Nous avons été les premiers à saluer du nom de génies cette espèce particulière de héros qu’on appelle les secrétaires de la rédaction d’un quotidien. Leur mission, en ce monde surmené, consiste à inclure dans un titre toute la matière d’une information, à résumer, dans une exclamation placée à propos, le contenu, qui ne le vaut souvent pas, d’un article. Ils sont en quelque sorte les disciples d’un général, fameux pour avoir concentré dans la splendeur d’un vocable, d’ailleurs passé à la postérité, le déclin de l’épopée napoléonienne. La méthode a des avantages indiscutables : la seule vertu d’une manchette diffamatoire permet d’éclairer immédiatement l’acheteur sur les possibilités de perfectionnement imparties à l’espèce humaine.

Le développement actuel de la publicité a favorisé la naissance d’une industrie sinon plus reluisante au point de vue social, du moins exigeant des capacités identiques et une imagination à toute épreuve. Nous voulons parler de ces rédacteurs singuliers chargés de déduire en trois mots les vertus d’un cacao, la puissance explosive d’une moutarde ou la résistance de bretelles renommées par vingt ans d’essai sur la personne d’un ancien président de la République choisi, en raison de sa carrure, pour symboliser la France à son époque de plus grande prospérité.

Le hasard d’un voyage par le Métro nous a permis de recueillir, à ce sujet, des informations dont nous ne doutons pas que les savants sachent tirer profit quand ils rédigeront, pour les siècles, l’histoire de notre époque.

Notre attention venait d’être attirée par la présence dans les galeries souterraines de somptueuses affiches promulguant l’infaillibilité d’un roman-feuilleton contre les sommeils trop précoces : la Fleur du Sommeil, précisément. (1) Les mots : Dramatique, Intensif, Trépidant se détachaient d’entre divers qualificatifs de second ordre qui leur formaient un entourage agréable et suggestif. Ils étaient disposés dans l’ordre typographique dit en escaliers, pour permettre sans doute au lecteur d’évoluer, sans effort, dans cette ascension vers l’absolu.

L’envie de connaître le bienheureux auteur de cette merveille vint aussitôt troubler la limpidité de nos jours. Nous ne pensions pas tomber sur le chef même de l’école trépidante, le bienheureux Gustave Le Rouge, également appelé l’homme-péniche, parce que son destin en ce monde est d’être régulièrement pillé, le propagateur, enfin, de ce genre attrayant et populaire autour de la renommée duquel les cercles de toute couleur et dentiers de tout calibre décrivirent, par la suite, une bien fâcheuse auréole.

Quelques notions supplémentaires s’imposent sur la personnalité curieuse du chef de l’école trépidante. Son opinion est généralement prépondérante dans les controverses d’ordre alimentaire qui surgissent entre les gourmets, aussi bien que parmi les pratiquants de la marmite norvégienne. La table des monarques n’a pas de secret pour lui. Je ne sache pas qu’il se soit jamais trouvé court sur les mille et une façons d’entendre les plaisirs de la table et autres lieux. Il est en mesure de compléter sur l’heure tous vos renseignements particuliers sur les mœurs des habitants des Îles Aléoutiennes.

S’il a inauguré, voici des ans, le style cinématographique qui fait fureur aujourd’hui, ses romans s’ordonnent suivant une logique classique et impeccable. Les poisons qu’il fait administrer à l’héroïne ont le prestige de l’authenticité absolue. Leur dosage est rigoureusement scientifique. Il ne laisse le lecteur dans l’ignorance ni de l’action foudroyante du venin sécrété par la vipère à crête rose, ni de la situation géographique de l’île des Pendus que ce reptile a depuis longtemps choisi pour théâtre de ses exploits, ni de l’alimentation asiatique où entrent, pour une grande part, l’aileron de requin confit dans la saumure, le chien mort-né au miel fort apprécié des mandarins. La seule description de la crème de cocon de vers à soie vous fait oublier les poignards qui s’aiguisent dans l’ombre des cactus redoutables. (2) Enfin, il vous initie au mystère de l’incision cruciale. Et si la lecture est une façon de tuer le temps, on peut dire, sans risque d’erreur, que Gustave Le Rouge fait à cet ennemi de l’homme la mort la plus douce et la plus digne de réunir des complices.
 
 

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(1) « La Fleur du Sommeil » constitue le treizième fascicule du Mystérieux Docteur Cornélius.
 

(2) Voir le cinquième menu de Kodak (Documentaire) de Blaise Cendrars (1924), dont les poèmes ont été « taillés à coups de ciseaux » dans la saga du Docteur Cornélius :

 

« Ailerons de requin confits dans la saumure

Jeunes chiens morts-nés préparés au miel

Vin de riz aux violettes

Crème au cocon de vers à soie

Vers de terre salées et alcool de Kawa

Confiture d’algues marines »
 

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(« Bric et Broc, » « Les Échos, » in L’Homme enchaîné, journal quotidien du matin, quatrième année, n° 994, samedi 7 juillet 1917)

 
 

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