Quoi de plus familier qu’un gros chat qui somnole paresseusement ? Et qui donc aurait l’idée de lui prêter d’autre préoccupation que celle d’une heureuse digestion ? William Temple est plus méfiant. Cet air benoît lui semble trop bien joué pour ne pas cacher quelque chose : une intense et mystérieuse vie de l’esprit, par laquelle les chats gouvernent le monde à temps perdu ! L’idée peut paraître complètement outrée, incroyable, d’abord. Mais le raisonnement est d’une telle logique qu’il fait réfléchir. Et qu’on ne peut plus, ensuite, voir un chat sans se demander si…
 
 

–––––

 
 

I

 
 

Il était passé minuit et je filais sur la route de Douvres, à quatre-vingt-dix à l’heure, au volant de ma petite deux places, vers l’aventure la plus étrange de ma vie, en haut de Shooter’s Hill.

Mais elle était encore à vingt minutes dans l’avenir et je ne m’en doutais pas plus qu’un voyageur de la diligence de Douvres, il y a un siècle et demi, ne se doutait du bandit de grand chemin, posté en embuscade, quelque part, sur cette même route.

Personnellement, je n’avais aucune raison d’y être, cette nuit-là, car ce n’est guère le chemin direct pour Salisbury. Je rentrais de vacances prises sur la côte est, et je m’étais largement écarté de mon itinéraire pour passer par Shooter’s Hill.

J’avais lu pendant mon congé Une Histoire de Deux Cités, et le début en était si vivant dans ma mémoire que mon satané romantisme – j’écris des romans historiques pour vivre – avait dû être satisfait.

La route n’était plus bourbeuse, mais sèche, sombre et luisante sous l’étrange éclairage bleuâtre des lampes à vapeur de mercure. Je me demandais ce que Dickens aurait pensé de ces lampadaires. Elle me mena, après l’énorme château d’eau, qui ressemble à un haut château-fort normand, jusqu’au sommet de la côte. Je freinai alors, et rangeai la voiture un peu plus bas.

Une heure de conduite m’avait un peu engourdi ; c’était le moment et l’endroit de me détendre les jambes. Il n’y avait pas une âme en vue et la route vide s’allongeait en une rangée de lumières bleues, vers l’horizon, et Londres. Je me dégageai du siège, allumai une cigarette, regardant d’un air pensif les bois sombres qui bordaient ce côté de la route.

Bien que la lune fût haute dans un ciel sans nuages, les bois paraissaient trop épais et ténébreux pour une promenade agréable. Je traversai donc la chaussée, jusqu’à l’entrée d’un petit chemin, appelé Constitution Hill, qui descend vers Woolwich.

Il y avait une grande vieille maison bourgeoise sur la droite ; sous son porche, les fenêtres étaient brisées. Plus loin, en contrebas, un espace herbeux, clôturé, planté de quelques arbres. Cet enclos avait fait naguère partie du domaine entourant la grande maison et restait maintenant le seul endroit non bâti. Tout le reste constituait un vaste lotissement couvert de maisons allant jusqu’au bas de la colline. Du coin, je contemplai le panorama.

À plus de trois kilomètres, en bas, je distinguais un bras de la Tamise, pareille à une bande de métal terni. Dans Woolwich, l’obscurité était piquetée de lampadaires, mais les enseignes au néon ne brillaient pas – les cinémas et les bars avaient, depuis longtemps, fermé leurs portes pour la nuit. Les longs bâtiments du grand arsenal, qui s’étendaient sur des kilomètres le long du fleuve, se confondaient avec le reste de Woolwich, dans la même ombre indistincte. Sur la rive opposée, une grue immense dressait la tête au-dessus des docks et de la grisaille confuse de l’Essex, et, à cette distance, elle avait l’air d’un jouet minuscule.

De toutes les maisons du lotissement, pas une n’avait une fenêtre éclairée. La ville dormait et rêvait, et j’étais là, à ce coin, comme le dernier habitant vivant de ce monde. Je songeai quel horrible destin ce serait, – si c’était vrai, – la solitude, le silence accablant, l’absence de toute réponse ou espoir d’une réponse. Et alors, pour détruire l’illusion, un cri lointain se fit entendre quelque part, au bas de la côte. Je regardai dans cette direction, mais ne vis personne. Le faible appel se répéta : « Hou !… Hou !… » eût-on dit.

Je regardai plus attentivement, et alors, il me sembla que l’ombre – d’un noir d’encre – de l’une des maisons, en bas, s’était détachée, qu’elle s’avançait vers moi sur la route au clair de lune… Oui ! elle bougeait !… Une bizarre ombre noire sur le sol, qui se rapprochait régulièrement.

Cela me donna une sorte de malaise. Je faillis battre en retraite vers ma voiture, puis je restai, par pure curiosité. Une impulsion soudaine me fit grimper sur le plus proche lampadaire et attendre, accroché là tant bien que mal. Je pouvais, à présent, distinguer quelques silhouettes humaines, au loin, derrière la longue ombre noire. On entendait des cris et des rires. Je me sentis soulagé. Cela ne pouvait pas être bien grave.

La masse sombre approchait, rapidement et silencieusement, et se décomposa en une quantité de petits corps, parmi lesquels se mirent à briller des yeux verts. Une invasion de gros rats. Je me penchai, pour mieux voir, quand les meneurs de la bande arrivèrent sous la lumière de mon lampadaire.

C’étaient des chats ! Par centaines, de tout poil et de toutes tailles. Conduits par trois énormes matous noirs, – dont l’un avait le bout des pattes blanches, – ils passèrent devant moi en une vague onduleuse et furtive qui couvrait toute la route et les bas-côtés, s’ouvrant pour éviter mon lampadaire et se refermant ensuite en une masse compacte. Des chats tigrés, des Siamois, des Manx sans queue, des gros Persans poilus et des hordes de chats de gouttière, certains portant leurs chatons dans la gueule. Ils ne firent aucune attention à moi, et, sans un regard de côté, ils se hâtaient, d’un commun et urgent accord, montant la côte, vers la route de Douvres au-delà de la grande maison bourgeoise en ruine.

Leurs petites pattes feutrées ne faisaient pas de bruit sur l’asphalte et pas même un chaton ne miaulait.

« Ben, vrai ! » murmurai-je plutôt inélégamment pour un homme de lettres, tandis que la multitude féline défilait comme une armée chinoise.
 
 

 

Enfin apparut l’arrière-garde, suivie d’une douzaine d’êtres humains qui étaient tombés sur cet étrange phénomène et le suivaient avec une vive curiosité. Quelques gamins turbulents se trouvaient parmi eux et essayaient d’attraper la queue des derniers chats – il n’y avait pas de traînards – et de les retenir. « Ho ! hurlaient-ils. Ho là ! » Mais je remarquai que les chats échappaient toujours à leurs tentatives et continuaient à se hâter.

La fin du défilé passa rapidement et disparut en haut de la côte, avant que je descendisse de mon perchoir. J’atterris presque sur les pieds d’un vieux bonhomme avec une casquette enfoncée, qui avait abandonné la poursuite. Il s’appuyait au lampadaire, essoufflé.

« Sont diablement pressés, hein ? fit-il avec un signe du pouce vers le haut de la côte. Bon sang !

– Oui, dis-je, qu’est-ce qui se passe ?

– Le diable me patafiole si je sais quoi. Tous les satanés chats de Woolwich se sont mis dans la tête de s’en aller. Ma Lizzie est là, dans le tas… L’a sauté par la fenêtre de la chambre à coucher.

– Savez-vous où ils vont ?

– Dans les bois, j’ parie, ricana-t-il avec un clignement d’œil.

– Ça me dépasse ! dis-je en hochant la tête. Mieux vaut que j’aille voir ce qui reste de ma voiture.

– Hé ! »

Je me retournai. Ce n’était pas mon cockney mais un policeman en uniforme, montant la côte à grandes enjambées. Il arriva près de nous.

« Rien vu d’extraordinaire par ici ? demanda-t-il abruptement.

– Ah bah, alors ! s’esclaffa le cockney. Simplement cinquante mille chats qui allaient par là-haut, mon pote ! »

Le policeman me regarda. J’inclinai la tête.

« C’est exact, aussi bizarre que cela paraisse. Les bois doivent en être pleins maintenant.

– On m’avait déjà dit quelque chose comme ça un peu plus bas sur la route, dit le policeman. Bon… Va falloir que j’aille voir de quoi il retourne. »

Et il s’éloigna rapidement.

« Ça promet d’être intéressant, remarquai-je. Je pense… »

Je m’arrêtai ; une formidable lueur blanche jaillit dans le ciel, comme un éclair, au-dessus de Woolwich. Pendant une seconde, le paysage apparut, à des kilomètres à la ronde, dans une clarté fantomatique. Et la nuit retomba, plus noire qu’auparavant.

Un moment, mon esprit troublé tenta de comprendre ce nouveau phénomène. Puis une flamme orange jaillit soudain dans la même direction, coupant le ciel nocturne en deux, au-dessus des bâtiments de l’Arsenal, tandis qu’une épaisse fumée noire bouillonnait à sa base et que son reflet rougeoyant dansait sur les eaux de la Tamise. Elle semblait très haute à distance ; là-bas, à Woolwich, elle devait être d’une taille effrayante.

« Sacré bon sang ! l’Arsenal flambe ! » cria le vieux cockney d’une voix rauque d’émotion.

Et à ce moment, le bruit de la première explosion nous parvint, un fracas formidable qui brisa la moitié des vitres du lotissement, fit trembler le sol, au point que je m’en mordis la langue sous le choc, et en restai abasourdi, écœuré et hébété.

Je me souviens d’avoir chancelé un instant, les mains sur les oreilles, dans un état de confusion aveugle, et je me ressaisis pour constater que la flamme au-dessus de l’Arsenal avait, maintenant, huit compagnes – tours de feu tournoyantes qui s’étendaient sur toute la longueur des bâtiments. Un énorme nuage très haut reflétait les flammes, si bien que la moitié du ciel semblait un gigantesque dôme de feu, vers le centre duquel montait verticalement une formidable colonne de fumée noire comme un pilier d’enfer.

Le roulement sourd des explosions continuait et des détonations périodiques plus brutales nous crevaient presque les tympans. Des obus avaient été entassés là-bas et maintenant c’était un beau feu d’artifice. Des lueurs d’un bleu électrique jaillissaient comme des éclairs au pied des hautes flammes, et les débris qu’elles faisaient voler semblaient des pluies de points noirs dans l’embrassement de la fournaise.

Quelques-uns de ces fragments commencèrent à siffler autour de nous et hachèrent au passage les branches feuillues des arbres. Je m’aperçus que le policeman était revenu et se tenait debout à côté du cockney, leurs deux visages avivés par le rougeoiement. Soudain, on entendit un fracas de tonnerre en haut de la route ; un énorme débris de machine était venu frapper en plein dans le château d’eau et l’avait abattu en ruine à travers l’ancienne grand-route.

Le policeman hurla quelque chose que je ne pus saisir dans le vacarme. Il montrait le bas de la route, et je vis un mur de fumée qui ondoyait vers nous. Il approchait vite sans que nous puissions y échapper. Il fut sur nous en une seconde, et nous nous trouvâmes dans un brouillard dense, sulfureux, qui nous fit tousser, suffoquer et pleurer.

Les environs étaient maintenant noyés dans une obscurité fuligineuse et même l’éruption à Woolwich n’était plus qu’une lueur diffuse dans le brouillard. Je pense que je serais retourné à ma voiture à ce moment si je n’avais pas vu le policeman. Il n’avait visiblement aucune intention de s’enfuir, mais plaqua un mouchoir sur sa bouche et son nez et descendit Constitution Hill à travers les volutes de fumée. Son devoir l’appelait à Woolwich et il y arriverait d’une manière ou d’une autre.

Le cockney, réprimant une quinte de toux, pointa le pouce vers le policeman et m’interrogea du regard. Me sentant soudain honteux de mon manque de courage, j’opinai vigoureusement de la tête et lui pris le bras.

Nous partîmes à travers l’écran tourbillonnant de la fumée, suivant sa vague silhouette, et le rejoignîmes dans une éclaircie. Si ce n’avait été ces quelques échappées dans la fumée, nous aurions étouffé. Tous les trois, nous aspirâmes l’air frais quelques instants, puis nous plongeâmes de nouveau jusqu’à ce qu’enfin nous atteignîmes la ville dévastée.
 

(À suivre)

 
 

–––––

 
 

(William F. Temple, [« The Smile of the Sphinx, » in Tales of Wonder n° 4, automne 1938], traduit de l’anglais par Georges H. Gallet, illustrations de Di Marco, in Le Hérisson, jeudi 19 mai 1955. Cette traduction est reprise de l’anthologie Escales dans l’infini, Paris : Éditions Hachette/Gallimard, collection « Le Rayon fantastique » n° 26, mars 1954)

 
 

–––––

 
 

 
 

–––––