Le typhon s’était apaisé.

La mer intérieure ressemblait maintenant à un étang d’automne, où les jonques chinoises tourbillonnaient telles des feuilles mortes. Le paquebot lui-même, aveuglé encore, gémissait sa détresse et donnait de grands coups de flanc, comme pour secouer la chair de poule.

Un à un, les passagers remontaient sur le pont.

Un groupe se forma à l’avant, autour du capitaine.

« N’avez-vous pas eu peur ? demanda quelqu’un.

– Peur ? non ! Avec un bâtiment de six mille tonnes qui file ses vingt nœuds à l’heure, lames et vents sont impuissants. D’ailleurs, aujourd’hui, on prévoit et on calcule les tempêtes ; et on ne redoute jamais un ennemi que l’on connaît en face. Seuls terrifiants sont les périls invisibles, les choses mystérieuses des gouffres, les visions chimériques qui vous apparaissent par un jour de brume ou par une nuit de phosphore. Alors, ce n’est plus la peur, c’est l’épouvante, une épouvante dont le souvenir seul fait trembler. On peut naviguer toute sa vie, et diable, ne jamais rencontrer cette sensation-là. Mais, quand une fois elle est entrée en vous, elle y reste, elle vous possède et vous ne pouvez plus retourner à la mer, même pour vous y jeter.

Cela me rappelle le commandant Echgarry. Nous étions de la même promotion et nous avons roulé sur bien des eaux, hamac contre hamac. Il se vantait de descendre d’une vieille famille de corsaires basques, dont les filles accouchaient en chantant le cantique de l’Étoile de la Mer, et dont, cependant, peu de mâles revenaient dormir en terre bénie… C’était un vrai marin, beau, intrépide, rêveur, et qui aimait la mer de race et d’instinct. Et elle le lui rendait, – du moins pendant un temps, – car il connut par elle toutes les chances, celles du métier et de l’amour. À vingt-cinq ans, il était lieutenant de vaisseau et chevalier de la Légion d’honneur. Dans les escales, les femmes papillonnaient autour de lui comme des mouettes autour d’un roc. Et quand nous le plaisantions sur sa fière indifférence, il nous répondait : « Oh ! moi, je suis l’amant d’une ondine qui vient chuchoter avec moi durant mon quart et me jeter par-dessus le bordage des baisers d’embrun. » D’ailleurs, il savait toutes les légendes et toutes les superstitions marines, et y croyait. Il nous racontait souvent – comme s’il y avait assisté – les combats fantastiques et les noces navales de ses ancêtres, les corsaires. Nous riions de tant de naïveté chez un homme de sa trempe ; mais, malgré moi, un frisson rapprochait mes omoplates devant l’expression de ses prunelles profondes et vitreuses. Ah ! ces prunelles ! on eût dit des sabords ouverts sur des océans fabuleux et où, au fond, passaient des éclairs comme des goélettes blanches.

Un soir, – nous étions mouillés en rade de Sanghaï, – on nous invite à un bal. Et j’aperçois Echgarry danser, danser avec une dame fluette et onduleuse et qui semblait se mouler à son corps. Quel beau couple ! Lui, sanglé dans sa tunique bleue ; elle, blanche comme une crête d’écume.

Le lendemain, nous appareillons. En pénétrant dans notre cabine, je vois, à ma stupéfaction, assis sur ma couchette, un mousse inconnu, en lequel, bientôt, je reconnais la dame du bal.

Une femme à bord d’un cuirassé et enlevée par un des officiers, concevez-vous l’énormité de la chose ? Avec cela, notre commandant n’entendait pas la bagatelle. Mais à quoi pouvaient servir mes remontrances ? Nous voguions déjà. Et Echgarry me dit tranquillement :

« C’est mon ondine : tu devrais m’aider à la cacher. »

Je l’aidai, et pour nous trois commença une existence extraordinaire. J’ai compris alors ce dont est capable une femme qui aime. La malheureuse restait des heures enfermée dans un coffre, au risque d’y étouffer. Nous la nourrissions de bribes subtilisées à table ; et, la nuit, quand nous étions de quart, nous la portions à moitié évanouie sur le pont pour lui faire respirer un peu d’air. Car, depuis son embarquement, nous avions un temps de damnés : tangage, roulis, vent debout et des sifflements et des rugissements comme si la mer nous en voulait. La pauvre souffrait atrocement, sans se plaindre jamais, et dès qu’Echgarry approchait, tout son être se transfigurait. Lui aussi l’aimait, mais si farouchement que je me demandais quelquefois avec angoisse : « Que va-t-il advenir de tout cela ? »

Une nuit, – nous cahotions sur l’océan Indien, – elle était avec nous sur la passerelle, adossée à la timonerie. Soudain, elle glisse. Echgarry se précipite pour la retenir ; elle s’écrase contre lui, et tous deux vont rouler sur les planches, et leurs têtes résonnent contre le cuivre de l’habitacle. Et voici qu’Echgarry se met à hurler, se met à hurler comme si la mort elle-même l’avait enlacé… Et c’était véritablement la mort qui l’enlaçait, car l’inconnue venait d’expirer contre le cœur de son amant, et à nous deux, – le timonier et moi, – nous avions peine à le dégager des ces bras raidis.

Vous comprenez notre terreur. Comment vous raconter la suite ? Le commandant, le médecin, appelés en hâte sur la passerelle pour y constater la mort d’une femme déguisée en mousse ; le désespoir d’Echgarry, la mise en gaine, l’immersion par une tempête noire, en présence de nous quatre seulement…

Le lendemain, la mer souriait comme une aiguade, et le commissaire put établir, d’une main solide, l’acte de décès de cette étrangère dont on ne savait rien, – même pas le nom, – et dont la tombe se creusait à 70° E. du phare de Bombay…

À la suite de cette aventure, Echgarry démissionna et entra dans la marine marchande. Je le perdis de vue ; puis, un jour, en revenant du Tonkin, je me trouve passager à son bord. Nous renouions nos bonnes causeries d’autrefois, sans cependant faire allusion à la dame-ondine. Il semblait l’avoir oubliée. Mais, dans l’océan Indien, je remarquai qu’Echgarry s’agitait singulièrement. À l’approche du golfe de Bombay, ses mains tremblaient tellement qu’il ne pouvait même pas fixer le point. Il faisait nuit. J’étais resté avec lui sur la passerelle. Les paquets de brume se massaient au-dessus de nos cheminées, mais notre étrave coupait dans du clair de lumière liquide. Les lames courtes et rapides charriaient des copeaux d’or, et balançaient des cierges d’argent.

« Tu sais, me dit Echgarry, en me montrant la mer phosphorescente, – on dit que ce sont là les âmes des défunts qui n’ont pas trouvé le repos. »

Puis il ajouta :

« C’est la première fois, depuis sa mort, que je reviens par ici. Nous allons passer sur sa tombe. »

Il se tut, étranglé par l’angoisse, et moi aussi je tressaillis au souvenir de la nuit tragique où, enlacés l’un contre l’autre, ils avaient roulé sur le pont.

Subitement, il jeta un cri :

« Regarde ! regarde ! la main d’une morte ! »

Et je vis, en effet, une chose molle et blanche dont les doigts s’agrippaient au bastingage.

C’était une astérie. Je la repoussai du bout de mon pied. Elle s’y crispa, s’y tordit, et j’eus l’impression d’une main humide qui me serra. J’agitai ma jambe de toute mon horreur, et lentement la chose retomba à la mer.

Echgarry était devenu plus blême que son dolman de flanelle blanche, et il y avait dans la profondeur de ses yeux je ne sais quel rapport d’épouvantes ataviques. Puis, sans doute pour ne pas songer à la morte, il se mit à parler de tous les spectres de l’Océan et de tous les maléfices de la nuit.

« Assez, assez, lui dis-je ; tu vas me rendre fou ! »

Et, en effet, je sentais la peur se loger aussi en moi.

La peur de quoi ? Je ne savais. La peur de quelque chose d’inconnu, d’irréel.

Autour de nous, la houle s’enflait avec des ondulations étranges qui, au lieu de nous suivre, filaient en travers et semblaient pousser sur nous une masse invisible. Le navire haletait comme s’il grimpait des côtes et, dans le rayon de la lampe électrique, je vis des gouttes de sueur dégouliner sur les mains du timonier. Et jamais la mer n’avait étalé pareille splendeur. Des formes vagues paraissaient et disparaissaient, baignées d’éblouissements verts. Des îles de topazes, des sarcophages d’opales, des vaisseaux fantômes et translucides voguaient avec nous ; et, sur toute la ligne de l’horizon, des feux, des feux, et des bouées lumineuses galonnées devant nous, et des brasiers follets nous courant après, et des fanaux à bâbord, et des fanaux à tribord, tant et si bien que l’on ne distinguait plus ni la brume, ni le phare, ni notre propre sillage. Et, contre les flancs du navire, des centaines de méduses ballottaient, se collaient et se décollaient, et roulaient bord sur bord, livides et ricanantes comme des têtes de noyées.

Avec cela, éparses sur les flots, des rumeurs inattendues qui se répercutaient dans les haubans.

« La mer est ensorcelée ; elle est ensorcelée, » dit le commandant.

Et je l’aurais cru, si nous n’avions pas marché à la sonde, et si, de l’arrière, ne nous était parvenue la voix réelle de l’officier : « Sept nœuds… Six et demi… Sept… »

« Frère, nous passons sur sa tombe ! »

Et Echgarry se signe.

J’ai voulu en faire autant, mais, au même moment, une secousse sourde. La quille tâtonne, le paquebot sursaute, l’hélice s’arrête, les parois craquent. Nous sommes pris. Nous sommes pris en plein sur un écueil. Un écueil à plusieurs brasses d’eau, à quelques lieues du port de Bombay ; un rocher qu’aucun œil n’a jamais vu, qu’aucune carte n’a jamais signalé ; c’est à devenir fou !

Je ne vous dirai pas l’effroi des passagers, ni l’héroïsme d’Echgarry et de ses hommes, ni les beuglements affolés des buffles que nous avions avec nous, ni les vibrations des cloisons métalliques contre le rocher et qui résonnaient de la proue à la poupe comme si toutes les cloches englouties se mettaient à carillonner.

Au matin, un cargo-boat nous recueillit. Tout le monde était sauf. Mais quand on revint pour renflouer le navire, on n’en trouva plus la trace : il avait disparu avec le rocher. Et ce ne fut que quelques années plus tard qu’un aviso signala une épave monstre. On y alla voir, et l’on rencontra notre bâtiment enserré entre deux branches de récifs comme entre deux bras. Il fallut une batterie électrique pour le dégager de cette fantastique étreinte. »
 

*

 

Et Echgarry ?

Ah ! le pauvre garçon ! L’épouvante de l’océan le prit. On le ramena en France à fond de cale et, encore longtemps après, il ne pouvait plus ni voir la mer, ni en entendre parler sans frémir. Puis, à la longue, la nostalgie le reconquit ; il finit par accepter la commandement d’un bâtiment neuf.

Or, le jour du lancement, il y eut fête à bord. Et comme la mer était phosphorescente, une dame poétique ne manqua pas de parler des âmes des morts errant dans les vagues. À cette évocation, Echgarry, blême et hagard, se lève et disparaît.

Quelques instants après, le navire stoppait. On appela vainement le commandant ; alors, le mécanicien descendit dans la chaufferie pour chercher la cause de l’arrêt. Le moteur était bouché. Et quand on eut démonté les cylindres, on trouva, collés contre leurs parois, quelques loques de chair, des lambeaux de drap marine et un bout de galon d’or.

Cette fois, le malheureux n’avait plus craindre les revenants de la mer : il s’était jeté dans la machine.
 
 

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(Myriam Harry, in Le Journal quotidien littéraire, artistique et politique, onzième année, n° 3561, mardi 1er juillet 1902 ; repris, écourté et modifié, sous le titre : « La Tombe flottante, » in La Chronique mondaine, littéraire & artistique, dix-neuvième année, samedi 15 janvier 1910 ; sous le titre : « L’Ondine, » in Le Midi socialiste, trente-quatrième année, n° 12026, lundi 5 janvier 1942. Vladimir Simakov, « Le Hollandais Volant, » huile sur toile, 2020)