Hôpital d’Athènes, 1941.

 
 

Je suis un homme de cinquante-huit ans. La guerre m’a surpris en Grèce, où j’étais venu distraire la mélancolie à laquelle me prédisposait, comme il arrive à mon âge, une sorte d’obsession de la fuite du temps.

Quand les Italiens attaquèrent ce pays, j’y devins correspondant aux armées. Et, au début du printemps, un mois environ avant l’invasion allemande, je fis, dans la région de Larissa, la connaissance de quelques officiers appartenant à l’avant-garde des troupes britanniques qui venaient soutenir leur alliée.

L’un d’eux reçut le commandement d’une batterie établie sur les hauteurs dominant la plaine de Thessalie, du côté du nord. Il me fit promettre d’aller le voir et je tins parole.

Je me mis en route, sur un mulet, avec un détachement qui rejoignait un poste voisin de celui où j’étais attendu. Et je n’entreprendrai pas de raconter comment, après avoir quitté mes compagnons dans la montagne, à l’endroit où mon chemin se séparait du leur, je m’égarai si bien que je dus passer la nuit couché dans le creux d’un rocher.

Le jour venu, je me trouvai en plein brouillard. Peu à peu, le ciel s’éclaircit, mais la brume demeura dans les fonds et j’errai, des heures durant, à la recherche d’un guide ou d’un point d’où je pusse repérer ma position. Le maquis était désert et les vallées invisibles. Je m’impatientais et me sentais las.

Cependant, aux approches de midi, j’aperçus un bois d’oliviers, sur une sorte de palier, et j’y marchai pour échapper à la chaleur qui déjà devenait pénible. Mais la présence de ces arbres n’apporte aucune fraîcheur. Ils étouffent la brise sans s’opposer au soleil. Leurs ramures d’étain et de bronze verdi ne projettent sur le sol que des taches bleues et comme lunaires. Le sous-bois est à la fois bas et vide. Il y règne une lumière diffuse où serpente et tournoie sans cesse l’ascension de l’air chaud et que trouble l’entrecroisement des ombres et des rayons. Parfois, à mon approche, une de ces petites chouettes dont les Grecs d’autrefois firent l’attribut d’Athènê s’enfuyait sous les branches, d’un vol ouaté et court. Le silence était accablant.

Brûlé et brisé, je m’inquiétais de sentir ma monture ralentir à tout moment et buter contre les pierres ou les racines tortueuses qui bosselaient le sol comme des membres de géants ensablés. Et je m’apprêtais à mettre pied à terre, quand je vis une femme devant moi.

Je ne l’avais ni entendue ni vue venir. Peut-être un tronc d’arbre me l’avait-il cachée.

C’était presque une enfant encore, bien qu’elle fût taillée comme la plupart des femmes hellènes de la montagne, dont la sveltesse robuste semble héritée des modèles de la statuaire antique. Elle portait une sorte de chemise bariolée de broderies, une courte jupe noire de paysanne et allait pieds nus. Ses traits étaient parfaitement réguliers et purs. La couleur cuivrée de ses nattes roulées autour de son front et le bleu sombre de ses yeux très grands en amande faisaient avec son teint bruni une harmonie singulière. Elle me regardait sans timidité.

« Salut, me dit-elle.

– Salut. »

Je lui appris, en quelques mots, ma mésaventure et lui demandai si j’avais une chance d’atteindre, dans ces parages, le poste britannique que j’étais venu chercher. Cette question la fit sourire et elle me répondit :

« Ce n’est pas le moment d’y penser. »

Puis, à ma grande surprise, je la vis poser une main sur le bât de mon mulet, sauter, s’asseoir en croupe sans faire fléchir l’animal, qu’elle poussa aussitôt en avant, de quelques coups de talon, en le guidant avec la tige d’un roseau.

La compagnie de cette inconnue, après mes heures de solitude et de perplexité, me réjouissait. Et je ne doutais point qu’elle ne me conduisît vers quelque asile heureux.

Quant à notre monture, elle avait pris maintenant un pas léger et rapide qu’elle devait garder jusqu’au terme de notre course.

Dieu sait pourtant si celle-ci était malaisée ! Nous avions quitté les derniers chemins et avancions sur des pentes dénudées, coupées de failles et de ravins, et dont la blancheur surchauffée ne se tachait guère qu’à de longs intervalles de bouquets d’yeuses et de pins, dans un rayonnement azuré. Les sentiers de chèvres et les lits des torrents secs étaient nos meilleures pistes. Parfois, nous n’en trouvions plus et nous devions avancer, degré par degré, sur les rochers étagés, parmi les buissons de genévriers, les chênes nains et les touffes d’euphorbes. Enfin, après tant de chaleur, d’éblouissement et comme d’enivrement d’espace, nous pénétrâmes dans une gorge pleine d’ombre, assombrie encore par le feuillage des buis et des ifs qui l’encombraient. Les ruines d’un petit temple, éparses entre des cyprès, semblaient en garder l’entrée.

Les parois de la montagne, drapées de lierres en fleurs, où parfois un rai de soleil faisait scintiller des abeilles, étaient âpres, verticales, et, à mesure que nous nous enfoncions, se resserraient sur nous vertigineusement, jusqu’à ne plus nous laisser voir qu’un mince ruban de ciel.

J’étais déjà assez loin de moi-même pour ne plus m’inquiéter du but de cette étrange chevauchée. Ma fatigue s’était dissipée comme si le contact de ma jeune compagne avait suffi à m’en guérir. Les quelques mots qu’elle m’adressait exerçaient sur moi un charme qui m’enfermait dans les limites de mes regards. Quand le terrain s’aplanissait, elle s’appuyait à moi et posait sur ma nuque ses nattes épaisses, en chantant d’une voix dont les notes s’enflaient dans cet abîme comme dans un orgue géant.

Nous arrivâmes, au déclin du jour, devant une fente de rocher si étroite que nous dûmes y entrer à pied, l’un après l’autre, après nous être partagé le chargement du mulet. Il nous fallut grimper à l’intérieur de ce couloir, dans une obscurité complète et, quand nous revîmes la lumière, ce fut sur un monde nouveau.

Un plateau couvert de prairies et traversé par les méandres d’une rivière s’étendait au milieu d’un cirque de hauteurs boisées. Celles-ci, devant nous, s’élevaient jusqu’à des cimes plus rases, vertes d’abord, puis éblouissantes de neige, qui semblaient transparentes et se confondaient presque avec la voûte qui les nimbait. Des troupeaux broutaient dans les pâturages. L’herbe était fleurie. Un air vif chargé d’odeurs agrestes fouettait le sang délicieusement sans que le vent soufflât.

La jeune fille m’introduisit dans une grotte spacieuse et claire, toute miroitante de cristaux de quartz colorés. C’était sa maison. Des scolopendres et des mousses la festonnaient de verdure. Le sol était jonché de fleurs coupées. Et, près d’un lit de fougère couvert de toisons blanches, une peau de bœuf portait sur des feuillages un repas de fruits et de miel.

Elle me fit asseoir, prit une outre pleine, versa dans une corne du lait qu’elle mélangea de miel et qu’elle me présenta. Puis elle m’engagea à manger. Bien que n’éprouvant plus, depuis notre rencontre, ni soif, ni faim, ni fatigue, je me sentais, en goûtant à ce repas léger, devenir plus différent de ce que j’étais quelques instants avant que si j’eusse passé brusquement de la langueur à la santé, pour ne pas dire de la mort à la vie. La force affluait en moi. La joie en débordait. Mon âme devenait un ciel d’été.

Comme j’étendais la main pour saisir un fruit, je remarquai soudain qu’elle ne portait plus la flétrissure des années. C’était une jeune main, avec ses matités, sa souplesse tendre, ses aurores et ses ruisselets bleus dissimulés dans l’ivoire. Mes yeux s’agrandirent d’étonnement et je dis :

« Quelle vertu ont donc ces mets, cet air, ce lieu secret ? D’où vient que tout change en moi ?

– Ne te le demande pas, » répondit i’inconnue.

Elle était debout à mon côté et je m’aperçus qu’elle avait rejeté sa jupe noire. Elle ne portait que sa chemise brodée, toute froncée à petits plis. Elle avait, je ne sais quand, remplacé ses nattes par une coiffure crêpelée retombant en plusieurs tresses de chaque côté du visage, devant ses épaules, et rappelait ainsi les Korés archaïques du musée du Parthénon. La finesse et la luminosité de sa peau, qui, en dépit du hâle ambré, étaient vraiment marmoréennes, jointes à une candeur d’expression presque primitive, accentuaient cette ressemblance. Un collier d’anémones et de pivoines sauvages s’incurvait sur sa poitrine. Son visage rayonnait d’une assurance noble que seule eût semblé justifier la domination du monde, et elle souriait, comme une statue, on eût dit éternellement.

Je m’étais levé et m’avançais vers elle, dans un mouvement pareil à celui qui pousse les petits enfants à toucher les fleurs qui les émerveillent. À mesure que je m’approchais, j’éprouvais non pas un désir, mais un bonheur grandissant. Bientôt, son souffle m’effleura. Et soudain, en plongeant mon regard dans les saphirs de ses yeux, leur pupille élargie me montra l’image d’un adolescent. Il était, lui aussi, ambré et lumineux, candide et maître du monde ; je reconnaissais son front rêvant, ses joues imberbes, sa bouche fraîche, ses dents nacrées et cet on ne sait quoi d’inachevé, entre les deux tempes, qui est comme la rosée des fleurs.

Soulevé hors du réel et enivré par le prodige, j’entourais d’un bras ma compagne, qui s’y renversa doucement, sans que rien pourtant parût abaisser sa pensée vers les facilités pesantes d’un baiser. Je n’y songeais pas moi-même, tant à respirer l’esprit de sa bouche j’éprouvais de bonheur et de plénitude. Narcisse de cette fontaine animée et pensante, épris à la fois de son eau pure et de l’image qu’elle enfermait, je restais penché sur elle et mon passé ressuscité, les unissant dans un même amour.

Étrange et mystique sensualité, exempte de chute, de stupeur et de lassitude. Je me sentais plus fort à mesure que je buvais à cette source. Et, d’un ton qui semblait commander à celle dont, pourtant, je devenais l’ouvrage, j’osai lui dire :

« Qui es-tu ? Je veux le savoir.

– Pas encore, » répondit-elle en se redressant et en s’écartant.

Comme pour me faire sentir ma dépendance, elle sortit. Je la vis marcher dans la campagne empourprée, et, plus elle s’éloignait, plus je retrouvais ma fatigue. Un sommeil invincible me jeta sur le lit de fougères et je m’endormis aussitôt.

Quand je m’éveillai, elle était près de moi et versait sur mes yeux les reflets d’un rayon matinal qui se dorait dans sa chevelure. J’étais redevenu tel qu’elle m’avait laissé. Et comme je lui posais de nouveau, mais cette fois avec prudence, la question qui m’obsédait, elle me prit la main et m’emmena.

Nous parcourûmes les prairies à peu près comme le faisaient les hirondelles au-dessus des herbes. Et nous entrâmes dans une futaie de grands chênes, où nous nous assîmes sur la mousse.

« Ta curiosité, me dit-elle, m’étonne d’autant plus que tu ne parais pas impressionné par le nom de cette contrée. Ignores-tu que tu es sur l’Olympe, séjour des dieux ? »

Je dus reconnaître qu’au moins je ne m’en étais pas soucié. C’est alors que, bravant cette indifférence, elle me lança comme un javelot ces mots inouïs :

« Je suis Hébé, fille de Zeus et d’Héra aux bras blancs. »

Je n’eus le temps ni de sourire ni d’en demander davantage. Je ne la voyais plus. Je regardai de tous les côtés ; je la cherchai derrière les chênes et je criai, effaré :

« Où es-tu ? Reviens ! »

Alors elle parla, devant moi, près de moi, présente et invisible, comme si j’eusse entendu les paroles des feuilles :

« Je suis aussi la Jeunesse. Autrefois, dans le palais de mon père, sur ces sommets diaphanes qui, au-dessus de nous, portent le ciel, je servais les invités, comme firent, de tout temps, les jeunes filles dans les maisons bien ordonnées. Un jour, maladroitement, je tombai et brisai mon amphore. Je renonçai alors à me montrer en public. On me maria à Héraclès, mais je ne pus m’attacher à ce poids lourd. Je me plus dans la compagnie des muses, des charités et aussi des divinités champêtres. C’est pourquoi je hante souvent ce site peuplé de nymphes et d’ægipans dérobés à ta vue, comme moi-même en cet instant. Ils gardent mes troupeaux et sont mes serviteurs. Cependant, leur compagnie ne me suffit pas toujours – car tu es parfois pesante, monotone immortalité ! En te voyant de loin errer sur les pentes sacrées, j’ai pensé que tu pourrais devenir mon compagnon, et, pour aller à toi, j’ai pris une forme humaine. Tu ne m’aurais peut-être pas crue, même après ta métamorphose, si je n’avais, en parlant, accompli un nouveau prodige. Te voilà instruit, maintenant. »

À peine eut-elle achevé que je la revis à la place où sa forme s’était si soudainement évanouie.
 

*

 

Pourquoi profaner le bonheur en le livrant aux regards d’autrui ? Aussi bien, les courses dans les bois, à la poursuite de faons ou de lapereaux, que nous prenions sans peine et relâchions pour jouir de leur délivrance, nos ébats dans les clairières, nos bains à l’ombre des hêtres, la danse des chèvres rythmée par nos syrinx, nos siestes à la musique des pins, nos longues heures de paresse charmées par les oiseaux, les appels des dryades secrètes répétés par Écho, les fleurs que nous tressions, les laitages parfumés, les agneaux qui nous suivaient, l’eau glacée des sources, qu’était tout cela au prix de ma jeunesse retrouvée ? Embellie, affermie, satisfaite par un amour dont le plus miraculeux était une innocence jouissant des voluptés sans tourment ni recherches, elle m’eût été plus chère qu’Hébé elle-même, si je ne les eusse toutes deux confondues.

Les jours passaient sans qu’il nous vînt à l’esprit de les compter. Nous faisions de très longues marches. J’y trouvais un plaisir sans cesse renouvelé, parce que ma curiosité l’était continuellement aussi. Croyant toujours tout voir ou éprouver pour la première fois, tout m’était cause de la joie que procure naturellement la découverte des choses.

Or, un matin que nous nous étions longtemps livrés aux sortilèges de la nature, dans cette retraite inaccessible dont Hébé me disait fièrement : « Prométhée, ici, ne passa jamais, » elle me conduisit jusqu’au bord du plateau, en un lieu d’où la terre entière semblait s’étendre à nos pieds.

« Regarde la Grèce, me dit-elle. Elle n’a pas changé depuis le temps où, dans Corinthe, j’avais un temple fameux. »

Elle me montrait la Thessalie, terre des centaures, où Chiron nourrissait Achille de la mœlle des lions, l’entrée de la vallée de Tempée, dont les rouges cavernes cachaient chacune l’autel d’un dieu, le Pénée, sur les bords duquel Apollon changea Daphné en laurier, et les prairies où le dieu en exil gardait les troupeaux d’Admète.

Conduit ainsi, à travers l’espace, jusqu’aux plus anciennes féeries de la légende, je regardais, au-delà des glacis déserts, les vignes et les champs de maïs, les éclats des ruisseaux entre les peupliers et les térébinthes, la plaine blanchie d’asphodèles, les villages à l’abri des platanes et des figuiers, et, fermant l’horizon, la soie bleuâtre du Pinde, quand ma vue rencontra, au loin, un objet infime, seul, dressé, d’où sortait une fumée noire.

Je reconnus une cheminée d’usine. Et, plutôt que d’en détourner mes yeux, je les y attachais. Le malaise même qu’elle leur causait les y enchaînait. Et, sentant quelque chose d’obscur et de fatal planer sur moi, je m’en faisais déjà la proie, sans chercher à m’en garder.

Bulle légère portant dans ses flancs l’image irisée du monde, mon enchantement crevait sur cette aiguille de brique comme sur l’épine d’un buisson. Au-delà de ces campagnes cristallines, je revoyais les docks, les gares et les cités, les jardins de la terre fauchés par la machine, les foules asservies à leurs efforts vains et têtus.

Mais un autre spectacle m’assombrit davantage. L’extrême pureté de l’air me permit de distinguer, sur le tapis des moissons vertes, de fins tourbillons de poussière soulevés par des hommes en marche. Je voulus penser aux théories delphiques venant, tous les neuf ans, cueillir, en ces mêmes lieux, les couronnes destinées aux vainqueurs des jeux pythiens : c’était une colonne de soldats ; d’autres la suivaient et la précédaient. Étais-je donc si près d’un monde dont je m’étais cru si loin ? Je me sentais perdu au milieu des hommes retrouvés.

« Nous les chasserons ! dit Hébé, qui suivait mes pensées. J’appellerai Héraclès ; j’adjurerai Zeus, mon père…

– Hélas ! ils n’ont pas pu les empêcher de détruire déjà ces forêts, soupirai-je, en montrant les pentes dénudées qui roulaient devant nous leurs cascades de pierres parmi le myrte et les lentisques.

– C’est vrai… fit-elle.

– Éloignons-nous, retournons à nos chevreaux. »

Nous rentrâmes lentement. En retrouvant les secrets de notre asile, je m’assurai de sa réalité et m’efforçai de reprendre foi dans la puissance de mon amie. Celle-ci, cependant, était devenue comme moi, songeuse et mélancolique.

« Qu’adviendra-t-il, pensai-je, si les armées pénètrent dans ces montagnes ? Me sera-t-il possible, alors, de rester auprès d’elle, moi qui ne puis supporter l’idée d’en être séparé ? De quels maux ne suis-je pas menacé, puisque mes jeunes forces sont liées à sa présence aussi étroitement que la forme à la lumière ? Et comment espérer que, le voulût-elle, elle ne me quittera jamais ? »

Je mesurai le gouffre. À quoi bon rajeunir, même au propre souffle d’Hébé si c’est pour, tôt ou tard, décliner et mourir ? Sursis !… Seul vaudrait un prodige qui me ferait immortel.

J’en étais là, quand je sentis se refroidir la main que je tenais dans la mienne. Je regardai ma compagne. Elle avait pâli et paraissait retenir une larme. Elle vit ma surprise et dit, en baissant la tête :

« Non… les dieux seuls sont immortels ! Mais puissé-je, moi, ne plus l’être ! Ah ! douleur toujours renouvelée ! Divinité misérable par quoi je survis à ce que j’aime ! Ménalque, berger charmant qui me faisais rire en imitant avec une feuille le coassement des grenouilles ; Amynthas le Macédonien, qui saisissais avec tes dents les tanches au fond des marais et les déposais à mes pieds en te couchant comme un chien ; Numa, poète d’Apulie qui couvrais tes tablettes d’odes amoureuses tandis que je filais la laine ; Zosime de Byzance, dans ta robe de soie, qui dressais un sansonnet à me réciter des fables d’Ésope ; Togrul, beau guerrier turc qui, pour me suivre, quittas trois cents épouses ; Gisclafred, chevalier franc dont la voix déroulait tant de contes de neige peuplés d’étoiles et de nains, où êtes-vous ? Pourquoi n’ai-je pu garder aucun de vous ni le retenir au bord du Tartare ? Terrible prix de l’immortalité ! Ne durer que pour assister à l’éternelle dissolution ! »

Comme elle parlait, nous entendîmes des bruits sourds, que j’eus vite reconnus. Je tendis l’oreille.

« Tu ne te trompes pas, me dit-elle ; c’est bien ce que tu crains. »

Rebroussant chemin, nous retournâmes au lieu d’où nous avions découvert les colonnes en marche et pûmes bientôt distinguer, de tous côtés, ces brèves lueurs de briquet battu, ces petits panaches au-dessus du sol et ces vols d’avions qui, parmi les détonations, les crépitements et les ronflements, sont à peu près tout ce qui révèle de loin le déchaînement d’une bataille.

« Les Allemands envahissent la Grèce, » dis-je avec l’accent de la certitude.

Hébé, les traits durcis, regardait et se taisait. Je l’entendis bientôt murmurer :

« Tous ceux qui sont là m’appartiennent et je les anime. Combien en restera-t-il demain ? Cependant, moi, je demeure. Tu rêves d’être impérissable ? La répulsion que t’inspire la mort n’égale pas l’attrait qu’elle a pour moi.

– Être sans toi, voilà ce qui me répugne. Mais toi, comment souhaiter mourir, qui ne vieilliras jamais ?

– La mort ne tente que les jeunes. Beaucoup l’ont désirée après l’expérience d’un printemps. Je l’appelle aujourd’hui après cinq mille ans de regrets. »

Elle eut un long silence, durant lequel chaque éclair de la plaine se reflétait dans ses yeux en une lueur angoissée. Et, tout à coup, elle dit :

« J’irai dans cet orage. Là, j’atteindrai peut-être la fin qui m’a fuie toujours.

– Est-ce pour cela que tu m’as fait renaître ? ne puis-je m’empêcher de répondre. Ah ! cruauté du bonheur ! »

Elle eut alors un regard de compassion et, s’approchant doucement, me donna un baiser.

Ravissement trop court. Je me rappelai vite sa résolution. J’en sentis toute l’horreur et pour moi et pour l’univers.

« Jeunesse, m’écriai-je, n’abandonne pas le monde ! »

Mais je n’avais plus devant moi qu’une farouche paysanne vêtue d’une robe grossière et coiffée d’un foulard noir.

« Viens, me dit-elle en me faisant de ses doigts un bandeau. Partons au-devant du Destin. »

Soit qu’alors le trouble de mon esprit et l’intensité du chagrin aient obscurci ma mémoire, soit que réellement ma compagne, comme j’en conserve l’illusion, m’ait affranchi de l’espace pendant qu’elle me voilait les yeux, mon souvenir désormais me transporte sur le chemin où je fus trouvé, à demi mort, par des soldats anglais qui me hissèrent en camion et m’emmenèrent dans leur retraite.

Je crois pourtant toujours entendre, avant que je fusse projeté par une déflagration, la voix d’Hébé sonnant comme un buccin, l’appel des dieux au combat. Et je garde la vision, au moment où je m’évanouis, d’un spectre à son image que formait le soleil dans un nuage couleur de terre, soulevé comme l’écume d’un brisant. Le vent le déplaçait lentement dans la direction de l’Olympe.

Hébé, devenue poussière, n’avait pu mourir encore.
 
 

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(Jean Gallotti, illustration de Bernard Milleret, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, n° 1041, jeudi 14 août 1947. Du même auteur, voir la nouvelle « Sylvain, » déjà publiée sur ce site. « Hébé, » gravure au pointillé de H. Cardon, d’après un dessin de Huet Villiers, 1817)