant trois années : elle était épuisée.
Le temps s’écoula et la Mort revint chercher des ordres.
Et, pour la troisième fois, le soldat ne la laissa pas pénétrer et alla lui-même les quérir.
Et il fut ordonné par Dieu de faucher trois années de suite les enfants.
Le soldat fut ému de compassion : il eut pitié des bambins.
Et le soldat ordonna à la Mort de retourner dans cette même forêt et, trois années durant, de se nourrir dans les buissons de la nourriture des lièvres.
« Mon Dieu, pourquoi me tortures-tu ? » sanglota la Mort.
Elle s’en fut et se nourrit de feuilles pendant trois ans. Elle était à bout de forces.
Elle revint, remuant à grand-peine les jambes. Un coup de vent et elle tomberait à la renverse.
« Oh ! pensait-elle, ce coup-ci, je veux moi-même atteindre Dieu. Voilà neuf ans qu’il me punit sans motif ! »
Le soldat l’interpella ; elle se tut et monta le perron.
Le soldat l’attrapa par sa bosse et elle se mit à le battre avec son bâton. Un vacarme effroyable s’ensuivit.
*
Et le bel inconnu se présenta soudain.
« Qu’y a-t-il ? »
La Mort tomba à ses pieds.
« Mon Dieu, qu’ai-je fait pour encourir ta colère ? Depuis neuf années, je souffre, je parcours les bois, affamée ; trois années durant, j’ai rongé des chênes séculaires ; trois années, j’ai grignoté de jeunes arbres ; trois années enfin, j’ai mâchonné des feuilles. »
Le soldat avoua sa faute :
« Que Dieu lui pardonne ; il avait une telle pitié des hommes ! »
*
Et Dieu ordonna au soldat de porter durant neuf ans la Mort sur ses épaules et de la nourrir de noix afin qu’elle reprît des forces.
Aussitôt dit, la Mort enfourcha le soldat…
Et le soldat – qu’y pouvait-il, c’était un ordre de Dieu – se mit en marche.
Il cheminait avec elle à travers la forêt et s’arrêtait toujours aux noyers.
Quand elle eut bien mangé, elle entonna une chanson à elle, un refrain de mort, sans doute. Il était bien pénible de cheminer avec pareil fardeau.
Le soldat s’arrêta un instant, tira son sac à tabac et se mit à fumer.
La Mort le vit.
« Soldat, donne-moi aussi à fumer. »
Il ouvrit son sac.
« Entre dedans, dit-il, et fume tant que tu veux. »
Il est connu que la Mort n’entend rien à pareille chose.
La Mort plongea dans le sac. Le soldat, sans perdre un instant, tira la cordelette et rejeta son fardeau sur son dos.
Puis, comme si de rien n’était, il reprit sa faction aux portes du ciel.
*
Le bel inconnu vint à sa rencontre.
Il vit le soldat.
« Et la mort, dit-il, où est-elle ?
– Avec moi.
– Où ? »
Le soldat hésite : si la mort bondit hors du sac, il faudra à nouveau la porter sur le dos.
« Montre-la, je t’en prie. »
Le soldat détacha le sac. La Mort, d’un bond, fut sur ses épaules.
« Eh ! eh ! soldat… »
Et Dieu ordonna à la Mort de faire mourir le soldat.
La Mort sauta sur le sol.
« Tu as entendu, soldat ? »
Il avait entendu. « Que la volonté de Dieu soit faite. »
C’est alors que la Mort le terrassa.
_____
(Alexeï Remizov, traduit par L. et J.-M. Aimot, in La Revue française, vingt-deuxième année, n° 4, dimanche 23 janvier 1927 ; les illustrations sont extraites de la publication)
Au moment où, courbant le dos pour passer sous une manière d’arche surbaissée, mes doigts accrochés aux aspérités de la roche et mes pieds nus tâtant la déclivité du caillou, je vais me laisser glisser jusqu’à la ceinture dans l’eau claire de la grande cuvette creusée au flanc de la falaise, j’ai brusquement un recul, et je me cramponne pour arrêter mon élan : en contrebas, dans l’épaisseur de cette eau qui fait vitre, deux gros yeux fixes me regardent… autour de ces deux yeux, une masse aux contours mous… Une seconde de plus, je sautais à pieds joints sur une pieuvre…
Et je reste là, agrippé des mains, des coudes et des genoux, suspendu au-dessus de la bête qui me regarde et que je regarde, séparés l’un de l’autre par cette mince couche d’eau plus limpide qu’une glace d’aquarium…
Ce n’est pas que j’aie de cette espèce plus crainte que de tous les autres animaux qu’on rencontre ainsi en fouillant les dessous d’îlots en basse-mer d’équinoxe ; et d’ailleurs, je sais comment, même pris à l’improviste, on se débarrasse de l’engeance : à la force du poignet et à l’adresse des doigts fouillant au ventre de l’animal. Mais c’est une répulsion instinctive : la pieuvre me dégoûte, physiquement…
Alors, sans bouger, j’appelle :
« Noël !… Hé, Noël !… »
Renvoyés par tous les échos des murailles rocheuses, une voix me répond :
« Quoi qu’il y a, m’sieu Georges ?…
– Arrive… Tu vas voir.
– Voilà… À vos souhaits… »
Une dégringolade rapide, des sabots qui claquent, et un grand corps qui se laisse glisser derrière moi, jetant une ombre sur la flaque sournoise au-dessus de laquelle je reste suspendu.
« Et alors, donc ? » fait l’arrivant.
Sans bouger, ni me retourner, mes yeux toujours sur ceux de la bête qui continue de me fixer, je fais :
« Tiens, regarde voir si elle tient l’affût, celle-là ! »
Immédiatement, derrière moi, un cri de rage et d’injure :
« Ah ! la saleté !… »
Puis, deux mains qui me prennent aux épaules et m’écartent brusquement… un ordre, tout rauque :
« Laissez-moi passer, donc !… et gare dessous ! »
Je suis jeté de côté, tandis que d’une chute, Noël Gourvès, mon compagnon de pêche, tombe à pieds joints dans la mare, s’écroule sur lui-même dans l’eau, y plonge des bras, des épaules, et dans un jaillissement d’eau fouettée, un barbottement d’écume, fouille, creuse, tire, arrache et enfin se redresse, levant à pleins poings au-dessus de sa tête une masse grisâtre auréolée de lanières qui fouettent l’air comme une nichée de serpents…
Et là, dans ce creux entre deux parois rocheuses, l’homme et la bête bataillent en une furie de lutte sans merci, elle plaquant ses bras visqueux au hasard sur les épaules, sur la face de son ennemi qui, mâchant des injures et le visages convulsé, fouille à doigts crochus le ventre de l’animal, le laboure, le griffe et l’écartèle… Un liquide noir a jailli… Une écœurante odeur de musc empuantit l’air… Et aussitôt les lanières à ventouses retombent molles, abandonnées… Au poing de Gourvès, il n’y a plus qu’une manière de loque gluante… et qui pend…
L’homme alors se redresse de toute sa taille ; d’un geste de répulsion, il lève cette ignoble chose en l’air, la fait tournoyer, l’envoie à la volée sur un platin de roche où elle s’écrase avec un bruit mou… Puis, d’un coup de reins, il sort du bassin couvert d’écumes sales, court à son adversaire vaincu, tire de sa ceinture son couteau de gabier à lame courte et large, et, avec une extraordinaire expression de haine, à coups précipités, il taille dans cette chair morte, ampute, sectionne et dépèce. Enfin, à pleines mains, il ramasse ces débris déchiquetés, s’approche du rebord de la roche et, avec un geste de semeur, disperse dans la mer ces morceaux lamentables, en criant :
« Tiens ! vermine !… et puissent en crever tous les crabes qui te mangeront ! »
Et sur cette malédiction, voilà Noël Gourvès qui retombe assis, sur un quartier de roc, ses poings souillés aux yeux, et qui éclate en sanglots…
Tout cela s’est fait si vite, si brutalement, que je n’ai pas eu le temps d’intervenir, ni même de dire un mot ; et je reste là, stupéfié… Non pas que j’aie pour cette ignoble race des pieuvres la moindre sympathie, mais la rage de mon compagnon, la furie du dépècement, l’expression de sacrificateur soudain surgie sur son visage, et enfin, cette explosion de douleur, tout cela tient de l’éclair et du cauchemar… D’autant que je connais l’homme : un calme, un de ces matelots avec qui j’ai coutume de naviguer ainsi l’été, à travers l’Iroise, sans jamais leur voir faire un geste plus vite que l’autre, ni hausser un mot par-dessus un autre… Second maître timonier en congé de convalescence, Noël Gourvès est pour moi, cet été-ci, le compagnon rêvé : nous faisons à bord d’un canot tout le tour des cailloux semés entre Saint-Mathieu et le Raz ; même dans les coups durs des mauvais temps subits, je ne l’ai jamais vu une seule fois perdre son beau sang-froid… Et le voilà qui, tout d’un coup, pour ce banal incident d’une rencontre de pieuvre parmi les rochers de l’écueil du Guest au large du Toulinguet où nous sommes en ce moment, tous deux tout seuls, à trois milles marins de la côte, est pris d’une sorte de folie meurtrière et ensuite pleure comme un enfant…
Je me hisse auprès de lui, je lui mets la main sur l’épaule :
« Eh bien ! Noël, qu’est-ce que tu as ?… »
Pas de réponse, il pleure toujours ; je répète ; et une voix, toute rauque et dure, me répond, sans que l’homme bouge :
« Je le venge donc… Comme de juste… »
Je continue à ne pas comprendre :
« Tu le venges ?… Tu venges qui ? »
Il redresse la tête et, dans son visage hâlé et sali, son regard bleu clair cherche le mien avec surprise :
« Vous savez donc point comment est mort Bertrand ? »
J’ai un geste d’ignorance. Quand je suis arrivé au pays, cet été, on m’a bien conté, parmi les deuils de l’année, que le plus jeune des Gourvès, parti à son tour pour le service et embarqué en Extrême-Orient, avait péri là-bas en mer, mais c’est tout… Noël voit mon geste ; il hoche la tête et, tout triste :
« Ah ! ils vous ont point dit, les vieux ?… Je comprends ça… Ils ont un peu horreur… La mère surtout… naturellement… »
Noël se lève ; un lourd soupir gonfle sa poitrine. En chaloupant sur ses reins, il descend la déclivité au platin, s’agenouille au bord du ressac léger qui baigne les goémons des roches découvertes, lave ses mains et sa figure, se remet tout debout, inspecte l’horizon, assure l’amarre de notre canot qui se balance au ras du caillou, puis enfin se tourne vers moi et dit :
« On est seulement à l’étale de basse- mer… Rien ne presse pour partir encore… Alors, j’ai temps pour vous expliquer… »
Jambes croisées, la tête un peu basse, il s’est assis sur un morceau de rocher, et je lui fais face, installé sur un autre. Autour de nous, le calme de la basse-mer ; seul un petit murmure entre les roches découvertes ; et puis, de temps à autre, le cri aigre d’une mouette qui pêche. Nous sommes seuls, isolés entre le ciel et l’eau ; au loin, sous la dure lumière du soleil de midi, des barques vont et viennent qui poursuivent la sardine ; sur la limite d’horizon, Sein, Ar-Men, Pierres-Noires dressent les obélisques de leurs phares. Notre écueil du Guest, dans son chaos de roches enchevêtrées, est vraiment un point perdu en mer au large de la côte du Finistère ; et dans cet isolement, ce calme et ce silence, Noël Gourvès maintenant parle.
Il s’explique, comme les gens de mer racontent : sans recherche, sans effets de ton, simplement avec ces mots qu’ils trouvent, les marins, quand ils revoient tout en parlant la chose qui les a bouleversés. Il parle, et tout de suite le drame se noue.
« Alors, comme ça voilà un an de rang, j’étais donc timonier sur le Jean~Ango, vous savez, ce croiseur neuf qu’ils ont mis en eaux d’Indochine pour montrer à tous les gens de là-bas ce qu’on a de bien comme bateaux, nous les Français. Et le commandant qui m’avait à la bonne, vu que je faisais net mon service avec lui, me dit un jour, comme ça, puisque mon petit frère Bertrand, il venait d’être levé par l’Inscription maritime et justement envoyé pour le Tonkin, lui le commandant, il avait eu l’idée de le réclamer pour que je lui fasse moi-même ses classes de timonerie… Moi qu’étais content, vous pensez bien ! Et le petit aussi, vous voyez ça ! Et tant qu’aussitôt embarqué, il se mit à besogner dur, et que je le tenais de près, pour faire satisfaction au commandant. Et ça allait très bien, quand voilà-t-y pas qu’au cours d’une manœuvre, on a imagination de nous envoyer en baie d’Along. »
*
« Vous connaissez pas la baie d’Along ?… Non ? Eh bien ! ça serait un paysage comme qui dirait celui-ci : des eaux profondes et des cailloux semés dans l’eau, mais mille fois plus en nombre, des grands, des gros, des petits, des ronds, des carrés, des plats, des pains de sucre, toutes les tailles et toutes les formes… Un éboulis d’îles et d’îlots, semés à la volée, tels des galets. Même que les gens du pays, des drôles de bonshommes, tous vivent sur l’eau, en famille dans leurs barques, – des sampans qu’on appelle, – femmes, enfants, chiens, poules, cochons et volailles ensemble. Et ils croient qu’un dieu de chez eux emportait des montagnes sur son dos dans un sac, pour les mettre je ne sais où – et le sac aurait crevé, et les morceaux de montagnes s’auraient semé dans la mer, en vrac… Des bêtises, vous pensez bien : mais ça est leur idée, à ces gens qui sont des trois quarts sauvages… Et le vrai, c’est que cette baie d’Along fait un bien joli tourneboulis de cailloux, tout percés de grottes, de trous, de dessous où on ne peut pas aller et où des bêtes de la mer pullulent qu’on ne sait pas quelles elles sont, des connues et puis des bizarres… Et ces sauvages pêcheurs ont même des adorations pour certaines de ces bêtes qu’on ne voit jamais… ou pas souvent, et qu’est des tout-à-fait sales monstres, vous allez juger…
Donc, le Jean-Ango vient là, et puis il vire, il tourne, il fouine, histoire en même temps de refaire la carte des passes, entre les cailloux, qui sont pleines d’arêtes à crever la coque d’un cuirassé de ligne. Si bien que, pour faire meilleure besogne, voilà que le commandant a une idée qu’il juge bonne : durant que le croiseur partait plus au large faire ses tirs d’exercice, il délègue l’enseigne des cartes, un appelé Virier, avec le canot à moteur, la baleinière et du monde, pour relever une de ces passes où il y avait mention d’une vilaine arête, juste en dessous d’une flottaison de bateau… Et je fus de l’équipe comme second maître avec mon frère Bertrand pour m’aider.
Vous pensez si c’était plaisant : des vraies vacances, quoi ! L’enseigne était tout jeune, gai comme un gosse, et nous vingt-cinq hommes tout amusés par ça… On travaillait à la sonde parmi les roches ; la nuit venue, on campait sous la tente, sur un îlot quelconque : sondages, chasse, pêche, la partie de plaisir, quoi…
Il y avait que les bonshommes pêcheurs sauvages qui n’étaient point tranquilles, non pas qu’on leur faisait du mal, au contraire : on leur refilait des boîtes de singe et des fayots contre du poisson, et on blaguait avec eux, par signes bien sûr, vu qu’ils charabiataient leur sacrée chinoise de langue que personne comprend… Mais ils avaient un grand vieux sec, une manière de sorcier, tout cocasse avec ses yeux retroussés aux coins, sa face en ivoire jauni, et des ongles en griffes, et puis quatre poils de barbe longs de six pieds : celui-là trouvait moyen de dire des choses avec nous dans une manière de patois avec du français écorché. Et voilà ce genre de singe qui vient le deuxième jour et qui raconte au lieutenant, dans sa manière de sabir, des histoires de bonne femme : qu’il y avait un Esprit dans les eaux, que c’était leur protecteur, et qu’il ne voulait pas qu’on le dérange – et que cet Esprit se vengerait si on mettait dans l’eau des sondes par quoi il serait agacé – vu qu’il était tout-puissant – et qu’il mangeait les hommes en les prenant à bord des sampans quand il était mécontent – enfin, vous voyez ça : même que le lieutenant se mit à rire, et nous avec lui.
Mais à rire si bien que ce vieux s’en alla vexé, et que le soir même, autour de l’îlot où nous avions fait notre camp, voilà toute la flottille de ces sampans que je vous ai dit, qui vient avec des torches, et des lanternes en papier, et des poudres qui brûlaient en feux de couleurs.
Là-dessus, le vieux sorcier aux ongles trop longs faisait l’amiral, et, perché sur son bateau, il mena une espèce de prêchi-prêcha avec des cris, des contorsions, des cornets à brume, des cloches, des tambourins pour soutenir ses contorsions ; et les gens des sampans, hommes, femmes, enfants, chiens et volailles, braillaient en chœur sur son ordre… Enfin le sabbat, quoi. Et ce fut comique pendant un quart d’heure. Mais après une demi-heure, comme on pouvait pas dormir avec cette satanée musique, le lieutenant envoya mon frère et moi leur dire de se taire en vitesse… Et j’eus avec le vieux une explication qui faillit tourner à l’aigre. Enfin, il céda après nous avoir menacés de son dieu qui le vengerait, et patati et patata, jusqu’à ce que lui le premier, et tous avec lui, jetèrent leurs torches à l’eau en piaillant comme des écorchés, et se dispersèrent à force de rames dans la nuit… Une fuite, si vous aviez vu !…
Moi, je riais. Mais Bertrand pas du tout. Je lui demande ce qu’il a. Il me répond, tout grave :
« Si c’était vrai, pourtant, ce qu’il raconte, ce vieux reboutou ?…
– T’es bête, » que je lui réponds.
Et on rentre se coucher, tranquilles ; mais lui, mon petit, il est resté à soupirer une partie de la nuit…
Au jour du lendemain, moi j’y pensais déjà plus ; les autres point davantage ; il n’y avait que le Bertrand qui était tout drôle. Mais on faisait point de cas. Et le travail continuait… Deux jours. Trois jours… On sondait. La carte allait de l’avant. Le lieutenant rendait compte par T. S F. au commandant qui continuait ses tirs à cent milles de là… Il y avait que les gens des sampans qu’on ne pouvait plus approcher : ils étaient là pourtant, mais cachés, se défilant de roche en roche, nous fuyant dès qu’on approchait, revenant dès qu’on leur courait plus après.
Et le quatrième jour, étant avec Bertrand et deux hommes sur un rocher tout fait de trous et de bosses et trois quarts moins grand que celui-ci, où nous voilà, je maniais nos mires pour le lieutenant qui visait de sa chaloupe ; tout à coup, mon petit gars fait un faux mouvement. Le caillou qu’était probable moitié pourri par le vent, le soleil et l’eau combinés, craque sous lui ; et il s’en va rouler tête-bêche avec sa mire et son niveau à dix mètres en contre-bas sur un platin incliné où il reste, hurlant… Nous, on dégringole, on veut le relever, rien à faire, le pauvre gosse avait les deux jambes rompues, une au genou, l’autre à la cuisse, et le bras droit en trois morceaux : un martyr, quoi… Et il disait, moitié en délire déjà :
« C’est le dieu… c’est le dieu… c’est leur Esprit des eaux qui nous punit… »
Vous pouvez comprendre ce que ça fut. Du canot et de la baleinière, on avait vu et voilà tout le monde accouru. De soins vrais, pas moyen de parler : il y avait juste une boîte à médicaments avec nous. On l’a pansé comme on a pu, avec des morceaux d’aviron, une crosse de fusil pour maintenir les membres ; on lui a fait une tente avec un bout de voile, sur place, vu qu’on ne pouvait pas penser à le toucher, ni à le bouger. Et le lieutenant a attaqué le croiseur avec le sans-fil, d’où le commandant a répondu tout de suite qu’il faisait cap sur nous, mais qu’il envoyait l’hydravion du bord avec le major et le nécessaire pour aller plus vite.
Dès qu’on a su ça, on lui a dit, au pauvre martyr, en le soignant au mieux sous son abri où la fièvre, la douleur et la soif lui tenaient la tête, sous ce soleil qui calcine la pierre et qui brûle les chairs et les cerveaux des mieux portants… Deux heures et demie qu’on a attendu comme ça, à le faire boire, à essayer de lui remonter le moral… Et autour de c’t îlot de malheur, voilà que les gens de la baie d’Along, comme les requins qui flairent un cadavre, venaient à l’approche, et rôdaient maintenant, tout près ; et nous, on avait trop de chagrin pour penser à s’occuper d’eux…
Enfin, au bout de ce temps, un bourdonnement monte tout d’un coup et grandit : l’hydravion !… tout en haut dans le ciel, et qui tournait en nous cherchant.
Ah ! il ne fut pas long à être là. On avait fait un mât à signaux, pour repérer, avec les apparaux de la chaloupe, et du haut du ciel, l’hydravion le vit de suite. Si bien qu’il piqua dessus, en vrille, de quinze cents mètres de haut, et qu’il vint se poser juste auprès de nous comme un cormoran qui rentre au gîte. Et on n’aurait pas eu le cœur si gros qu’on aurait ri de bon plaisir à voir la mise en déroute des gens des sampans, leur vieux sorcier en tête, qui avait osé, le sagouin, venir tout proche à nous, et qui maintenant faisait fuir son bateau le premier, en criant :
« L’Esprit des Airs !… L’Esprit des Airs !… »
Ce damné reboutou-là, il voyait des esprits partout, et le lieutenant se prit malgré tout à plaisanter en lui criant :
« Esprit contre Esprit ! File toujours, salopard : celui des Blanc est meilleur que celui des Jaunes… »
Et on ne s’occupa plus que du blessé qui délirait, cependant que nos pêcheurs se tapissaient au ras de tous les cailloux pour mieux regarder comment l’Esprit des Blancs venait au secours de ses enfants… Et quel secours : le médecin à trois galons, un infirmier et tout un matériel amené par Galtier, le maître-pilote d’aviation du Jean-Ango…
Aussi ce fut vite fait, je vous assure. Le médecin Toirac avait pas sauté à terre depuis dix minutes que Bertrand était visité, pansé, des piqûres de plusieurs choses faites, et mon pauvre petit installé sur un brancard dans la carlingue de l’appareil.
« Et puis du cran, mon fi, ordonnait Toirac. Sois sage dans la voiture d’ambulance. On va filer : tâche de ne pas bouger. Avant une heure de temps, tu seras entre des draps frais, et dans deux mois je te rends l’usage de tes abattis… En route… »
J’avais eu juste le temps de l’embrasser et déjà Galtier, son appareil dégagé par les camarades de la baleinière, mettait les gaz… Quelques ratés, l’outil glisse sur l’eau lentement d’abord, emportant pilote, blessé, malade, infirmier… L’hélice tourne à plein rendement, la coque vernissée aux lignes de grand canot glisse, glisse, glisse… elle va s’enlever, elle s’enlève…
Et brusquement, avec une brutalité inouïe, l’hydravion stoppe net en un choc qui cale l’hélice, bloque le moteur… L’appareil dessine un tête-à-queue qui envoie pêle-mêle l’un sur l’autre le pilote et le médecin, les arrache de leur siège, les culbute dans la carlingue par-dessus le blessé, et l’appareil roule bord à bord comme s’il allait chavirer…
Et nous, de l’îlot, du canot et de la baleinière, nous poussons tous ensemble un cri d’épouvante, auquel font écho de longs hurlements jaillis des sampans…
Car de cette eau calme, ont surgi un, deux longs corps cylindriques, puis deux autres encore et un cinquième immédiatement, cinq lanières à figure de serpents géants, épais, gras, visqueux, ruisselants, qui, mesurant peut-être quelque six ou sept mètres, se sont rabattus à la fois sur l’appareil et sur l’équipage… En même temps qu’à fleur d’eau contre la coque, une masse émerge qui ressemble à un dôme de sous-marin, une masse luisante, bombée, flasque, tandis qu’une sixième lanière s’abat encore sur l’aile inférieure du biplan qui plie et craque…
C’était ça, leur Esprit des Eaux, à ces abominables bonshommes jaunes : une pieuvre géante comme elles ne se laissent voir jamais par nos pays et très rarement là-bas ; une affreuse bête toute pareille à ces morceaux de poulpes géants que le vieux Quéméneur, qui fut matelot de la Princesse-Alice, a vu tirer, un jour de juillet 1895, par le prince de Monaco, de l’estomac d’un cachalot tué au large des Açores… C’était ça, leur Esprit qu’ils avaient invoqué depuis notre arrivée, et qui, par un malheur inouï, se révélait d’une manière abominable… Ils hurlaient de joie, les autres là-bas autour de leur sorcier, eux qui connaissaient l’animal pour en avoir souvent été les victimes et qui, dans leur stupidité, l’avaient divinisé… Et nous déjà, nous avions bondi : canot, baleinière à la fois, avec tout ce qui nous était tombé sous la main, fusils, revolvers, haches, barres de fer… Et nous étions déjà dessus.
Ce que fut la bataille, vous pouvez le penser. La bête se retenait crochée au fond, comme elles ont l’habitude de faire, par deux bras collés à quelque roche. Des six autres, elle prenait l’appareil, le pilote Galtier, le médecin Toirac, mon frère et l’infirmier. Et elle serrait à tout faire craquer, si bien que l’hydravion pliait en deux et fonçait…
Ce qu’on a pu fusiller à bout portant ! cogner à tour de bras !… On aurait dit que l’animal ne sentait rien. De grise, sa couleur était venue au rouge-brique. Ses gros yeux nous regardaient. Son bec à mandibules cornées craquait et nous menaçait. Les balles passaient au travers comme dans de la gélatine, et les fers de hache glissaient dessus. La brute avait lâché son point d’appui en dessous l’eau, elle avait gardé quatre bras pour écraser sa proie, et elle mettait les quatre autres dans la bataille avec nous…. L’hydravion, le canot à moteur, la baleinière, la bête et nous, ça ne faisait plus qu’un tas qui tournait sur l’eau en dérivant dans une odeur puante, tandis qu’autour de nous on entendait gronder et rouler les cornes et les tambours des Chinois qui hurlaient.
Ce que j’ai fait, j’en sais rien ; j’ai tapé comme un fou, les camarades aussi, même qu’on s’est blessé entre nous… Quand je repense, je ne vois plus que les deux yeux et le bec… Un de ces yeux-là, je l’ai crevé à la hache ; ça, je suis sûr… Un de nous a fini par couper un bras, ça, je suis sûr aussi… Et on l’aurait eue, la brute, je crois aussi… Seulement, voilà que tout d’un coup, elle ouvre tout grand ce bec à mandibules et qu’elle vomit sur nous un flot, une masse de déjections noires et puantes qui nous couvre tous. On roule asphyxiés les uns sur les autres… Il y a une secousse… Les deux embarcations penchent à chavirer… Tout craque et s’effondre… Et quand on se relève, la mer est lisse et nue : plus de bête et plus d’hydravion…
Ce qu’on a essayé… ce qu’on a pu tenter… vous le devinez… Rien, vous entendez : rien. Pas même une épave… Tout avait coulé à bloc : les hommes, le bois, le métal, entraînés par la bête… J’ai voulu me jeter à l’eau, plonger. Le lieutenant m’a fait prendre de force : ça aurait servi à rien, mais c’était mon frère, vous comprenez, mon cadet, mon petit Bertrand, qui achevait de mourir là-dessous, dans les bras de la bête…
On a tout fait, ça, je dois rendre justice, tout et pendant trois jours… Car le Jean-Ango est venu à la rescousse… Trois jours, et avec nos meilleures dragues : rien, absolument rien… Si : le deuxième jour, on a trouvé flottante la casquette bordée de velours rouge du médecin Toirac… Et ce fut tout. Vous entendez : tout… Ils sont quatre qui dorment leur dernier sommeil au fond de la baie d’Along, dans le repaire inconnu de la bête que j’ai faite borgne, et que j’ai pas pu tuer…
Moi, j’étais fou. Le commandant a été obligé de me faire garder à vue. Et puis, il a envoyé empoigner de force le vieux sorcier ; il a essayé de le faire parler, il n’a rien obtenu que cette phrase toujours pareille :
« L’Esprit qui flotte sous les Eaux… »
Alors, le quatrième jour, on a hissé le pavillon en berne, les hommes sont venus nu-tête à la bande du croiseur, on a tiré vingt-et-un coups de canon, et le commissaire a lu tout haut la prière des morts… Et puis on a remis en route… Fallait bien, n’est-ce pas ?
Il y a eu un an de ça, hier… un an… Alors, quand je trouve une de ces bêtes-là, même ces petites comme nous avons par ici, je peux pas me tenir… Je sais bien que ça sert à rien… Mais faut que je les mette en loques, en souvenir de mon martyr de la baie d’Along… Ça me fait du bien : je le venge… »
–––––
(Georges G.-Toudouze, illustration de Raffray, « Un Conte d’action, » in Dimanche-Illustré, onzième année, n° 539, dimanche 25 juin 1933 ; in Lisez-moi bleu, magazine littéraire des jeunes filles, n° 383, mercredi 1er novembre 1939 ; « Notre Conte quotidien, » in Dernière Heure, dixième année, n° 2515, mardi 4 janvier 1955. Cette nouvelle a été développée et reprise en volume sous le même titre, chez Jules Tallandier, dans la collection « Le Livre d’aventures, » n° 49, troisième série, sd [1938-1942]; on trouve un extrait du roman dans l’anthologie réunie par Claude Hermier, Le Retour de l’archéologue du merveilleux, Paris : L’Œil du Sphinx, collection « Les Études du Dr Armitage, » n° 3, août 1997. L’illustration est extraite de la publication originale)
–––––
Je déambulais dans la brume au long des fortifs, relevant avec intérêt les inscriptions et hiéroglyphes tracés sur les murs voisins par des mains peu artistiques – « mains élémentaires, » disent les chiromanciens.
Un monsieur, surgi de l’ombre, se dressa devant moi et prononça ces mots avec un soupir :
« Paris étrangle ! »
Instinctivement, je regardai le cou du quidam. Il était emprisonné dans un haut col droit.
« Ôtez votre carcan, » lui dis-je obligeamment.
L’individu haussa les épaules avec une urbanité charmante et répondit :
« Je ne vous parle pas de moi. Je vous dis que la capitale avec ses deux millions sept cent mille habitants étrangle ; qu’elle étouffe, si vous aimez mieux, derrière ces remparts inutiles à la défense nationale et qu’il faudrait jeter bas. »
Je regardai plus attentivement cet interlocuteur. Taille moyenne, bouche moyenne, nez moyen, il devait avoir l’esprit comme la taille, la bouche et le nez. Son âge aussi était quelconque.
« Que feriez-vous ensuite de l’emplacement ? » interrogeai-je.
Le monsieur moyen me toisa avec le mépris du petit rentier pour l’artiste qui voudrait lui emprunter cent sous et laissa solennellement tomber ces paroles :
« Quoi ! vous ne le savez pas ? Vous ne lisez donc pas les journaux ? Vous ne fréquentez donc pas vos semblables ? Vous êtes donc étranger à la vie publique ? »
Et comme je baissais humblement la tête, il ajouta :
« Sur cet emplacement, nous élèverons de belles et bonnes maisons à six étages ; nous alignerons des rues avec des magasins, des débits, des ateliers. La circulation, le commerce, les affaires… »
Sans en écouter davantage, je l’interrompis :
« Je vous connais, m’écriai-je. Vous vous appelez Joseph Prudhomme et vous êtes propriétaire. »
L’homme se rengorgea :
« Propriétaire, en effet, et j’ai un neveu architecte. Quels beaux immeubles de rapport on construirait ici en nivelant ces talus et déracinant ces affreux arbres ! »
Cette fois, je ne pus me contenir :
« Barbare ! m’écriai-je, vous n’aurez jamais que cet idéal : faire des affaires ! Éternellement fermé à l’art, à la vie, au simple bon sens, vous n’aurez d’yeux que pour ne pas voir et de bouche que pour ressasser les banalités courantes. Vous dites que Paris étrangle, et votre rêve, c’est de l’étrangler encore davantage en lui enlevant le peu d’air, de lumière et d’espace verdoyant qui lui reste. Un océan de maisons projetant ses vagues de pierre sur la campagne détruite ! des casernes, encore et partout des casernes, voilà ce qu’il vous faut ! »
Et je partis, laissant là, stupéfait, le champion de la circulation et du commerce.
C’est, hélas ! une aberration lamentable, dissimulée sous les apparences du progrès et de l’esprit démocratique, que de vouloir augmenter l’insalubrité déjà suffisante de la capitale pour le plus grand profit des spéculateurs de terrains et constructeurs d’immeubles. Alors que le centre de Paris est encore déshonoré par des cloaques et des boyaux obscurs comme la rue Quincampoix, la rue de l’Homme-Armé, la rue de Venise, foyers de pestilence physique et morale, sans compter les impasses, cours et cités ouvrières des quartiers excentriques ; alors qu’il faudrait d’urgence jeter bas des pâtés de masures, porter dans leurs débris le pic et la torche purificatrice, multiplier les jardins publics et faire pénétrer à grands flots l’air et la lumière dans tous les recoins de la capitale transformée, surgissent les appétits masqués des capitalistes et aspirants capitalistes. L’idée fixe de toute une horde étrangère aux considérations hygiéniques est de remplacer le bien mince ruban vert qui circonscrit encore la ville par une immense ceinture de pierre, trouée çà et là de quelques voies. C’est ce qu’on appelle « élargir » Paris.
Tous ceux qui s’occupent tant soit peu de ces questions connaissent l’immense supériorité sanitaire de Londres sur Paris. C’est que la capitale anglaise n’est, en général, bâtie que de maisons à trois étages : elle s’étend en largeur bien plus qu’en hauteur ; des parcs immenses comme ceux de Regent’s Park, Hyde Park, Saint-James, Battersea élèvent au ciel leurs grands arbres épurateurs de l’atmosphère et offrent leurs pelouses aux promenades des amoureux, au repos des vagabonds. Et l’Angleterre est un pays puritain, aristocratique ! En France, pays joyeux et démocratique, monsieur Prudhomme, qui fait loi, enlèvera aux familles de prolétaires et aux déshérités le seul coin où ils puissent villégiaturer et parfois, étendus le dos sur le gazon, la face tournée vers le ciel, oublier la vie !
Tandis que des quartiers prolétariens comme celui de Plaisance râlent sous l’étreinte de la tuberculose, presque inconnue aux Champs-Élysées ; tandis que le lamentable troupeau des chairs-à-travail, se mourant faute de bains d’air et de lumière, produit une race de malades inaptes à la pensée et à l’effort viril, race que guette la criminalité, d’honorables malfaiteurs rêvent d’asphyxier encore davantage leurs congénères et d’épaissir l’ombre si formidable de la ville tentaculaire. « Au nom du progrès ! » déclarent-ils ; et le brave prolétaire les croit sur parole !
Il ne s’agit pas pour eux – ce qui serait acceptable – de trouer çà et là l’enceinte bastionnée inutile à la défense de Paris. Il ne s’agit pas – ce qui serai désirable – de supprimer définitivement l’octroi et de réunir la capitale à sa banlieue par un réseau toujours plus développé de communications rapides. Ni même de substituer à la sauvagerie des fortifs, qui a son pittoresque, des jardins et des squares agrémentés de guinguettes – comme si celles des alentours ne suffisaient pas ! Il s’agit d’élever encore, toujours et partout, des cubes de pierre, afin d’y emprisonner des familles et d’y vendre au détail un air bientôt empoisonné.
Alors que l’humanité contemporaine, – tout au moins celle des grandes villes, – surchauffée par l’excès des jouissances ou surmenée de privations et de travail, a besoin de se mettre au vert pour un temps et de se constituer des réserves de vie naturelle, la bourgeoisie, aveugle et cupide, continue à ne voir que spéculations, affaires, argent. Périsse le génie humain, pourvu qu’elle remplisse sa caisse ! Et ce sentiment est tellement profond que, même un écrivain de haute originalité comme Wells, teintant ses fantaisies d’un vernis scientifique, en arrive à montrer, d’ici un siècle, Londres peuplé de trente-trois millions d’habitants !
Chercher à investiguer l’avenir avec ses possibilités et ne pas apercevoir ce qui crève les yeux, c’est-à-dire l’irrésistible mouvement des masses ouvrières qui, montant des profondeurs, emportera le salariat et refera à l’humanité de nouvelles conditions de vie, est une aberration semblable à celle de l’astrologue explorant le ciel et tombant dans un puits !
Croire que les humains, économiquement affranchis, continueront à s’agglomérer comme un bétail dans les maisons-casernes et les taudis, dénote une singulière myopie.
Dans des milliers de siècles, nos descendants évolués pourront différer de nous plus que nous ne différons des pithécanthropes. Peut-être alors pourront-ils se passer de ce qui nous est nécessaire aujourd’hui. Pour le moment, la plante humaine, si mobile soit-elle, a encore besoin du sol végétal, de l’eau, de l’air et du soleil.

–––––
(Charles Malato, in L’Action quotidienne, anticléricale, républicaine, socialiste, quatrième année, n° 1329, samedi 17 novembre 1906)
ENCORE LA BOHÈME
–––––
Un grand garçon de trente-deux ans, qui fut journaliste pendant quelques mois, vient de se suicider chez lui, 73, rue Claude-Bernard, à mi-route du Boul’ Mich et de l’avenue des Gobelins.
Une telle façon de s’éloigner du quartier ainsi sans se rapprocher des boulevards prouve bien que le malheureux jeune homme ne se sentait pas voué à faire un vrai Parisien.
Ce fut, en effet, un Breton resté trop Breton – sans les subtilités et le scepticisme d’un Renan, sans l’adresse ou les bonheurs de M. Waldeck-Rousseau… et sans fortune personnelle.
Puis – et voilà, je pense, qui, ajouté au reste, explique abondamment le suicide – c’était un poète ou, si vous aimez mieux, un de ces naïfs et entêtés métromanes qui croient encore un peu à la valeur et à l’action de la poésie.
Il en est revenu d’un coup.
Le mort d’hier s’appelait René Leclerc, en littérature René de la Villoyo.
*
Peut-être me pardonnera-t-on de ne pas lui faire de la morale pour le quart d’heure ; je crains qu’il ne soit pas encore assez froid pour la supporter sans broncher.
Quant à le plaindre, je l’oserais moins encore. Je sais qu’il faut y regarder à deux fois avant de reprocher, pour un simple fait divers, à notre société d’hommes d’affaires, le sort qu’elle fait aux gens de lettres maladroits, si talentueux ou si géniaux soient-ils. Il y a des sélections à faire, et nos poètes arrivés ou parvenus l’entendent bien ainsi. Amusez-vous un peu à parler avec sympathie de Murger et de ses compagnons, refusez par contre de ployer le genou en prononçant le nom de Villiers de l’Isle-Adam, vous verrez si vous ne recevez pas un parnassien de marque sur la tête !
Pour ma part, toutes les fois que disparaît un littérateur aux environs de la trentaine, j’ai mon procédé pour me mettre, sans tralala ni récriminations, à l’unisson du deuil subit. Je vais à ma bibliothèque, et je feuillette mélancoliquement – comme il sied au souvenir d’une âme éteinte de poète ou de prosateur – un petit bouquin à couverture verte qui a pour titre : Portraits du prochain siècle.
Le livre n’est pas méchant. Paru il y a quelques années, l’éditeur le lança sous le prétexte d’apprendre au public les noms de ceux qui seraient les grands-maîtres en l’art d’écrire dans la première moitié du vingtième siècle.
À peu près cent cinquante jeunes gens s’attelèrent à la besogne. À tour de rôle et mutuellement, mais sans nous être donné le mot pour les détails, nous nous encensâmes et nous promîmes la gloire.
Cela se passait quelque temps après la publication par Jules Huret de sa fameuse Enquête sur l’évolution littéraire. Nos aînés s’y étaient traités avec des aménités de cannibales. Très naturellement, sans doute par cet esprit de contradictions qui s’impose à deux générations voisines, nous fûmes entre nous d’une douceur de miel.
Nous ne méritions, en somme, que la leçon d’une ironie bienveillante, mais quelques normaliens – ne sachant admettre que chez eux le système de la courte échelle – furent sans pitié dans leurs railleries. MM. René Doumic et Gaston Deschamps donnèrent le ton.
Personne, à vrai dire, n’en est mort, du moins à ma connaissance. N’empêche qu’à diverses reprises, j’ai rouvert le volume pour y chercher des pronostics mis en défaut par la mort : Besnus, Émile Portal, Mario Varvars, autant de prophéties à biffer.
René de la Villoyo, je viens de le constater, ne figure pas dans les Portraits.
Peut-être, à cette époque, écrivait-il dans les journaux, – on n’acceptait pas les journalistes dans ce musée anathème, – ou bien n’était-il pas encore devenu exclusivement poète. De fait, René Leclerc s’était d’abord adonné aux études de médecine ; peut-être n’était-il encore qu’amateur lorsque parurent les Portraits.
*
J’ai connu de la Villoyo à cette époque où, soumis aux désirs paternels, il versifiait sans quitter cette voie de la médecine si brillamment suivie par le docteur Laporte. Un soir, ayant devant lui un petit verre d’eau-de-vie de Calvados, il m’exposa sur quoi reposait son esthétique poétique et quelles étaient ses ambitions : le laïus qu’il me fit, je l’ai, avant et après, entendu bien des fois, même de la part de gens qui ont réussi.
Et je ne trouvai pas cela si ridicule !
Plus tard, il abandonna la médecine. Peut-être s’était-il fait à lui-même tous les raisonnements que des chroniqueurs d’infiniment d’esprit ont tenus ces jours-ci au docteur Laporte pour lui prouver qu’il n’aurait pas dû entrer, lui pauvre, dans une carrière si encombrée ! Mais le père ne l’entendit pas de cette oreille : de sévérité en sévérité, il en vint à couper définitivement les vivres au rebelle.
Alors, ce fut la période dure. René de la Villoyo dut se dire que la vocation, qu’on peint comme une chose si estimable dans les livres, est un boulet bien gênant dans la vie. Il y mit pourtant de la bonne volonté. Ayant quitté la médecine et ne devant plus s’en souvenir qu’au moment du suicide pour avoir recours au cyanure de potassium au lieu du banal réchaud de Jenny l’ouvrière, il chercha, comme on dit, à vivre de sa plume.
En ce temps-là, le Journal des Débats se transformait. René de la Villoyo y entra pour narrer les accidents de la rive gauche. Entre-temps, aux soirées alors florissantes de la Plume, il récitait des passages d’un recueil qu’il se promettait de publier et qui n’a pas vu le jour. Puis, les Débats se transformèrent encore et balayèrent le reporter.
On devine dès lors quelle fut sa vie jusqu’à la désespérance finale : déception et misère…
Loin de moi la pensée de vouloir apitoyer les gens heureux sur la mort d’un poète dont la plupart des œuvres sont encore en manuscrit !… La façon brusque dont il a fermé la parenthèse de son existence rend bien inutile la question de savoir s’il avait ou non du talent.
Quelqu’un demandait à Meilhac :
« Maître, que faut-il pour avoir du talent ?
– Il faut avoir du succès, » répondit l’académicien.
Ceux qui veulent savoir sans se renseigner directement pourront conclure, d’après le maître, que la Villoyo n’eut point de talent puisqu’il n’eut pas de succès…
Voici pourtant une de ses poésies qui pourrait permettre un semblant d’opinion :
Pour épouser la fill’ du roi.
Ils étaient deux, ils étaient trois.
Le premier dit : « Je suis très laid,
Mais j’ai de l’or plein mes palais,
Du bel or jaune,
De l’or plus blond que tes cheveux,
De l’or vert plus clair que tes yeux :
Je te le donne. »
Le deuxième dit : « Je suis vieux,
Mais je suis seul maître, après Dieu,
De ma couronne. J’ai pour devise mon bon droit ;
Je suis un prince, presque un roi :
Je te la donne. »
Le troisième dit : « Je n’ai plus rien,
L’amour a mangé tout mon bien.
Quêteur d’aumône,
Mon cœur est las, jamais blasé,
Et ma jeunesse a des baisers :
Je te les donne. »
Riches et forts ils étaient deux,
Mais son cœur a choisi le gueux
Sans sou ni maille.
Deux achetaient ; un seul aima ;
De par l’amour le troisième a
Gagné la bataille.
Pour épouser la fill’ du roi,
Ils étaient deux, ils étaient trois.
« Lassé de tout, abandonné de sa maîtresse, il se tua. » Adorable maîtresse, qui voulut bien hâter l’inévitable !
–––––
(Ludovic Hamilo, in L’Événement, vingt-sixième année, n° 9320, vendredi 1er octobre 1897 ; l’illustration de Vaughan Trowbridge est tirée de Paris and the Social Revolution: a Study of the revolutionary elements in the various classes of Parisian Society, par Alvan Francis Sanborn, Boston: Small, Maynard & Company, 1905 [chapitre XIII, consacré essentiellement au suicide de René de La Villoyo, « Those who kill themselves »])
UNE NOUVELLE INÉDITE DU POÈTE RENÉ LECLERC de la VILLOYO
–––––
Quelques jours avant de se suicider, l’infortuné poète René Leclerc de la Villoyo écrivait à l’intention des lecteurs de l’Événement une nouvelle qu’on va lire et qu’il soumettait à l’un de ses intimes… Pourquoi, hélas ! ne nous l’apporta-t-il pas plus tôt ? Quoi qu’il en soit, nous nous empressons de publier cette œuvre posthume d’un jeune écrivain dont le talent était si plein de promesses, et nous la faisons précéder de quelques lignes de son ami, à qui nous cédons la plume. (N. D. L. R.)
–––––
Le suicide du poète René Leclerc de la Villoyo a su toucher le scepticisme coutumier. Paris s’est ému de la mort de cet écrivain cédant, en pleine jeunesse et en pleines promesses de talent, à de misérables nécessités matérielles. Beaucoup ont été sincèrement impressionnés ; mais pour d’autres, cette mort n’a été qu’un prétexte à de faciles développements sur les bienfaits de la vie administrative ou de négoce, à de commodes déclamations sur la Bohème, sur Murger, etc. Il est de toute solidarité littéraire, aussi bien que du devoir de l’amitié, de rétablir au moins l’exactitude des faits complaisamment dénaturés par un grand nombre au bénéfice de « la Chronique. »
René Leclerc de la Villoyo (car tel était exactement son nom) n’eut jamais rien du bohème traditionnel. D’un caractère grave, d’une mise toujours recherchée, d’une fierté excessive et rebelle aux expédients de la dette, il fut avant tout un laborieux et un sédentaire. Un fait le prouve : âgé seulement du trente-deux ans, il laisse une douzaine de manuscrits remarquables aussi bien comme forme que comme fond. Il était si peu ennemi de la peine que, jusqu’aux derniers jours, il s’est occupé de travaux de librairie longs, difficiles et peu rétribués ; c’est ainsi qu’il collabora à une traduction du Norvégien Strindberg.
Ces labeurs commandés par la nécessité ne l’empêchaient pas de consacrer la meilleure part de son temps à des œuvres personnelles. Il avait commencé avec le poète Gabriel Vicaire une traduction en vers de la Mandragore, de Machiavel, et laisse deux drames qu’il destinait à l’Œuvre et au théâtre Antoine.
On a dit que René Leclerc avait perdu par négligence des places sérieuses dans des quotidiens. Rien de plus inexact. Le poste qu’il remplissait au Journal des Débats lui fut retiré en des circonstances toutes spéciales. Dans les émeutes du quartier latin, où il avait été envoyé par son journal, il eut la cheville brisée et resta toute la nuit, sans secours, au coin de la rue des Saints-Pères. Il dut garder le lit deux mois, à l’hôpital de la Charité. L’indemnité qui lui était offerte par le journal à la suite de cet accident fut par lui trouvée trop maigre et il préféra se retirer. Ajoutons qu’il dirigea longtemps à Thonon (Savoie), un important journal politique.
Il faut chercher dans cette fierté, qui était la dominante de son caractère, la véritable cause de son suicide. René de la Villoyo ne pouvait se résoudre à certaines compromissions nécessaires au succès.
Disons encore que, contrairement à ce que l’on a dit et écrit, il meurt sans laisser aucune dette. Il est également faux qu’il ait été abandonné par sa maîtresse. Il fut soutenu par son amour jusqu’au dernier jour. Maintenant, en sa douleur immense et discrète, elle nous prie de ne pas la désigner ici…
Mais quelle initiative dévouée se trouvera pour réunir à l’intention des amis qui connurent le poète, et des lecteurs que son talent méritait, les manuscrits laissés aux mains de la famille au cœur dur. La Guirlande de Marie, recueil de passionnés poèmes en prose dédiés à l’amie fidèle de sa pauvreté ; les Sensations de Printemps, Crime et Résurrection, le Sabot de Noël et tant de vers charmants presque tous inédits ?
GUSTAVE LE ROUGE
–––––
DEUIL DE FAMILLE
–––––
I
Dans la grande cour de la ferme des Michaut, la première en aval du bourg de Changé, près Laval, une animation extraordinaire régnait. C’était le jour dès longtemps fixé pour le sacrifice du porc familial, et, d’avance, devant la masse énorme de l’animal couché, tête en bas, sur une large planche inclinée, les gars et les filles de la ferme ricanaient d’aise ; et leurs estomacs de mangeurs de bouillie et de blé noir se gonflaient à la seule idée lointaine des mètres de boudin et des aunes de saucisse encore à naître de ce cadavre, mais cuites déjà et savourée par la gloutonnerie de leur imagination.
Le premier acte du drame avait pris fin. « Habillé de soie, » la gorge ouverte d’un coup sûr par Michaut lui-même, gisait sur la planche le ventre à l’air, les pattes maintenues par les gars. De sa blessure, le sang rouge giclait par petites ondes baveuses et coulait dans le grand seau de bois tout fumant – tandis que, debout sur le fumier, Yves Michaut, les jambes écartées, ses lèvres d’enfant crispées dans un effort exagéré et inutile, tenait, de toute la force de ses petites mains brunes, la queue mince de la bête dont la vrille dénouée semblait un bout de câble rose disposé exprès pour la circonstance.
Lentement, les dernières ondes de sang s’épanchaient. Le seau rempli à déborder était porté à la cuisine où, dans l’âtre, un chaudron attendait, calé sur son trépied, au-dessus d’une claire flambée d’ajoncs, et les filles accouraient à leur tour, des marmites pleines d’eau bouillante aux mains. Déjà le père Michaut s’armait du racloir qu’il repassait en guise de pierre sur le ventre tendu du goret – quand soudain la Michaut, occupée à bavarder sur la route avec des commères, se précipita dans la cour en criant :
« V’là les Prussiens ! »
Comme une bande de poules effarouchées, le groupe se dispersa, les hommes ahuris, les femmes vaillantes. Michaut laissa tomber le racloir et se tourna vers sa commère, l’œil interrogateur. Durant une bonne minute, il se tut, roulant dans son crâne épais de rustre d’imprécises pensées. Enfin, comme décidé :
« Où ça ? » dit-il.
La femme, remise de son premier effroi, heureuse un peu de l’importance subite que lui donnait la nouvelle apportée, reprit :
« Où ça ? Pas bien loin, mon homme ! Viens-t-en seulement au coin du champ à Branchu et tu les verras comme je te vois.
– Combien qu’ils sont ?
– Oh ! une bande, pour sûr ! P’ têt bien trente sur la route, à cheval, avec de grandes lances toutes droites. Et puis, d’aut’s encore, dans le champ. »
Michaut baissa la tête et se tut. Autour de lui, filles et valets se tenaient également silencieux, attendant l’ordre du maître, prêts à décamper au premier signal.
Et, dans ce silence morne, une voix claire claqua comme un fouet, la voix du garçonnet qui, debout sur son fumier et tenant toujours entre ses mains serrées la queue raidie du porc, cria :
« Les Prussiens ! Quoi qu’ils viendraient faire ici ? C’est donc qu’ils auraient envie de nous voler not’ cochon ? »
Du coup, Michaut se retourna bouleversé. Son cochon ! Le cri naïf de l’enfant, en précisant ses craintes informées, lui faisait remonter au cœur toute sa nature avaricieuse de paysan économe et madré. Les Prussiens, la guerre : de grands mots qui évoquaient pour lui, comme pour tout le monde, une idée lointaine de patrie et de malheur public. Mais enfin, la France, c’était bien grand pour lui qui, hors son village de Changé, ne connaissait guère que les lieux de foires environnants. En dehors de ses labours, de ses élevages, consciencieusement accomplis, c’était un pauvre homme, assez occupé de sa vie propre pour n’avoir point loisir de songer à celle d’autrui. Après tout, la guerre, c’était l’affaire du gouvernement, et les soldats étaient là pour se battre. Lui aussi, pourtant, avait été soldat, autrefois. Mais de sa courte campagne en Italie, il n’avait guère rapporté que le souvenir de razzias fantaisistes, fort amusantes à exercer chez l’étranger, mais qu’il eût vu avec rage recommencer chez lui, sur son bien à lui, cultivé et engraissé par ses soins. C’était vrai, tout de même, que son cochon ne moisirait pas longtemps dans la cour, avec les gaillards affamés qu’il imaginait ; et les quartiers de viande s’en iraient dans le ventre des hommes aussi sûrement que son foin dans la panse des bête ! Une année fichue, quoi !
Et tout à coup, il cria à ses valets :
« Empoignez la bête, vous autres, et vivement ! »
Quatre gas saisirent le porc, deux soutenant la tête, deux autres attelés aux pattes de derrière. Michaut les regardait faire, le front plissé, se demandant quelle cachette inventer, invraisemblable. Et, entre les quatre porteurs se dandinant sur place, le corps énorme se balançait, inerte et ridicule, avec son ventre blanc où couraient de petites ondes roses. Et l’une des femmes, considérant le burlesque cortège, ne put, malgré la gravité des circonstances, s’empêcher de ricaner :
« Ah ! ben ! En voilà un enterrement de première classe ! »
Michaut, qui considérait son porc, sursauta. Une idée narquoise illumina les rides de sa face couleur de pain trop cuit. Et, tourné vers sa femme, un rire silencieux écartant ses lèvres rasées :
« C’est une idée, ma foi ! Et pas bête ! Ah ! ben ! Ils peuvent bien y venir à deux cents ; et s’ils prennent le cochon, je ne m’appelle plus Michaut ! »
Il dit, cracha à terre, se frappa sur la cuisse en guise de sermon, et, allant à sa femme, lui dit tout bas quelques mots. La Michaut entra dans la grande salle, fouilla quelques minutes dans les armoires et, du seuil, cria :
« C’est fait !
– Tenez-le bien, cria Michaut à ses valets ; et en route. »
Et, triomphalement, le porc, énorme, fit, entre ses quatre porteurs, son entrée dans la grande salle. Près d’un quart d’heure s’écoula durant lequel des rires étouffés fusaient au milieu des rires plus aigus des servantes et des han ! vigoureux des hommes accomplissant on ne voyait quelle mystérieuse besogne. Puis Michaut reparut sur le seuil, l’air satisfait, étouffant un dernier rire. Et il déclara :
« C’est bon ! Les Prussiens peuvent venir à présent : ils verront bien ! »
II
Un quart d’heure plus tard, une troupe d’une dizaine de uhlans se présentait à la grande porte de la ferme, toujours grande ouverte. Un silence de mort régnait dans la cour, troublé seulement par les batailles de quelques volailles qui s’éparpillèrent à la hâte sous les pas des chevaux.
Le chef, un grand uhlan blond aux moustaches de chanvre, s’avança, et, arrivé devant l’huis de la grande salle, tira machinalement sur la bride de son cheval noir qui s’arrêta net.
Le cavalier se pencha sur sa selle et il vit… ceci :
Tout au fond de la salle, un lit se dressait, un de ces énormes lits de campagne hauts comme des autels. Sur le lit, un grand drap blanc s’étendait, bossué au centre par les formes devinées et rigides d’un cadavre. En avant du lit, deux énormes bougies de cire jaune brûlaient, éclairant cette scène lugubre. Autour de la table de bois brut, un pichet de cidre et des verres étaient posés et, sur les bancs, maître Michaut, sa femme et toute la maisonnée, étaient assis, le corps veule, les lèvres pincées, les yeux fixes.
« Was ist das ? » dit le uhlan étonné.
Personne ne répondant, un autre cavalier s’avança et, dans un français rauque, comme haché, demanda :
« Qu’y a-t-il ? Qui est mort chez vous ? »
Alors, Michaut leva la tête et, d’un ton humble :
« C’est ma belle-mère, monsieur.
– Ah ! De quoi est-elle morte ?
– J’crois ben qu’ c’est d’ la p’tite vérole, déclara Michaut piteusement. Il y a déjà eu un’ p’tite épidémie dans nos pays et…
– C’est bon ! Demi-tour ! commanda l’autre en français.
– Héraus ! » cria le premier.
Et les dix uhlans, tournant bride, sortirent précipitamment de cette maison où plusieurs croyaient déjà voir le fantôme de l’atroce maladie.
Chez les Michaut, nul ne bougea et la veillée funèbre se poursuivit sans que rien pût révéler, même à eux-mêmes, le mystère de leurs pensées. Mais, deux heures après, comme – la nouvelle de l’armistice étant parvenue à Laval – le détachement prussien eut tourné bride et quitté Changé pour n’y plus revenir ; quand l’écho du pas du dernier cheval eut cessé de retentir sur la route, alors Michaut se leva et, lâchant enfin la bride à sa joie longtemps comprimée, enleva d’un seul coup le drap qui voilait le cadavre.
Et le porc apparut, énorme, tout blanc et rose, suant de graisse, vautré dans la molle épaisseur des couettes de plume. Et ainsi, à la lueur jaune des cires, à demi caché par les talus des matelas relevés autour de son corps, il semblait vraiment un être humain, à peine déformé par la mort.
Mais la farce était jouée, maintenant ; et, sans aucun respect pour le cadavre, Michaut le tira fortement par une patte, le regarda encore à la lueur des bougies et, triomphant, déclara :
« Quand je le disais ! Ils ne l’ont pas eu, les cochons ! »
Et tout le monde se mit à rire, d’un rire gras de gourmandise qui s’apprête et de concupiscence culinaire.
R. de la Villoyo.
–––––
(in L’Événement, vingt-sixième année, n° 9323, lundi 4 octobre 1897 ; l’article de Gustave Le Rouge a été partiellement repris dans son ouvrage écrit en collaboration avec Georges Renault, Le Quartier latin [p. 181-184], Paris : Librairie Ernest Flammarion, 1899, avec l’ajout de trois poèmes de La Villoyo que nous reproduisons ci-dessous)
RONDEAUX POUR MARIE
I
Un frais jardin s’est ouvert devant nous :
Un grand jardin, plein de fleurs précieuses,
De verts bosquets, de pelouses soyeuses,
Où le Sourire éteint des Scabieuses
Est un rappel de mort lointain et doux.
Quand je m’endors, le front sur vos genoux,
Un rêve encor de clairières ombreuses
Berce mon âme et m’ouvre autour de vous
Un frais jardin.
Votre corps souple est charmille amoureuse
Où maints détours s’offrent aux baisers fous ;
Vos lèvres sont corbeilles prometteuses,
Vos yeux si purs, deux fontaines rieuses
Où se reflète avec le Ciel jaloux
Un frais jardin.
II
Madame n’est point princesse lointaine,
Frêle et droite en sa robe de satin,
Aux yeux lourds de rêve et couleur de lin,
Qui marche à pas lents, qui respire à peine,
Prisonnière des lys de son jardin !
Qu’en ferais-je ainsi ? – Vierge, fée ou reine…
Roi ne suis, ni duc, pour baiser ta main,
Ni page mignard pour porter ta traîne,
Madame !
Celle dont le doigt sut nouer la chaîne
Est princesse aussi, mais d’un bourg voisin !
Moins proche du ciel, plus près de ma peine,
Cœur fidèle bat sous son blanc tétin
Et son jeune rire est fleur du matin.
Ma Dame.
Nous donnons aussi à titre de souvenir les derniers vers, inachevés d’ailleurs, qu’ait écrit le poète.
Les bois jadis verts
N’ont plus de chansons,
Aragnes d’hiver
Filent aux buissons.
Des larmes de pluie
Roulent sur les sentes,
La terre s’ennuie
Et pleure dolente.
Les belles au bois
Ne reviendront plus,
L’herbe au seuil des portes
Pousse – et le silence.
Les belles sont mortes
FIN DE BOHÈME
–––––
La reprise de la Vie de Bohème, solennisée par les notaires de la Comédie-Française, reçut, avant-hier, dans la vie réelle, un dénouement qui, pour n’être pas nouveau, n’en demeure pas moins instructif et déplorable.
Je veux parler du suicide imbécile de ce pauvre La Villoyo. Les derniers « Bousingots » de province, héros des tavernes chantantes à l’instar de Montmartre ; les courtauds de boutique épris d’indépendance ou de littérature pourront tirer de cette horrible affaire une précise et vivante leçon.
René Le Clerc, triste héros de la mésaventure, avait, conformément aux façons d’aujourd’hui, revêtu un sobriquet emphatique, s’était baptisé lui-même René de La Villoyo, comme Séverin Faust se fait appeler Camille Mauclair, ou comme jadis Cathos changeait son matricule en celui d’Aminthe. Or, il ne suffit pas d’un pseudonyme pour se faire un nom. Le pauvre Le Clerc s’en aperçut bien vite.
Sa fin eut toute la plate horreur d’un fait divers. Proscrit par un père philistin, harcelé de dettes criardes, le cerveau noyé d’alcool, premier qu’échut octobre, mois du terme si dur aux nécessiteux, Le Clerc qui, depuis longtemps, n’avait plus de quoi payer son humble logis, désespérant de fléchir ses créanciers, lui qui ne pouvait attendrir sa famille, d’une dose de cyanure, s’expédia dans le néant.
Fin banale mais instructive où ne manquent ni l’effroi, ni les aperçus pitoyables sur la vie littéraire, au temps où nous vivons. Le déluge d’encre que déchaîna la fin du pauvre garçon, l’apitoiement à prix fixe des reporters charmés par l’aubaine, et tout heureux de se mettre sous la dent un cadavre frais, les gémissements d’un tas de pleutres qui n’auraient pas donné cent sous au confrère vivant et se réjouissent maintenant avec hypocrisie du trépas qui leur ôte un rival, tout cela compose un tableau furieusement suggestif. C’est l’édifiant spectacle, la mise en œuvre du décès, l’art d’accommoder les restes mortels, cette cuisine macabre des vampires de l’information qui s’évertuent à mettre dans leur marmite les abatis du « de cujus. »
*
Néanmoins, les exercices funèbres de ces nécrophores, pour être devenus par trop réguliers, perdent quelque peu de leurs vertus. Cela ne vaudrait pas une minute l’attention des gens qui savent lire autre chose que les papiers publics. La fin de René Le Clerc fait voir d’autres amertumes et quelles fatalités pèsent sur ceux que Vallès nommait si justement les « victimes du livre, » car La Villoyo fut la dupe des lectures ineptes.
Il croyait encore, ce retardataire, aux amours sans argent, à Musette, à Mimi, aux oiseaux passagers de la Bohème empaillés depuis trente ans. En Provincial qu’il était, devant l’atroce, devant l’inexorable vie, il espérait encore les belles vagabondes, enlaçant de leurs bras frivoles et de leur capricieux amour la misère adolescente. « Les baisers savoureux, goulus et gluants de la jeunesse, » baisers dont le parfum grisait, à son déclin, l’égoïste Montaigne, il les rêvait encore exempts de lucre et de vénalité. En vers, d’ailleurs médiocres, il avait chanté devant le buste de Murger les sentiers d’avril où s’embarquent pour Cythère grisettes et carabins, les tonnelles friturières de Clamart et de Ville-d’Avray, les festins rustiques où l’amie, en robe blanche, se grise de soleil, de piquette et de liberté :
Nous boirons encor ce vin clair
Où ta chanson mouillait son aile,
Avant de s’envoler dans l’air !
Il voulait croire à l’insouciance, au décousu, aux bons encontres du hasard et de la paresse, plus ignorant des choses réelles qu’un pâtre du Cantal ou qu’un pêcheur breton. L’américanisme, l’implacable lutte pour la vie, il les oubliait comme tant d’autres, sous les lilas artificiels d’un printemps illusoire. Dans les tavernes empouâcrées d’alcool et de pétun, dans les caveaux où s’exaspère le néant des ratés, l’infatuation déjà sénile de Frémine ou de Moréas, il évoquait le mirage des banlieues amoureuses, l’éternelle primevère d’une éphébie sans déclin.
Réfractaire certes : réfractaire au travail à la dure et forte loi dont nul ne s’exempte sans déchoir, Le Clerc immola sa vie aux moins nobles des mobiles. Gardons pour les martyrs dompteurs de foules ou sacrificateurs de tyrans, gardons les larmes d’enthousiasme, de religieuse pitié. Mais ne refusons pas l’offrande commisératoire d’un souvenir attendri au jeune homme infortuné qui préféra le sommeil obituaire aux durs labeurs du devenir.
*
Nul, d’ailleurs, n’était moins que Le Clerc taillé pour les combats. Un gros garçon à ronde tête de Ligure, avec de grands yeux noirs tout pleins d’indécise bonté : on l’eût pris volontiers pour un méridional du Sud-Ouest, pour un de ces félibres, par exemple, dont les cohortes braillardes montent à l’assaut des coutumes et du langage français. Il avait rimaillé d’abord comme la plupart des bacheliers sans tempérament. Mais, ne pouvant guérir cette rougeole enfantine à l’heure nécessaire, il continuait à pincer la guitare chaude des vers d’amour, aux environs de la trentième année.
L’intronisation au Luxembourg du buste de Murger fixa pour jamais son destin. Le Clerc, ayant célébré devant ses contemporains l’inventeur de la Bohème, Rodolphe et Schaunard et Marcel ne le lâchèrent plus.
*
Singulière influence d’un médiocre sur le « goût national. » Méchant écrivain, observateur sans génie, artiste nul, fait de conventions et de maladresses, Murger a cependant cristallisé l’idéal d’un peuple de benêts. Là, où des poètes comme Baudelaire, comme Verlaine, comme Vigny n’eurent aucune prise, ses contes à dormir debout eurent force de loi. Pour tous ceux qui, fuyant la tâche régulière et l’hygiène laborieuse du travail quotidien, demandent au farniente son misérable opium, pour tous ceux qui, de trop faible volonté, reculent devant le corps-à-corps de la misère et désertent l’existence, il créa un Eldorado factice de marionnettes spirituelles, de pantins à bons mots. Cela ne dépasse ni l’intelligence, ni le caractère des bourgeois. Les aspirants à la vie que la province, chaque année, verse par myriades sur le pavé de Paris trouvent là-dedans une excuse à leur débraillé, à leur appétit de godailles économiques et malpropres.
L’étudiant qui n’étudie pas, le peintre sans dessin, le musicien sans oreille, le philosophe sans idées, le dandy sans tailleur se réclament tous, aujourd’hui, de l’insipide Murger.
Ce pied-plat sans âme et sans talent, dont la copie méprisable eut, dès le début, accès à la Revue des Deux-Mondes, et fut toujours payée avec munificence, cause, depuis quarante ans, plus de naufrages que l’Iapix et le Notus. Déplorable effet du mauvais goût sur la sottise !
Jadis, les « Bohèmes » pouvaient se ranger quand sonnait l’heure du repos et que le ventre commençait à déformer les lignes de la jeunesse. Leurs cheveux d’apôtre et leur gaieté de commis-voyageurs séduisaient, après les « Mimis de la Butte » et les « Francines du Quartier, » la cousine miséricordieuse qui donnait à leur précoce automne l’aisance d’un patrimoine respectable et les consolations du pot-au-feu. Mais à présent que le « struggle for life » se précise entre lutteurs de force égale et de pareille cruauté, cette fin heureuse et somnolente apparaît plus hallucinatoire que l’utopie de Campanella ou bien que l’« Icarie » de ce pauvre Cabet. Les esthètes aux yeux d’ange mordent avec des dents de requin tous ceux qu’ils imaginent susceptibles de prétendre aux mangeailles convoitées. L’absence de cœur, l’implacable concurrence, le mépris de tout sentiment humain, cela s’appelle la culture du Moi, l’éducation de la volonté. Le snobisme acharné aux contentements les plus abjects, la vénération de l’argent, le goût des « honneurs qui déshonorent, » la poussée inclémente des lâches ambitions font aux jeunes hommes d’à présent une âme de bourreau.
Mon cher et illustre maître Ernest Ledrain exposait, naguère, dans un article substantiel et brillant, l’état psychique de cette jeunesse, pour qui les Barrès et autres ambitieux à la suite, érigent en dogme l’ironie socratique d’un Stendhal ou d’un Renan. Que peuvent faire parmi ces loups aux mâchoires dévorantes, les chercheurs de blé lunaire, les joueurs émus de violon ? Dans un sonnet amer et lâche, comme la plupart de ses écrits, Veuillot, toujours prêt, en bon catholique, à piétiner les vaincus, stigmatisa de son ironie mordante les Bohèmes incapables d’arriver au grand public :
COMÈTES CHAUVES
Hérauts de l’inconnu, prophètes du nouveau,
J’en ai vu rater de futurs astres
Et faillir par la main, la langue ou le cerveau.
Que d’aigles déplumés ! Que de comètes chauves !
Que de beaux fulgurants du vent contraire atteints
Fument dans un suif roux, lampions mal éteints !
Et combien ont sauté de l’absinthe aux guimauves !
Chez un huissier normand, Platon a mis d’accord
Son génie et son ventre après bien des commerces.
Dante fait chez « Havas » les « nouvelles diverses. »
Brutus est rond-de-cuir à la gare du Nord.
Ayant trouvé partout les duchesses adverses,
Byron se meurt d’amour dans les bras de Ricord.
*
Ironie injuste et cruelle ! C’est avoir tort que d’avoir trop raison, et le manque de pitié confine ici à la bêtise. Pour nous, qui connaissons les dures angoisses du travail littéraire, les affres qu’entraîne, chaque jour, le pourchas de l’idée, nous n’imiterons point l’exécrable pamphlétaire. À l’artiste impuissant, à l’écrivain découragé, à Robert de La Villoyo, tombé sans force aux pieds de la gloire décevante, de l’insaisissable beauté, nous porterons un tribut d’émotion fraternelle.
Qu’il repose en paix, dans la mémoire de ses frères, parmi les lutteurs inconnus et les apôtres sans auréole qu’une volonté d’art fit étranger à ce monde sans âme, à ce monde sans entrailles, d’arrivistes et de boutiquiers.
–––––
(Laurent Tailhade, « Chronique, » in La Dépêche, journal de la démocratie, vingt-huitième année, n° 10644, mercredi 6 octobre 1897 ; cet article a été repris dans le recueil Terre latine, Paris : Alphonse Lemerre, 1898)
LE BOULEVARD
–––––
LE MÉTIER DE POÈTE
–––––
C’est presque une note marginale à Murger. C’est un suicide d’actualité.
Un jeune homme, malgré sa famille, – naturellement ! et combien elle avait raison, la famille ! – abandonne ses études de médecine, essaye du journalisme, le quitte, se voit « couper les vivres, » va voir des directeurs de théâtres qui le prient de repasser et des éditeurs qui lui conseillent de leur apporter « autre chose. » La gêne augmente ; il écrit à un parent riche, ça ne réussit pas ; il doit deux termes ; une femme le quitte sans doute – il y a toujours une femme qui vous quitte aux moments où l’on voudrait ne pas être quitté ! Alors, il réunit des notes pour un article sur le Droit au suicide, et classe ses poèmes.
De l’or plus blond que tes cheveux,
De l’or vert plus clair que tes yeux.
Et puis, au lieu d’écrire son article sur le suicide, il s’y met lui-même en conclusion ; il se couche sur son lit, avale une fiole de cyanure de potassium ; trois jours après, on le trouve – jam fætet – et puis voilà. Ses camarades de brasserie disent que c’était un charmant garçon. Il buvait l’apéritif, disent-ils, comme personne… pour n’aller peut-être pas dîner après. – Et ses poèmes ?… Mon Dieu, ils n’ont pas l’air d’y attacher beaucoup d’importance, aux poèmes, les camarades… Il y a quatre cent mille poètes en France, vous savez… eux d’abord…
C’est pourtant de ses poèmes que R. de La Villoyo est mort.
*
Ah ! certes, s’il est un droit que j’admette, c’est le droit au suicide. Je pense même que, si l’on y songeait bien, on s’étonnerait de l’entêtement que l’on met à vivre alors que se présentent à vous, chaque jour, tant d’excellents prétextes d’aller dormir pour de bon, puisque, pour la plupart de nous (progrès de la science ! progrès de la science !), le monologue du jeune Hamlet n’est que de la littérature.
J’admets que l’on s’en aille par bonheur fini – parce que l’on n’a pas le courage, par exemple, de ne plus voir une chère petite tête près de la vôtre sur l’oreiller, parce que c’est trop que recommencer l’effort terrible lorsque l’on a réussi une fois, que l’on étouffe et que l’on veut se reposer. J’admets que l’on s’en aille pour ne plus être gêné par son corps malade et usé – et il n’y a pas besoin d’avoir lu le Phédon pour cela. J’admets presque que l’on s’en aille pour affaires. – M. Clément doit venir perquisitionner chez vous demain matin… on a joué une partie en se mettant soi-même en jeu contre une poignée de scrupules laissés… on est beau joueur, on paye. J’admets, si vous voulez, que l’on se tue par métaphysique… pour aller voir – c’est un joli mysticisme – et j’admets même que l’on se tue pour rien… parce qu’« il pleut trop. »
Mais il ne faudrait pas mourir parce que les vers ne se vendent pas… Et je crois bien que c’est pour cela que La Villoyo est mort.
*
Il a cru que faire des vers, c’était un métier. Il s’est trompé. Il y a de sots métiers ; et celui-là en est un. Il a été dupe de son propre lyrisme – et je songe que d’autres seront dupes demain du leur, et cela me désole ; que d’autres auront une âme plus grande que leur ventre dans leurs pauvres yeux de visionnaires paresseux ; que d’autres briseront contre un azur implacable leurs grandes ailes maladroites ; que d’autres deviendront misérables dans leur rêve et ne sauront pas lui échapper.
Poètes ! Ah ! Ils sont poètes ! – et voici qu’ils en meurent avec un désespoir un peu fier, près de leurs citations de Caton ou de Montaigne et de leur cahier de petits vers inédits. Comment leur dire sans cruauté, à ces pauvres enfants fous, que la poésie ne doit pas demeurer à côté de la vie et y mourir – qu’ils ont failli à leur devoir, qui était de créer à leur chère poésie une vie large et saine pour qu’elle s’y développe en beauté, comme leur devoir serait d’entourer de la même vie laborieuse et loyale la chère tendresse qui se donnerait à eux…
Mais non – ils traînent des espoirs aveulis, ils voudraient en vivre… ils sont – non… ils voudraient être ! – les entretenus de leurs rêves, de leurs petits rêves un peu rythmés, de leurs petites chansons fatales – et ils sont sincères. Ils ne voient pas quelles volontés courageuses d’infatigable forgeron il a fallu à ceux-là dont ils disent entre une absinthe-sucre et un amer curaçao : « Il gagne de l’argent que c’en est dégoûtant. » Et leurs imaginations marchent… hélas ! L’imagination est une forme décorative du vide. Leurs petites chansons leur apparaissent flottantes et grandes… Leur petit travail n’a-t-il pas été acharné ?… Ah ! la vie est injuste pour eux ! Et ils trouveront bien quelques vraies injustices où aiguiser les leurs.
Alors, un jour qu’ils devront deux termes, ils iront
… Ridiculement se pendre au réverbère,
et l’on aura tout de même bien pitié d’eux.
–––––
(Jean de Tinan, in La Presse, soixante-quatrième année, nouvelle série, n° 1956, mardi 5 octobre 1897)
FINS DE POÈTES
–––––
Les élégies n’auront pas manqué à René Leclerc, le jeune poète qui vient de mourir, victime de la vie qu’il s’était faite, sans force devant la misère qui le flagellait de ses ironies, pauvre fils de famille égaré au pays de la Bohème.
Il prit un flacon noir et le but sans rien dire.
Quel sombre dénouement à ses jolis chants d’oiseau que l’on exhume maintenant avec curiosité des petites revues auxquelles il collabora. Comment a-t-il pu se résoudre à finir ainsi, lui l’auteur de ces strophes ailées, toutes pleines du désir de vivre ? Il était riche de rimes, et d’espoirs aussi, et semblait taillé pour la lutte. Il l’appelait, cette lutte, et pour s’y engager il demandait à revêtir la cuirasse de triple airain dont parle Horace. Il l’avait dit en des quatrains improvisés très gentiment, un soir de Noël :
Mets dans mon sabot de Noël
Le jeune espoir qui nous fait libre ;
Mets le désir profond de vivre
Et la fleur qui fleurit au ciel.
Mets le succès dans les efforts,
Le travail sans souci ni doute,
Et comme étoile sur ma route
L’orgueil simple qui fait les forts.
Paroles de sage, et ce sage avait trente-deux ans. Il travaillait. Il apportait de la copie aux journaux et des manuscrits aux éditeurs. Privé de la pension mensuelle que lui servit durant dix années sa famille, il tâchait de vivre de sa plume. Mais la difficulté était grande pour un indépendant ; il s’en consolait en engageant par bribes au Mont-de-Piété son mince bagage d’étudiant. C’est là le sort habituel des rimeurs au pays de Bohème, où l’on supporte gaiement de pareilles misères. Lui, pourtant, en gémissait. Il devait deux termes de son loyer et voyait poindre avec terreur l’expulsion. Un éditeur lui avait bien demandé un travail de compilation sur le Congo. De temps en temps, un journal agréait un de ses articles. Mais ce métier de scribe acharné aux menues besognes lui répugnait.
On a retrouvé sur sa table une chronique assez mal venue, qu’il avait consacrée aux quatre suicidées du faubourg Poissonnière. C’était intitulé : le Droit au Suicide. Un peu plus tard, il le réclamait pour lui-même, ce droit, comme le poète Lucrèce, qui soutenait qu’ayant reçu la vie sans la demander, nous pouvons nous en débarrasser quand elle nous est à charge.
*
Paris s’est étonné de cette mort. Les poètes de la Bohème se montraient jusqu’ici plus stoïques contre la malechance. Celui-ci, d’ailleurs, ne nous avait pas donné encore toute la mesure de son talent, et les pâles bluettes qu’il laisse décorent à peine son tombeau.
Certes, les amis de Murger affichaient plus de vaillance. Ils avaient assez d’esprit pour rire de leurs désastres intimes et des difficultés que le sort accumulait sur l’épineux chemin où chantait leur jeunesse.
Ils se tirèrent tous d’affaire sans recourir au flacon noir. Murger fit argent de ses rimes sonores, et Schaunard, voyant que la réputation ne venait pas à lui, se résigna à devenir le marchand de jouets que Paris a longtemps connu. D’autres se ménagèrent même de plus humbles gagne-pain, comme l’a fait de nos jours ce poète de la rive gauche qui, désillusionné de la gloire, tient une boutique de savetier où, du reste, la Muse n’a pas cessé de le visiter.
Il nous faut remonter jusqu’en 1855, à la froide nuit de janvier dont la lune blafarde éclaira le drame de la rue de la Vieille-Lanterne, pour rencontrer à Paris un suicide de poète. C’est en cette sorte d’impasse où croassait habituellement un corbeau, sur l’emplacement actuel du théâtre de l’Opéra-Comique, au Châtelet, que mourut le pauvre Gérard de Nerval, l’auteur de tant d’œuvres charmantes. On a dit de lui qu’après avoir dépensé sa fortune il essaya vainement de lutter par le travail et que sa tête se rebellait à la pensée d’écrire au jour le jour. Il lui fallait, comme à René Leclerc, la rêverie pour produire. Il se serait tué victime de cette anxiété où le jetait le vide du cerveau devant la page blanche qu’il faut couvrir d’écriture.
*
Est-ce bien vrai ? Et Gérard de Nerval, dont les œuvres étaient si recherchées et si goûtées, n’at-il pas été plutôt la victime d’un guet-apens dans cette ruelle noire du vieux Paris où on l’a trouvé pendu par un mouchoir au barreau d’une fenêtre basse ? N’a-t-il pas été assassiné par les malandrins du Paris nocturne dont il s’attachait alors à étudier la vie pour en faire le sujet d’un livre ?
Les poètes ne se tuent pas. Même lorsqu’ils ont faim, une flamme intérieure les réchauffe et remplit de mirages leur cerveau. Gilbert ne s’est pas tué, comme on l’a dit, et Malfilâtre n’a pas eu la fin malheureuse qu’on a décrite.
En fait de vrais suicides de jeunes poètes, à côté de la triste mort de René Leclerc, nous ne connaissons que la lamentable fin de Victor Escousse et d’Auguste Lebras, deux amis qui vécurent, travaillèrent et périrent ensemble. C’était en 1832. Escousse avait dix-neuf ans, Lebras, seize seulement.
Enrôlés dans la brillante phalange des romantiques, ils avaient fait jouer à la Porte-Saint-Martin un drame, Farruch le maure, qui, malgré ses défauts, eut beaucoup de succès. Une seconde pièce fut mal accueillie à la Comédie-Française, et un mélodrame des mêmes auteurs tomba à la Gaîté. C’en fut assez pour qu’ils appelassent à eux la mort.
On les trouva un matin asphyxiés par le charbon dans la chambre qu’ils occupaient chez le père d’Escousse. Un billet laissé sur une table indiquait le motif de ce double suicide : « Je désire, écrivait Escousse, que les journaux qui annonceront ma mort ajoutent cette déclaration à leur article : Escousse s’est tué parce qu’il ne se sentait pas à sa place ici, parce que la force lui manquait à chaque pas qu’il faisait en avant ou en arrière, parce que l’amour de la gloire ne dominait pas assez son âme, si âme il y a. Je désire que l’épigraphe du livre que je laisse soit :
« Adieu, trop inféconde terre,
Fléaux humains, soleil glacé ;
Comme un fantôme solitaire,
Inaperçu j’aurai passé.
Adieu, palmes immortelles,
Vrai songe d’une âme de feu,
L’air manquait, j’ai fermé mes ailes ;
Adieu ! »
Ce suicide provoqua une douloureuse émotion dans Paris. On enterra avec quelque apparat les deux amis et des discours furent prononcés au cimetière, qui arrachèrent des larmes à l’assistance. Béranger écrivit à la mémoire d’Escousse et de Lebras une élégie qui a pour titre : le Suicide. Elle commence par ces vers :
Quoi ! morts tous deux dans cette chambre close
Où du charbon pèse encore la vapeur !
Leur vie, hélas ! était peine éclose.
Suicide affreux ! triste objet de stupeur !
Ils auront dit : « Le monde fait naufrage ;
Voyez pâlir pilote et matelots.
Vieux bâtiment usé par tous les flots,
Il s’engloutit ; sauvons-nous à la nage. »
Et vers le ciel se frayant un chemin,
Ils sont partis en se donnant la main.
Ceux-là moururent plutôt dans un accès d’incompréhensible vanité. Ils avaient débuté au théâtre par un succès ; ils s’étaient du même coup affranchis du noviciat littéraire si cruel pour beaucoup d’autres ; ils n’avaient pas vingt ans et ils accusaient la vie de leur refuser ses sourires !
Le poète Villon, cet ancêtre de la Bohème parisienne, n’en demandait pas tant. Quand il mourait de faim, il prenait part à ces « repues franches » qui le conduisaient en prison et dont il faisait de joyeuses ballades. Condamné à mort, il échappait au bourreau grâce à l’esprit de ses quatrains.
Se tuer quand il y a tant de fleurs à cueillir partout, même dans les pires ruisseaux, un vrai poète n’y songe pas. Nos jeunes désespérés devraient un peu plus se rappeler ce prodigieux Villon qui ne vécut que de misère et qui a maintenant son bronze au quartier Latin.
–––––
(« Valensol, » in Le Petit Parisien, vingt-deuxième année, n° 7849, mercredi 6 octobre 1897)
LA MORT D’UN POÈTE
–––––
Tous les journaux ont rapporté, ces jours-ci, la désolante histoire que voici ; nous la reproduisons, d’abord parce qu’il s’agit de presque un camarade, et ensuite parce qu’il se dégage de ce triste incident une forte leçon morale. Un jeune poète du quartier latin, M. René Le Clerc, s’est suicidé, dans la chambre qu’il occupait, rue Claude-Bernard. Il était âgé de trente-trois ans.
La cause du suicide est la misère. M. René Le Clerc était venu à Paris avec l’intention d’y faire ses études de médecine ; son futur métier lui plaisait peu, et son père, ancien conservateur des hypothèques à Rennes, n’admettait pas qu’il choisît une autre profession que celle qu’il lui avait destinée. Il avait employé plusieurs moyens pour s’assurer une existence stable, et il n’y avait point réussi ; il fut même attaché quelque temps à la rédaction d’un journal quotidien. Le poète ne voulait compter que sur le succès de ses œuvres ; et le succès ne vint pas. Sa famille, comme à l’ordinaire, était loin de favoriser son goût et le pressait de continuer des études qui devaient le conduire à une situation régulière. De cette divergence de vues naquit un désaccord, qui s’aggrava à la longue, si bien que le père supprima la pension mensuelle qu’il lui servait. C’était la misère pour le jeune homme.
Les directeurs de théâtre ne lui donnaient que de vagues encouragements et pas de promesses ; les éditeurs lui disaient de patienter. Patienter ! il aurait bien voulu le faire ; mais son estomac ne patientait pas. Comme dernière ressource, il restait à M. Le Clerc un parent assez rapproché et fort riche ; le jeune homme écrivit : la réponse fut négative. Tout entier à ses rêves, il ne lui vint pas l’idée si simple de se servir de ses deux bras, pour gagner son pain. Il préféra maudire la destinée et se tuer.
Sur sa table, on a trouvé des manuscrits et des brouillons de poèmes ; c’est tout ce qu’il laisse après lui. René Le Clerc signait du pseudonyme R. de la Villoyo. C’est aux soirées littéraires de la « Plume » qu’il fit ses premières armes, en chantant d’une voix forte des chansons mélancoliques et d’une note un peu archaïque. Les poètes et les rapins du quartier latin aimaient à rencontrer sur le boulevard Saint-Michel ce grand garçon à la face joviale.
Après avoir abandonné ses études de médecine, René Le Clerc s’essaya dans le journalisme. Mais son tempérament de bohème ne put se plier aux exigences du labeur quotidien, et il quitta la presse pour devenir secrétaire d’un autre poète bien connu, M. Charles Morice. Voici l’une de ses chansons :
Pour épouser la fill’ du roi.
Ils étaient deux, ils étaient trois.
Le premier dit : « Je suis très laid,
Mais j’ai de l’or plein mes palais,
Du bel or jaune,
De l’or plus blond que tes cheveux,
De l’or vert plus clair que tes yeux :
Je te le donne. »
Le deuxième dit : « Je suis vieux,
Mais je suis seul maître, après Dieu,
De ma couronne. J’ai pour devise mon bon droit ;
Je suis un prince, presque un roi :
Je te la donne. »
Le troisième dit : « Je n’ai plus rien,
L’amour a mangé tout mon bien.
Quêteur d’aumône,
Mon cœur est las, jamais blasé,
Et ma jeunesse a des baisers :
Je te les donne. »
Riches et forts ils étaient deux,
Mais son cœur a choisi le gueux
Sans sou ni maille.
Deux achetaient ; un seul aima ;
De par l’amour le troisième a
Gagné la bataille.
Pour épouser la fill’ du roi,
Ils étaient deux, ils étaient trois.
Il avait du talent. Que lui fallait-il pour réussir ? Le pain du jour, car il n’était pas prodigue et ses besoins restaient modestes. Le fléau du pessimisme enfièvre, à notre époque, les poètes comme les ignorants ; il semble que l’inconnu de la mort soit un remède à tout ; ce n’est que le suprême expédient de ceux dont le cœur est vide et l’âme faible.
Les statistiques de la France accusent 2,084 suicides en 1831, et 9,054 en 1893 ; le nombre des morts accidentelles a passé de 5,045 à 12,572. La perte des croyances et l’égoïsme qui naît des lectures malsaines ne sont-ils pas les causes directes de cette effroyable déperdition de la volonté par la névrose ?
Quel sujet de réflexions pour les philosophes que ce mal social, qui devient un péril menaçant et comme l’indication du désarroi des esprits !
On a supprimé au cœur de l’homme toute espérance en l’au-delà, la conséquence a été fatale : du même coup, on lui a enlevé la résignation et la patience, – en attendant que le courage suive, – et lorsque le fils d’Adam ne trouve plus dans la vie le plaisir qu’il a pu rêver, il la rejette comme une guenille usée, partant inutile, sans se soucier du lendemain, puisqu’on lui a dit que le lendemain il n’y avait rien que le vide immense et le silence éternel.
Le suicide implique-t-il courage ou lâcheté ? la question s’est souvent posée, et chacun l’a résolue, à sa manière. « Les âmes faibles, – disent certains, – désespèrent, et renoncent au combat, oubliant que l’homme doit rester attaché à la vie comme le soldat à son poste. » – « Il faut un grand courage, disent certains autres, pour faire le sacrifice de soi-même et résister à cet irrésistible instinct de la conservation. »
Cette question philosophique se pose avec d’autant plus d’autorité que la plupart des malheureux qui se tuent auraient pu se tirer d’affaire s’ils avaient eu le courage de lutter plus longtemps. « Qui sait ? devrait se dire l’infortuné qui s’abandonne ; à l’instant où je désespère, le salut est peut-être à ma porte. » C’est précisément le cas du malheureux René Le. Clerc. On nous communique à ce sujet la lettre d’un de ses amis, dont nous donnons tout ce qui n’est pas absolument intime :
« Chose navrante, deux heures après son empoisonnement, le concierge recevait, pour le suicidé, une lettre de sa mère, – la lettre tant attendue ! La pauvre femme, dans deux pages pleines d’affection, lui donnait des conseils et l’encourageait à la vie. Elle lui envoyait un mandat-poste de 25 francs, à l’insu de son père.
Sur sa table se trouvaient quantité de manuscrits : Marie, un Mois de Printemps, des odes, des sonnets et des ballades. Dans ses papiers, à côté de pensées notées au hasard du crayon, des vers inachevés, qui coudoyaient des quatrains vantant les mérites d’un savon connu, des reconnaissances du Mont-de-Piété, une note de modiste réclamant le prix d’un chapeau de dame…
On a trouvé sur sa table un article adressé au Figaro, qui n’a pas été inséré. Il datait de quelques semaines avant son suicide et était intitulé : Le droit au suicide.
Nous avons dit que René Le Clerc débuta à la « Plume » ; c’était un des assidus des vivantes soirées du petit caveau enfumé du Soleil-d’Or, place Saint-Michel ; il y manquait rarement, le programme des soirées en fait foi et conserve le titre des pièces qu’il récitait : «La Comédie des Baisers, » « Au régiment, » « Finis coronat opus. » Les soirées cessèrent et on le perdit quelque peu de vue.
– Il y avait deux ou trois ans que nous ne voyions plus beaucoup Le Clerc, a dit notre confrère Léon Deschamps, et, à dire la vérité, on ne tenait pas trop à le voir ; on l’évitait pour échapper à ses longues tirades sur lui-même, sur sa valeur personnelle.
Le malheureux, quoi qu’on en dise, travaillait et beaucoup : en dehors de ses poèmes et de ses contes en prose, il travaillait avec Gabriel Vicaire à une traduction d’une pièce de Machiavel, puis il était attelé à des recherches historiques, il faisait une étude sur les Énervés de Jumièges.
Il ne chantait pas, au cours des soirées ; il déclamait ses vers.
Dans une prière de Noël, saisi par l’espérance que ce jour éveille dans les cœurs les plus ulcérés, il disait : « Je mets, avec les enfants, mes souliers dans la cheminée. » Que demandait-il à Noël ? Ses vœux étaient d’un homme sain, fort et viril :
Mets dans mon sabot de Noël
Le jeune espoir qui nous fait libres,
Mets le désir profond de vivre
Et la fleur qui fleurit au ciel !
Mets le dédain profond des rues,
Des foules, des dérisions ;
Mets aussi des illusions
Pour remplacer les disparues.
Mets l’esprit factice et railleur
Qui fait oublier la souffrance ;
Mets-y surtout une espérance
Et quelque chose de meilleur !
Mets le succès dans les efforts,
Le travail sans souci ni doute,
Et, comme étoile sur ma route,
L’orgueil simple qui fait les forts !
Noël ne l’a donc pas exaucé, le grand enfant qui lui demandait des illusions, une espérance, le courage de poursuivre la route choisie, le succès par l’effort, le travail sans souci ni doute, l’orgueil simple des forts, – et le désir profond du vivre.
Ce désir profond du vivre avait été longtemps son désir. Dans une autre pièce d’un ton doucement mélancolique, et intitulée Hier, il s’écrie :
T’en souviens-tu, quand nous courions par la Forêt,
Épris du belliqueux désir de vivre,
Mon âme…
Mais c’est déjà l’amer désenchantement, les longs regards promenés sur les espoirs défunts…
Il faut citer aussi, de René Le Clerc, une jolie pièce dédiée à Murger, le chantre de la Bohème que l’on joue actuellement à la Comédie-Française.
En voici quelques strophes :
Les gais amoureux et les amoureuses
Ont depuis des ans, Murger, déserté
La mansarde étroite où leurs voix rieuses
Narguaient le bon sens, – et la pauvreté !
L’amour, aujourd’hui, s’est fait plus morose ;
Schaunard est rentier, Colline est bourgeois,
Les lauriers coupés, et mortes les roses,
Ils ont désappris les chemins du bois.
Rodolphe et Mimi, Marcel et Musette,
Dans leurs lits bien clos se sont endormis,
– Mais, vivante encor, leur chanson coquette
Éveille en nos vers des refrains amis ;
Nos rêves, vois-tu, sont restés les mêmes :
Roses du matin, rires du printemps,
Châteaux en Espagne ou parcs en Bohème
Irréels ou vrais, – comme de ton temps !
Nous marchons leur pas, nous aussi, sans trêve.
Vers quel but lointain ? Nous n’en savons rien ;
Baste ! il faut toujours que route s’achève.
Quand nous y serons, nous le verrons bien.
Peu d’argent en poche, et point de bagages,
Nul regret d’antan pour nous chagriner.
Nous sommes parés pour les longs voyages,
Libres : rien à perdre, et tout à gagner ! »
Pauvre garçon ! Pauvre poète ! Il n’avait peut-être pas l’envergure de Musset, mais il n’était pas mauvais et dénigrant comme Gilbert, et sa muse, aussi caressante que celle de Murger, avait plus de finesse et de mélancolie. Il se rapprochait d’Edmond Haraucourt et de Coppée, sans imiter leurs défauts, et rappelle dans bien des endroits l’idéale tristesse de Joséphin Soulary.
S.
–––––
(in Annales de l’enregistrement, onzième année, 15 octobre 1897)
RENÉ DE LA VILLOYO : POÈMES DU PROCOPE
–––––
HIER
–––––
T’en souviens-tu quand nous courions par la Forêt,
Épris du belliqueux désir de vivre,
Mon âme ? Quand nous étions gais et sans regret
Des jours passés, et que tu étais libre ?
Ah ! tu étais belle, alors, et vierge, et joyeuse,
Et ta marche était légère par les sentiers,
Par les chemins odorants fleuris d’églantiers
Et de mousses – et d’espérance hélas ! trompeuse.
Combien étaient doux les parfums des violettes
Et les chansons des oiseaux frêles dans l’air !
Comme les cimes étaient vertes sur nos têtes,
Et le Ciel au-dessus, si pur, si clair,
Que nous voulions y lancer nos espoirs en fêtes
Comme des galères sur la Mer !
Tu étais jeune et tes yeux couleurs de soleil
Savaient scruter les espaces et les planètes :
Oh ! que n’as-tu prévu l’éveil
Des nuages venus du Nord et des tempêtes
Qui nous ont tué le soleil !
L’hostile Ciel s’est effondré sur nos folies,
L’horizon lourd nous presse comme une prison,
Les vieux arbres ont dépouillé leur frondaison,
Morte est la Forêt-Fée, et le songe, et la vie !
Dis, où sont nos châteaux aux tours de Rêve ?
Les palais blancs que découvraient tes yeux subtils
Et vers lesquels tu m’as entraîné ? Où sont-ils
Nos beaux palais d’espoir et de joie – et de rêve ?
R. DE LA VlLLOYO
–––––
(in Le Procope, journal parlé, quatrième année, n° 5, 25 mars 1896)
–––––
À MURGER
–––––
À-propos dit par l’auteur devant le buste du poète, au Luxembourg
Les gais amoureux et leurs amoureuses
Ont, depuis des ans, Murger, déserté
La mansarde étroite où leurs voix rieuses
Narguaient le bon sens, – et la pauvreté !
L’amour, aujourd’hui, s’est fait plus morose ;
Schaunard est rentier, Colline est bourgeois.
Les lauriers coupés, et mortes les roses,
Ils ont désappris les chemins du bois.
Rodolphe et Mimi, Marcel et Musette,
Dans leurs lits bien clos se sont endormis,
– Mais, vivante encor, leur chanson coquette
Éveille en nos vers des refrains amis ;
Nos rêves, vois-tu, sont restés les mêmes :
Roses du matin, rires du printemps,
Châteaux en Espagne ou parcs en Bohème
Irréels et vrais – comme de ton temps !
Nous marchons leur pas, nous aussi, sans trêve ;
Vers quel but lointain ? Nous n’en savons rien ;
Bast ! il faut toujours que route s’achève –
Quand nous y serons, nous le verrons bien !
Peu d’argent en poche, et point de bagages,
Nul regret d’antan pour nous chagriner.
Nous sommes parés pour les longs voyages,
Libres : rien à perdre, et tout à gagner !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous chassons l’essaim volant des Pensées,
Et nous enfermons dans nos lacs tendus,
Dans les lacs d’or de nos rimes tressées,
L’oiseau bleu chassé des Édens perdus.
Sur tous les autels cueillant des prières,
En tous les calices les parfums versés,
À tous les soleils quêtant leur lumière,
À tous les amours volant leurs baisers,
Les fleuves, les bois, les ciels et les plaines
Font l’aire sans fin de notre moisson :
Quand les blés sont mûrs et les granges pleines,
Nous pouvons chanter la BONNE CHANSON !
Châteaux en Espagne ou parcs en Bohème,
Roses du matin, rires du printemps…
Nos rêves, Murger, sont restés les mêmes,
Irréels et vrais – comme de ton temps !
26 juin 1896
R. DE LA VILLOYO
–––––
(in Le Procope, journal parlé, quatrième année, n° 9, 15 juillet 1896)
–––––
PRIÈRE DE NOËL
–––––
Puisqu’à chaque aube de l’an neuf
Tu viens te coucher dans ta crèche,
Et, sur un tas de paille fraîche
Dormir, entre l’âne et le bœuf ;
Cependant que les 3 Rois Mages,
Gaspard, Balthazar, Melchior,
Avec l’encens, la myrrhe et l’or,
Te symbolisent leurs hommages ;
Les ors, dès longtemps, sont fanés ;
Les baumes ont perdu leurs âmes,
– Encens et fards, fleurs et dictâmes, –
Tous les trésors qu’ils t’ont donnés !
Le Christ est mort qui vient de naître
Pauvre et nu sous un toit branlant.
Le vent souffle par la fenêtre
Sans vitraux, sans volets… Pourtant
Une espérance nous est née
De jours nouveaux et triomphants,
Et je mets, avec les enfants,
Mes souliers dans la cheminée !
Puisque tu comprends tous les vœux
– Peut-être est-ce vrai, ta légende –
Je te veux faire ma demande,
Tu l’exauceras –si tu veux !
Point ne veux pantins ni poupées,
Ni fanfreluches, ni bijoux :
Bon Jésus, garde tes joujoux
Pour les âmes inoccupées !
Mets dans mon sabot de Noël
Le jeune espoir qui nous fait libres,
Mets le désir profond du vivre
Et la fleur qui fleurit au ciel !
Mets le dédain profond des rues,
Des foules, des dérisions –
Mets aussi des illusions
Pour remplacer les disparues.
Mets l’esprit factice et railleur
Qui fait oublier la souffrance –
Mets-y surtout une espérance
En quelque chose de meilleur !
Mets une plume bien trempée
Pour châtier les sots cruels,
Et pour brandir dans les duels
Une vierge lame d’épée !
Mets les fortes tentations
Qui forgent les cœurs et les âmes,
Et, pour vaincre l’amour des femmes,
Le dédain des affections !
Mets l’orgueil de la fantaisie,
Le courage – rare parfois –
De poursuivre une bonne fois
La route que l’on a choisie !
Mets le succès dans les efforts,
Le travail, sans souci ni doute,
Et, comme étoile sur ma route,
L’orgueil simple qui fait les forts !
Défends-moi de tous ceux que j’aime
Et de mes trop nombreux amis –
Après, contre mes ennemis,
Moi, je me garderai, moi-même !
R. DE LA VILLOYO
–––––
(in Le Procope, journal parlé, quatrième année, n° 12, février 1897)
–––––
RONDEAUX POUR MARIE
–––––
I
Un frais jardin s’est ouvert devant nous :
Un grand jardin, plein de fleurs précieuses,
De verts bosquets, de pelouses soyeuses,
Où le Sourire éteint des Scabieuses
Est un rappel de mort lointain et doux.
Quand je m’endors, le front sur vos genoux,
Un rêve encor de clairières ombreuses
Berce mon âme et m’ouvre autour de vous
Un frais jardin.
Votre corps souple est charmille amoureuse
Où maints détours s’offrent aux baisers fous ;
Vos lèvres sont corbeilles prometteuses,
Vos yeux si purs, deux fontaines rieuses
Où se reflète avec le Ciel jaloux
Un frais jardin.
II
Madame n’est point princesse lointaine,
Frêle et droite en sa robe de Satin,
Aux yeux lourds de rêve et couleur de lin,
Qui marche à pas lents, qui respire à peine,
Prisonnière des lys de son jardin !
Qu’en ferais-je ainsi ? – Vierge, fée ou reine…
Roi ne suis, ni duc, pour baiser ta main,
Ni page mignard pour porter ta traîne,
Madame !
Celle dont le doigt sut nouer ma chaîne
Est princesse aussi, mais d’un bourg voisin !
Moins proche du ciel, plus près de ma peine,
Cœur fidèle bat sous son blanc tétin
Et son jeune rire est fleur du matin.
Ma Dame !
R. DE LA VILLOYO
–––––
(in Le Procope, journal parlé, quatrième année, n° 13, mars 1897)
LE MARI DE LA FILLE DU ROI
–––––
Pour épouser la fill’ du roi.
Ils étaient deux, ils étaient trois.
Le premier dit : « Je suis très laid,
Mais j’ai de l’or plein mes palais,
Du bel or jaune,
De l’or plus blond que tes cheveux,
De l’or vert plus clair que tes yeux :
Je te le donne. »
Le deuxième dit : « Je suis vieux,
Mais je suis seul maître, après Dieu,
De ma couronne.
J’ai pour devise mon bon droit ;
Je suis un prince, presque un roi :
Je te la donne. »
Le troisième dit : « Je n’ai rien ;
L’amour a mangé tout mon bien.
Quêteur d’aumône,
Mon cœur est las, jamais blasé,
Et ma jeunesse a des baisers :
Je te les donne. »
Riches et forts ils étaient deux,
Mais son cœur a choisi le gueux
Sans sou ni maille.
Deux achetaient ; un seul aima ;
De par l’amour le troisième a
Gagné la bataille !
Pour épouser la fill’ du roi,
Ils étaient deux, ils étaient trois.
René LE CLERC
–––––
(« Une Chanson par semaine, » in Le Petit Parisien, supplément littéraire illustré, neuvième année, n° 413, dimanche 3 janvier 1897)
La vie de Bohème
–––––
Aimez-vous les uns les autres !
La reprise de La Vie de Bohème, (à laquelle nous sommes loin d’applaudir, d’ailleurs), vient d’inspirer à certains littérateurs nouvelle couche, de biens féroces, j’ajouterai, de bien grotesques réflexions. Ce fut, en effet, pour de bons petits camarades, suffisamment rentés, sans doute, l’occasion superbe d’un éreintement tardif à l’adresse de ce pauvre bougre de De la Villoyo, éreintement où perce trop, quoi qu’ils fassent, le dépit qu’eurent ces messieurs, devant le bruit fait autour du nom d’un poète qu’ils n’avaient jamais voulu accepter comme un des leurs.
Que pensez-vous de la colère des jeunes arrivistes, après le succès posthume du pauvre confrère ?
Drapé dans la couverture violette du Mercure de France [numéro de novembre 1897], M. Remy de Gourmont, qui trouve perfide la critique de M. Anatole France, M. R. de Gourmont déclare : «Il y a à Paris, en Province et en Belgique, une dizaine au moins de revues qui, lues du public lettré, les unes beaucoup, les autres un peu, suffisent à faire connaître un écrivain de quelque talent. Si René Leclerc avait eu ce « quelque talent, » toutes ces revues lui étaient ouvertes, et même celles qui passent pour les moins abordables. »
Suit une petite réclame pour les talentueux, ceux-là, que lança le Mercure. Et M. de Gourmont, du ton dégagé d’un homme qui sait l’autorité de ses paroles, clôt sa petite tartine sur cette phrase : « Il n’y a pas, sur la question, un seul mot de plus qui vaille la peine d’être écrit. »
Donc, si ces jeunes gens, puissants rédacteurs à une revue inabordable (songez donc !), à la plus grosse revue qui soit sous l’Odéon (tu parles !), s’ils avaient daigné, ces messieurs, tendre la perche à René Leclerc, lui ouvrir les pages si fermées (lisez : si rarement coupées) du Mercure, Leclerc, soudain, du jour au lendemain, eût été connu. Connu ! Mais de qui, mon Dieu ? Des poètes qui l’eussent massacré de son vivant ? de ce fameux public lettré à l’existence duquel veut nous faire croire le Mercure ? et des quelques flâneurs – si rares ! – qui sous l’Odéon, les jours de pluie, parcourent d’un œil distrait la grosse revue violette ?… Et puis? Et puis, c’eût été la gloire ! ! La gloire dont se contente maintenant M. Remy de Gourmont.
Celle-là, Leclerc ne la devait point connaître : Leclerc, quoique jeune, n’avait aucun talent. M. de Gourmont l’a déclaré. Cela suffit.
Plus impitoyable, parce que moins autorisé, sans doute, M. Jacques des Gâchons qui, évidemment, ne sut du portier que ce qu’on en a dit sur le boulevard, écrit à l’Ermitage, sans plus se préoccuper du symbole : « Ce pauvre garçon est mort de Bohème, c’est-à-dire de fainéantise, d’orgueil imbécile, de soûlerie et d’impuissance ! »
Bon petit cœur, va !
Déjà, au lendemain de la mort de Leclerc, nous avions protesté contre les fausses, méchantes ou hypocrites tirades de certains bâcleurs d’articles. Du moins, à ceux-là, journaleux vagues, à court de copie, pouvait-on trouver quelque excuse. Mais que pensez-vous, dites-moi, du monsieur très distingué, du littérateur extra-chic, qui, après un mois passé, tient encore à baver sur la tombe du confrère, presque de l’ami, tout le fiel amer d’une âme sans pitié ?
Au fait, ils peuvent lui en vouloir, maintenant, à cette victime, – leur victime, – qui, mettant aujourd’hui leur cœur à nu, prend ainsi cruellement sa revanche !
Ils peuvent lui en vouloir à l’inconnu d’hier qui, las de réclamer un peu de place au soleil, s’est décidé à demander à la mort un brin de célébrité.
Et sont-ils assurés, ces messieurs qui, devant un cadavre, parlent de fainéantise, d’orgueil et d’impuissance, sont-ils assurés d’une si bonne presse, s’ils allaient demain mourir à leur tour, d’activité féroce, de basse jalousie, et de fâcheuse fécondité ?
– Épilogue ! –
On lit dans l’Écho de Paris : « Le poète René Leclerc qui, il y a un mois, s’évadait de la misère par le suicide, aura connu toutes les infortunes. Demain encore, par le ministère d’un commissaire-priseur, tous ses manuscrits seront vendus à la criée. »
Le pauvre poète, venu le soir de sa mort au Procope, comme de coutume, y avait laissé son pardessus accroché à une patère.
« Oubli ou volonté arrêtée, qui le saura ? » Le pardessus fut envoyé à la famille Leclerc en souvenir de l’enfant disparu. Il vient d’être retourné au Procope, avec une lettre par laquelle la mère de René – la mère ! – déclare renoncer à la succession, et demande qu’on fasse parvenir le vêtement au liquidateur pour être vendu avec le reste.
René Leclerc laisse en effet deux ou trois cents francs de dettes.
Certes, la folie seule peut excuser le poète qui, acceptant la vie d’homme de lettres, manque de courage devant les difficultés de la lutte. Mais, pouvait-il ne pas désespérer vraiment, celui qui, sans amis pour le soutenir, n’a pas même au lendemain de sa mort les regrets d’un ami et le pardon d’une mère ?
GEORGES MILLANDY
–––––
(in Le Procope, journal parlé, 208e année [sic], n° 16, 5 décembre 1897)
Nous avons annoncé comme tous nos confrères le suicide de M. René Le Clerc, en littérature René de La Villoyo.
Le corps du pauvre garçon a été transporté, hier après-midi, à quatre heures, gare Montparnasse, l’inhumation devant avoir lieu à Rennes. Le commandant Onfroy de Bréville représentait la famille.
Quelques amis et compatriotes suivaient le fourgon des pompes funèbres ; citons MM. Gabriel Vicaire, docteur Le Bayon, Raymond Daly, F.-A. Cazals, René Grivart, l’architecte Albert Traschel, le peintre Chantalat, le poète Henri Érasme, de Gramont, de Bruchard, etc.
Disons, d’ailleurs, que l’on commence à contester fortement le fait du suicide. Ceux qui connaissaient M. René Le Clerc font observer qu’il n’était guère dans sa nature de partir ainsi sans laisser d’adieux à la vie ni de lettre à qui que ce soit. De plus, comme le constaterait, assure-t-on, le procès-verbal du commissaire de police, l’on n’aurait pas trouvé de fiole suspecte, et la position absolument normale dans le lit, avec seulement la tête redressée et les yeux grand ouverts, comme s’il avait été surpris par la mort, tendrait à écarter toute supposition de fin violente. Telle est, au surplus, la manière de voir formellement exprimée, soit dans le certificat du docteur Renault soit dans le rapport administratif.
–––––
(« Jean de Paris » [pseudonyme d’Adrien Marx], « Nouvelles diverses, » in Le Figaro, quarante-troisième année, 3e série, n° 275, samedi 2 octobre 1897)
LE VAGABOND
–––––
Vagabond condamné aux gîtes d’aventure,
Voleur à l’étalage et glaneur de mégots,
Je suis frère des gueux et des pauvres roulures,
Fuyant la dextre indicatrice des sergots.
Mais je suis pur de la bourgeoise forfaiture,
Et mon vouloir grandi dans l’ombre des cachots,
Prépare les splendeurs de la Cité Future.
Comme un mineur fouillant la houille des cerveaux,
J’exhume vers le jour les rouges vérités
Qui dormaient en la nuit des livres redoutés.
Et le Pauvre a compris la révolte qui venge.
Mais la pitié dont mon cœur bat sous mes haillons,
Monte aussi vers l’orgueil de vous rêver très bons,
Ô vous, que l’or très vil a marqués de sa fange !
Gustave LE ROUGE
–––––
(Gustave Le Rouge, in Le Procope, journal parlé, quatrième année, n° 6, 15 avril 1896 ; ce sonnet a été repris dans le recueil Derelicta, Paris : Marcel Seheur, 16 janvier 1930, que nous avons déjà mis intégralement en ligne sur ce site. Théophile Alexandre Steinlen, « Deux Vagabonds marchant dans la neige, » crayons de couleur sur papier, sd)
–––––
☞ Nous reproduisons ci-dessous deux publications non répertoriées du sonnet de Gustave Le Rouge : la première, sous le titre « L’Apôtre » et l’attribution à Gustave Leroux [sic !], est parue dans le journal socialiste algérien Le Progrès de l’Est, le 1er mars 1902 ; la seconde, dans l’hebdomadaire L’Avant-garde et ses deux éditions régionales, le 6 octobre 1907.

LE BON JUGE
–––––
Nous avons parlé dans un de nos derniers numéros du jugement à la Magnaud rendu par notre ami Georges Pailhès, juge de paix à Tunis.
Ce jugement qui a fait le tour de la presse algérienne, française et même étrangère, a valu à notre sympathique ami une très belle lettre du président de Château-Thierry.
Nous sommes heureux de pouvoir publier aujourd’hui un sonnet qui lui a été dédié par M. Leroux [sic], un poète de la bonne école.
L’APÔTRE
–––––
À M. PAILHÈS,
le bon juge de paix.
Vagabond condamné aux gîtes d’aventure,
Voleur à l’étalage et glaneur de mégots,
Je suis frère des gueux et des pauvres roulures
Fuyant la dextre indicatrice des sergots.
Mais je suis pur de la bourgeoise forfaiture,
Et mon vouloir grandi sous l’ombre des cachots
Prépare les splendeurs de la cité future,
Mineur triste piochant la glèbe des cerveaux.
J’exhume vers le jour les rouges vérités,
Qui dormaient en la nuit des Livres redoutés,
Et le Pauvre a compris la révolte qui venge.
Mais la douceur dont mon cœur bat sous mes haillons
S’exalte vers l’orgueil de vous trouver très bons,
Ô vous que l’or très vil a marqué [sic] de sa fange !
Gustave LEROUX [sic]
Encore une fois toutes nos félicitations à notre ami et constatons – pour l’orgueil de la cité natale – que l’émule du président Magnaud est un des plus sympathiques enfants de Bône.
L. M.
–––––
(in Le Progrès de l’Est radical socialiste, organe des intérêts algériens et régionaux, première année, n° 28, samedi 1er mars 1902)
LE VAGABOND
–––––
Vagabond condamné aux gîtes d’aventure,
Voleur à l’étalage et glaneur de mégots,
Je suis frère des gueux et des pauvres roulures,
Fuyant la dextre indicatrice des sergots.
Mais je suis pur de la bourgeoise forfaiture,
Et mon vouloir grandi dans l’ombre des cachots,
Prépare les splendeurs de la cité future.
Comme un mineur fouillant la houille des cerveaux,
J’exhume vers le jour les rouges vérités
Qui dormaient en la nuit des livres redoutés
Et le Pauvre a compris la Révolte qui venge.
Mais la pitié dont mon cœur bat sous mes haillons
Monte aussi vers l’orgueil de vous trouver très bons,
Ô Vous, que l’or très vil a souillé [sic] de sa fange !
G. LE ROUGE
–––––
(G. Le Rouge, in L’Émancipateur, organe socialiste du Berry, deuxième année, n° 48, samedi 5 octobre 1907 ; in L’Avant-garde, organe socialiste de la Rive gauche, deuxième série, n° 540, dimanche 6 octobre 1907 ; in Le Combat, organe de la fédération socialiste de l’Allier, cinquième année, n° 209, dimanche 6 octobre 1907. Malgré la prédatation du premier, l’Émancipateur et Le Combat, aux contenus strictement identiques, s’avèrent être des éditions régionales de L’Avant-Garde)
And a will therein lieth, which dieth not.
Who knoweth the mysteries of a will with
its vigour?
GLANVILLE
Né en 1871 à Dusseldorf, Hanns Heinz Ewers n’appartient à aucune école. Après une jeunesse turbulente, il abandonna la carrière de la magistrature, à laquelle il se destinait, pour débuter dans la poésie satirique avec un recueil de fables qui eut une grande vogue. Mais bientôt il devait trouver sa voie dans la nouvelle fantastique et morbide où il excelle à créer une atmosphère d’obsession, de hantise et d’épouvante. Il publia deux volumes de nouvelles dans ce genre : Les Possédés et l’Épouvante (traduits en français). Son imagination fougueuse, ses dons d’observation, sa culture encyclopédique, son mépris des préjugés sociaux et de la morale courante lui valurent bientôt, avec une réputation de « mauvais sujet, » des admirateurs passionnés – surtout des admiratrices – et des ennemis farouches. Il défendit publiquement, dans plusieurs conférences, le marquis de Sade (l’homme et son œuvre) et se posa en champion du « satanisme. » Parmi ses romans, les deux plus célèbres (traduits dans toutes les langues) sont Mandragore, l’histoire d’un être étrange, créé artificiellement, et l’Apprenti-Sorcier, où la folie religieuse déchaînée par un jeune écrivain dans un village du Tyrol aboutit à la plus sanglante des tragédies. Inlassable globe-trotter, Hanns Heinz Ewers a fait plusieurs fois le tour du monde et réuni en volumes ses impressions qui ne manquent pas d’originalité. Il s’intéresse également à la vie des bêtes et des insectes qu’il observe avec la minutie et le lyrisme d’un Fabre (dont il fut d’ailleurs le premier à faire connaître les œuvres en Allemagne). Deux ans avant Maeterlinck, il publia un ouvrage remarquable sur les fourmis. Très familiarisé avec la langue et la littérature françaises, Ewers traduisit ou fit traduire en allemand les œuvres de Villiers de l’Isle-Adam et de Théophile Gautier, et, parmi les contemporains, celles de Pierre Mille.
M. H.
–––––
Quand l’étudiant en médecine Richard Bracquemont se décida à venir habiter la chambre n° 7 du petit hôtel Stevens, rue Alfred Stevens 6, dans cette même pièce, trois vendredis consécutifs, trois personnes s’étaient pendues à la croisée.
La première était un voyageur de commerce suisse. On ne découvrit son cadavre que le samedi soir. Le médecin constata que la mort remontait au vendredi, entre cinq et six heures de l’après-midi. Le corps était suspendu à un gros crochet enfoncé dans la partie supérieure de la croisée. La fenêtre était fermée. Le locataire s’était servi du cordon de rideau. Comme la fenêtre n’était pas très haute, les jambes traînaient sur le parquet. Le suicidé avait dû faire preuve d’une énergie remarquable pour mettre son projet à exécution. On apprit, en outre, qu’il était marié et père de quatre enfants, qu’il gagnait largement sa vie et que son caractère avait toujours été enjoué. On ne trouva aucune lettre, aucune note manuscrite, ayant trait au suicide, aucun testament. Dans toutes ses conversations avec ses amis et connaissances, jamais le voyageur de commerce suisse n’avait laissé soupçonner ses intentions.
Le deuxième cas était à peu près identique. L’artiste Karl Krause, engagé comme équilibriste au cirque Medrano, tout proche, vint occuper la chambre n° 7, deux jours après le premier suicide. Le vendredi suivant, il ne parut pas au cirque à l’heure de la représentation. Le directeur envoya le chasseur à l’hôtel. Ce dernier trouva l’artiste, dans sa chambre qui n’était pas fermée, pendu à la croisée de la même façon que le locataire précédent. Ce nouveau suicide resta aussi mystérieux que le premier. L’artiste, à peine âgé de vingt-cinq ans, gagnait beaucoup d’argent, et aimait à jouir de l’existence. Cette fois encore, aucune note, aucune lettre ne fournissait la moindre indication sur les mobiles de cet acte. Karl Krause ne laissait derrière lui qu’une vieille mère, à laquelle il servait régulièrement chaque mois une pension de deux cents francs.
Pour madame Dubonnet, la propriétaire du petit hôtel, dont la clientèle se recrutait surtout parmi les artistes des music-halls de Montmartre, cette seconde mort mystérieuse dans la même chambre eut des conséquences fâcheuses. Une partie de ses pensionnaires déménagea et les clients qui avaient l’habitude de descendre chez elle évitèrent son établissement. Elle s’adressa au commissaire de police de son arrondissement qu’elle connaissait personnellement. Le commissaire lui promit de faire tout ce qui était en son pouvoir pour établir les causes de ces deux suicides mystérieux. Non seulement il commença une enquête approfondie, mais encore il mit à sa disposition un agent qui vint habiter la chambre mystérieuse.
L’agent se nommait Charles-Marie Chaumié. Il avait sollicité lui-même cette mission de confiance. C’était un ancien marsouin qui avait servi dix ans aux colonies, fait campagne comme sergent au Tonkin et en Annam, habitué aux surprises des pirates jaunes, plein de sang-froid et de courage, et paraissant de taille à avoir facilement raison des fantômes dont toute la rue Alfred Stevens commençait à jaser.
Chaque matin et chaque soir, Chaumié passait au poste de police pour y faire son rapport. Les premiers jours, il se borna à déclarer qu’il n’avait rien remarqué de particulier. Par contre, le mercredi soir, il dit qu’il croyait être sur une trace intéressante. Prié de fournir quelques précisions, il se retrancha derrière la nécessité de conserver provisoirement le silence, car il ne savait pas encore au juste si ce qu’il croyait avoir découvert avait un rapport quelconque avec la mort des deux individus. Il avait peur, en témoignant d’une trop grande précipitation, de se couvrir de ridicule. Le jeudi, il montra moins d’assurance, mais sa mine était grave. Il ne fit aucune communication. Le vendredi matin, il paraissait nerveux et prétendit que cette fenêtre exerçait en tout cas une attraction bizarre. Il ajouta que cela n’avait aucun rapport avec les suicides et qu’on se moquerait de lui s’il en disait plus. Le soir même, il ne vint pas au poste de police. On le trouva pendu à la croisée, comme les autres.
Les conditions du suicide étaient exactement les mêmes : les jambes traînaient à terre, le cordon du rideau avait servi de nœud coulant, la fenêtre était close, la porte n’était pas fermée à clef. La mort avait eu lieu à six heures de l’après-midi. La bouche de Chaumié était grande ouverte et la langue pendait au-dehors.
Ce troisième suicide dans la chambre n° 7 eut comme résultat de faire partir le même jour tous les pensionnaires, à l’exception d’un professeur allemand demeurant au n° 16 et qui profita de la circonstance pour obtenir une réduction de son loyer d’un tiers. Ce fut une maigre consolation pour madame Dubonnet de voir le jour suivant Mary Garder, la « star » de l’Opéra-Comique, arriver dans sa Renault et lui acheter le cordon de rideau pour une somme de deux cents francs. D’abord, cela portait bonheur ; ensuite, on en parlerait certainement dans les journaux.
Si toute l’histoire s’était passée en plein été, en juillet ou en août, madame Dubonnet aurait reçu le triple pour son cordon, car la presse se serait emparée de cette actualité et y aurait consacré des colonnes de première page. Mais au beau milieu de la saison, avec les élections, le Maroc, la Perse, un krach de banque à New-York, trois conflits politiques, il n’y avait vraiment pas de place pour ce fait-divers. L’affaire de la rue Alfred Stevens n’eut donc pas le retentissement qu’elle eût mérité. Quelques entrefilets concis consignèrent sans commentaires superflus les rapports de police. Ce fut tout.
Ces communiqués représentaient tout ce que l’étudiant en médecine Richard Bracquemont connaissait de l’affaire. Il ignorait même un petit détail si anodin d’apparence que ni le commissaire ni aucun des témoins n’avaient songé à en parler aux reporters. Le souvenir n’en fut évoqué que plus tard, après l’aventure qui arriva à l’étudiant. Quand les agents détachèrent de la croisée le cadavre de leur collègue Charles-Marie Chaumié, une grosse araignée noire sortit de la bouche du mort. Le garçon d’hôtel la chassa d’une pichenette en s’écriant, d’un air dégoûté : « Ah ! voilà de nouveau une de ces sales bêtes ! » Lorsqu’on l’interrogea, au cours de l’enquête ultérieure au sujet de Bracquemont, il déclara qu’au moment où on avait décroché le corps du commis-voyageur suisse, il avait vu une araignée exactement semblable courir sur l’épaule du suicidé. Richard Bracquemont ne savait rien de tout cela.
Il emménagea dans la chambre deux semaines après le dernier suicide. C’était un dimanche. Tout ce qui lui arriva dans la chambre n° 7, il le consigna soigneusement par écrit et avec beaucoup de conscience, au jour le jour.
*
Le journal de Richard Bracquemont, étudiant en médecine.
Lundi 28 février.
Je suis entré ici hier soir. J’ai déballé mes deux malles d’osier, je me suis installé et je me suis au lit. J’ai fort bien dormi. Neuf heures sonnaient lorsque je fus éveillé par des coups frappés à ma porte. C’était ma propriétaire qui m’apportait elle-même le petit déjeuner. Elle me témoigne beaucoup d’attention. J’ai pu m’en rendre compte aux œufs, à la tranche de jambon et à l’excellent café noir qu’elle me donna. J’ai fait ma toilette, je me suis habillé et j’ai regardé, en fumant ma pipe, le garçon d’hôtel faire ma chambre.
Ainsi me voilà donc ici. Je sais fort bien que l’affaire est dangereuse, mais je sais aussi que je suis de taille à débrouiller le mystère. Si jadis Paris valait bien une messe, – aujourd’hui, on ne le conquiert pas à si bon compte, – je puis bien risquer ma vie pour un aussi bel enjeu. J’ai au moins une chance de triompher. Je veux la tenter.
Du reste, je ne suis pas le seul à avoir eu cette idée. Vingt-sept personnes se sont efforcées, soit par l’intermédiaire de la police, soit en s’adressant directement à la propriétaire, d’obtenir cette chambre. Il y avait même trois dames parmi ces candidats. La concurrence était donc assez vive. Sans doute, il s’agissait de pauvres diables comme moi.
C’est pourtant moi à qui on a donné la préférence. Pourquoi ? Parce que je fus sans doute le seul qui ait songé à émettre une idée ou un semblant d’idée. Naturellement, c’était du bluff.
Ces rapports quotidiens que j’écris sont destinés à la police. J’éprouve un certain plaisir à avouer dès le début à ces Messieurs que je leur ai joué une jolie petite comédie. Si le commissaire est raisonnable, il se dira : « Hem ! ce Bracquemont me semble être justement l’individu qu’il faut. » Mais, au fond, ce qu’il pourra dire plus tard m’est absolument égal. Maintenant je suis dans la place. Je crois même voir un bon présage dans le fait que j’ai commencé par fourrer ces Messieurs dedans.
J’avais d’abord été chez madame Dubonnet qui m’envoya au poste de police. Pendant toute une semaine, je m’y présentai sans me laisser décourager par les rebuffades. On me disait chaque fois qu’on verrait et on me priait de repasser le lendemain. La plupart de mes concurrents avaient déjà jeté le manche après la cognée. Ils avaient sans doute mieux à faire qu’à respirer des heures durant l’atmosphère étouffante du poste de police. Le commissaire commençait à être importuné de mon entêtement. Il finit par me déclarer catégoriquement qu’il était inutile que je revinsse. Il me remercia pour ma bonne volonté, mais vraiment il ne savait que faire de la collaboration d’un dilettante. Ah ! si j’avais eu un plan d’opération.
Je lui répondis sur-le-champ que j’en avais un. Bien entendu, ce n’était pas vrai et j’aurais été bien embarrassé de lui fournir la moindre précision. J’ajoutai néanmoins que mon plan était excellent mais très dangereux, qu’il pouvait trouver la même conclusion que celle qu’avait eue l’intervention de l’agent de police. Malgré tout, je voulais bien le lui communiquer, à condition qu’il s’engageât sur l’honneur à le réaliser lui-même.
Il prétexta aussitôt le manque de temps qui l’empêchait de s’occuper lui-même de cette affaire, mais je remarquai du même coup que j’avais regagné du terrain, lorsqu’il me demanda si je pouvais au moins lui donner quelques indications générales.
C’est ce que je fis. Je lui débitai une véritable insanité que j’inventai de toutes pièces, sans même me rendre compte d’où me venait l’inspiration. Je lui dis que, parmi toutes les heures de la semaine, il y en avait une dont l’influence était mystérieuse, celle où le Christ avait disparu de son tombeau pour descendre aux Enfers, la sixième heure du soir du dernier jour de la semaine juive. Il devait se souvenir que c’était précisément à cette heure que les trois suicides avaient eu lieu. Je ne pouvais rien lui dire de plus pour l’instant, mais j’attirais son attention sur la Révélation de Saint-Jean.
Le commissaire prit immédiatement la mine d’une personne qui a parfaitement compris et me pria de revenir le soir même. Je fus exact au rendez-vous. Sur son bureau, j’aperçus le Nouveau Testament. Entre temps, je m’étais livré aux mêmes recherches que lui. J’avais lu l’Apocalypse et n’y avais rien compris. Le commissaire était sans doute plus intelligent que moi. Il se montra très poli, voire déférent, m’avoua qu’il croyait avoir deviné mes intentions, bien que mes indications eussent été très vagues. Il se déclara prêt à exaucer mon désir et à m’aider de tout son pouvoir.
Je reconnais qu’il m’a été, en effet, très utile. C’est lui qui s’est arrangé avec ma propriétaire et qui s’est engagé à payer tous mes frais de séjour dans l’hôtel. Il me donna un revolver d’ordonnance et un sifflet. Les agents de service ont reçu l’ordre de passer le plus souvent possible par la rue Alfred Stevens et de monter chez moi au premier signal. Mais le point le plus important, c’est qu’il a fait installer dans ma chambre un appareil téléphonique en communication directe avec le poste de police, à peine éloigné de cinq minutes. Je puis avoir ainsi une aide immédiate à chaque instant. Dans ces conditions, je ne vois guère de quoi je pourrais avoir peur.
Mardi 1er mars.
Il ne s’est rien passé, ni hier, ni aujourd’hui. Madame Dubonnet a apporté un nouveau cordon de rideau pris dans une autre chambre. Il y en a assez qui sont vides maintenant. Du reste, elle profite de chaque occasion pour me rendre visite. À tout instant, elle m’apporte quelque chose. Je l’ai priée de me répéter tous les détails de ce qui s’est passé ici, mais je n’ai rien appris de nouveau. Elle a cependant une opinion personnelle sur les causes des trois suicides. En ce qui concerne l’artiste de music-hall, elle est persuadée qu’il s’agit d’une histoire d’amour contrarié. La dernière année où Krause demeura chez elle, une jeune dame venait souvent le voir. Or, cette fois-ci elle n’avait pas reparu. En ce qui concerne le monsieur suisse, mon hôtesse n’avait aucune idée ; vraiment, on ne peut pas tout savoir. Quant à l’agent, il s’était certainement tué pour lui jouer un mauvais tour.
Je dois avouer que les explications de madame Dubonnet me paraissent assez pauvres. Néanmoins, je l’ai laissée bavarder à sa guise. C’est une distraction pour moi.
Jeudi 3 mars.
Toujours rien. Le commissaire m’appelle au téléphone deux ou trois fois par jour. Je lui dis que je vais très bien. Ce renseignement ne paraît pas le satisfaire complètement. J’ai sorti mes livres de médecine et j’étudie. De la sorte, mon emprisonnement volontaire servira toujours à quelque chose.
Vendredi 4 mars, 2 heures de l’après-midi.
J’ai fort bien déjeuné. La propriétaire m’a apporté une demi-bouteille de champagne. Elle me considère déjà comme aux trois quarts mort. Avant de me quitter, elle m’a supplié en pleurant de m’en aller avec elle. Elle craint sans doute que moi aussi je ne me pende « pour lui jouer un tour. »
J’ai examiné longuement le nouveau cordon de rideau. C’est avec cela que je dois m’étrangler ? Je n’en sens pas la moindre envie. Et puis le cordon est raide, rugueux, et se prête difficilement au rôle de nœud coulant. Il faut avoir une vraie dose d’énergie pour imiter l’exemple des autres. Maintenant, je suis assis devant ma table. À ma gauche, j’ai le téléphone ; à ma droite, le revolver. Je n’ai pas peur. Je suis seulement curieux.
6 heures du soir.
Rien ne s’est passé. J’étais sur le point d’ajouter : malheureusement. L’heure fatale est venue, puis elle est partie, pareille à toutes ses sœurs. Certes, je ne cacherai pas que j’éprouvais parfois l’envie d’aller vers la fenêtre, mais pour une tout autre raison que celle qu’on peut imaginer. Le commissaire m’a appelé au moins dix fois entre cinq et six heures, au téléphone naturellement. Il était sans doute aussi impatient que moi. Madame Dubonnet est très contente. Quelqu’un a pu demeurer toute une semaine au n° 7 sans se pendre. C’est fabuleux !
Lundi 7 mars.
J’ai maintenant la conviction que je ne découvrirai rien. Je commence même à être persuadé que les suicides de mes prédécesseurs sont uniquement dus à une étrange coïncidence. J’ai prié le commissaire de procéder à un supplément d’enquête dans les trois cas. Je suis sûr qu’on découvrira les vrais motifs. Quant à moi, j’espère rester aussi longtemps que possible ici. Si je ne conquiers pas Paris, du moins je suis bien nourri et cela ne me coûte rien. En outre, j’étudie avec zèle. Je remarque que je fais des progrès sensibles. Et puis, j’ai encore une autre raison qui me retient ici.
Mercredi 9 mars.
Allons ! j’ai fait aujourd’hui un pas de plus. Clarimonde…
Mais, au fait, je n’ai encore rien dit de Clarimonde. Elle est la troisième raison qui me retient ici. C’est également à cause d’elle qu’à l’heure fatale j’aurais été si volontiers à la fenêtre, mais nullement pour me pendre. Clarimonde – pourquoi ce nom ? Je ne sais pas du tout comment elle s’appelle, et pourtant il me semble que je ne pourrais l’appeler autrement. Je parie même que c’est là son vrai nom, si je le lui demande par la suite.
J’ai remarqué Clarimonde dès les premiers jours. Elle demeure de l’autre côté de l’étroite rue ; sa fenêtre se trouve juste en face de la mienne. Elle est toujours assise derrière les rideaux. Je dois constater, du reste, qu’elle m’avait remarqué bien avant que je l’eusse remarquée et qu’elle me témoigna de prime abord un intérêt visible. Rien d’étonnant à cela. Toute la rue connaît ma présence ici. Madame Dubonnet a fait le nécessaire.
Je suis d’un tempérament très amoureux et mes relations avec les femmes ont été jusqu’ici fort restreintes. Quand on arrive de Verdun à Paris pour étudier la médecine et qu’on a à peine assez d’argent pour manger à sa faim tous les trois jours, on a d’autres soucis que de songer à l’amour. J’ai donc fort peu d’expérience et j’ai peut-être commencé fort bêtement cette aventure. N’importe, elle me plaît telle qu’elle est.
Au début, l’idée ne m’était même pas venue d’établir le moindre lien, la moindre relation avec mon vis-à-vis. Je m’étais seulement dit, puisque j’étais ici pour observer et qu’avec la meilleure volonté du monde je ne trouvais rien à examiner, que je pouvais tout aussi bien examiner ma voisine. On ne peut cependant pas rester toute la sainte journée penché sur des livres ! J’ai donc constaté que Clarimonde habite vraisemblablement tout l’étage. Elle a trois fenêtres, mais elle est assise toujours à la même, en face de la mienne. Elle est assise et elle file en se servant d’un petit fuseau antique et démodé. Ma grand-mère en avait un pareil ; elle en avait hérité d’une grand-tante. J’ignorais qu’on employât encore aujourd’hui ce genre de fuseau. Celui de Clarimonde est, du reste, un bijou délicieux, tout blanc, probablement en ivoire. Les fils qu’elle tisse semblent d’une grande finesse. Toute la journée, elle travaille sans arrêt derrière ses rideaux. Elle ne cesse qu’à la tombée de la nuit. Et la nuit vient vite à cette époque de brouillard et dans cette rue si étroite. À cinq heures, Clarimonde abandonne sa place. Je n’ai jamais vu de lumière dans sa chambre.
Quel extérieur a-t-elle ? Je ne sais pas au juste. Sa chevelure noire est ondulée et son visage est assez pâle. Le nez est petit, mince ; les narines palpitent doucement. Ses lèvres sont à peine roses et, quand elle sourit, ses dents m’apparaissent fines et pointues. Elle a de longs cils qui ombrent ses joues mais, quand elle relève les paupières, ses grands yeux sombres luisent intensément. Je sens tout cela beaucoup plus que je ne le vois. Il est difficile de distinguer exactement quelque chose derrière ces rideaux.
Encore un détail : elle porte toujours une robe noire montante, brodée de motifs violets. Et toujours ses mains sont recouvertes de gants noirs, pour les protéger sans doute contre les marques du travail. Il est étrange de voir les minces doigts noirs s’entrelacer dans un mouvement perpétuel et rapide, saisir les fils ténus, les tirer, les lâcher, les reprendre. On dirait des petites pattes d’insectes, actives, infatigables.
Nos relations réciproques ? Oh, elles sont très superficielles. Pourtant, j’ai la sensation qu’elles sont beaucoup plus profondes. Cela commença par un regard rapide qu’elle jeta vers ma fenêtre. Je la regardai à mon tour. Ensuite, elle m’observa plus longtemps ; je fis de même. Je dus lui plaire, car un jour, en me regardant, elle risqua un sourire auquel je répondis, naturellement. Ce jeu dura quelque temps. Nous échangeâmes des sourires, rien de plus. À chaque instant, je prenais la résolution de la saluer. Je ne sais trop ce qui me retint.
Enfin, je m’y suis risqué cet après-midi. Clarimonde a répondu. Son geste fut presque imperceptible, mais j’ai bien vu qu’elle inclinait la tête.
Jeudi 10 mars.
Hier, je suis longtemps resté la tête plongée dans mes livres. Je ne puis cependant pas prétendre que j’ai beaucoup étudié. J’ai bâti des châteaux en Espagne et rêvé de Clarimonde. Mon sommeil fut agité.
Ce matin, quand je m’approchai de la fenêtre, Clarimonde était déjà là. Je la saluai, elle me répondit par une légère inclinaison de tête. Elle sourit et me regarda longtemps.
Je voulus travailler mais je ne trouvai pas le repos d’esprit nécessaire. Je vins m’asseoir à la fenêtre et fixai des yeux Clarimonde. Je tirai le cordon du rideau blanc pour mieux voir. Presque au même instant, Clarimonde en fit autant. Nous nous sourîmes.
Je crois bien que nous sommes restés assis au moins une heure à nous regarder.
Elle se remit alors à filer.
Samedi 12 mars.
Les jours passent. Je mange, je bois, je m’assois devant ma table de travail, j’allume ma pipe, j’ouvre un livre. Mais je ne lis pas une seule ligne. J’ai beau essayer, je sens que c’est inutile. Je me lève, je vais à la fenêtre. Je salue Clarimonde. Nous nous sourions et nous nous regardons des heures durant.
Hier après-midi, vers six heures, je devins nerveux. Le crépuscule était tombé de bonne heure et j’éprouvai une angoisse sourde. Une force presque invincible me poussait vers la fenêtre. Ce n’était certes point pour me pendre, mais pour regarder Clarimonde. Je vins me poster derrière le rideau. Il me sembla que jamais je n’avais vu aussi distinctement, quoiqu’il fît déjà sombre. Elle filait, mais ses yeux étaient tournés vers moi. Un sentiment étrange de bien-être me pénétra, en même temps qu’une sensation légère de peur.
La sonnerie du téléphone retentit. J’étais furieux contre cet imbécile de commissaire dont les questions stupides m’arrachèrent à ma rêverie.
Ce matin, il me rendit visite avec madame Dubonnet qui est très contente de moi. Il lui suffit que je vive déjà deux semaines dans la chambre n° 7. Le commissaire, par contre, voudrait bien voir un résultat. J’ai essayé de lui faire comprendre par de vagues allusions que j’étais sur les traces d’une chose bizarre. Cet âne bâté m’a cru sur parole. De toute façon, je puis rester ici encore longtemps et c’est mon unique désir. Non pas à cause de la cuisine et de la cave de madame Dubonnet, – ces préoccupations perdent toute importance quand on mange à sa faim, – mais à cause de sa fenêtre, qu’elle déteste et qu’elle redoute, et que, moi, j’aime tant parce qu’elle me montre Clarimonde.
Dès que j’ai allumé ma lampe, je ne vois plus ma voisine. J’ai épié longtemps pour voir si elle sortait, mais jamais je ne l’ai surprise. Elle ne doit pas mettre les pieds dehors. Je possède dans ma chambre un large fauteuil très commode. Un abat-jour vert recouvre ma lampe et m’enveloppe d’un reflet chaud. Le commissaire m’a apporté un gros paquet de tabac, le meilleur que j’aie jamais fumé. Pourtant, je ne peux pas travailler. Je parcours deux ou trois pages et je m’aperçois que je n’ai pas compris un traître mot. Mon œil recueille les lettres, mais mon cerveau se refuse à les assimiler. C’est drôle ! On dirait que mon esprit est muni d’un écriteau : Entrée interdite ! Interdite à toute autre pensée qu’à celle de Clarimonde.
Je finis par repousser mon livre ; je me laisse aller dans mon fauteuil, j’appuie commodément ma tête contre le dossier et je rêvasse.
Dimanche 13 mars.
Ce matin, j’ai assisté à un petit drame. Je me promenais dans le corridor pendant que le garçon nettoyait ma chambre. Devant le petit judas qui donne sur la cour, il y avait une toile d’araignée et, au centre, une grosse araignée. Madame Dubonnet ne veut pas qu’on la chasse. Les araignées portent bonheur, dit-elle, et elle a eu déjà assez de malheur dans sa maison. Je vis alors une araignée plus petite courir tout autour de la toile. C’était un mâle. Avec mille précautions, il s’engagea sur la toile, se dirigeant prudemment vers le milieu. Aussitôt que la femelle esquissait le moindre geste, il battait précipitamment en retraite, attendait, puis recommençait ses travaux d’approche. Enfin, la grosse araignée femelle accroupie au milieu de sa toile parut l’encourager. Elle conserva l’immobilité. Le mâle secoua, doucement d’abord puis plus fort, un des fils de la toile qui se mit à trembler. Sa bien-aimée ne bronchait toujours pas. Il accourut rapidement, mais non sans toujours témoigner d’une grande prudence. La femelle le reçut sans protester, et s’abandonna à son enlacement. Pendant plusieurs minutes, ils restèrent immobiles, suspendus tous les deux au milieu de la grande toile.
Puis le mâle dénoua lentement son étreinte, une patte après l’autre. On eût dit qu’il voulait se retirer sans éclat intempestif pour ne pas troubler le doux rêve de sa compagne. Brusquement, il lâcha prise et s’enfuit aussi vite qu’il put hors de la toile. Mais, au même moment, la femelle s’était réveillée. Elle poursuivit le fuyard dans une course sauvage. Le mâle se laissa glisser le long d’un fil, l’amante fit de même. Tous les deux tombèrent sur le rebord de la petite fenêtre. Rassemblant son énergie, le mâle essaya de s’échapper. Trop tard. L’araignée femelle l’avait empoigné et le rapporta dans la toile, au beau milieu. Cette même place qui avait servi de chambre nuptiale devenait le lieu d’un tout autre spectacle. En vain l’amant agitait ses pattes grêles, cherchant un point d’appui pour fuir. La bien-aimée ne desserrait pas son étreinte. En un clin d’œil, elle le ficela si étroitement, qu’il ne pouvait plus bouger un seul membre. Elle lui enfonça alors ses fortes pinces dans le corps et suça avidement le sang de son compagnon. Je pus voir comment, une fois repue, elle détacha le misérable petit tas devenu méconnaissable – jambes, peau et suaire – pour le rejeter avec mépris hors de la toile.
Tel est l’amour chez ces bêtes. Je suis heureux de ne pas être une araignée mâle.
Lundi 14 mars.
Je n’ouvre même plus mes livres. Je passe ma vie à la fenêtre. J’y reste encore quand il fait sombre. Elle n’est plus là, mais je ferme les yeux ; je continue à la voir…
Ce journal est devenu tout autre que je me le représentais. J’y parle de madame Dubonnet, du commissaire, d’araignées et de Clarimonde, mais je ne dis pas un seul mot des découvertes que je voulais faire. Je n’y peux rien !
Mardi 15 mars.
Nous avons inventé un jeu étrange, Clarimonde et moi. Nous y jouons toute la journée. Je la salue, elle me répond. Je tambourine alors de mes doigts sur la vitre. Elle répète immédiatement ce geste. Je lui fais signe, elle me fait signe. J’agite les lèvres comme si je voulais lui parler ; elle agite les siennes. Je porte la main à mon front pour rejeter mes cheveux en arrière. Sa main esquisse le même mouvement. C’est un vrai jeu d’enfant ; nous en rions tous les deux. À vrai dire, elle ne rit pas ; c’est plutôt un sourire silencieux, contenu. Je dois sourire de la même façon.
Tout cela n’est pas aussi naïf et simple qu’on serait tenté de le croire. Il ne s’agit pas d’une imitation vulgaire qui finirait par nous lasser, mais d’une transmission de la pensée. En effet, Clarimonde répète mes gestes à moins d’une seconde d’intervalle. Elle a eu à peine le temps de les voir qu’elle les accomplit déjà. Il me semble même parfois qu’elle agit simultanément. Aussi je me sens volontiers poussé à inventer des mouvements imprévus, des combinaisons nouvelles qu’elle exécute avec une rapidité déconcertante. Parfois, j’essaie de la surprendre. J’esquisse aussi vite que possible une série compliquée de gestes. Je les répète plusieurs fois de suite, puis brusquement je change la succession, j’en omets un, j’en intercale un nouveau. C’est ainsi que les enfants jouent à pigeon vole. Chose curieuse, jamais Clarimonde ne s’est trompée une seule fois ; pas une erreur, bien que j’allasse si vite qu’elle eût à peine le temps de reconnaître chacun de mes mouvements.
C’est ainsi que je passe mes journées. Je n’ai jamais le sentiment de perdre mon temps ; au contraire, il me semble avoir accompli un travail très important.
Mercredi 16 mars.
Comme c’est drôle ! L’idée ne me vient pas de donner à mes relations avec Clarimonde une base un peu plus sérieuse que ces jeux perpétuels. J’y ai songé la nuit dernière. Je pourrais prendre mon chapeau, mon manteau, descendre deux étages, traverser la rue, remonter deux étages. Sur la porte, il y a une petite plaque : « Clarimonde… » Mais en suis-je bien sûr ? Oui, « Clarimonde » est écrit sur la porte. Je frappe et alors…
Jusque-là, je m’imagine exactement chacun de mes faits et gestes. Je me vois très bien moi-même. La porte s’ouvre et puis c’est tout. Je ne vais pas plus loin. Je reste debout et j’essaye en vain de percer les ténèbres. Elle ne vient pas, rien ne vient. Il n’y a plus que ce voile noir impénétrable.
Parfois, il me semble qu’il n’existe pas d’autre Clarimonde que celle que je vois à la fenêtre et qui joue avec moi. Je ne puis pas me représenter cette femme en chapeau ou avec une autre robe que sa robe noire ponctuée de violet ou sans ses gants noirs. L’idée de la rencontrer dans la rue, dans un restaurant, mangeant, buvant, bavardant, me paraît absurde et risible.
Parfois, je me demande si je l’aime. Il m’est impossible de répondre, car je n’ai jamais encore aimé. Si le sentiment que j’éprouve pour Clarimonde est vraiment de l’amour, il ne ressemble en rien à ce que j’ai observé chez mes camarades ou lu dans les romans.
Il m’est, du reste, difficile de préciser mes impressions. En général, il m’est très difficile de penser à quoi que ce soit qui ne se rapporte pas directement à Clarimonde ou plutôt à notre jeu. Car il n’y a pas de doute, c’est au fond ce jeu qui m’absorbe totalement, rien d’autre, et c’est précisément ce que je n’arrive pas à comprendre.
Sans doute je me sens attiré vers Clarimonde, mais à cette attirance se mêle un autre sentiment. On dirait presque que j’ai peur. Peur ? Non, ce serait trop dire, une appréhension vague, indéfinie, devant l’inconnu. Et cette angoisse sourde a quelque chose d’étrange, d’impressionnant, de voluptueux qui à la fois m’éloigne d’elle et m’attire vers elle. J’ai l’impression de décrire des cercles concentriques autour d’elle, de m’approcher un peu, de reculer ensuite, d’avancer à une autre place, de m’enfuir à nouveau jusqu’au moment – il viendra j’en suis sûr – où j’irai la rejoindre.
Clarimonde est assise à sa fenêtre et file. Elle file des fils ténus, impalpables, sans fin. Elle en fait un tissu bizarre, dans je ne sais quelle intention, et je m’étonne qu’elle ne casse pas, qu’elle n’emmêle pas les fils délicats. C’est un vrai travail de fée. Sur la trame légère s’inscrivent des bêtes fabuleuses, des masques étranges.
Qu’est-ce que je viens d’écrire ? À la vérité, je ne puis rien voir. J’ignore ce qu’elle file, à cette distance. Pourtant, j’ai la conviction profonde que son travail est bien tel que je le décris : une toile légère, aérienne, sur laquelle s’inscrivent des bêtes fabuleuses, des masques bizarres.
Jeudi 17 mars.
Je suis dans un état curieux d’excitation. Je ne parle plus à personne. Je ne dis même plus bonjour à madame Dubonnet et au garçon d’hôtel. C’est à peine si je prends le temps de manger. Mon unique désir est de m’asseoir à la fenêtre et de jouer avec elle. Ce jeu est passionnant, vraiment passionnant.
J’ai l’idée qu’il se passera quelque chose demain.
Vendredi 18 mars.
Oui, oui, il va arriver quelque chose aujourd’hui. Je me répète à moi-même – je parle à haute voix pour m’entendre – que je suis précisément ici pour cela. Mais le malheur, c’est que j’ai peur. J’ai peur qu’il ne m’arrive dans cette pièce ce qui est arrivé à mes prédécesseurs, et à cette peur s’ajoute une autre peur, celle de Clarimonde. Je puis à peine les définir, les séparer l’une de l’autre.
J’ai peur. Je voudrais crier.
6 heures du soir.
Vite, quelques mots ; je suis en manteau et en chapeau.
Quand cinq heures sonnèrent, j’étais à bout de force. Je sais fort bien maintenant qu’il existe une corrélation certaine entre ce désarroi et la sixième heure de l’avant-dernier jour de la semaine. Je n’ai plus du tout envie de sourire de mon bluff auprès du commissaire. J’étais assis dans mon fauteuil de toute la force de ma volonté. Mais la fenêtre m’attirait irrésistiblement. Il fallait que j’allasse jouer avec Clarimonde et j’avais pourtant une peur horrible de cette fenêtre. Je voyais les trois pendus, le voyageur suisse, grand, la barbe grise, le cou épais ; l’artiste svelte ; l’agent robuste et carré d’épaules.
Je les voyais l’un après l’autre, puis tous les trois ensemble, pendus au même crochet, la bouche ouverte, la langue pendante. Et je me voyais moi-même parmi eux.
Oh ! cette angoisse indicible ! Je sentais bien qu’elle était provoquée autant par la croisée, par l’horrible crochet, que par Clarimonde. Qu’elle me pardonne ! C’est la vérité. Dans ma grande frayeur, je la mêlais toujours à l’image des trois pendus dont les jambes molles traînaient sur le sol.
Pour dire vrai, pas un seul instant je n’ai éprouvé le désir de me pendre. Je ne craignais point non plus d’avoir envie de le faire. Non, j’avais seulement peur de la fenêtre et aussi de Clarimonde, peur de quelque chose d’effrayant, d’incertain. Malgré tout, je ressentais un besoin insurmontable de me lever. Je dus céder à cette tentation.
À ce moment précis, le téléphone sonna. Je pris le récepteur et, sans attendre, je criai dans l’appareil : « Venez tout de suite ! »
Le son perçant de ma voix dissipa d’un seul coup les ténèbres de mon esprit. Je récupérai tout mon sang-froid. J’essuyai la sueur de mon front et je bus un verre d’eau. Je réfléchis ensuite à ce que j’allais dire au commissaire, puis je m’approchai de la fenêtre, saluai et souris.
Clarimonde salua et sourit également.
Cinq minutes plus tard, le commissaire était chez moi. Je lui dis que je commençais à débrouiller le mystère et le priai de ne pas me questionner encore. Sous peu, je serais en mesure de lui révéler des choses étranges. Le plus curieux, c’est qu’en lui mentant de la sorte j’avais la conviction de lui dire la vérité. Et je suis tenté de le croire encore maintenant, presque contre ma volonté.
Le commissaire dut remarquer mon trouble, surtout quand je voulus excuser mon appel au téléphone, sans réussir à trouver une explication plausible. Il me déclara très aimablement que je ne devais en aucun cas user de ménagements envers lui, qu’il se tenait à mon entière disposition, que c’était son devoir. Mieux valait qu’il vînt douze fois de suite inutilement que de se faire attendre en cas de besoin. Il m’invita à sortir le soir avec lui pour me distraire. La solitude perpétuelle ne me valait rien, remarqua-t-il. J’ai accepté un peu à contrecœur ; au fond, je ne tiens pas à me séparer de cette chambre.
Samedi 19 mars.
Nous avons été à la Gaieté-Rochechouart, à la Cigale et à la Lune Rousse. Le commissaire avait raison. Cette sortie m’a fait du bien. Il m’était utile de changer d’air. Au début, je me sentais mal à l’aise. J’avais l’impression de commettre une mauvaise action, d’être en quelque sorte un déserteur. Puis je me suis tranquillisé. Nous avons bu, nous avons ri, nous avons bavardé.
Ce matin, à la fenêtre, j’ai cru lire un reproche dans le regard de Clarimonde. C’est peut-être une simple imagination. Comment pourrait-elle savoir que je suis sorti la nuit ? Du reste, elle n’insista pas et me sourit de nouveau.
Nous avons joué toute la journée.
Dimanche 20 mars.
Je ne reprends la plume que ce soir. Nous avons joué toute la journée.
Lundi 21 mars.
Nous avons joué toute la journée.
Mardi 22 mars.
Aujourd’hui aussi, nous avons joué. Parfois je me demande pourquoi. Où cela peut-il bien nous mener ? Je ne sais que répondre. Une seule chose est certaine, je ne désire rien de plus que ce jeu. Quoi qu’il puisse arriver, c’est seulement ce jeu qui m’absorbe.
Nous nous sommes parlé, les derniers jours : conversation sans paroles. Nous avons agité les lèvres en nous regardant. Nous nous sommes très bien compris.
J’avais raison. Clarimonde me faisait des reproches parce que j’étais sorti vendredi dernier. Je lui ai demandé pardon, je lui ai dit que c’était mal et stupide de ma part. Elle m’a pardonné et je lui ai promis de ne plus jamais quitter cette fenêtre. Là-dessus, nous nous sommes embrassés, en appuyant longuement nos lèvres sur les vitres.
Mercredi 23 mars.
Maintenant, je sais que je l’aime. Je suis envahi par elle jusqu’à la mœlle des os. Peut-être l’amour des autres hommes est-il différent. Mais existe-t-il une tête, une oreille, une main exactement semblable à l’une des centaines de millions d’autres ? Il y a toujours une différence ; pourquoi n’en serait-il pas de même de l’amour ? Le mien est singulier, je le sais, mais il n’en est pas moins beau et puis je suis presque heureux, grâce à cet amour.
Si seulement je n’éprouvais pas cette angoisse ! Parfois, elle sommeille et je l’oublie pour quelques minutes, mais elle se réveille et ne me quitte plus. Elle ressemble à une pauvre petite souris qui essayerait d’échapper à l’emprise d’un grand serpent. Attends un peu, petite angoisse stupide, ce grand amour te dévorera bientôt.
Jeudi 24 mars.
Je viens de faire une découverte. Je ne joue pas avec Clarimonde. C’est elle qui joue avec moi.
Voilà comment je m’en suis aperçu.
Hier soir, je pensais – comme toujours – à notre jeu. J’ai noté cinq nouvelles séries de gestes très compliqués avec lesquels je voulais la surprendre le lendemain. À chacun de ces gestes, j’ai donné un numéro et je me suis exercé pour les exécuter le plus vite possible, d’abord dans leur ordre normal, puis à reculons, ensuite en ne prenant que les chiffres pairs puis les chiffres impairs, enfin seulement les premiers et les derniers mouvements des cinq séries. Ce fut très difficile, mais j’éprouvai beaucoup de plaisir. Il me semblait être encore plus proche de Clarimonde, bien que je ne la visse pas. Je répétai tous ces gestes pendant des heures jusqu’à les posséder complètement.
Ce matin, j’allai à la fenêtre. Nous nous saluâmes et le jeu commença. Je pus tout de suite constater avec quelle déconcertante rapidité elle me comprenait, et comment elle reproduisait tout ce que je faisais presque en même temps que moi.
On frappa à ma porte. C’était le garçon qui m’apportait mes souliers. Je quittai la fenêtre pour les prendre. Quand je voulus retourner à mon poste, mon regard tomba par hasard sur la feuille de papier où j’avais noté mes séries de gestes. Je me rendis alors compte que je n’avais exécuté aucun des mouvements prévus.
La surprise me fit chanceler ; je me retins à la table et je me laissai choir dans le fauteuil. Je ne voulais pas en croire mes yeux. Je lus et relus le papier… C’était pourtant vrai. J’avais exécuté à la fenêtre plusieurs séries de gestes, mais pas une seule des miennes.
Je me vis de nouveau devant sa porte qui s’ouvre toute grande. Je fouille du regard les ténèbres, il n’y a rien, rien que ce trou noir. Je sentis que, si je sortais tout de suite, j’étais sauvé et je sentis aussi que maintenant je pouvais m’en aller. Pourtant, je suis resté. Je ne partis pas, parce que j’eus la conviction de toucher le mystère du doigt. Tu vas conquérir Paris, me dis-je… Paris !
L’espace d’une seconde, Paris fut plus fort que Clarimonde.
À présent, c’est à peine si j’y pense encore. Je ne sens plus que mon amour et son doux relent d’angoisse étrange.
J’eus cependant l’énergie de relire encore une fois ma première série de mouvements, de me la graver dans la tête avant de retourner à la fenêtre.
Je fis alors une extrême attention à tous les gestes que j’exécutai. Il n’y en avait pas un seul qui émanât de ma volonté.
Je me proposais de me frotter le nez de l’index, mais j’embrassais la vitre. Je voulais tambouriner sur le rebord de la fenêtre, mais je passais ma main dans mes cheveux. Ce n’était donc pas Clarimonde qui répétait mes mouvements, c’était moi qui reproduisais les siens, et cela d’une façon si instantanée que je me figurais en avoir l’initiative.
Moi qui étais si fier de lui transmettre mes pensées, je suis au contraire sous son influence ! Oui, mais cette influence est si légère, si voluptueuse !
J’ai tenté une autre expérience. J’ai caché mes deux mains dans mes poches avec la ferme intention de ne pas les bouger. Je la vis lever la main, me sourire et me menacer du doigt. Je ne bronchai pas. Je sentis que ma main droite voulait sortir de ma poche. J’enfonçai mes doigts dans la doublure. Mais mes doigts se dénouèrent lentement, contre mon gré, ma main quitta la poche, mon bras se leva. Moi aussi, je la menaçai du doigt et je souris. Il me semblait que ce n’était pas moi qui agissais ; c’était un étranger et je l’observais. Mais non, je me trompe, c’était moi qui agissais, c’était un étranger qui m’observait, précisément l’étranger qui tout à l’heure était si sûr de lui et voulait faire la grande découverte. En tout cas, ce n’était pas moi.
Que m’importe une découverte quelconque ? Je suis là pour faire ce que veut Clarimonde, Clarimonde que j’aime avec cette douce angoisse.
Vendredi 25 mars.
J’ai coupé le fil du téléphone. Je n’ai plus envie d’être dérangé par le commissaire juste au moment où vient l’heure étrange.
Mon Dieu, pourquoi ai-je écrit cela ? Il n’y a pas un seul mot de vrai. On dirait que quelqu’un dirige ma plume.
Je veux – veux – veux écrire ce qui s’est passé. J’ai besoin de toute mon énergie. Je souffre. Mais je veux, une fois encore, une seule fois, faire… ce que je veux.
J’ai coupé le téléphone – ah ! mon Dieu ! – parce que je ne pouvais pas faire autrement. Enfin, j’ai écrit ce que je voulais.
Ce matin, nous étions à la fenêtre et nous jouions. Notre jeu a changé depuis hier. Elle exécute un geste quelconque. Je me défends aussi longtemps que je peux jusqu’à ce que je doive céder et répéter ce geste. Ce sentiment d’être vaincu, cet abandon ultime à sa volonté, c’est un plaisir merveilleux.
Nous jouions donc. Tout à coup, elle recula dans la chambre. Je ne la voyais plus ; l’ombre l’avait absorbée. Mais elle reparut bientôt. Elle tenait dans les deux mains un téléphone exactement pareil au mien. Elle le posa sur la fenêtre, prit un couteau, coupa les fils et le reporta dans le fond de la chambre.
J’ai lutté pendant un bon quart d’heure. Ma frayeur était plus grande qu’avant et la sensation de la lente défaite d’autant plus voluptueuse. À bout de résistance, j’apportai mon appareil, coupai les fils et le remis à sa place.
Voilà ce qui s’est passé.
Je suis assis devant ma table. J’ai bu du thé. Le garçon vient d’emporter la vaisselle. Je lui ai demandé l’heure. Ma montre est arrêtée. Il est cinq heures et quart.
Je sais que, si je regarde de l’autre côté de la rue, Clarimonde va faire quelque chose, que je devrai faire aussi.
Pourtant, je me lève. Elle est là ; elle sourit. Ah ! si je pouvais seulement détourner les yeux. Elle écarte le rideau, elle prend le cordon. Il est rouge comme celui de ma fenêtre. Elle fait un nœud coulant. Elle le suspend au crochet de la croisée.
Elle se rassied et sourit.
Non, ce n’est plus de l’angoisse que je ressens maintenant. C’est une crainte folle, une crainte qui me paralyse et que, cependant, je ne voudrais échanger contre rien au monde. C’est une emprise irrésistible, si étrange, si attirante malgré sa cruauté profonde.
Je pourrais courir à la fenêtre, faire tout de suite ce qu’elle veut. Mais j’attends, je lutte, je me défends. Je sens l’attraction grandir au fond de moi, plus forte à chaque minute…
*
Me voici de nouveau assis. J’ai couru vers la fenêtre, j’ai obéi. J’ai pris le cordon, j’ai préparé le nœud coulant, je l’ai suspendu au crochet…
Maintenant, je ne veux plus regarder. Je vais fixer le papier sur lequel j’écris, sans lever les yeux, à aucun prix. Car je sais ce qu’elle va faire si je la regarde encore, à la sixième heure de l’avant-dernier jour de la semaine. Que je dirige seulement mon regard vers elle et je dois obéir à sa volonté, je dois…
Non, je ne veux pas la regarder…
Je ris tout haut, ou plutôt je ne ris pas moi-même, quelque chose rit en moi. Je sais pourquoi ; c’est à cause de ce pauvre : « Je ne veux pas… »
Je ne veux pas et je sais pourtant que je ne peux pas faire autrement. Il faut que je la regarde : il faut que je la regarde et que je fasse… le reste.
J’attends seulement pour prolonger le supplice. C’est bien cela. Cette torture est en même temps la plus grande des voluptés. J’écris vite, très vite, pour rester assis plus longtemps ici, pour savourer de manière infinie la douleur de mon amour…
Encore plus longtemps !…
Encore cette angoisse, encore ! Je sais que je la regarderai, que je me lèverai, que j’irai me pendre. Ce n’est pas de cela que j’ai peur. Oh non, c’est si bon, si doux!
Ce dont j’ai peur, c’est de ce qui vient après. Je l’ignore. Pourtant, le plaisir que j’éprouve à souffrir est trop grand ; il doit lui succéder quelque chose d’effrayant, je le sens bien.
Je ne veux pas y penser…
J’écris n’importe quoi, j’écris vite, au hasard, pour ne pas réfléchir…
Mon nom, par exemple… Richard Bracquemont, Richard Bracquemont, Richard – Oh, je ne puis plus continuer – Richard Bracquemont – maintenant, il faut que je la regarde – Richard Bracquemont – Il faut, il faut… non, je ne veux pas m’arrêter – Richard… Richard Bracquemont, Bracque…
*
Le commissaire du 9e arrondissement, qui n’avait reçu aucune réponse à ses appels réitérés au téléphone, pénétra dans l’hôtel Stevens à six heures cinq. Il trouva dans la chambre n° 7 le cadavre de l’étudiant Richard Bracquemont pendu à la croisée, exactement dans la même posture que ses trois prédécesseurs.
Le visage avait cependant une autre expression ; il reflétait une peur horrible. Les yeux grands ouverts étaient presque sortis de leurs orbites. Les lèvres étaient retroussées dans un affreux rictus ; les mâchoires, serrées l’une contre l’autre de manière convulsive.
Entre elles se trouvait écrasée, aplatie, une grosse araignée noire, dont le corps était ponctué de taches violettes.
Sur la table, gisait ouvert le journal de l’étudiant. Le commissaire le lut. Il se rendit immédiatement dans la maison d’en face. Il y constata que le deuxième étage était vide, inhabité depuis plusieurs mois.

–––––
(H. H. Ewers, adapté de l’allemand par Marc Henry, in La Revue de Paris, trente-quatrième année, tome sixième, 1er novembre 1927 ; repris dans La Revue belge, huitième année, tome II, n° 6, 15 juin 1931. Illustration de Timo Ketola [détail] pour l’album Minotaur de Banished From Inferno, 2011)
–––––
☞ Cette nouvelle de Hanns Heinz Ewers a fait l’objet de très nombreuses adaptations en langue étrangère ; nous en reproduisons quatre ci-dessous : la première traduction américaine, publiée dans la revue de George Sylvester Viereck, The International, en décembre 1915, deux adaptations espagnoles, publiées respectivement dans l’hebdomadaire péruvien Mundial, le 8 juin 1928, et dans la revue argentine Critica, le 16 juin 1934, suivies de la première traduction polonaise parue en sept livraisons (et non huit, malgré l’erreur de numérotation) dans le journal Nowa Reforma, n° 335 à 353, du mardi 26 juillet au vendredi 5 août 1910.
–––––
HANNS HEINZ EWERS : THE SPIDER
[L’Araignée]
–––––
–––––
LA ARAÑA [L’Araignée]
–––––
–––––
EL VIERNES A LAS SEIS, UN AHORCADO
[Vendredi à six heures, un pendu]
–––––
–––––
PAJĄK [L’Araignée]
–––––
Have a WordPress.com account? Log in now.