Le soleil disparut lentement sous des nuages écarlates dont les reflets ensanglantaient les cimes lointaines des chênes.
L’ombre des orties et des digitales s’étala au bord des chemins ; les oiseaux voletèrent d’arbre en arbre, cherchant au creux des buissons la place de leur sommeil. Une paix délicieuse enveloppa la terre et, dans ce recueillement qui semblait tomber du ciel, la voix des cloches, se répondant de village à village, s’éleva mélancolique et douce, se posa sur les chaumines éparses dans la plaine et le silence étreignit de nouveau l’espace.
« Holà ! Sarzé ! Allons ! Blondin ! cria Jean Mandrau. Voilà l’Angelus qui sonne. Pressons le pas. On est en retard pour manger la soupe, ce soir ! Allons, mes compagnons, vous vous reposerez sur la bonne litière de maïs ; les râteliers sont pleins de foin sec qui sent bon. La nuit va tomber. Blondin ! Sarzé ! »
Il leur causait ainsi. Les bœufs aiment qu’on leur cause.
Et Jean Mandrau qui, malgré la chute du jour, avait voulu terminer sa dernière planche de labour, revenait avec ses bêtes par les champs mornes et déserts. Ils marchaient la tête basse, à l’allure pesante de ceux qui travaillent, comme alourdis par la terre qu’ils emportaient à leurs sabots.
Au premier carrefour, ils s’arrêtèrent brusquement.
« Hé ben ! qu’est-ce qui vous prend, vous autres ? » fit Mandrau.
Mais, tournant le cou, il vit une lourde croix tachée de sang, posée comme exprès en travers de la route. Jean Mandrau se signa et récita la Prière du charme (prière merveilleuse à laquelle on a recours chaque fois que le diable ou l’un de ses suppôts vous dresse des embûches) ; puis il leva l’aiguillon pour faire avancer ses bœufs, qui se mirent aussitôt à secouer leur joug avec rage et à renifler l’air en meuglant d’épouvante.
« V’là ben une drôle d’histoire, » murmura-t-il en tremblant.
Il cherchait à surmonter son trouble, flattait entre les cornes ses animaux inquiets, leur parlait doucement :
« Va donc ! Va donc ! Holà ! mes mignons, holà ! » mais rien ne put les calmer. Ils lui échappèrent tout à coup en rebroussant chemin, s’enfuirent, affolés, faisant voler la terre dans une galopade effrénée.
Le laboureur courait derrière eux, les appelait, époumoné :
« Blondin ! Sarzé ! »
Sa voix familière ne faisait que les exciter davantage. À bout d’haleine, il suspendit sa marche, pleura, s’arracha les cheveux, croyant ses bœufs perdus.
« De si braves bêtes, gémissait-il. Je n’ai pourtant fait de mal à personne dans ma vie pour qu’on m’ait jeté un pareil sort ! C’est la ruine pour nous autres ! Ma femme en mourra de chagrin. Blondin ! Sarzé ! Ah ! mes bonnes bêtes ! Je ne vous reverrai plus ! »
*
Il se trouvait dans une brande inculte où régnait le froid silence des vastes solitudes. Un croissant de lune parut comme une crevasse au milieu du ciel.
Jean Mandrau leva la tête et crut voir passer sur la droite un troupeau de moutons, suivi d’un chien jaune et d’une bergère qui tricotait, sa pelote de laine et son bâton sous le bras.
Il fit des signaux. La bergère continuait son chemin sans se préoccuper de ses gesticulations. Il appela. Elle semblait ne pas l’entendre. Il courut à sa rencontre.
« Peut-être a-t-elle vu mes bœufs ! » songeait-il.
Plus il avançait, plus elle s’éloignait ; jusqu’au moment où cette vision s’évanouit au fond de la brande. Il marchait sans savoir où le dirigeaient ses pas, trébuchait dans les ronces et les taupinières. Enfin, il ralentit son allure et chercha à s’orienter.
Soudain, des claquements d’ailes, les hululements d’une chouette le firent frissonner.
« Voilà l’oiseau de malheur qui passe, s’écria-t-il. Je suis perdu. »
Il s’arrêta, pétrifié, comme si, du sol, quelque chose montait dans son être et le fixait là, par de profondes racines.
Devant lui, des ombres se mouvaient… Une forme blanche se dessina dans l’opacité de la nuit. Une autre parut, trois surgirent à la file. Il en vint jusqu’à dix ! Elles semblaient flotter dans l’air, grandes, maigres, transparentes, avec de longues chevelures qui tombaient jusqu’à leurs talons.
Jean Mandrau, épouvanté, se boucha les yeux.
« Les Demoiselles ! les Demoiselles ! » murmura-t-il. Il avait reconnu ces méchantes fées qui, chassées des bords de la Bouzanne et des monuments druidiques dont ces régions sont hérissées, hantaient maintenant les arides contrées de la Sologne berruyère. Là où leurs longues robes avaient traîné, ne repoussaient plus l’herbe et le froment.
Il vit ces formes blanches et ondoyantes, dont la fantastique apparition avait fait pâlir tout à coup le flambeau de la nuit, s’approcher et l’entourer dans un cercle étroit. Livide, éperdu, il prit la fuite à travers la brande humide… Il glissait sur des moisissures, se traînait dans la boue, se relevait, retombait, poursuivi par les Demoiselles dont les rires sardoniques vibraient comme des glas dans les ténèbres. Parfois, il heurtait de grands arbres immobiles comme des fantômes. Il en distinguait d’autres en face, d’autres encore qui tendaient leurs immenses bras pour l’arrêter au passage. Et derrière lui, les Demoiselles diaphanes ; la cohorte infernale le poursuivait, jusqu’à la mort.
Des hiboux, des bêtes à membranes, des bêtes visqueuses lui frôlaient le visage et les mains, s’attachaient à ses vêtements. Des froissements d’élytres, des étirements d’ailes, des lamentations sortaient des troncs creux et des fossés béants, noirs comme la poix. Il traversait des guérets, des prairies, des bois, des brandes, roulait dans les ravins, s’éclaboussait dans les flaques, s’égarait toujours davantage. Et dans sa fuite, il ne sentait pas les branches lui cingler le visage, les épines s’enfoncer dans sa chair. Il courait sous les futaies, s’entravait, n’osait reprendre haleine…
De sourds bourdonnements emplissaient ses oreilles ; des mots inarticulés, saccadés par cette course folle, sortaient sans cesse de son gosier.
Enfin, haletant, inondé de sueur, les dents entrechoquées par la peur, il s’arrêta et promena autour de lui ses yeux épouvantés.
Une mare hideuse, noire et sinistre, au-dessus de laquelle voltigeaient d’énormes insectes de nuit, une mare couverte de globules sulfureux, bouillonnante, profonde et pestilentielle, était devant lui. Des saules plongeaient leur chevelure dans ce bourbier d’où elle sortait toute sanglante.
Jean Mandrau se sentit soulevé du sol et secoué comme un frêle arbuste. Il entendit des râles, des gémissements désespérés, des plaintes humaines sortir de ce marécage sur lequel dansaient de petites flammes bleues.
Il vit les Demoiselles sans corps et sans visage s’approcher et le pousser de leurs doigts décharnés. Il sentit leurs ongles s’enfoncer dans sa poitrine comme les dents acérées des loups.
Il résistait, se cabrait en révolte, se cramponnait aux herbes de la rive ; mais, à bout de forces, il s’abandonna, glissa et disparut dans la mare… De grosses bulles, du sang coagulé montèrent à la surface. De l’écume rouge frangea les bords. Les herbes s’agitèrent. Des reptiles filèrent dans la vase. Des milliers de crapauds commencèrent à chanter.
Puis, légères, vaporeuses, les Demoiselles se donnèrent la main et tournèrent, tournèrent au-dessus du marécage, une ronde fantastique que la lune éclairait de ses pâles rayons.
*
On ne retrouva jamais Jean Mandrau ni ses bœufs ; mais un paysan raconta que le lendemain, en rôdant vers ces parages, il avait vu, à la pointe de l’aube, deux laveuses fort occupées à une étrange lessive.
Leurs mains et leur tablier étaient maculés de sang, et, du linge qu’elles tordaient, ruisselait une eau pourprée. À sa vue, elles disparurent dans les blanches vapeurs suspendues au-dessus de la Mare aux Fées, emportant leur butin sanglant, qu’il reconnut pour être le corps du malheureux Jean Mandrau.
C’est pourquoi les laboureurs de ces contrées ne restent plus aux champs après les derniers tintements de l’Angélus du soir.

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(Hugues Lapaire, in L’Énergie française, revue hebdomadaire, deuxième année, n° 73, samedi 26 mai 1906 ; ce conte a été repris en volume dans le recueil Âmes berrichonnes, Paris : Bibliothèque régionaliste Bloud, 1910. Gravure extraite du Foyer breton, traditions populaires, d’Émile Souvestre, 1845)

