à Jules Supervielle.

 
 

TECHNIQUE DE LA MORT AU LIT

 

COMMENT FORMER SON ÂME À L’IMAGE DU CORPS

ET COMMENT LA SORTIR

 
 

Il est possible de sortir de soi.

Madame X… avait coutume de s’évanouir, se faisait une lucidité, revenait à elle avec un bon mensonge. Excellent exercice préparatoire au jour dit le dernier.

En effet, la difficulté est grande de mourir. C’est qu’il faut se reformer l’âme entière au-dessus du corps, complète et parfaite, les manchots avec leurs bras et les cardiaques avec leurs valvules mitrales exactement étanches ; une pulsation imprévue, et tout est à refaire. Or, la plupart des hommes que j’ai connus dans leurs derniers jours étaient embarrassés, se jetaient du côté droit sur le côté gauche, enrageaient contre les couvertures, essayaient de se sortir l’âme tantôt par la poitrine, tantôt par la tête. J’ai connu un moribond ignare qui mit cinq jours à se former une jambe. Il souffrait réellement, il voulait tant être mort. Pauvre homme !

Ma grand’mère mourut merveilleusement. Elle était dans son fauteuil à faire de la broderie, la déposa sur ses genoux et dit : « C’est mon dernier point de Malines, mes enfants, » rejeta son dernier souffle profond et bien calculé ; elle était morte.
 

P. S. — Les Européens se sortent mieux l’âme par les circonvolutions frontales de la tête ; les Asiatiques mieux par la poitrine. Il faut également observer si, dans la vie, on avait exercé comme orateur ou comme maître-maçon ou comme chasseur de gros gibier.
 
 

à André Gaillard.

 

KARISHA, AIMÉE DES MORTS

 
 

Quand un esprit touche un corps, il a froid.

Karisha était très douce, en même temps très forte, d’une tendresse singulière et générale, telle qu’elle ne pouvait faire un pas sans que plusieurs esprits de morts ne vinssent sympathiquement se poser sur elle. (Ils se revivifiaient de la sorte.) Elle, à de menus travaux, cherchait la chaleur par l’activité.

Mais un esprit vous rafraîchit plus que quelques dizaines de degrés de latitude vers le Pôle ; et le tricot de laine bleue qu’elle mettait, qu’est-ce que c’est qu’un tricot de laine bleue contre une bande d’Esprits infiltrants ?

Elle tombe malade.

Maintenant, c’est seulement un par un, successivement, qu’ils approchaient pour ne pas la refroidir trop d’un coup. Mais… voici presque la fin de Karisha. Elle n’a plus que deux heures à vivre.

L’Esprit Chertoli seul entre, comme le plus charmant, frappant d’abord un coup à la porte, à quoi se reconnaissait qu’il avait été homme et adulte. Elle le laisse entrer, songe toutefois qu’un rien de froid en plus, elle mourra, car elle est déjà froide jusqu’aux cuisses. Le froid vient ! Morte ! Elle est morte ! Elle est morte, Karisha, et voici que son âme va au loin, puis les Esprits Karfar et Nangar luttent à qui entrera dans le corps encore tiède de Karisha, et luttent longtemps.

Tantôt c’est Karfar qui agite les bras du cadavre, tantôt c’est Nangar, et le cadavre crie et rage avec des voix d’hommes. Les parents de la jeune femme s’attristent… Elle qui était si douce.

Ils la croient devenue folle, elle qui est morte depuis bientôt une demi-journée.

Enfin, on empoisonne le corps de Karisha qui devient bleu.

Karfar et Nangar, voyant que c’est inhabitable, s’en sont allés.
 
 

Pourquoi pas un journal de

l’impossible, du Jamais arrivé ?

RIVAROL

 

à Alfredo Gangotena.

 

L’ÉTOILE EN BOIS

 
 

Les habitants de la planète Mars s’occupent beaucoup. Maintenant, ils font une étoile en bois, en bois très dur, presque aussi ininflammable que la porcelaine et qui jauge plusieurs kilomètres cubes. Ils travaillent longtemps, la sphère grossit, grossit, grossit ; quand on a dépassé le niveau des supernumici, ne montent plus dessus que des gens entreprenants et des condamnés avec des animaux domestiques et des semences et de la terre végétale. Puis, à peu près au moment calculé, car il y a toujours des perturbations d’un certain ordre, l’étoile en bois se met à rouler (les habitants se réfugient à l’intérieur), se met à rouler à une grande vitesse.

Les voilà partis.

Les Martiens en ont déjà lancé trois.

Elles tournent autour de Mars avec régularité, et à l’œil sont grosses comme des melons.
 

*

 

ARBRES EN CATALEPSIE

 

LE BOIS DE BOULEAUX DU FEYR

 
 

Quand passe un troupeau de moutons laineux près d’un bois de bouleaux, la sève de ceux-ci s’arrête de couler. C’est chose étonnante, les 3.400 coulées de sève qui font halte une demi-heure, une heure, tant que passe le troupeau. Les bûcherons expérimentés s’abstiennent de frapper, car, s’ils frappent dans ce moment, l’arbre abattu périra promptement.

Il ne faut pas abattre un arbre ému.

La forêt souffre toujours du passage de moutons laineux à l’horizon ; mais si le troupeau reste à paître une journée, la sève se remet à circuler, petit à petit. (1)
 
 

à Jeanne G. C.

 

FATIGUE I

 
 

Il allait lentement, le plus lentement possible, pour que son âme puisse éventuellement rattraper son corps. Il était fort inquiet de n’être parti qu’avec les trois quarts de celle-ci car, en face des incidents de la vie, on n’est pas de trop tout entier.

Combien de pensionnaires se sont endormis dans les dortoirs qu’on réveille le matin au son de cloches, – on les force aussitôt à se lever, à se laver, – qui restent fatigués toute la journée tandis qu’une partie de leur âme continue à circuler dans les dortoirs entre clefs et autres objets en fer, morceaux humains ne pouvant se reposer et ne sachant que faire. Ces enfants se morcelant ainsi chaque nuit se trouvent à la fin du premier trimestre réduits à une portion d’âme tellement petite que bientôt il n’y en aura plus même assez pour faire un imbécile.
 
 

FATIGUE II

 
 

Oui, il faut se méfier des grandes fatigues. Une fatigue, c’est le bloc « moi » qui s’effrite. Comprenez-le bien. On arrive ainsi à se perdre l’âme par bribes et morceaux.

Des soldats après dix étapes meurent souvent. Ils crachent leur sang qui ne leur sert plus de rien.

Il reste ainsi des tas de morceaux d’âme dans les campements où l’on n’a pas assez dormi. Ces âmes se mettent à errer autour des métaux ou se dissolvent dans l’eau.

J’avais une amie qui perdait tous ses sentiments dans l’eau. Elle m’aimait. Son mari, pris de soupçons, se sera mis, je parie, à lui vanter l’hydrothéraphie et la distance a fait le reste. Chère petite âme, va, mais petite âme à petite portée ! À Bruxelles, où nous demeurions à quelque cent mètres l’un de l’autre, elle m’apparaissait souvent tout d’un coup à la lisière d’un mur, me regardait bien dans les prunelles. C’était très doux. Mais quand je fus à Paris, à trois cent quinze kilomètres… c’était trop pour toi, je t’excuse, sois en sûre, Jeanne.

Je me demande au fait jusqu’où elle m’eût aimé. À Nancy m’eût-elle aimé ? À Anvers m’eût-elle aimé ? En mettant l’eau à part naturellement, et mes ennemis qui n’éprouvent aucune difficulté à répandre que je suis un peu fou, un peu bizarre et qu’il serait bon de se méfier.
 
 

ÉCHO

 
 

La Bibliothèque Nationale de Paris, entre toutes les Bibliothèques, est la plus importante (3.700.000 volumes).

Le British Museum vient au deuxième rang, puis Saint-Pétersbourg.

Sous Lénine, dans le gâchis, et un plan secret des nombreux sous-sols un peu partout ayant été livré, on découvrit quarante-trois caves de vieux livres.

Jusqu’à quel point sont-elles pleines ?

Saint-Pétersbourg jette dans la presse, qu’on verra bientôt les plus beaux vieux ouvrages persans, et qui soient des documents phéniciens, sanscrits, et de l’Atlantide même.

Londres, fourberie ou confiance en soi, compte sur les champignons oomycètes ou myseomycètes, c’est-à- dire sur l’illisibilité des textes moisis.
 
 

MAISON HANTÉE

 
 

Il faut se méfier des enfants battus. Ils se vengent et battent une maisonnée entière. En apparence, ils sont à méditer. Cependant, dans la bonne direction, ils lancent leur âme par paquets rapides et arrivent à causer de grands dégâts.

Voici une règle pour reconnaître si une maison est hantée par des fantômes de grandes personnes ou par des fantômes d’enfants. Les grandes personnes font des choses méchantes, les enfants font des choses inutiles.

Si des chiens, par exemple, sont plusieurs fois jetés à pile ou face (échine-pattes, pattes-échine) contre le sol, vous pouvez parier à coup sûr que cela vient d’un enfant ; un enfant de 10 ans peut retourner ainsi, avec un bruit de serviette mouillée, plus de trois à quatre cents fois un chien de la taille d’un fox terrier adulte.

Il le peut, et c’est à peine s’il fait un peu de transpiration.
 
 

 

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(1) Henri Michaux s’est manifestement inspiré d’Alphonse Allais pour cette anecdote ; voir « Les Arbres qui ont peur des moutons, » déjà publié sur ce site.
 

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(Henri Michaux, in Les Cahiers du Sud, douzième année, n° 80, juin 1926 ; Alexandre Cabanel, « La Mort d’Icare » [détail], huile sur toile, c. 1857)