Et ces vingt mille chauffeurs avaient médité, puis brusquement décidé un grand coup de force qui les faisait, tout à la fois, riches et libres.

Par la porte d’Orléans et la porte de Montrouge, par la porte d’Italie et celle de Choisy et par quelques autres portes de secours, – car il fallait éviter les attentes, les bousculades, – les autos quittaient la ville. Le mot d’ordre était : « Réveil et réveillon. »

« Réveil et réveillon, » criaient les chauffeurs.

Et l’on entendait des voix de femmes qui, de l’intérieur des voitures, répondaient, en écho affaibli :

« Réveil et réveillon ! »

Les douaniers souriaient.

Dès les portes franchies, les voitures prenaient leur élan ; les sirènes lançaient, perçantes, leurs premiers cris… Bientôt, dans la nuit glaciale, les vingt mille sirènes gémirent tragiquement.

Personne, sur son passage, n’osait regarder cette avalanche. On eût dit la cité entière fuyant devant une malédiction. Les volets des maisons ne s’écartaient pas ; les gens, éveillés, écoutaient, affolés. Les plus extravagantes suppositions torturaient les esprits : une révolution bouleversait Paris, ou bien Paris, selon d’anciennes prédictions, était en feu.
 

II

 

Non. Paris bougeait à peine, mais demain, il s’éveillerait vidé de quatre-vingt mille habitants. Aux vingt mille chauffeurs, il fallait ajouter, en effet, autant de valets de chambre complices et à peu près quarante mille femmes, la plupart consentantes, femmes de chambre, bonnes à tout faire, gouvernantes, quelques-unes enlevées de force.

Dans les voitures, on n’osait pas encore considérer les choses en face. On riait et l’on pleurait d’énervement ; on chantait surtout : cela empêche de penser.

Et les sirènes continuaient de pousser, dans la nuit, leur grand cri de bêtes d’apocalypse, et les voitures, sur les routes libres, dans la nuit brumeuse, roulaient, ronflaient, les yeux fixes.

La première halte, le point de ralliement, était une grande plaine de la Beauce, au-delà d’Étampes, où les routes, débordantes d’autos, se jetaient les unes dans les autres.

Les voitures se rangèrent à droite et à gauche de la grande route et sur les bermes des voies qui s’y croisaient. Il faisait très noir. I.es phares furent tournés vers un même point et l’on obtint ainsi une plus vive lumière, maigre étoile cependant et si près de terre !

Un grand brouhaha régnait dans ces allées de feu. Tout le monde parlait à la fois ; chacun voulait donner son avis… Il s’agissait tout simplement du partage immédiat des dépouilles.

Chacun avec son numéro d’arrivée et gardant son masque, devait inscrire, sur dix registres, le montant du vol de sa voiture… Il y eut des chiffres dérisoires. Plusieurs domestiques avaient trouvé vide la caisse de leur patron ; il y avait dans Paris tant de rastaquouères qui ne vivent qu’en façade, – l’auto fait partie de ce bluff ; – il y a tant de misère sous le vernis de l’élégance. Mais il y eut aussi de beaux chiffres. Aussitôt qu’ils étaient criés, on les saluait de hourras !

Cependant, les gains maigres dominaient et, lorsqu’on en vint à l’addition, la surprise fut unanime. C’est à peine s’il revenait quelques milliers de francs par tête.

Des clameurs, tout de suite, s’élevèrent.

« À la rivière, les pannés !

– À la mort, les traîtres ! »

Derrière les masques, bien des yeux, déjà, étincelaient.

Tout à coup, l’un des chauffeurs osa le mot libérateur :

« À chacun sa proie. »

C’était contraire à toutes les conventions, mais qu’importaient une fourberie, une déloyauté de plus à ces voleurs de grand chemin ! L’injustice, cependant, était si criante qu’un grondement s’éleva.

« Qui est-ce donc qui commande ici ? cria quelqu’un.

– Personne ! » beugla l’assemblée des chauffeurs.

Et quand le tumulte fut apaisé, la voix qui avait questionné répondit à son tour :

« Tout le monde ! Votons. »

Celui qui parlait ainsi était remarquable par sa carrure. Malgré le masque, on le reconnut. Il était célèbre.

«  C’est l’Anglais !

– Ah ! c’est l’Anglais ?… Nous allons obéir à l’Anglais, alors ? Fameuse combinaison !… On change de maître, quoi !

– À bas l’Anglais !

– Il n’y a ni Anglais, ni Français ici : il n’y a que des chauffeurs ; votons ! »

Alors le géant, grimpé sur un capot, cria :

« À droite de la route, ceux qui veulent garder ce qui leur appartient ; à gauche, les partageurs. »

Il y eut une longue hésitation. Il est plus facile de donner son opinion en criant à tue-tête que de la suivre à la face de tous. Il resta longtemps, au milieu de la route, des groupes perplexes aux gestes embarrassés.

Il fallait en finir.

« Que ceux qui ne veulent pas voter restent au milieu. »

Les trois groupes se trouvèrent sensiblement pareils.

« Et toi, l’Anglais ! tu ne votes pas ? Tu te mettras du côté du manche, cria quelqu’un du milieu de la route.

– Parfaitement ! c’est moi qui ai le plus gros magot. Je partagerai si tout le monde partage. Et puisque c’est moi qui ai fait la proposition du vote, je m’abstiens de voter.

– Il a raison. Hurrah !… English spoken !… Very well ! »

Au bout d’une demi-heure, on s’aperçut que l’écart était si peu considérable entre les partis qu’il valait mieux rester dans le « statu quo. »

Et les cris reprirent.

« Alors, nous, on va crever de faim ?

– Mais non, la boustiffe se fera en commun.

– Qu’est-ce qui nous le prouve ?

– Jurons !

– Ah ! la parole de Monsieur, joli cadeau… Monsieur est gentilhomme, sans doute, et ne sait pas mentir, comme son patron…

– Il n’y a plus de patrons !

– Qui est-ce qui parle de patrons !

– À bas les patrons ! »
 

(À suivre)

 
 

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(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 315, dimanche 14 août 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)