Ce ne furent là que de timides exceptions. Partout ailleurs, on s’efforça de recevoir le mieux possible ces extraordinaires pèlerins et bien des mains, au moment de la séparation, se serrèrent avec effusion.

Le départ s’organisa difficilement. Il fallut corner pendant plus d’une demi-heure pour réveiller l’énergie de plusieurs. Ce festin pacifique, après toutes les émotions de la nuit, après la fatigue de la matinée, cette chaleur des vins après le froid humide de la route, plongèrent beaucoup d’hommes dans une béate ivresse.

Les chauffeurs qui avaient cru, sinon à la noblesse, du moins à la grandeur de l’entreprise, regardaient avec un mépris non dissimulé l’ignominie de tous ces prétendus camarades qu’il fallait porter dans leur voiture et qu’on remplaçait au volant par des chauffeurs improvisés.

Il y eut même des manquants, des femmes surtout qui profitèrent du désordre pour se cacher, pour demander asile et protection.

Enfin, l’élan rompu reprit, plus ardent.
 

*

 

Les phares étincelèrent, trouant la nuit, tôt venue, illuminant l’armée brillante des autos volées. Vue du haut des collines, la route apparaissait comme un fleuve de fer et de feu, un fleuve doué de la puissance fantastique d’escalader les côtes et d’exécuter les plus périlleux virages.

Les sirènes, maintenant, se taisaient. La vitesse, dans le silence, semblait plus formidable. Les voitures, frémissantes, obéissaient à une poussée diabolique. Elles allaient, soulevant la poussière glacée, vers le but qu’elles avaient toujours cherché et qu’elles paraissaient avoir enfin trouvé, dont elles se rapprochaient à cent vingt kilomètres à l’heure… Après tant d’hésitations, d’essais, de tâtonnements, de circuits, elles allaient à leur véritable destinée ; ne menaient-elles pas au bonheur ?

Plus vite ! plus vite ! Le bonheur n’attend pas. Il faut l’atteindre ce soir, demain ! Cette fois, il n’échappera pas !

Le bonheur, pour tout le monde, c’est le Paradis retrouvé. C’est un jardin enchanté où l’on se promène, où l’on couche sur la mousse, où l’on respire les plus délicats parfums et que nul souci ne hante. Les narines, d’avance, se dilatent et les yeux pétillent.

Mais est-ce que, vraiment, le bonheur comporte un si grand concours de population ? Qu’est-ce que c’est qu’un paradis avec cinquante mille habitants ? Bah ! tout le monde n’y parviendra pas. Déjà les deux ou trois mille défections font espérer une honnête sélection. Il s’agit d’arriver les premiers. Et les chauffeurs, excités par leur propre folie, cherchent à se dépasser. Il y a des accrochages funestes, de terribles culbutes. Les fossés s’emplissent de voitures défoncées, de blessés geignants, de cadavres à grimaces funèbres.

Dans la nuit, l’instinct sort ses griffes : on ne connaît que soi, on se défend, on attaque. Aux accidents succèdent les meurtres…

Ils suivaient la vallée de l’Allier. Tout en restant en pleine rébellion, éloignés des craintes vulgaires, ils évitaient les villes importantes et les itinéraires officiels. Ils avaient calculé qu’ils feraient la seconde étape à Langeac. À la fine pointe du second jour, ils traversaient Champeix dans le Puy-de-Dôme.

C’était à qui marcherait en tête. Les chauffeurs qui connaissaient les routes s’étaient laissés dépasser ou culbuter, et ils étaient remplacés par des chauffeurs intrépides mais bornés qui s’en rapportaient à leur chance.

À un carrefour, sans se donner le temps de la réflexion, la trombe s’engouffra dans une sorte d’entonnoir où bientôt les premières voitures durent brusquement bloquer leurs freins. Une cascade d’eau y faisait un tel vacarme que personne n’entendit l’appel désespéré des cornes. Dix voitures bientôt ne furent plus qu’une bouillie puante au fond du ravin. Et d’autres voitures venaient, à toute vitesse. Les cris des blessés se mêlaient aux clameurs de l’eau sur les rochers et le tournant était si brusque qu’à vingt mètres on ne pouvait deviner le terrible événement.

Plus de cinquante voitures périrent presque complètement brûlées. Il fallut stopper. Une lueur rougeâtre apparut dans l’encoche des montagnes, à l’est : c’était le jour !
 

IV

 

On convint de tenir conseil au carrefour trompeur. Les hommes seulement furent admis. On donna un numéro d’ordre aux orateurs qui se proposèrent. Une grande effervescence régnait. L’anarchie ne peut être qu’un régime provisoire.

Au premier discours filandreux et confus, interrompu par des sifflets impitoyables, succéda un speech plus net, et dont la crudité bestiale fut applaudie :

« Tant pis pour ceux qui restent en route. On n’est pas ici pour faire du sentiment. Moins on sera de fous, plus on rigolera. Chacun pour soi. Trêve de discours et fichons le camp.

– Où donc ? répliqua un gaillard aux yeux bleus, aux longues moustaches blondes à la gauloise. Est-ce que nous savons où nous allons ? Il serait peut-être temps de parler de cela. Et puis de nous donner des chefs responsables !

– Il a raison.

– À bas les chefs !

– Il en a une tête de sous-off !

– Qui est-ce ?

– C’est Richard… un honnête homme.

– C’est du propre. Il est de la rousse, sûr ! Il veut nous jeter dans une souricière !

– À bas les mouchards. »

Un remous se produisit à ce moment comme à la surface d’une eau qui va bouillir.

« Au tour de Richard, » cria quelqu’un.

Une formidable bousculade commença. L’Anglais grimpa sur un tas de cailloux et cria de tous ses poumons :

« Gare aux traîtres. »

Le jour commençait à rôder sur cette foule et les yeux pouvaient plonger dans les yeux. L’âme de chacun s’inscrivait dans son regard.
 

(À suivre)

 
 

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(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 317, dimanche 28 août 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)