Donc, Amie lettrée, vous voici à Venise :
 

Dans Venise la Rouge…
 

Mais vous m’en voudriez n’est-ce pas ? de continuer la citation. Vous allez y chercher Byron, Sand, Musset ; Pagello aussi. Vous croirez les rencontrer à La Giudecca, au Rialto et tout le long de ce canal Grande aux demeures invocatrices ; et peut-être un soir, s’il fait clair de lune et si votre gondolier n’a pas un accent trop brutal, aurez-vous l’illusion, en récitant quelques vers d’Henri de Régnier, de voir ces ombres falotes descendre les marches usées de quelque palais, visage masqué et cape sur l’épaule, comme aux temps enfuis du Carnaval.

Venise vous rendra ce que vous saurez y mettre, Amie lettrée, et connaissant votre âme translucide, je sais que vous ne saurez l’y mettre que la nuit.

Mais il y a le jour ! Et Venise au grand soleil est une ville bien décevante ! Mon Dieu ! comme les pigeons de Saint Marc vont vous agacer, et comme vous en aurez vite assez de gober des oursins relevés d’une pointe de vinaigre chez les marchandes du littoral de Pallestrina !

Voulez-vous faire alors une petite excursion hors-guide ? Je l’ai faite moi-même et je puis vous la recommander.

Tout là-bas, sur la côte des Fondamenta Nuové, à l’angle du Rio de Mendicati, vous trouverez des barques, et près de chacune d’elle, le batelier qui vous hélera. Un vous frappera spécialement par son bonnet napolitain et son caso digne de la statuaire ; ne lui demandez pas son nom : C’est Giuseppe Righellini. Sa fille vend des pastèques, et quand l’acheteur lui plaît, elle tend aussi sa bouche. Mais alors elle ne vend plus, elle donne ; je lui ai plu, amie, et c’est par elle que j’ai connu son père. Je ne sais si ma petite vendeuse vous charmera, – car enfin nous n’avons pas les mêmes raisons. Mais sa canaille de père, j’en suis sûre, vous enthousiasmera. N’ayez aucune crainte d’ailleurs ; ce n’est jamais lui qui fait le premier pas.

Vous voilà avertie.

Vous lui direz : « Bonjour Giuseppe ! » comme si vous le connaissiez de longue date et, sautant dans son bateau, vous ajouterez : « À Murano ! »

La traversée n’est pas longue, et il vous sera loisible de l’occuper en songeant que vous suivez la route qui mène au Casino où Casanova retrouvait sa chère religieuse et où M. de Bernis, prélat et ambassadeur de France, leur tenait galante compagnie. Vous pourrez même, si la mer est un peu forte, vous souvenir que c’est en revenant d’une de ces amoureuses soirées qu’il pensa faire naufrage. Mais la mer sera calme, et Giuseppe est incomparable comme marin.

Murano s’offrira à vous ; mais vous pensez bien que ce n’est pas pour ses verreries que je vous y amène. « À l’ostéria de Jaccopo, » direz-vous à Guiseppe. Et cinq minutes plus tard, laissant aux badauds Cook la visite de Saint Pierre martyr, vous vous accouderez à une table verte, sous un figuier centenaire, dans un de ces jardins où la fraîcheur de l’aurore semble ne jamais s’évaporer.

Vous commanderez une flasque de Bregance blanc et sucré pour vous, et pour Guiseppe un litre de grignolino accompagné de frutti de mare et, tout en suçant quelques figues fondantes ou en mordant à même une tranche de pastèque rose aux grains noirs, dont les deux cornes vous poisseront délicieusement les oreilles, vous demanderez :

« Giuseppe ! conte-moi donc l’histoire de la Main Rouge. »

Giuseppe s’essuiera la bouche, boira un coup et, lentement, commencera ce simple récit :

« Voici comment les choses s’étaient passées, Signora ; Bénévolo savait depuis longtemps que Fiatelli le trompait avec Mafalda, une fille des quais, dont il avait fait sa maîtresse et que tout le monde jusqu’à ce jour avait pu avoir pour quelques lires. Mais lui, il s’était mis à l’aimer d’une passion telle que si la Madone était venue à passer, ma parole, il l’aurait détroussée. Fiatelli aurait dû se taire. Mais il savait Bénévolo lâche comme un porc, aussi n’avait-il eu garde de tenir sa victoire secrète et il n’était pas d’endroit où il n’allât se vanter de posséder la belle, quand le cœur lui disait.

Bénévolo faisait l’aveugle. Qu’aurait-il dit, le lâche ! Pourtant, quand il avait bu, il lui arrivait de s’assombrir et de serrer son couteau en jurant qu’il les tuerait.

Mais l’on riait et la Mafalda elle-même ne se gênait pas pour lui dire qu’elle allait retrouver son amant, lui jetant cela comme on crache au visage. Ce n’était qu’un porc.

Mais, un matin, une rumeur court le quai : Fiatelli a été tué à Murano, et justement cette nuit-là, Bénévolo avait été introuvable. Il n’y eut qu’une pensée : « C’est lui ! » mais vous comprenez qu’on se garde bien d’avertir la police. C’était affaire privée. Et, entre nous, nous étions contents que Bénévolo se soit enfin montré homme. Jusqu’à la Mafalda qui le suivait avec des airs de chienne fouettée et qui baissait la tête dans l’attente d’un perpétuel coup de poing. La police enquêta, puis, comme Fiatelli n’avait aucune importance, on classa l’affaire et Bénévolo ne fut même pas inquiété.

Quelque chose cependant était changé en lui. « C’est le mort qui le tracasse ! murmurait-on ; il devrait faire dire une messe » ; mais nul n’osait en parler ouvertement, et plus taciturne que jamais, Bénévolo, le soir venu, n’avait plus qu’une pensée : boire jusqu’à l’oubli.

Une nuit, c’était au mois de juillet, Signora, nous passions par une des petites rues de Murano quand il me dit brusquement :

« Voici la maison de Fiatelli, entrons dans le jardin.

– Pourquoi faire ? demandai-je.

– Pour voir si la main est encore sur la porte. »

« Il est fou, » songeai-je, et je le suivis.

Ah, Signora ! Je revois le jardin. Je vous y mènerai si vous le voulez – la maison est au fond avec une porte blanche, et dans le mur opposé s’ouvre la porte donnant sur la rue. Blanche, Signora, toute blanche ! Et voilà Bénévolo qui s’assoit et qui se met à parler comme dans un rêve.

« Il était là, tu m’entends, et il attendait. Je le savais car je les avais entendu se donner rendez-vous, et moi j’étais là derrière à guetter. Il regardait la lune et chantait à mi-voix ; alors, je me suis approché et j’ai frappé entre les épaules. Ah ! ah ! la lune ! Elle était belle ! Il a porté la main à son dos et a tenté d’arracher la lame. Mais il m’a vu et s’est enfui vers la maison, – là, tu vois, j’avais bien frappé, va. Il s’est appuyé contre la porte, et puis il a glissé. Mort, alors, je l’ai fait entrer dans le sac parce que je voulais le jeter à la mer. Il était lourd, tu sais ! Et quand j’ai eu fini, j’ai vu qu’il y avait une grande tache sur la porte. La trace de sa main, du sang. J’ai pris de la terre et je l’ai effacée ! Puis j’ai entendu s’ouvrir la porte de la rue ; c’était elle. Je lui ai dit que j’attendais Fiatelli, et nous nous sommes assis sur le sac, tu m’entends, sur le sac, tous les deux !… J’aurais même voulu… Mais elle a passé la main par l’ouverture et elle a senti les cheveux. Alors, elle s’est enfuie vers la maison et, quand j’ai voulu la poursuivre, sur la porte, tu m’entends, Giuseppe, il y avait encore la main que j’avais effacée. Je me suis jeté dessus, mais j’ai eu beau frotter, elle était toujours là. J’ai voulu fuir, et, sur la porte de la rue, il y avait aussi une main rouge. Et j’ai dû sauter par-dessus le mur, car elle me barrait le passage. Et maintenant, sur toutes les portes blanches, la nuit, je l’aperçois qui est là, elle, la main rouge. Tiens, tiens, tu la vois ? »

Signora, je ne voyais rien, mais j’ai entendu dire qu’il ne faut jamais contrarier les fous ; alors, j’ai répondu :

« Oui, je la vois.

– Mais elle ne s’en ira donc jamais ? » – Et il s’est rué contre la porte, s’arrachant les ongles, puis a roulé d’un bond.

« Ah ! fuyons ; j’ai peur   »

La porte de la rue était heureusement contre le mur et il a pu la franchir sans être arrêté. Une fois dehors, il m’a pris le bras.

« Guiseppe, tu l’as vue ; elle est vivante. Ses doigts se crispent et tout à l’heure, je le jure par la Madone, ils ont voulu me saisir le poignet. Ah ! Giuseppe, tu verras qu’elle me tuera ! »

J’étais très ennuyé, et comme je craignais qu’il ne s’amuse à bavarder à tort et à travers si je le laissais seul, je lui ai dit :

« Allons boire un coup, Bénévolo ; cela nous remettra d’aplomb. »

Et je l’ai amené ici, Signora. À la table que vous occupez. Plus loin, il y avait deux carabiniers qui soupaient.

« Si tu tiens à la vie, lui dis-je, tais-toi. »

Mais il ne parlait plus, buvant sans arrêt et regardant droit devant lui, comme un homme hébété.

Signora, c’était un soir de clair de lune. Je vous l’ai dit. Mais elle n’était pas encore assez haute et tout le fond du jardin était plongé dans l’ombre. Tout à coup, la main de Bénévolo s’abat sur la mienne et j’entends son cri d’effroi :

« Giuseppe, la main ! »

La lune avait poursuivi son vol, Signora, et, devant nous, éclairée par les rayons, la porte faisait une tache blanche.

« Tais-toi, » suppliai-je.

Mais il ne m’entendit pas et, le bras tendu, continua à fixer la chose invisible.

« Là, là, tu la vois ! Elle se crispe, et elle descend. Giuseppe, elle est presque au ras du sol. Mais tu vois bien qu’elle rampe sur le sable ? Ah ! partons, partons ! »

Il se leva, Signora, mais il avait beaucoup bu et ses jambes refusèrent de le porter. Il chancela un instant, puis s’abattit à genoux.

Alors se passa la tragédie. Ses yeux hagards semblaient suivre la marche de quelque chose sur le sol, et tout son corps se recroquevillait comme à l’approche d’un reptile ; la bouche tordue par la terreur n’arrivait pas à articuler un son. Soudain, tout son être tremble, comme si la chose l’avait atteint et, lentement, ses mains qui étaient au ras du sol remontèrent le long de son corps, – la chose devait monter aussi – et s’immobilisèrent à la hauteur de son cou, dans le geste de ceux qui étouffent. Il rejeta la tête en arrière, ouvrit la bouche démesurément comme pour hurler, et, les yeux jaillissant de leur orbite, il tomba tout d’une masse sur le côté.

On s’était précipité vers lui, mais il était mort. Un des carabiniers le releva.

« C’est une chance, l’ami, que tu puisses invoquer notre témoignage ; ton camarade est mort d’une attaque ; pourtant, regarde… »

Je me penchai, Signora, et au cou de Bénévolo, je vis, vous devinez quoi ?… cinq doigts bien marqués, profondément enfoncés dans la chair bleuie – les cinq doigts de la Main Rouge qui avait accompli son œuvre. »

Voici l’histoire, amie lettrée. Et vous en aurez oublié de grignoter votre pastèque et de boire votre branganze. La petite table, la porte blanche, tout cela vous troublera, et vous frissonnerez, et vous regretterez d’être seule. Car je vous connais et je sais à quoi les émotions vous prédisposent. Mais rappelez-vous ce que je vous ai dit : Giuseppe ne fait jamais le premier pas ; c’est entendu. Mais pour peu qu’on veuille le faire, ah ! qu’il a vite fait tous les autres !

Et la journée sera si belle ! Et Giuseppe sourira si bien !
 
 

 

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(Charles de Richter, in Les Lettres françaises, organe de la littérature et de la poésie [directeur : Albert Keim], supplément à L’Arlequin, n° 5, samedi 15 septembre 1923)