J’avais vingt ans, lorsque M. Nox acheta la plus belle maison du pays et vint s’y installer avec sa fille.

Tout de suite, on leur fit bon visage. M. Nox était un si brave ho
mme et sa fille était si jolie, si jolie !

Ses cheveux étaient bruns, et le soleil y réveillait des ors cachés. Ses yeux bruns étaient de la couleur des châtaignes mûres. Elle avait un pas léger, un doux sourire et une douce voix.

Son père était un vieil homme aux rides bienveillantes, au rire cordial. Il était toujours gai. M. Nox était un peu gros, et son ventre joyeux bombait avec assurance. Ses cheveux gris ne voilaient point le miroir poli de son crâne.

Que! homme charmant que le père Nox ! Tous l’aimaient dans le pays, depuis le curé jusqu’au forgeron du village proche.

M. Nox devait être très riche. Il avait acheté cette belle maison avec ce grand jardin potager. Sur les murs grimpait un allègre chèvre-feuille qui embaumait. Il y avait même une tonnelle, tout au fond du jardin, ombragée par des glycines bleues. C’est là que Gyda Nox venait s’asseoir et broder en rêvant, ou lire quelque livre pieux… Elle était toute fraîcheur. Elle faisait penser à l’ombre adorable que jettent les verdures, et au petit bruit de l’eau bienfaisante par les chaleurs d’août.

M. Nox et sa fille menaient une paisible existence, d’une régularité toute familiale. Tous deux étaient heureux, avec sérénité.

Et moi, vous pensez bien… et moi, j’étais devenu éperdument amoureux de Gyda Nox. Ah ! ces yeux bruns et dorés comme l’ombre et le soir !

Mais voilà… Quoique mes parents eussent amassé un fort honnête pécule, ils n’étaient point aussi riches que M. Nox.

Par moments, je désespérais. Mais j’étais jeune, et je possédais une confiance illimitée dans l’amour. L’amour était tout-puissant. Gyda m’aimerait puisque je l’aimais, moi, avec une si franche, une si entière ardeur. Elle m’aimerait… Et, le jour de notre mariage, tous les oiseaux de l’univers chanteraient à la fois.

Ce serait très simple, et pourtant très mystérieux. Le soir viendrait errer sous les glycines. Et le soir donnerait plus de gravité à mes aveux et plus de douceur à son consentement. Je verrais dans ses yeux mon avenir.

En attendant, la réalité n’était presque pas inférieure à ce cher songe. Gyda m’accueillait avec une timidité flatteuse. M. Nox, toujours bonhomme, semblait me recevoir sans défaveur. Je crus même comprendre qu’il encourageait mes visites.

Gyda me souriait, craintive. Et j’avais tous les parfums dans l’âme.

Gyda était mon premier amour véritable. Je m’asseyais auprès d’elle, et les glycines bleues laissaient pleuvoir sur nous leur frêle senteur. Nous échangions des paroles hésitantes. Parfois, nous nous taisions.

Mes parents approuvaient mon amour pour cette jeune fille réservée et candide. Et puis, M. Nox était si estimé de tous ! On ne savait rien sur son origine ni sur son existence, mais cela importait peu. C’était, de façon évidente, le meilleur des pères de famille, le plus honnête homme de la terre. Et puis on savait qu’il était très riche.

… Par un bel après-midi, j’avais fait, en compagnie de Gyda et de son père, le tour du jardin potager. Et j’avais consciencieusement admiré les choux, les melons et les citrouilles dont le bon M. Nox était justement fier. Gyda avait cueilli une rose rouge et l’avait mêlée à ses cheveux bruns. J’étais infiniment heureux.

Comme M. Nox s’inquiétait d’une acquisition nécessaire, Gyda et moi l’accompagnâmes jusqu’au village voisin.

Nous cheminions, tous les trois, dans un silence amical. Gyda, par moments, levait vers moi ses yeux, de la couleur de l’ombre chaude. Je la contemplais de tout mon jeune amour. Et le bon M. Nox sifflait un refrain populaire.

Le soleil se couchait déjà, lorsque nous passâmes devant le cabaret. Des hommes, que je n’avais jamais vus, et qui devaient être nouvellement arrivés au pays, hurlaient, très ivres, des chansons rauques.

Gyda trahit un embarras charmant. Le père Nox et moi pressâmes le pas.

La porte du cabaret était grande ouverte. Et les hommes attablés nous considéraient tous. Brusquement, l’un d’eux, plus ivre que les autres, se dressa, et, montrant du doigt le bon M. Nox, hoqueta rageusement :

« Mais je le reconnais, celui-là… C’est… C’est le bourreau… C’est bien lui… Hé, compagnon ! Te souviens-tu de Bardot, dont tu fis sauter la tête dans le panier rouge ? J’y étais… »

De pitié, M. Nox haussa les épaules. Gyda n’avait pas compris. Elle n’avait pas entendu peut-être. Et, fort paisibles, nous fîmes l’emplette et retournâmes vers la maison blanche. M. Nox, que la chaleur avait courbé d’une légère fatigue, se dirigea vers la cuisine pour se désaltérer. Je restai un moment seul avec Gyda, dans le jardin parfumé par les melons et les citrouilles aux fraîcheurs délectables.

Un grand courage spontané me vint.

« Voici le soir, dis-je très bas. Et vous savez que, le soir, les hommes osent enfin parler selon leur cœur. Je vous dis une chose très simple et très grave, à l’heure où toutes choses sont graves et simples. Je vous aime. »

Elle leva vers moi ses yeux de la couleur mystérieuse de la brume. Elle se tut, et je compris. Lentement, elle mit sa main dans la mienne, comme fait la fiancée au fiancé véritable…

Ma joie était trop grande. Elle m’accablait ainsi qu’un lourd fardeau d’étoiles et de pierreries. Mon âme était plongée dans une stupeur qui ressemblait aux hébétudes comblées de l’ivresse.

« Ma bien-aimée… » murmurai-je.

Le silence chantait. Et soudain, le pas de M. Nox, crissant sur le gravier, suspendit la magie.

« Puis-je lui parler ? interrogea ma voix devenue lointaine : une voix de bienheureux parlant dans les célestes extases.

– Demain ! implora-t-elle. Pour l’instant, je veux être seule à rêver ma joie. Le bonheur rend égoïste, n’est-ce pas ? »

Et mon sang rayonna dans mes veines.

Balbutiant, je pris congé de M. Nox… et d’elle… et d’elle… et je marchai au hasard sur la route.

Le temps n’existait plus. Il me semblait que j’étais entré dans une éternité bleue. Et rien n’était plus qu’un long sourire d’extase…

Enfin, dressant la tête, je vis luire le croissant de nacre fluide.

Une impatience plus aiguë que l’angoisse me crispa. Une force me poussait à retourner vers la maison bénie, vers le suave jardin. Il me fallait entrevoir la petite lueur de sa lampe, filtrant à travers les persiennes.

Je revins sur mes pas ; je m’approchai de la maison bénie. Elle était toute noire. L’ombre la noyait. Mais le jardin était baigné par le clair de lune.

Malgré mon bonheur, je fus frappé par l’étrangeté de ce clair de lune verdâtre et comme mortuaire.

Non sans une surprise un peu inquiète, je m’aperçus que la grille du jardin n’était point fermée.

« C’est singulier, » méditai-je.

Machinalement, je poussai la grille d’entrée ouverte et j’entrai. Un air moisi glaçait le jardin, pareil à l’air qui remplit les sépulcres. Le bizarre clair de lune flottait sur tous les objets.

Je ne sais quelle peur obscure m’étreignit. Je fis un pas en avant, vers la maison noire. Et je trébuchai sur quelque chose de rond et de livide… C’était un chou argenté par la lune.

Me relevant, je vis que tout autour de moi blêmissaient de livides rondeurs : choux, et melons sous leurs cloches de verre.

Et soudain, je jetai à la nuit une clameur d’épouvante et de démence. Le jardin était plein de têtes coupées

Innombrables, elles m’entouraient, avec leurs yeux révulsés, tout blancs, leurs lèvres exsangues et leur bouche ouverte et tordue.

Je m’enfuis en courant et en hurlant tout le long du chemin : « Le jardin du bourreau ! Le jardin du bourreau ! » Je ne sais plus où l’on me ramassa, vers l’aurore.
 
 

 

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(Renée Vivien, in Le Beffroi, sixième année, n° 58, août 1905 ; Leonora Carrington, « Green Tea, » huile sur toile, 1942)