C’étaient des hommes forts et robustes que les « gars » de Resdern avec leurs figures hâlées et leurs corps musclés. Descendants des anciens « naufrageux, » il restait en tout leur être quelque chose de la décision intrépide, de la volonté sauvage et terrible qui animaient leurs pères.
Ils aimaient leur pays abrupt et sans culture ; leur mer mugissante ; leur cap où, de mémoire d’ancien, jamais barque n’osa s’aventurer ; leur grève petite, mais à l’abri des vents, où les rayons de soleil semblaient se jouer sur un sable fait de paillettes d’or et de nacre.
Jamais homme du pays n’avait quitté le sol aimé, si ce n’était pour voguer sur les navires de l’État à l’heure du service militaire, ou pour aller pêcher la morue, là-bas, dans les mers glacées de l’Islande. Et tous ceux qui avaient échappé aux fièvres des pays chauds, aux brouillards épais et mortels de l’Océan Glacial, étaient revenus vers la lande inculte, au sein de la mer terrible, maîtresse jalouse qui les nourrissait, mais aussi leur servait à tous de tombeau.
Dans le village, on vivait d’elle, exclusivement d’elle ! Aucun chemin de fer, aucun courrier ne reliait le hameau à la ville voisine. Le facteur seul, parfois, arpentait ses champs desséchés, où se dressaient, au milieu de rochers sans forme, les menhirs altiers, les dolmens massifs. Il apportait la lettre d’un « fieu » soldat en quelque colonie, de l’autre côté des océans.
Tous donc étaient marins ! Le vieux curé, tout comme les autres, endossait le « suroît » de laine, le « cirage » huileux, les sabots de hêtre, après avoir dit sa messe matinale. Il le fallait, car les dons n’affluaient guère de la part de ses paroissiens ! Accoutumés à braver le danger, ils n’osaient rien attendre de la bonté divine, ne lui demandant rien, sinon le baptême et le mariage. Pour leur vie précaire, ainsi que pour leur mort, ils s’en remettaient à la fatalité.
Dans le village, pas de boulanger, pas de boucher. Seuls, deux vieux, très vieux, échappés par miracle au flot mortel, pétrissaient la farine du seigle, tuaient de temps en temps, pour l’un ou pour l’autre, quelques moutons ou quelques chèvres, vivant tant bien que mal, à l’état demi-sauvage, de l’herbe rare poussant sur les falaises dénudées, sur la lande rocailleuse. Encore on ne les payait point ! Dans ce coin tout primitif, l’or et l’argent n’avaient pas cours : on pratiquait l’échange, et les fioles d’eau-de-vie qui garnissaient les caves de chaque ménage avaient été soldées par le produit des pêches ou par le don de quelques agneaux.
Or, certain jour, l’automobilisme abrégeant les distances, une machine fumante, aux chevaux d’acier et de bronze, s’arrêta dans le village.
« Dieu ! la jolie plage ! » fit une voix cristalline.
Et aussitôt des jeunes gens aux habits poussiéreux, aux jambes bandées de cuir rouge, aux visages masqués, des femmes toutes voilées et toutes drapées dans des étoffes épaisses et caoutchoutées se précipitèrent sur le haut des falaises avec des rires et des cris joyeux.
Les « gars » de Resdern en restaient ahuris !
Qu’était-ce, cette voiture haletante qui semblait voler sur les routes dans un nuage de poussière ?
Quelque invention de l’enfer ! Et puis, que venaient faire parmi eux ces terriens, ces citadins gringalets, aux visages pâles et efféminés ?
Ce fut bientôt une succession de touristes. Les automobiles, les bicyclettes, les voitures mêmes, jetèrent chaque jour d’été des nuées d’étrangers : des femmes, des hommes, des enfants, des poètes, des peintres !
En vain leur fit-on grise mine ; en vain n’avait-on nulle auberge dans le hameau, aucune maison hospitalière ne leur fut-elle ouverte ; en vain les enfants cachés derrière les rochers jetèrent-ils des pierres à ces importuns ; le site était si grandiose, le cap si terrible, la sauvagerie même des habitants si bizarre, que le snobisme des citadins fut attiré de plus en plus.
Et voici qu’un peintre s’installa même dans le pays. Il avait apporté un pavillon en fer démontable, dont la toiture formait tente. Longuement assis devant son chevalet, il peignit la vague bleutée, le sable ensoleillé, les roches noires et sauvages. Il voulut même portraicturer un des plus vieux marins. Longtemps celui-ci s’y refusa, puis, peu à peu, domestiqué par le tabac odorant, par le cognac parfumé de l’étranger, il consentit à servir de modèle.
L’année suivante, des entrepreneurs, des maçons vinrent de la ville, des chalets s’élevèrent. Les Resdernois furent divisés en deux camps : ceux-ci, qui, tout en jurant haine aux envahisseurs, se laissèrent attirer par leur or ; ceux-là qui ne voulaient point sortir de leur barbarie primitive et farouche.
Mais le clan favorable aux étrangers devint bientôt le plus nombreux. Comment résister aux appâts de la fortune ? Un tel, rentrant au port sa barque vide de poissons, l’avait louée pour une simple promenade en mer, et jamais pêche miraculeuse même ne lui eût procuré tant de jours d’aisance. Plusieurs avaient vendu leurs baraques en planches, leurs terrains dénudés, à des prix tels qu’ils avaient pu construire, un peu plus loin, de vraies maisons en pierres et acheter des barques pontées qui filaient, majestueuses, sous la brise et leur permettaient d’affronter la lame pendant des jours et des nuits alors que le poisson donnait.
Et tous accueillirent les touristes.
Seul, le père Jean plissait des yeux à leur approche, marmottant contre eux, dans sa barbe grise, des paroles de vengeance. Mais ce n’était pas l’envahissement seul de ces citadins qui excitait sa haine : lui aussi leur avait vendu sa chaumière voisine de la grève jolie, lui aussi avait vécu des richesses apportées, mais l’an dernier un de ces fortunés avait enlevé sa fille, la Jeanne, la plus accorte, la plus gracieuse des filles de Resdern. Et le vieux avait maudit, non seulement l’auteur du rapt, le millionnaire Lalo, mais encore tous ces jeunes gens joyeux, toutes ces demoiselles aux riches atours, tous ces gens qui apportaient avec eux leurs mœurs dépravées, leur or tentateur.
Mais personne n’écoutait le vieux dans le village ! Jeunes et anciens riaient de ses paroles haineuses ; les premiers, parce que chaque saison nouvelle leur donnait du plaisir, des joies, de l’amour même ; les seconds, parce que leurs yeux brillaient de bonheur en contemplant les maisonnettes riantes qu’ils avaient élevées, les meubles cossus qui les remplissaient.
Resdern, jusqu’alors ignoré, eut un tramway qui le relia à la ville voisine. Ses habitants qui n’avaient jamais donné une voix à un député, à un sénateur, qui ignoraient le gouvernement qui les régissait, qui ne connaissaient comme autorités (et encore !) que les gendarmes du canton voisin et les douaniers de la côte, furent le sujet de débats nombreux au chef-lieu d’arrondissement. La Chambre même s’en occupa et l’on parla de créer dans la lande un hippodrome spacieux. Déjà, chaque soir, les lumières du Casino inondaient la mer de leurs lueurs électriques…
… C’était en juin.
La chaleur torride des premiers jours de l’été faisait déjà fuir, loin des grandes villes, les fortunés et les indépendants.
Resdern attendait ses baigneurs. Avant leur arrivée, on mariait la fille de Claude avec Pierre, le plus vaillant pêcheur du village.
De mémoire de gens de mer, ce fut une belle noce.
Tout le hameau fut invité, depuis le plus ancien, perclus de rhumatismes, pris dans la bise aiguë des marées d’hiver, jusqu’au marmot encore au biberon.
Du fond des armoires, on retira les chapeaux aux longs rubans de velours, les coiffes de dentelles ; les larges braies à côtes, les jupes aux nombreuses tresses ; les petites vestes à boutons dorés, les châles plissés et, pendant trois jours consécutifs, la lande résonna sous les sabots ferrés, frappant le sol en cadence, aux sons des violes et des binious. Plus de cinquante moutons avaient été égorgés, le cidre coulait sans décesser des futailles ventrues et l’eau-de-vie mettait de la gaieté aux cœurs les plus moroses.
Les hurlements de joie sortant des rudes gosiers se répétaient comme des échos, de falaises en falaises, semblant se répercuter sur la vague, comme un défi altier et provocant.
Le village était en délire, délire de gaieté et de beuverie.
Seul, dans un coin, vidant son verre, la pipe entre les dents, le père Jean semblait plus colère et plus taciturne. Le vieux couvait sa douleur : personne n’osait essayer de le dérider, car on savait la cause de son chagrin. C’est que le gars Pierre, le marié qui, joyeux et alerte, enlaçait pour les contre-danses, la fille de Claude, avait été fiancé à sa fille, à celle qui était maintenant, là-bas, à Paris, couverte de bijoux, de robes de soie et qui vendait son corps, pour vivre dans tout ce luxe.
Mais c’était jour d’allégresse ; on plaignait un moment le vieux et l’on retournait à la danse, au plaisir !
Soudain, un « hurrah » d’enthousiasme retentit plus fort et plus violent. François, le garçon d’honneur, ramenait trois couples d’étrangers de l’hôtel voisin.
C’étaient des Parisiens qui avaient fui l’air surchauffé de la capitale quelque peu avant les autres et qui étaient venus au village dans une automobile. Du jardin de l’hôtel, sous l’arbre où ils déjeunaient, ils avaient vu la noce. Par curiosité, pour se mêler à la jeunesse joyeuse, ils offraient tout le champagne que l’hôtelier avait en sa cave.
Comment refuser offre si aimable ?
Les invités de la noce festoyaient. Bien qu’ils eussent déjeuné, les Parisiens prirent place autour des tables.
L’heure du champagne venue, on réclama des chansons.
Une fillette, d’une voix chevrotante et timide, narra les joies et les tristesses du mariage, en une mélopée lente et rythmée qui avait quelque chose de la monotonie de la vague clapotante.
Ce fut le tour de Pierre.
« Chante la Sirène aux Cheveux d’Algues, » cria-t-on.
Il n’y avait pas de fête dans le pays, sans que le meilleur gosier de la « compagnie » ne fût invité à conter cette légende.
L’air en était peu varié, mais il était sauvage, comme la gorge qui le disait.
Pierre s’exécuta :
« Chanson de la Sirène aux Cheveux d’Algues, » fit-il, en toussant pour s’affermir la voix.
Pêcheur, qui joyeux s’en va sur la vague,
Bercé mollement et traînant ta drague,
Voyant le ciel bleu, le flot caressant,
Alors que de loin, te suit le goéland ;
Sur la mer dansante allant en détresse,
Si tu sens ton cœur s’enivrer d’ivresse :
Prends garde, le soir, qu’un esprit malin
N’entraîne ta barque et ta voile en lin,
Vers le cap pointu, nid de la Sirène.
Prends garde à ses chants : ils sont faits de haine.
Prends garde, marin !
Pêcheur qui vaillant s’en va sur la lame
Alors qu’au foyer sanglote ta femme,
Du flot en courroux, ne te fais pas peur ;
Du vent coléreux, brave la fureur !
Ris ! Ton bras est fort, ta barque légère,
Et puis, après ! C’est là qu’est mort ton père !
Mais si tu crois voir au cap incertain
Un corps rayonnant venir du lointain,
Prends garde ! Car au sein de la tempête
La Sirène aux cheveux verts est en fête.
Prends garde, marin !
Prends garde, pêcheur, la vague est moins souple
Que son corps d’albâtre, et le plus beau couple
Se désunirait, si rôdant le soir
Il voyait l’éclat de son grand œil noir !
Son chant est si doux, sa voix est si tendre
Qu’on entre dans le flot pour mieux l’entendre…
Et chantant toujours, agitant la main,
Sa voix s’affaiblit, vient du tout lointain ;
Son geste s’éloigne. Entré dans la lame,
On suit. C’est fini ! Gémissez femme,
Enfants du marin !
Pierre, le marié, s’était tu.
Aux applaudissements de toute la noce, succéda un long silence. Chaque pêcheur avait eu son enfance bercée aux accents de ce chant, et trop de souvenirs venaient à la mémoire des veuves et des orphelins pour que chaque invité n’eût une minute de recueillement, en songeant aux siens emportés à jamais dans l’antre de la Sirène.
« Elle est vraiment drôle, cette légende, fit de ses lèvres rougies, une des élégantes Parisiennes !
– Ce n’est pas une légende, grommela le père Jean. La Sirène existe ; d’aucuns sont morts de l’avoir approchée. Il y a longtemps qu’elle habite dans son antre. On dit même qu’autrefois, elle fit souche avec certain seigneur de la côte et qu’elle en eut une fille, qui fut une enfant semblable à toutes, mais qui avait les yeux verts et les cheveux souples de sa mère. Il en restait une de cette race ; c’était ma fille à moi.
– Où est-elle ? »
Le vieux eut un soupir.
« À Paris, enlevée par un des vôtres, fit-il d’une voix colère.
– Pardi, fit un jeune homme, c’est Jeanne, et en effet, au Bois, partout, on l’appelle la Sirène à cause de sa voix et de ses yeux !
– D’ailleurs, reprit le père Jean, il en est ici qui ont vu la Sirène aux cheveux d’algues.
– Qui ça ? firent, rieurs, les citadins.
– Moi, dit un vieux aux cheveux blancs.
– Contez-nous cela !
– Je veux bien. »
Et, de sa voix chevrotante, le vieux commença :
« Il y a de cela longtemps, bien longtemps ! et ce fut un grand bonheur pour moi que la Sirène dormît au moment où je la regardais.
Je revenais du service. J’avais parcouru tous les océans, visité tous les continents ; toutes les côtes du monde m’étaient connues, et j’étais tout heureux d’être enfin revenu ici, au village natal, sur notre grève.
Bon matelot, je peux m’en flatter, robuste comme le plus solide gabier, je ne craignais rien, et je ne voulais plus croire aux histoires des anciens du pays.

La Sirène, allons donc, des « racontars, » et je riais, oui, je riais des vieux qui ne pouvaient passer en vue du cap, sans se « signer » comme si cette pointe de roc avait été l’antre de tous les démons.
J’avais repris mes filets, mes habits de pêcheur, et j’étais déjà le « galant » de la Catherine, la petite vieille que vous apercevez là-bas auprès de la mariée, et qui était alors, vous pouvez m’en croire, la plus accorte et la plus jolie des filles de Resdern, quand un soir, par une mer belle et plate comme un galet, nous vîmes d’ici la barque de Guillaume s’enfoncer dans la grotte du cap pour ne jamais en revenir.
Je connaissais Guillaume, un rude qui n’avait pas son pareil sur toute la côte d’Armor pour « nager » de l’aviron, pour tirer sa bordée ! Il était accompagné de ses deux fils, deux gars forts comme des hercules de foire, souples et alertes comme des acrobates, ceux-là mêmes qui, chaque jour, étaient les premiers revenus au port après les nuits de pêche, tellement ils étaient adroits à la manœuvre, tellement ils connaissaient les vents et les courants de la côte. Si ceux-là, par le flot doux, avec une bonne brise, s’étaient perdus, il fallait bien que quelque chose les eût ensorcelés.
– Ils s’étaient éventrés sur quelque rocher, » dit un Parisien.
Le vieux eut un mouvement railleur dans toute sa face ridée. Il haussa les épaules.
– Depuis quand, dit-il, quand on touche les récifs, ne retrouve-t-on pas les corps des morts, les épaves des barques ? Or, tout ce qui a disparu dans l’antre de la Sirène : canots, gabarres, sloops, passagers et matelots, n’ont jamais été rapportés par le flot montant. »
Le vieux cracha dédaigneusement, toisa ses auditeurs parisiens, puis sa figure reprit son impassibilité, et il reprit :
« Je voulus en avoir le cœur net : j’irais la déloger jusque chez elle. J’avais frété ma barque, mais on m’en détourna. Que pourrais-je faire seul, là où les trois plus habiles du port s’étaient perdus !
C’était vrai ; je suivis les conseils.
Mais le souvenir de la Sirène me trottait par la tête.
J’étais aussi affolé de curiosité, que si j’avais entendu son chant. Songez : on la disait plus belle que les Tahitiennes, pourtant enjôleuses, que j’avais connues là-bas, dans les îles du Pacifique, chantant avec des intonations plus douces que la musique même de la flotte.
Son chant n’est point fait de mots, mais elle siffle comme le vent dans les cordages par les brises du Sud ; son murmure est plus sonore que celui du flot caressant le sable poli, et on dirait vraiment que les étoiles ont plus d’éclat là-haut dans le ciel, quand sa voix s’élève vers elles, dans les nuits pures des grandes marées !
Et les soirs de tempête, lorsqu’à terre les bras tombent, ne pouvant rien faire contre l’élément déchaîné, elle se joue dans la vague, et son cri est si doux qu’il fait pâmer d’aise les goélands et les mouettes effrayés. Alors, on se réunit autour de l’âtre. On entend la vague qui mugit et se brise sur les rochers, le vent qui hurle à la mort, et la Sirène chante au flot terrible qui glisse, calmé dans son antre, elle chante à la brise affolée, et celle-ci retient son haleine, dès qu’elle a franchi le cap.
Vous riez, et pourtant c’est vrai. Allez, un soir que la lame déferle, sur la falaise qui domine l’antre maudit, vous verrez que le flot y est clapotant et sans mouvement comme celui d’un lac.
Or, un de ces soirs de tempête, à une veillée, la tête échauffée par l’eau-de-vie, je pariai une pêche entière que j’irais jusque dans la grotte où se retire la Sirène.
J’attendis un soir de pleine lune. La mer bleutée coulait douce comme un fleuve, claire et transparente comme du verre.
Je ne pris point ma barque, regrettant mon pari et ne voulant point mourir, mais je descendis les rochers à pic qui se trouvent là, devant vous, juste au-dessus de l’éperon du cap.
Ah ! ce ne fut pas chose aisée ! Pour cela, j’installai une poulie et, à l’aide d’une longue corde, je me laissai descendre jusqu’à l’entrée de l’antre, sur le rocher qui se trouve à découvert jusqu’au moment de la pleine mer.
À cet endroit, l’eau entre dans une grotte, s’enfonçant en entonnoir sous des rochers bizarrement taillés qui se perdent dans l’obscurité.
La mer, sous les rayons de la lune, resplendissait comme une immense nappe d’argent ; l’air était tiède et pas un souffle n’agitait les herbes de la falaise.
Blotti sur ma roche, je ne faisais pas un mouvement, craignant que le bruit de ma descente n’ait éveillé l’attention de la Sirène.
Au bout de quelques minutes, je repris confiance, et pourtant j’étais désespéré : mon voyage serait-il inutile ? était-elle cachée dans les flancs obscurs de son antre ?
Longtemps, mes yeux plongèrent dans l’onde transparente ; l’eau coulait avec force vers la grotte, et cela sans clapotement, sans bruit, comme l’eût fait une rivière profonde ; vous le voyez, messieurs, la Sirène entraîne les éléments eux-mêmes.
Je voyais filer les poissons avec leurs écailles argentées, et tous suivaient la direction du courant, comme s’ils allaient rendre hommage à leur reine.
Et voici que, tout à coup, elle apparut à mes yeux surpris. Elle était là, au pied même du roc, à quelques pouces au-dessus du sable doré, et tout son beau corps émergeait du dessous du rocher, bercé par l’onde, de droite à gauche, avec une infinie souplesse. Mes yeux ne pouvaient la quitter.
Certes, son corps devait être blanc, mais sous cette couche d’eau d’environ trois mètres d’épaisseur, par ce clair de lune, elle m’apparut transparente et bleue comme l’azur.
Je ne vis pas sa figure, car elle dormait sur le ventre comme un énorme et gracieux poisson, et toute sa tête, que je devinais fine et délicate, était entourée de cheveux ondulés et soyeux, verts comme les algues dont ils avaient la forme.
Les épaules étaient arrondies, marbrées de veines bleues, polies comme de la nacre, et le reste du corps se perdait dans le sombre des rochers.
Longtemps, retenant ma respiration, mes yeux restèrent fixés sur ce corps harmonieux, mais la lune se cachait peu à peu derrière les falaises, et bientôt je ne vis plus que les cheveux couleur d’algues, flottant légers sous l’action du courant.
Dans le noir qui peu à peu recouvrait la mer, mon cœur se serra d’angoisse. Il me fallait remonter, et si je faisais le moindre bruit, elle se réveillerait. Songez que son réveil, c’était ma mort ! Car elle n’avait qu’à faire entendre le moindre son de sa gorge divine, et c’en était fini : je le sentais. Déjà un vertige bouleversait mon cerveau ; il me fallait toute ma volonté pour ne pas me jeter à la mer, pour ne pas essayer d’enlacer cette Sirène séduisante.
À l’aide des poignets, je remontai lentement, faisant effort sur ma volonté, craignant que mes pieds ne détachassent quelque bloc.
Et voilà comment j’ai vu la Sirène. Il y a de cela peut-être quarante ans, et mes nuits sont encore troublées de rêves, où je crois entendre l’harmonie de son chant, où je crois revoir la blancheur bleutée de sa chair. »
Le vieux passa la main sur son front comme pour en chasser ces souvenirs angoissants.
Il soupira.
« Elle n’a pas vieilli, elle ; sa voix est toujours aussi pure et les jeunes sentent encore toutes les fibres de leur peau craquer quand ils en approchent. Hélas ! mon sang est glacé dans mes veines, mes vieux os sont perclus de rhumatismes, et pourtant il me semble que mes muscles sont encore d’acier, que ma bouche est encore pleine de désirs, quand il me vient le souvenir de cette ensorceleuse. »
Les Parisiens se regardèrent avec un sourire narquois. Ils n’étaient pas convaincus.
Les coupes se remplirent, la mousse pétilla dans les verres ! L’on but à la mariée, au marié, à l’avenir !
Une Parisienne blonde et insouciante proposa de porter un toast à la Sirène. Ses paroles jetèrent un froid.
« Comment, dit-elle, vous en avez donc peur ! Pas moi ; existerait-elle, je suis femme et sirène aussi, je propose d’aller lui rendre visite dans son antre. Qui m’accompagne ? »
Tous les étrangers voulurent être de la partie.
« Qui nous conduit ? Cinq louis au pêcheur qui nous loue sa barque et nous sert de pilote. »
Toutes les têtes se détournèrent. À quoi servirait l’argent à ceux qui ne reviendraient pas ?
Le père Jean se leva. Il était pâle sous sa figure hâlée ; son regard était dur.
« J’irai, moi, grogna-t-il.
– Bravo, cria la Parisienne.
– Vous donnerez les cent francs avant de partir. Cent francs en or ! »
Un étranger les tira de sa bourse.
Le père Jean les prit, se dirigea vers le vieux curé.
« Tenez, dit-il, vous ferez dire des messes, vous ferez brûler des cierges à Notre-Dame-du-Bon-Secours pour qu’elle sauve ma fille, perdue sur la mer immense de Paris. »
Et sans ajouter un mot, insensible aux reproches, aux adieux de ses compagnons, il s’en alla vers sa demeure, prit son « suroît » et sa vareuse, et descendit, un cordage au bras, ses avirons sur l’épaule, vers la mer tranquille.
Il tira une amarre, prépara sa barque.
« Placez-vous, » dit-il aux étrangers ; et, de la main, il fit un long adieu à la noce entière qui le regardait aller vers la mort du haut de la grève jolie.
On riait dans la barque, insouciant du danger.
En silence, le père Jean ramait.
Le soir enveloppait les falaises de son manteau sombre et, tout à l’horizon, la lune répandait sur la mer ses rayons blafards.
« Nous approchons, fit-il. Écoutez ! »
Un clapotement bizarre, semblable au frôlement de quelque harpe aérienne, se faisait entendre ; un bruissement monotone et doux semblait un accompagnement au prélude de la voix divine.
« C’est l’eau qui tombe des pierres de la grotte, fit un des passagers de la barque.
– C’est la Sirène qui s’apprête à chanter, » fit sentencieusement le père Jean.
Le bruit augmentait. On eût dit des gammes courant sur un cristal très pur et, dans la nuit, la nature entière semblait immobile pour entendre le chant divin qui allait la charmer.
Le père Jean lâcha les avirons.
« Ça y est, fit-il. Elle nous entraîne dans son antre. »
En effet, la barque filait légère, et sans le moindre mouvement, vers la pointe du cap.
« Quelque courant, fit, d’une voix devenue blanche, la Parisienne aux cheveux bouclés. Ramez, vieux, pour en sortir. »
Le pêcheur leva les épaules.
« On vous l’a dit. On ne lutte pas contre la Sirène. »
Les étrangers se regardèrent avec frayeur.
C’était maintenant une cascade de trilles, comme le vent sifflant dans les longs tuyaux des grandes orgues ; ce bruit était très doux, varié dans sa monotonie, allant des notes les plus basses jusqu’aux plus aiguës.
Mais la barque dérivait avec une vitesse incroyable. Elle doubla, sans la toucher, la pointe du cap.
En vain les Parisiens se jetèrent-ils sur les avirons, en vain ensanglantèrent-ils leurs mains sensibles sur le bois lisse des rames, tout fut inutile ; la barque entra dans l’antre.
« Nous sommes perdus, » fit une voix. Et, colère devant l’impassibilité du vieux, elle ajouta :
« Vous le saviez ; pourquoi ne nous avoir pas empêchés, pourquoi nous avoir conduits, pourquoi avoir laissé la barque dériver jusqu’ici ? »
Le pêcheur se leva, solennel.
« Parce que je vous hais ! Parce que j’avais une fille. On disait même dans le pays, et vous l’avez dit vous-même, qu’elle avait les yeux de la Sirène. Les anciens prétendent que, dans la famille de sa mère, on devait avoir des parentés avec elle. Un des vôtres me l’a enlevée ; il l’a emmenée dans votre Paris, où elle se vend. J’ai accepté de vous conduire jusqu’ici, vous remettant entre les mains de celle qui a de son sang. La Sirène venge sa sœur. »
La barque s’était enfoncée dans la grotte. La nuit était obscure ; bientôt, les têtes touchèrent le plafond de pierre, et la barque disparut à jamais.
Tout s’était tu. On n’entendait plus que la voix douce de la Sirène aux cheveux d’algues chantant sa vengeance au flot attentif.

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(Léon Gassianec, compositions de P. Tempestini, in Revue illustrée, vingt-deuxième année, n° 16, lundi 5 août 1907)

