UN DRAME

 

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DÉDIÉ À Mlle E. FEYTAUD

 
 

Ce jour-là, sans trop savoir ce qui nous arriverait, nous errions dans la maison, le cœur tout oppressé par une joie vague. Mon frère me disait souvent à l’oreille :

« Il sera peut-être en bois !… »

Je le regardais sans comprendre, car je pensais :

« Pourvu qu’elle ait une robe solide et qu’on puisse la déshabiller. »

Lui, il espérait un fusil ; moi, je rêvais une poupée.

L’oncle devait venir : c’était certain, il n’y manquait jamais.

Cependant, nous nous faisions des terreurs folles.

« Oh ! bégayait Carlo, si le premier de l’an n’était pas pour aujourd’hui !

– Oh ! répétais-je, en lui serrant les bras, si l’oncle tombait par terre ; ça glisse tant… s’il cassait tout ! »

Nous ne nous imaginions pas qu’il pût lui-même se casser quelque chose. Hélas ! le jardin brillait de givre comme un grand étalage de sucre candi ; et puis, dans les allées, il y avait une poudre de neige fine, qui, vue derrière les vitres, nous faisait venir l’eau à la bouche.

Papa écrivait près de la cheminée du salon ; dès que nous approchions, il criait : « Chut ! » en reprenant de l’encre. Nous n’osions plus taper des pieds et nous poursuivre au fond du corridor. Il nous avait appris qu’il écrivait de beaux souhaits à ses amis et qu’il ne fallait pas effrayer ses idées. Alors, nous nous amusions à attendre : un drôle de jeu qui nous donnait de petits frissons chaque fois qu’une porte grinçait.

Carlo ne comprenait rien aux lettres ; moi, j’étais préoccupée des idées de papa ; je me figurais voir sur son bureau des tas d’oiseaux prêts à s’envoler au moindre bruit et je me serais bien gardée d’ouvrir la fenêtre.

Un instant, Carlo se dirigea vers la cuisine, puis il revint en disant très bas :

« L’oncle ne vient pas !

– Eh bien ?

–  J’en ferai un avec le manche du balai ! »

Il avait l’air résolu.

« Un quoi ?… ripostai-je vivement.

– Un fusil !… Tu verras : j’y collerai du papier et un morceau de ta montre en fer-blanc, tu sais ?

– Non ! La montre est à moi !

– Ah ! je te la prendrai !

– Non !

– Je la veux ! »

Nous élevions la voix à côté du bureau ; nous nous regardions les yeux dans les yeux, crispant nos poings.

« Sacrebleu !… les enfants, grommela papa, mes idées se perdent ; c’est déjà pas facile d’écrire ces satanées lettres ! »

Je me tus et poussai mon frère, en baissant malgré moi le front à cause des idées qui s’échappaient au-dessus de ma tête et dont je croyais sentir les ailes.

Soudain, un gros coup de cloche retentit.

« L’oncle ! » fit papa tranquillement.

Carlo courut en avant ; moi, épouvantée par ce bonheur qui me tombait à la fois dans les oreilles et dans le cœur, je demeurai immobile, les cheveux raides.

L’oncle entra. Il nous parut gelé, mais il tenait son sac et ça faisait des bosses tant il y avait d’affaires dedans.

Carlo tira le sac en poussant des clameurs terribles ; je fis une révérence : il me semblait qu’avec un peu de politesse, la poupée serait plus belle.

L’oncle nous embrassa en secouant sur nous les perles de sa longue barbe, puis il nous mit à la porte : nous savions bien ce que cela voulait dire.

Dans l’ombre du corridor, Carlo et moi, nous nous égratignions de plaisir.

« Elle aura une robe bouffante ! » balbutiai-je, en ravageant les cheveux frisés de Carlo.

– Il aura deux chiens comme celui de papa ! » hurlait Carlo, me mordant l’épaule.

La servante sortit de la cuisine pour savoir ce que signifiait tout ce train ; elle portait avec elle une bonne odeur de sauce.

Je tremblais, je sautais à la pensée que ma poupée mangerait le soir dans mon assiette : je la voyais assise sur la table et se léchant les doigts.

Carlo, pour se calmer, demanda un morceau de pain trempé ; mais la porte se rouvrit, nous entendîmes un gros rire. Papa se frottait les mains ; il avait lâché ses idées et arpentait la chambre, répétant :

« Vont-ils être heureux ! vont-ils être heureux, ces marmots !

– D’abord, les demoiselles ! » fit l’oncle en contenant mon frère, qui me bousculait.

Il me mena devant un fauteuil, tandis que Carlo, sans rien attendre, se précipitait à quatre pattes sur le fusil qui gardait mon trésor.

Oui, la poupée était là, une joufflue tout en chemise, dont les bras se tendaient à petite mère.

Je ressentis une telle commotion que je faillis tomber sur mon frère encore à quatre pattes.

« Tu lui feras des pantalons, » dit papa, attendri par cette nudité rose.

Il oubliait que les poupées sont des femmes.

Mon oncle ajouta :

« Non, une grande robe ! Tiens : tu couperas dans les rideaux. »

Et il me désigna les mousselines des fenêtres, riant toujours.

Moi, je n’osais la toucher : j’étais trop saisie par cette maternité qui m’emplissait le cœur. Une fille !… mon Dieu !… j’avais une fille ! une fille toute nue, toute glacée, tout ahurie, qu’il me faudrait habiller, réchauffer, rassurer ! Allez donc vivre en paix une seule minute !

Brusquement, je repoussai mon frère et, sans penser qu’il pouvait la briser, je lui criai :

« Tu lui feras mal ! »

Après la distribution des remerciements et des baisers, Carlo emporta son fusil, j’emportai ma fille : il était soldat ; moi, j’étais mère !

C’était une chose accomplie : nous serons sérieux le reste de notre existence. J’arrondissais mes bras sous le petit corps lourd à force d’être potelé, je la pressais doucement en me penchant et je mettais la moitié de mon regard dans le sien. Nous nous admirions mutuellement : elle avait des cheveux blonds, doux comme de la soie dorée, moi j’avais une perruque bouclée comme de la laine de mouton ; elle avait une prunelle bleue, transparente, et moi j’avais des yeux de faïence ; elle avait des joues pâles et moi un teint de porcelaine : c’était mon portrait vivant, quoi !…

Carlo faisait l’exercice, soutenant respectueusement son fusil avec un sarreau pour ne pas en ternir la crosse luisante ; en attendant le coup, il clignait les paupières.

« Attention ! » criait-il.

Et vite, je pressais les oreilles de ma fille pour qu’elle n’entendît pas le bouchon contre le mur.

J’avais trouvé ses oreilles à la même place que les miennes, ce qui augmentait notre ressemblance.

Au dîner, Carlo accrocha le fusil derrière sa chaise et me dit d’un ton pénétré :

« C’est pour les chats ! tu comprends… Ils viennent manger ta fille… Pif ! paf !… je les flanque morts sous la table ! »

Par reconnaissance, j’embrassai mon frère pendant qu’on m’attachait ma serviette.

Papa et l’oncle causaient à voix basse ; nous, nous ne disions rien, mais c’était bien intéressant tout de même parce que ma poupée, assise sur la nappe, avait les pieds dans ma sauce et que Carlo tirait les chats par la queue pour les mieux viser.

« Elle rit ! » murmurai-je, émerveillée.

Mon frère se cambrait.

« C’est de me les voir tous carabiner ! » répondait-il fièrement.

Et il lui passait des miettes.

Au dessert, n’y tenant plus, nous descendîmes de nos chaises pour jouer : nous fîmes le tour de la table pendant une heure. Moi, je faisais la maman, lui le colonel, et les chats faisaient les chats. Nous endormions la petite qui pleurait. Carlo, pour la consoler, lui barbouillait la figure avec de la tarte.

On nous envoya coucher de bonne heure, malgré la grande solennité de cette première naissance. Ça nous était fort égal, car nos jouets devaient nous suivre. Nous couchions dans une chambre tout en haut de la maison ; la bonne la fermait à clef, et là, nous dormions le plus possible pour ne pas voir le noir entourant nos deux lits côte à côte. Carlo allongea son fusil sous son traversin ; moi, j’installai ma poupée chérie sur mes vêtements au milieu de la chambre, bien arrangés comme un berceau. Je lui mis mon mouchoir jusqu’au menton, puis on souffla la chandelle et la clef tourna dans la serrure. Carlo tomba sur son oreiller comme un vrai plomb ; moi, j’étais maman, et les mamans ne dorment pas !

Dès que j’avais reçu ce petit être rose, j’avais compris ça.

Aussi, l’œil fixe, je la regardais sommeiller ; heureusement qu’une énorme lune brillait dans les carreaux. Le bon Dieu, ayant pitié de ma poltronnerie habituelle, me prêtait sa lampe pour que je n’aie pas peur en accomplissant mon devoir. Je devins si fière de veiller toute seule dans la grande maison, je me sentis tant de courage, que je voulus avoir un peu froid comme ma poupée. Je me découvris les bras. Sans Carlo, ce gros bêta qui ronflait, j’aurais volontiers chanté un refrain de nourrice !

Vous ne vous imaginez pas combien c’était reposant, cette veillée calme et douce devant une poupée qui dormait ! J’étais forte, oh ! mais forte ! J’aurais voulu voir un fantôme, j’aurais voulu tuer un voleur, j’aurais voulu la défendre contre une armée de ces hôtes effrayantes qui viennent des enluminures d’Épinal, avec des dents monstres et des pattes ornées de sabres.

Cette lune blanche me lavait le front de sa lumière glacée.

Je comptais sur mes doigts, pour savoir combien de minutes emplissaient la nuit, puis je plongeais mon coude bravement dans le traversin, je soupirais : j’étais bien… j’étais très bien !…

Tout à coup, un grattement sonore m’arriva à travers la chambre. Un frisson terrible me secoua ; j’eus envie de me couvrir la tête. La lampe du ciel s’était éteinte derrière un mur ; je ne voyais plus que les étoiles, mais ces tristes lueurs de bougies ne valaient pas la clarté de la lune.

Le grattement continuait. Il me sembla qu’une boule d’ombre se détachait du plancher et s’avançait vers ma poupée. C’était noir comme du velours, et, lorsque ce fut près d’elle, ça fit : « Couic ! »

Je bondis, affolée.

« Carlo !… »

Il se réveilla morceau par morceau, sortant un bras, écartant une main.

« Quoi ? dit-il enfin, tout grognon.

– Une bête, Carlo !… deux bêtes, trois bêtes… Ah ! mon Dieu ! il y en a presque cinq !… »

Il bondit à son tour et se frotta les yeux.

« Où est mon fusil ?… »

Je poussai un véritable cri maternel.

« Ça mange ma poupée ! »

Et je me lovai dans mes draps, me demandant si je devais descendre ou grimper le long des rideaux pour ne pas être mangée aussi. Carlo, épouvanté, examina le plancher.

« Ce sont des rats !… » fit-il en grelottant. – Il chercha son fusil. « Bouge pas, sœur ! »

Je pleurais, éperdue. Les corps noirâtres passaient et repassaient sur le corps rose de ma pauvre fille ; ils dérangeaient le mouchoir. Le rat, mon Dieu !… C’est le loup de la poupée ! Comme elle devait avoir peur ! Ils flairaient sa figure où l’odeur de la tarte était restée ; l’un d’eux s’arrêta sur un mollet. Elle demeurait tranquille ; son regard d’émail reflétait les étoiles, et ses bras se tendaient en avant avec une risette…

Les rats grinçaient des mâchoires : tout de bon, ils la mangeaient ! Elle embaumait le son nouveau ; sa peau était neuve, et les monstres fourraient leurs museaux dans sa poitrine crevée : le son coulait à flots !… Je me tordais les mains. Carlo vint me rejoindre.

Il s’adossa au lit, tapa des pieds, mais les rats ne se dérangeaient seulement pas.

« J’ai peur qu’ils la finissent ! chuchota Carlo, de moins en moins brave.

– Pourquoi, Carlo ?

– C’est qu’après, ils nous mangeront ! »

Au hasard, il tira le bouchon de son fusil. Quand il fallut aller le reprendre, il n’osa point, car un des assassins grignotait sa balle.

« Marchons ensemble ! dis-je avec désespoir.

– Non ! pour ce qui reste de ta poupée, c’est pas la peine ! Demain, je trouverai un autre bouchon. »

Le son coulait toujours ; ils décousaient toujours la peau !

Il me semblait qu’on me mordait la poitrine. Je leur lançai une bottine, un bas, mon jupon, la casquette de mon père. Si j’avais eu le fusil, je les aurais écrasés tous avec la crosse ! On mangeait ma fille et j’y voyais rouge, moi, dans cette grande nuit d’hiver ! Carlo eut l’idée de faire le chat : les bêtes reculèrent enfin et la bande sinistre rentra dans le trou du plancher. Mais il était trop tard : ma poupée gisait inerte sur sa petite couche, la tête retournée, les jambes flasques. Ses pauvres bras se tendaient encore, et rien d’horrible comme ces deux membres roses émergeant de cette mare de son, de ce tas de peau devenue chair morte.

Je retournai sa face souriante : elle gardait sa risette, ses cheveux soyeux, ses yeux pleins de transparence d’étoile, mais ce visage impassible avait maintenant quelque chose de si doux, de si navrant, que moi, enfant, j’en eus une émotion de femme !

Je m’agenouillai dans ma longue robe de nuit et cherchai au fond de mon âme à peine éclose comment pouvait se dire une prière pour la poupée !

Carlo ramassa le son et tâcha d’arranger les jambes ; il pleurait aussi, et sa douleur de petit homme était touchante. Il regardait bien son fusil intact ; cependant, il avait un gros chagrin ! Il alla se recoucher.

« Je ferai le chat s’ils reviennent, me dit-il ; n’aie pas peur ! »

Peur, oh ! non… Je m’étendis sur ce cadavre rose et déchiré, je collai ma bouche contre ce front de porcelaine, puis j’attendis, tout ensevelie dans cette ombre, que les rats, après avoir dévoré la fille, vinssent dévorer la mère !…

Il y avait aux quatre coins de la chambre des meubles allant se profiler sur le noir en silhouettes étranges ; la gelée faisait craquer les vitres, et, derrière les vitres, le ciel glissait une à une ses larmes d’argent ! La frayeur m’aurait tuée si le sommeil ne m’eût prise au milieu d’un sanglot !…
 

*

 

Le lendemain, personne ne voulut croire à l’histoire des rats.

« Les enfants, disait-on, n’ont pas de pitié pour leurs jouets ! »

Jamais l’oncle ne voulut me rendre une autre fille ! Du reste, ce n’est que par la douleur que les poupées sont vos poupées ! jamais je n’en aurai aimé une autre !

On ne voulut pas nous croire, et pourtant, moi qui vous raconte ces sottises, j’ai le sourire aux lèvres, mais une larme sur la joue ! Oui, une larme tout entière pour une poupée ! Et lorsque je vois un rat trotter sous une chaise, je vais comme une folle à la rencontre de mon fils qui a eu hier trente ans sonnés !
 
 

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(Rachilde, in L’École des femmes, première année, n° 16, jeudi 16 octobre 1879. « Das Rattenhaus, » aquarelle d’Alfred Kubin, 1902)

 
 

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LA FILLE DE NEIGE

 

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Mie Cathe, la Berrichonne, était une bonne vieille dont la coiffe, l’esprit et le nez se trouvaient toujours aussi pointus. Mie Cathe m’avait nourri, je l’aimais tendrement, et encore à quinze ans, je n’eusse pas changé Mie Cathe pour une jolie femme. Son principe d’éducation, vis-à-vis de moi, se résumait dans ceci :

« Cours… sans déchirer tes pantalons ! »

Notez que j’avais des pantalons indéchirables se composant d’un château pour la jambe droite, d’une ferme énorme pour la jambe gauche et d’une fortune assez ronde pour servir de ceinture solide.

Je poussais comme un froment exceptionnel entre Mie Cathe et mon précepteur, le cousin pauvre. Mon père et ma mère vivaient en un pays qu’on appelle le grand monde, dont le chef-lieu était Paris ; de temps en temps, ils écrivaient à Mie Cathe pour s’informer de ma santé, envoyer une montre ou des foulards au pauvre cousin, et dans ce fond de Berri ignoré, nous étions heureux comme des gens sagement endormis.

Ah ! une bonne vieille nourrice, c’est plus qu’une mère, je crois, qu’une mère qui ne vous a pas nourri. Après le bon Dieu, il y a le lait, et, devant cette chose exquise, tous les hommes sont égaux. Mon précepteur écoutait Mie Cathe avec un respect silencieux ; moi, je l’adorais.

Elle racontait des histoires, l’été, à l’ombre des tilleuls, en tricotant ; l’hiver, près du feu, en raccommodant ce qu’elle avait tricoté l’été.

Vint le vent de n’importe où, elle m’inculquait la même morale : « Ne déchire plus tes pantalons ! » et mon précepteur d’ajouter : « Trahit sua quemque voluptas !… »

Un soir de janvier, dans notre grande cuisine, emplie de roses lueurs du foyer, Mie Cathe commença un récit dont le souvenir fait trembler mon cœur encore aujourd’hui, mon cœur d’homme sceptique.

Je faisais griller des marrons sur les braises ; mon chien Tobie ronflait : ainsi, jadis, le juste de ce nom devait faire, et une solennelle tranquillité régnait malgré les tourmentes de neige qui fouettaient les vitres.

« Mon petit, dit Mie Cathe, tu as quinze ans depuis hier et tu n’es guère sage ! Tu as un accroc au genou, tu t’es battu avec les gamins du village… Je perds la cervelle, moi, rien qu’en te voyant manier un bâton. Mes doigts sont trop rudes pour t’adoucir les membres et le caractère… J’écrirai à ta maman par la plume du curé si ça doit continuer. »

Le début me déplaisait. Après avoir retourné mes marrons, j’examinai Mie Cathe, dont le nez s’effilait d’une manière inquiétante.

« Que fait-elle, maman ? dis-je d’un ton bourru.

– Elle danse à Paris.

– Et papa ?

– Il la regarde faire, pardine !

– Eh bien ! Mie Cathe, pense bien qu’ils doivent aussi se faire des accrocs tous les deux ; laissons-les s’amuser et conte-nous ton histoire !… »

Il faut vous dire que Mie Cathe ne racontait jamais sans s’interrompre ; je lui posais beaucoup de questions, les bons livres demandent à être discutés.

« Il y avait une fois un garçon et une fille qui s’aimaient d’amour… »

Mes quinze ans sonnés permettaient sans doute la phrase à Mie Cathe, mais moi, j’eus un petit tressaut.

« Hein ?… Mie Cathe, qu’est-ce que c’est que l’amour quand ce n’est pas dans les chansons ?

– C’est une maladie.

– Ah ! »

Et je lui offris pour me réconcilier un marron vraiment doré à point.

« … Qui s’aimaient, reprit la paysanne, se brûlant la langue et hachant ses phrases, qui s’aimaient… (Ce marron est trop cuit). La fille était belle, quoique pauvre. Le jeune homme… (Retire les autres du feu) s’appelait Jean-Pierre, et elle… (Ça te gâtera les dents). »

Mie Cathe finit par avaler le marron. Moi, je ne découvrais encore pas l’intérêt de cette histoire.

« … Elle s’appelait… rien, car elle n’avait pas de parents et servait dans une ferme. Le garçon était riche. À chaque foire, ce Jean-Pierre vendait ses bœufs, ses moutons, et revenait les poches pleines. Il ne pensait point au mariage… cette belle fille l’occupait trop. Pourtant, les père et mère du jeune homme s’assemblèrent et lui dirent :

« Jean-Pierre, il faut t’épouser d’avec la fille du meunier !

– Non ! qu’il leur fit, j’aime ailleurs !

– Nous le savons ; mais ailleurs il n’y a rien et, vois-tu, faut laisser les amours pour songer au sérieux !

– Mie Cathe, demandai-je très nonchalamment… je croyais, j’avais entendu dire (toujours dans les chansons) que l’amour mène au mariage ?

– Pas hors des chansons ! fit Mie Cathe, gonflant la pointe de son bonnet.

– Alors, cette maladie ?

– Cette maladie, déclara nettement Mie Cathe, trouve son remède dans le mariage, et tu m’impatientes !… »

Elle repoussa un autre marron.

« Tu les as donc pris dans le tas aux noix, tes marrons, qu’ils sont si durs ?… »

Désormais j’étais fixé : mes marrons étaient faux… et le mariage était une médecine !…

Mon précepteur hochait le front.

« Voilà, poursuivit-elle, que Jean-Pierre aimait toujours sa vaurienne. La fille du meunier se dépitait… à en crever dans sa farine… Enfin, par une belle nuit des Rois, le meunier invita Jean-Pierre, fit faire des crêpes, des galettes ; sa fille mit des rubans dans ses cheveux et du vin sur la table ; il y eut bombance. Jean-Pierre, par politesse, ne put refuser sa portion ; mais, sur le coup de dix heures, il se leva, salua la compagnie. Comme chacun savait où il allait, ce fut à qui le retiendrait. Il avait promis à son amoureuse de lui porter une tranche de galette dans la hutte au berger. Il neigeait, pareil à ce soir ! La hutte du berger était au milieu d’une prairie ; il y faisait froid. Mais les amoureux…

– Comment se prend-elle, la maladie des amoureux ? demandai-je de nouveau.

– Quand on est deux… n’ont jamais froid. La pauvrette attendait les pieds dans la neige, grelottant tout de même et craignant que son amoureux ne restât chez la riche meunière.

– Et, ajoutai-je de mon cru, qu’une seconde maladie ne le prît – car mon esprit se délurait.

– Oui. Or, minuit passa. Un coup de vent vint, abattit le toit de la hutte et la fille se mit à pleurer. La neige tombait sur ses épaules, la bise gelait ses larmes… elle attendait toujours.

Cette nuit-là, le meunier, aidé de sa fille, grisa Jean-Pierre, et Jean-Pierre n’alla pas au rendez-vous ! Le lendemain, notre gars dégrisé s’en fut à la ferme où sa pauvre amoureuse donnait de l’avoine aux poules. En passant près de la hutte, il aperçut une grosse bonne femme que les petits enfants de l’endroit devaient avoir pétrie en boules de neige. Il se mit à rire, pensant à l’amoureuse, quand elle rencontrerait ça le soir. Mais, à la ferme, on lui apprit que son amoureuse s’était quittée de chez ses maîtres sans prévenir personne… de dépit. On ne savait point ce qu’elle était devenue. Jean, inquiet, revint la nuit suivante devant la hutte du berger. Il attendit comme elle avait attendu devant la bonne femme de neige et, pour se réchauffer, il fit aussi des boules qu’il lança à la méchante statue. À la première boule qu’il lança, il fit jaillir de ce visage tout blanc deux grands yeux noirs et morts.

Sous la grosse femme de neige, il y avait une mince jeune fille : le cadavre glacé de l’amoureuse à Jean-Pierre ! Elle avait attendu toute la nuit des Rois, enracinée là par l’amour tandis que le ciel lui tissait lentement son linceul.

Jean-Pierre en perdit la raison. Dès qu’il voyait des gamins faire des boules de neige, il allait les rouer de coups.

… Et, ajouta brusquement Mie Cathe, si tu ne déchirais pas tes pantalons… »

Un coup sourd retentit à notre porte. J’eus presque peur. Cette histoire lamentable, ces marrons trop durs, ce coup frappé… mes pantalons… à minuit ! J’allai ouvrir sur le geste de ma nourrice, moins rassurée que moi, car la peur, comme l’amour, est un mal que l’on attrape souvent lorsqu’on n’est que deux.

« Fichtre ! » murmura le précepteur qui ne jurait jamais.

Pour intimider le voleur, j’ouvris en criant :

« Nous n’aimons pas qu’on nous dérange ! »

Je demeurai ahuri devant une enfant de mon âge, une petite pauvresse dont les yeux avaient des reflets d’étoile. Je n’oublierai pas ce tableau, non, de ma vie !

Elle était debout, les mains jointes, sur le perron couvert d’hermine. Derrière elle, tombait toute une secouée de flocons qui s’entassaient avec une molle douceur. Plus un bruit, plus un souffle ; le vent s’était tu, ciel et terre se confondaient dans un infini mœlleux comme une fourrure, et sa tête poudrée de diamants apparaissait comme une tête de petite reine. Ses haillons avaient des bordures de cygne et se piquaient çà et là de fines pierreries. C’était enfin la fille de neige… à moitié linceul !

« Laissez-moi entrer, dit-elle, rien qu’un peu… Je m’en irai tout de suite… mais j’ai les pieds si froids… »

Je compris que mon admiration devenait stupide. Je la fis entrer avec une sorte de respect. Mie Cathe prépara un verre de vin brûlant. Tobie donna sa place et le précepteur prit la fuite.

« Sûrement… c’est celle qui revient !… » chuchotait Mie Cathe, atterrée.

La petite n’eut point d’histoire à nous apprendre. Elle venait de loin et y retournait. Son singe était mort. Elle savait chanter, vendre des allumettes de contrebande, montrer des bêtes savantes.

Maintenant, elle faisait comme son singe… elle passait de froid. Voilà !

Elle parlait doucement. Ses mains, que je frottais dans les miennes, étaient très petites. Elle était jolie, oh ! si jolie… que j’en demeurais pétrifié. Les beaux yeux ! les beaux cheveux ! Mie Cathe lui prépara un lit à côté du sien. J’allai fouiller moi-même dans les armoires de mes grands-mères, et je rapportai une ancienne robe de soie rouge, quelque chose de fantastique. La mignonne faillit se pâmer. Elle s’affubla de ce chiffon avec une véritable science. Puis elle se mit à chanter, à danser, à éclater d’un tel bonheur que nous en fûmes bientôt complètement fous.

Elle nous confia qu’elle s’appelait Cicie, et elle se tordait dans sa jupe trop longue, et son corps souple voltigeait comme les flammes du fagot flambant dans la cheminée.

Ma nourrice alla chercher une couverture ; nous restâmes seuls. Cicie, épuisée par ses bonds, s’en vint tomber sur mes genoux ; elle m’entoura de ses bras minces et, posant mon front sur son épaule :

« Personne ne m’a donné une robe rouge… personne ! Je vous aime de tout mon cœur !… Voulez-vous aimer la pauvre Cicie autant qu’elle vous aimera ? Mon singe est mort… Je n’ai plus d’ami… »

Je dis avec passion :

« Oh ! oui… je t’aimerai, Cicie… mais je ne veux pas remplacer ton singe ! »

Elle me sourit, toute candide.

« Mon singe était laid, tu es gentil ! Je ferai une différence ! »

Je crois que nous nous embrassâmes. Chère créature ! elle paraissait folle. Le froid, la misère et, subitement, ce grand luxe de la robe rouge !

Pauvre Cicie ! elle s’endormait, très sainte, sur mes genoux. La flambée lui envoyait des teintes fauves et elle semblait vêtue d’un long manteau sanglant. Ses mains fluettes caressaient encore les plis de la jupe merveilleuse.

L’amour est, je pense, une impression de tous les âges qui se subit sans se comprendre : les hommes sont enfants à toutes les époques de leur vie ! Pourquoi les enfants ne seraient-ils pas des hommes durant le court passage d’une impression d’amour ? Durant cette minute de solitude avec Cicie, j’aimais éperdument, je fus malade, je fus jaloux, je fus ambitieux, je rêvai, je maudis, je bénis et, comme un amant très humble, je ne lui dis rien de ce que j’éprouvais. Je ne regrettais qu’une chose : ne plus avoir de marrons ! Partager est le premier instinct des gens épris, n’est-ce pas ?

Mie Cathe arriva derrière moi :

« Prends garde ! cette petite a peut-être des poux, dit-elle, sans respect pour mes chimères.

– Tais-toi, Mie Cathe ; elle ne me quittera plus. Je lui donnerai la chambre de ma mère… nous la nourrirons des meilleures choses… elle portera cette robe… elle dansera… nous ferons toutes ses volontés… et pourvu qu’elle ne fonde pas… »

Je passai la jolie dormeuse à ma nourrice et je fis un saut de joie haut comme la cheminée.

Mie Cathe, après avoir couché Cicie, me fit boire une infusion de tilleul.

« Tu es bien malade, grommela-t-elle, et demain tu te battras avec elle… pour déchirer encore ta culotte neuve !… »

J’allai me coucher, plein de fièvre, par là-dessus.

J’eus, cette nuit-là, un songe bizarre. Je crus voir, dans la pénombre de mes rideaux, se pencher une femme rouge ; deux petits bras entourèrent mon buste, deux lèvres fraîches touchèrent mon front ; je sentis des larmes mouiller mes joues, puis… tout s’effaça dans un tourbillon de neige. Je me réveillai dès l’aube, et je courus à la cuisine. Mie Cathe préparait mon déjeuner.

« Eh bien ? dis-je en palpitant.

– Cicie était une petite voleuse, répliqua durement ma nourrice, pendant que mon vieux précepteur grognait en latin. Oui, une petite voleuse ; elle s’est sauvée en emportant la robe de ta grand-mère. Je lui avais dit qu’elle ne la garderait pas. Elle a trouvé plus simple de l’emporter. »

Je restai muet. Fondue, la fille de neige ! Fondue comme un léger flocon !

À partir de ce jour, je fus un garçon taciturne. Je sus respecter mes pantalons.

On ne me parlait pas de la petite mendiante, ne se doutant pas que j’y pensais sans cesse.

D’ailleurs… à quoi bon ?… Mon cœur, ouvert par elle, s’était refermé sur l’apparition féerique. J’avais la conviction de ne pas avoir rêvé.

Cicie, reconnaissante, m’avait donné son dernier adieu avant que de s’aller fondre dans la tourmente neigeuse… J’attendais vaguement que l’amour me la reposât sur les genoux, tout endormie, toute frileuse et toute dorée par les flammes de notre mutuelle passion d’enfant.

Cicie ne revint point. On me rappela chez mes parents, dans la grande ville où dansait ma mère. J’eus à terminer mon éducation de garçon qu’on voulait marier de bonne heure. Je me souvins du remède de Mie Cathe, mais pour le prendre j’attendis peut-être trop longtemps.

Quelquefois, pendant les nuits de neige, je me réveille en sursaut. Un bruit imperceptible se fait entendre le long de la croisée, un petit bruit sec disant pour moi, qui rêve encore : « Cicie… Ci… cie ! » et je revois un fantôme de glace, l’amoureuse de la légende, enlaçant un fantôme rouge, l’amoureuse de mes quinze ans ! Mais ce bruit, ce n’est que la gelée… écrivant ses hiéroglyphes sur la page blanche de ma vitre, où la lune blonde glisse un signet d’or !
 
 

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(Rachilde, in Le Scapin, deuxième année, n° 1 et 2, deuxième série, septembre et octobre 1886 ; cette nouvelle a été reprise en volume dans L’Homme roux, nouvelles, Paris : À la Librairie illustrée, « Les Oubliés, » [1888]. « Gerda and the Crow, » illustration de Boris Diodorov pour The Snow Queen d’Andersen, Oberton Publishing House, 2005)