Je me suis toujours demandé pourquoi l’on impose aux enfants, dans les écoles, la lecture d’œuvres admirables et consacrées, qu’il serait cent fois plus habile de leur laisser découvrir. Alors que des textes médiocres ou franchement mauvais, – des pastiches, par exemple, de Racine, Corneille ou Victor Hugo, – outre qu’ils leur donneraient de nos grands auteurs une idée bien plus précise – exerceraient heureusement leur esprit critique, leur goût de l’analyse et ce sentiment de supériorité qu’il est bon d’éveiller chez l’enfant, naturellement timide.

J’y reviendrai. Ces petites remarques n’ont rien à voir avec les textes qui suivent, et que la revue a refusés le mois dernier. Pour moi, je les trouve émouvants.
 
 

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MIDI À QUATORZE HEURES

 
 

« Tu n’oseras pas, me dit-elle, tu n’oseras pas, ce n’est pas possible. Mais bon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait pour avoir un homme comme ça ? »

Elle était étendue sur le plancher, pleurant, sans défense, la main grande ouverte comme je l’avais mise. Je posai le clou et donnai un grand coup de marteau. Elle poussa un hurlement terrible ; les doigts se recroquevillèrent.

« À l’autre, » dis-je.

Elle l’étendit d’elle-même.

« Vas-y, dit-elle, vas-y, fais ce que tu veux ; tue-moi tout de suite, ce sera plus vite fait. »

Vint le tour des pieds, et je lui repliai les jambes pour les poser bien à plat, un clou à chacune.

Voilà. J’étais debout devant elle, ricanant. Inutile… Elle n’y était plus. Je me couchai sur son corps.

Je la repris trois fois ; enfin, elle revint à elle :

« Pierre, dit-elle, va-t’en, va-t’en, je t’en prie, va-t’en. Je ne veux plus te voir. »

Je sortis.
 
 

UN CONCOURS D’ENLISEMENT

 
 

J’ai dans la Manche trois hectares de sables mouvants sur lesquels j’organise des concours d’enlisement. Les lots, de l’ordre d’un million, ne sont pas à négliger. Dès la première tranche, les concurrents ne manquèrent pas. « Le règlement est très simple, leur dis-je ; le dernier à disparaître aura gagné. » Ils s’avancèrent et, un à un, furent pompés par les sables. Ceux qui se débattaient enfonçaient plus vite que les autres. La plupart, tout à coup pris d’angoisse et voyant qu’ils s’étaient engagés bien à la légère dans cette aventure, hurlaient qu’on vînt les dégager. Une à une, les têtes s’enfoncèrent. Quelques bras tendus dépassaient encore. Puis plus rien. Seul un beau gars du Roussillon se maintenait à peu près à la hauteur des épaules, un large sourire sur les lèvres : « Je crois que j’ai gagné », me cria-t-il avec un peu d’oppression.

De la piste de ciment où je me trouvais, je n’avais qu’à lancer la corde. Mais je calculai rapidement que mon million pourrait me servir à imaginer d’autres entreprises, qu’après tout j’étais le seul témoin de la victoire de ce garçon qui ne pouvait déjà plus assez tourner la tête, pour vérifier la place nette. De là où j’étais, je lui fis de grands signes, comme pour lui expliquer qu’il avait encore un concurrent dans son dos. Je n’oublierai jamais le regard de haine qu’il me lança avant de disparaître.
 
 

UN JEU DE CACHE-CACHE

 
 

Les vocations se sont considérablement réduites dans l’ensemble du monde catholique. La Chine est un des rares pays qui ait encore des prêtres. Le Pape en fait venir en Europe et c’est ainsi que nous, Normands, avons un Chinois pour nous rappeler la parole éternelle.

Le Chinois ne sait pas le français et ses sermons, où le sens des mots ne distrait plus de la mimique, ont quelque chose de si prenant qu’on y court de toutes les paroisses voisines. La foi, qui visiblement remue cet homme, semble un spectacle si prodigieux à nos paysans cauchois, plus lourds à remuer que des bœufs, qu’ils viennent là comme au spectacle, se demandant sans doute à quel jeu de cache-cache peut bien se livrer ce bon Dieu auquel ils ont, eux, cessé de croire.
 
 

LES SOURCES D’ENCRE

 
 

La France est le seul pays à posséder des sources d’encre. Elle en exporte à l’étranger. « On ne sait jamais, dit mon père, faisons percer un puits dans le jardin. Si jamais nous touchons la nappe, notre fortune est assurée. » On enfonça tubes après tubes à l’aide d’un marteau-foreur : dix mètres, vingt-cinq mètres, cinquante, toujours rien. Là-dessus, mon père mourut, les biens furent dispersés ; j’étais le cadet et seul me revint l’emplacement du puits. C’était ma dernière chance. Faute de moyens, je poursuivis moi-même les travaux, cinquante mètres, soixante, cent vingt-cinq : la vie passait. Quand, un beau soir de juin, un jet chaud m’aspergea le visage ; c’était sans couleur, c’était comme de l’eau. Je n’en croyais pas mes yeux, m’être donné tant de mal pour ça, non ! J’en pleurais. Je vendis ma part au premier venu et j’entrai dans un couvent.

Quinze jours après, dans tous les journaux du pays, on annonçait en grandes manchettes la découverte d’une nappe d’encre sympathique. Il y en avait quatre en France et j’étais le seul à ne pas le savoir.
 
 

LE GROS INTESTIN

 
 

Je ne suis pas du tout, comme on a bien voulu me le faire dire, un partisan de la suppression du gros intestin. Que les animaux dépourvus de cet organe vivent beaucoup plus longtemps que le commun des mortels, cela ne signifie pas nécessairement que la race humaine doive orienter ses recherches de ce côté. Cependant, sous prétexte d’appendicite, je viens de faire enlever deux mètres à celui de ma femme. Elle va bien. Elle vient d’avaler la moitié d’un poulet pour son petit déjeuner. La digestion allant plus vite, elle a faim beaucoup plus souvent. Je me demande bien qui va s’y retrouver. Sans doute, une lueur s’est allumée dans ses yeux. Mais je n’arrive pas à me rendre compte si c’est celle de l’intelligence éternelle ou simplement celle de la faim perpétuelle.
 
 

LES CHEVEUX FONDANTS

 
 

Ma femme a de très beaux cheveux qui n’ont qu’un inconvénient : quand on les suce trop, ils fondent. Les siens sentent la réglisse l’hiver et la vanille l’été. Je ne peux pas me retenir d’y goûter. Heureusement, ils poussent vite. Pendant la guerre, on manquait de cachou ; il a fallu gagner sa vie, on n’y a pas été par quatre chemins pour lui couper les cheveux en quatre. Les voilà qui repartent à nouveau, mais ils sont comme dénaturés, ; ils ont perdu tout parfum.

Je me console, je viens de trouver une autre source : à certain endroit de sa peau, le miel affleure. Cela lui sort par les pores, légèrement jaune et bon. Je ne peux pas me retenir d’y mettre ma langue. Mais, par en dessous, la peau se creuse ; c’est comme si elle se vidait du dedans. Quand j’y vais un peu fort, elle s’endort. Me voilà pris entre ma gourmandise et sa vie. Lequel l’emportera ? J’ai tellement faim d’elle.
 
 

AVEUGLES

 
 

Les hommes ont des yeux, mais toutes les femmes naissent aveugles. Une femme ne peut jamais être sûre que vous êtes bien son mari : la voix sans doute, le poids, l’odeur… Mais plus personne ne se sent responsable : elle ne pourra pas vous montrer du doigt, et comment lire dans ses yeux ? Pourtant, chaque homme a sa femme attitrée qu’il promène dans la rue, qu’il habille, qu’il lave, avec laquelle il dort, à laquelle il fait la cuisine, qu’il soigne comme un enfant, comme ses enfants. Homme d’intérieur, homme à tout faire, homme de chambre, homme de ménage, homme, hommes, hommes. Qu’une femme y voie, et personne ne s’avise de l’épouser ; on la respecte, on la craint, on la mange des yeux, elle est reine. Son regard donne aux consciences un tel coup de fouet que la nation tout entière, prise d’héroïsme, se paie le luxe de toutes les compétitions, se hausse aux plus vertigineux sommets. Mais cela n’arrive pas tous les siècles.
 
 

PORTRAIT D’ANCÊTRE : HENRI MICHAUX

 
 

J’avais invité Henri Michaux à déjeuner et je ne pouvais pas décemment lui offrir du poulet. Sachant ses goûts, je m’étais procuré, non sans mal, un petit bébé de lait. Il était là sur la table comme un enfant dans sa crèche.

Les hors-d’œuvre passés, on m’apporta le couteau des grands jours.

« Je m’excuse, dis-je alors, mais je n’ai jamais découpé d’enfants. Je crois que vous avez fait un peu d’anatomie. Vous saurez sûrement vous y prendre mieux que moi.

– Tout cela est bien lointain, dit Henri Michaux, comme en s’excusant. Mais passez-moi vos instruments, je vais toujours essayer. »

On mit l’enfant devant lui. Il prit un bras au poignet, l’écarta légèrement du corps et, glissant le couteau sous l’aisselle, le détacha d’un coup net.

L’enfant qui dormait se réveilla et se mit à hurler.

« Comment ! dit Henri Michaux, vous avez le sang-froid de me servir des enfants vivants ! »

Il jeta sa serviette par terre et sortit en claquant la porte.

Sa femme était restée.

« Excusez-le, dit-elle ; il est un peu nerveux. »

Visiblement, elle attendait la suite.
 
 

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À bientôt d’autres ancêtres. L’auteur de ces farfelades est M. Pierre Bettencourt (à Belle-Roche, par N.-D.-de-Gravenchon, Seine-Inférieure). Sauf erreur, il ne s’est pas encore trouvé de revue pour publier un texte de lui. Ni d’éditeur, lui-même excepté : mais le succès n’a pas dû répondre à son attente : il vient d’abandonner l’édition pour le tissage. Il a tort.
 

MAAST

 
 

 

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(Pierre Bettencourt, chronique de Maast : « Morceaux choisis, » in Les Temps modernes, revue mensuelle, deuxième année, n° 13, octobre 1946)