Une obscurité lugubre s’étendait partout. Tout était désert. On entendait une rumeur vague et sourde dans le fond de la rue. Une troupe à cheval passa, composée d’hommes et de chevaux ÉCORCHÉS. Les cavaliers portaient des flambeaux à la flamme rouge qui éclairait leurs visages mis à nus, traversés de muscles sanglants. Les bouches étaient ouvertes jusqu’aux oreilles sous les casques de chair pendante. Et les chevaux traînaient leurs peaux dans le ruisseau qui débordait de sang jusqu’aux maisons. Des femmes pâles, échevelées, silencieuses, apparaissaient aux fenêtres, puis disparaissaient en gémissant parfois sourdement. J’étais seul, immobile de terreur et sans force pour fuir, et je regardais le défilé de cette effroyable cavalerie lancée au grand galop. Cela dura cinq heures. Il y avait aussi quantité de voitures d’artillerie chargées de cadavres déchirés mais encore palpitants. Une odeur infecte de sang et de bitume se répandait dans l’air.
(Rêve du Comte de Lavalette dans sa prison pendant la Terreur.)
LA RUE VIDE
–––––
Il fut décidé que je partirais pour Saint-Quentin dès le vendredi. Il bruinait. Paris était maussade sous un sale petit crachin, prélude aux pluies noires que je m’attendais à recevoir du ciel picard. Les adieux furent brefs, mais on sentait en suspens dans la poignée de mains de mon frère, dans le regard embué de ma mère, une peur latente, au moins une inquiétude. Ce n’était pourtant pas la première fois que je partais ainsi. Il fallait alors presser les préparatifs, ordonner le voyage comme s’il s’était agi simplement d’aller au coin de la rue acheter un journal.
Qu’allais-je faire à Saint-Quentin ? À l’heure où je me tenais pelotonnée dans un coin de secondes classes, je l’ignorais. Mais je savais que je devais aller à Saint-Quentin, que des événements importants découleraient de ce déplacement.
Dans le wagon raisonnablement garni (on n’était pas encore aux périodes intenses de voyages : fêtes de fin d’année, vacances de Pâques, etc.), les conversations ronronnaient, construisant autour de moi un fond sonore agréable. Ce doux grondement me berçait. Parfois, l’aigre flûte d’une voix féminine perçait les modulations basses des voix d’hommes. J’avais un peu froid. Novembre étirait ses derniers jours. À travers la vitre, on apercevait la campagne mollement flagellée par des averses. Ciel gris, terre jaunâtre, arbres dépouillés par des vents rageurs. Le train filait, flèche vibrante dans l’espace métallique. Trains du Nord, rapides comme des pensées, percutant comme des obus… Trains du Nord… Je pensais tout haut.
« Mais non, Madame, fit un gros homme jovial qui m’avait entendue répéter ces derniers mots, vous n’êtes pas sur une ligne du Nord, mais bien sur la ligne Paris-Lyon-Méditerranée. Du reste, regardez-donc… »
Mon compagnon de voyage me présentait le paysage avalé par nos yeux froids, et d’un seul geste parut effacer les plaines monotones et les nuages lourds et faire jaillir à leur place collines rondes, vertes vallées et villages roussis par un soleil féroce.
« Pourtant, dis-je avec entêtement, j’ai bien pris le train de Saint-Quentin, j’en suis sûre. Nous défilions à cent vingt à l’heure entre des plaines désertiques.
– Pas de plaines, Madame, trancha le voyageur qui ne riait plus du tout et paraissait conscient de son pouvoir de transmutation, tel un prestidigitateur vexé… il n’y a jamais eu de plaines sur ce parcours, mais des coteaux, des rivières et des vignes. D’ailleurs, voici Lyon. »
Impossible de douter. J’étais bien dans le train du Sud. Et cependant, je me souvenais parfaitement d’avoir pris mon billet à la gare du Nord, puis de m’être fait conduire avec mes bagages au train de Saint-Quentin. Saint-Quentin ! Il fallait que je m’y rende. Il ne me restait plus qu’à descendre, changer de train. Hélas ! une indolence complète s’emparait de moi. J’avais beau me dire : « Descends, retourne à Paris, va-t-en à Saint-Quentin, il faut y aller. » C’était en vain. Je ne pouvais secouer mon apathie inexplicable. Je me sentais heureuse, comblée par mon erreur, et en même temps alertée par un sentiment de danger. Lyon et ses fumées se résorbèrent avant que je me fusse décidée à bouger. Une étrange, une délicieuse paralysie me prenait tout entière.
Une à une, les escales du voyage me jetèrent leurs noms, leurs parfums, leurs couleurs. Ce qui me sembla plus étrange que tout, c’est que par moments la vision des plaines picardes interceptait celle des villes rhodaniennes, comme en « surimpression. » Je regardais ainsi fuir dans le vent ces champs gras et bruns, ces canaux bordés de fins peupliers, pour moi seule, pour ma secrète nostalgie et mon profond remords. Jusqu’à la fin de ce trajet, les images-témoins du voyage à Saint-Quentin, ce voyage que je n’avais pas fait m’escortèrent comme des regrets, brochant leurs lignes horizontales sur les cierges poignants des cyprès de Provence. Puis, lentement dissoutes dans les rayons du ciel limpide, les campagnes plates et les villes de briques s’estompèrent et retournèrent au néant. Des villages couleur de miel, des collines aux pentes mouchetées d’oliviers les remplacèrent, mirage durable. Dans le lointain, une tache bleue s’agrandit, devint la mer, envahissante, souveraine, la mer fouaillée par un violent mistral. Des mèches blanches étincelaient sur sa crinière indigo.
Quand je descendis, je me trouvai désemparée, lourde de ce voyage incompréhensible, embarrassée de mes valises. Qu’étais-je donc venue faire dans cette ville maritime, minuscule si j’en jugeais par son port grand comme un tableau d’Othon Friesz ? Et pourquoi le train ne roulait-il pas plus avant ? Il restait tant de villes à éventrer, de tunnels à perforer, cauchemars renaissants !
Le train s’était arrêté dans cette gare bouchée par un mur haut et lisse, pareil à un fronton de pelote basque. La « Pacific » buta du nez contre la muraille, puis s’éteignit brutalement après un halètement rauque. Ainsi qu’on s’éloigne d’une bête morte, les voyageurs se hâtèrent de quitter ce train vidé de sa substance et qui ne respirait plus.
Pas un employé n’était visible dans la gare mystérieuse. Avant de franchir le portillon désert, j’accordai un regard au mur aveugle qui retenait comme engluée la locomotive monstrueuse. En prenant le chemin qui menait au port, je reconnus de nombreux voyageurs. L’homme qui m’avait interpellée ne s’y trouvait pas, quoique je ne l’eusse pas vu descendre aux autres arrêts.
Le port était ravissant. Sur l’eau calme à peine remuée par un faible vent d’est, – le mistral avait cessé, – des barques dansaient vaguement. J’observais leurs coques peintes de couleurs vulgaires qui rendaient plus exquise l’immensité nacrée du ciel, leurs voiles éclatantes. Sur les ponts des yachts blancs, des matelots se mouvaient avec une grâce d’insectes, lavant, frottant, amenant les voiles, pilotant les bâtiments, évoluant dans le fouillis des mâts et des carènes comme des acrobates. Un mouvement prodigieux bouleversait ce petit port ; ce n’étaient que voiliers ou canots entrant et sortant de la passe, manœuvres des voiles, ronflements des moteurs. D’un bord à l’autre, les matelots blancs et bleus s’adressaient des signaux singuliers avec leurs bras terminés par de longues écharpes de soies polychromes. C’était bien la première fois que je voyais faire des signaux maritimes avec des chiffons féminins. Mais peut-être était-ce la mode ici !
Je fus vite gorgée d’un tel pittoresque jusqu’à l’écœurement. Ni les allées et venues des yachts patriciens et des barques trapues, ni les gesticulations des marins haussés sur leurs orteils comme des funambules ne m’amusèrent plus. Et je m’avisai de trouver dérisoires leurs gestes qui faisaient flotter dans la lumière crêpes de chine et voiles aux tons d’arc-en-ciel. Tristement, je contemplai mes quatre valises. La foule m’entourait, épaisse et sonore. Tous ces gens bruns et vêtus de toiles claires parlaient un langage ignoré. Ah ! que j’eusse voulu pouvoir fuir ce port vermeil, laisser ce quai gluant où traînaient des pelures de mandarines et de pastèques et des monceaux de fleurs piétinées. Je voulais rompre avec cette vie bourdonnante, ne plus entendre ce tohu-bohu clinquant et gai, ne plus respirer ces parfums lourds ou acides de fruits pourris et de fleurs mortes.
Je pensais au but initial de mon voyage, à ce Saint-Quentin paisible et sûr que je n’atteindrais jamais. Il me parut que j’étais rivée à ce lieu enchanteur comme à un spectre, que rien ne m’en délivrerait, que toujours et jusqu’à la fin de toutes choses, je demeurerais là, errante et désolée, au milieu de ces groupes joyeux, des beaux hommes hâlés, des filles brunes, vénéneuses comme des orchidées dans leurs robes transparentes. Je tournais et virais sur le quai étroit, bousculée par les flâneurs. Des marins chantaient des airs « à boire » dans leur langue inconnue, douce et zézayante. Torses nus, huileux et solides, les dockers portaient sur leurs massives épaules faites pour des charges pesantes des paniers de fruits et des corbeilles pleines de jacinthes, de tubéreuses, de roses aux pétales safranés.
J’étais éblouie de tant de lumières, de couleurs mouvantes que j’en fermai les yeux. Mais je fus alors livrée à l’assaut puissant des parfums auxquels se mêlait la puanteur de quelques charognes oubliées, çà et là, par une municipalité peu soucieuse d’hygiène. Allais-je succomber à la torpeur de tous mes sens ? Resterais-je ligotée par une indifférence charmée pire que la mort ? Non, il ne fallait pas m’attarder sur le port, participer même passivement à sa vie aventureuse, ce n’était pas là mon but, mon but formel. Hélas ! j’avais beau me raisonner, je ne bougeais pas plus que si j’eusse été enchaînée par une amarre.
C’est alors qu’Elle passa et vint vers moi, mince et souffreteuse, déjetée dans ses haillons bigarrés. On eût dit que cette adolescente s’était vêtue d’une de ces robes de théâtre que les costumiers dessinent pour Mignon. Elle était en somme habillée de morceaux de toutes couleurs, aux franges indescriptibles. Entre les trous, sa peau luisait, d’une blancheur malsaine. Mais le visage de la petite fille – elle pouvait avoir treize, quatorze ans – était fin et doux, bordé d’une chevelure blond pâle, très mousseuse. Et ses yeux bleus avaient une fraîcheur d’eau vive. Elle me regarda, l’air étonné. Elle parlait français.
« Venez, fit-elle d’une voix où je retrouvais les douces inflexions inconnues, ne restons pas sur ce quai. Que faites-vous donc ici ?
– Je sais que je ne devrais pas me trouver dans cette ville, répondis-je, mais je me suis trompée. J’ai pris le train du Midi au lieu de me rendre à Saint-Quentin où l’on doit m’attendre. Comment vais-je faire, quand vais-je partir d’ici ? »
Ô surprise ! La petite fille, si maigre et chancelante qu’elle fût, prit ma main droite dans sa petite poigne gauche, et je sentis dans son étreinte une fermeté presque cruelle. De sa main libre, elle désignait mes bagages disgracieux.
« Laissez vos valises ; vous n’en avez pas besoin, vous n’en aurez plus besoin. Partons vite avant qu’il ne soit trop tard. »
Le ton dont elle avait prononcé ces mots me communiqua un frisson glacé. Que voulait-elle dire ?
À présent que je me trouvais déliée de cet obscur sortilège qui me maintenait au port, et que je pouvais marcher librement, quitter le quai, en m’éloignant de ce lieu ardent, j’éprouvais une sensation d’ingratitude et de témérité. Apres avoir tant désespéré durant cette halte au milieu d’une foule indifférente, il me sembla que la fille blonde ne m’arrachait à mon seul refuge que pour m’entraîner vers Dieu sait quels périls, quelles horreurs informulées !
Nous entrâmes dans une des rues chatoyantes qui venaient baigner leurs racines jusqu’au creux du port fumant de chaleur. Jamais je n’aurais pensé marcher aussi longtemps. La ville m’avait primitivement semblé toute petite, ramassée sur sa rade comme un éventail sur une main. Elle élevait au contraire ses tentacules gigantesques et tortueuses à l’assaut de collines d’un vert velouté bleui par des massifs d’agaves. La foule nous pressait, toujours aussi bruyante, échangeant d’un rire à l’autre, d’une chanson à une raillerie, ces mots roucoulants comme des trilles d’oiseaux, et dont je regrettais de ne pas comprendre le sens. Langue inconnue, peuplade incontestablement latine, mais qui m’était aussi étrangère que pourrait l’être, par exemple, une tribu cafre pour une moghrabine.
« Venez vite ; ne nous attardons pas. »
La petite fille, aux os saillants, et dont les épaules voûtées tendaient la cotonnade à la percer, me tenait fidèlement la main. Les promeneurs étaient moins nombreux. La foule s’éclaircissait au fur et à mesure que nous montions dans la ville haute. Alors que nous approchions d’un boulevard d’abord ombragé, puis qui perdait ses arbres vernis de soleil pour s’enfoncer sous la terre, la fillette me montra cette voie souterraine en pointant sa main décharnée aux ongles bleus, signe d’anémie :
« Il y a là un canal. C’est beau et fascinant, oui, fascinant comme le mystère du monde. Vous aimeriez sûrement passer sur ses bords. Des touffes de verdure pendent du tunnel jusqu’à l’eau qui s’illumine par le dessous, comme s’il y avait des lampes dans le fond. Et il fait doux et chaud. Mais je ne peux pas y aller, je ne veux pas vous y emmener. Car mon père et ma mère y vivent. Ils sont à l’intérieur, au centre de l’ombre, où le canal cesse de briller ; ils y sont depuis des mois, des années, et ils se battent, et ils se saoulent comme des brutes. Si je retournais auprès d’eux, ils me tueraient sous les coups. »
La pauvre petite me montrait ses bras violacés, ses frêles et piquantes épaules toutes noircies par la marque des doigts, des plaies sur son dos que les déchirures de sa robe découvraient facilement. Bien sûr, j’avais grand pitié de cette enfant, et je n’allais pas lui demander de m’accompagner sur ce boulevard au cœur liquide, de longer ce canal, malgré toute sa beauté, son mystère lumineux et la voûte végétale…
Tout en parlant, nous étions arrivées sur une grande place circulaire où semblait s’être concentrée la frénésie du jour finissant. Des manèges remplis de gens, d’enfants, tournaient à l’envers, avec des musiques d’orgues et des soupirs de cornemuses. Dans un halo de poussière dorée par le couchant, un jeune homme, seulement vêtu d’un pagne jaune citron, dansait avec une gravité mystique, comme on prie. Les pièces de monnaie tombaient autour de sa mince silhouette rougeâtre. On croyait voir une statuette ensorcelée. Le jour déclinait rapidement ainsi qu’il est de règle, les soirs d’été, dans ces régions méditerranéennes.
Car nous étions en été, un juillet chaud et musqué. Ce n’étaient partout que cris, rires, coups de poings entre gaillards costauds, excités par les filles moqueuses, nues sous leurs mousselines fleuries.
« Venez ; hâtons-nous, » répétait la fillette dont la main dure tordait mon poignet à me faire gémir. Je ne l’aurais pas crue capable d’une telle force nerveuse.
Une fois la place laissée loin derrière nous, nous gravîmes une longue rue funèbre, bordée de hautes bâtisses de pierres ocres, aux volets noirs rigoureusement clos, aux portails sculptés et ornés de cuivres monumentaux. Quand nous arrivâmes aux abords d’un très vaste pont qui couvrait la rue comme une cave (s’agissait-il d’un pont de chemin de fer ou d’une rue supérieure enjambant la nôtre ? Je l’ai toujours ignoré), la fille blonde me parut gagnée par une terreur abjecte. Elle tremblait, roulait ses beaux yeux avec égarement et demeura longtemps pétrifiée devant la voûte qui obscurcissait l’horizon comme un nuage. Enfin, elle se décida et je la suivis, incapable de lui résister. Tout d’un coup, elle frissonna plus fort, jetant des regards de panique vers l’autre trottoir. Son visage déjà blême parut encore plus décoloré, comme si tout le pauvre sang qui coulait dans ses veines eût été totalement tari.
« Qu’avez-vous ? »
Elle ne répondit pas, mais pressa ma main plus durement ; j’avais la sensation d’être agrippée par une serre de rapace. Derrière nous, c’était encore la foule dense et chaleureuse, bariolée de soleil, où il devait être bon de se sentir étroitement soudés peau à peau, comme dans un élément vital et bienfaisant. Devant nous, c’était l’innommé, l’aventure inavouable. Dans l’ombre, nous sentions ramper des choses sans consistance, au frôlement mou, nous percevions le vol d’affreuses petites créatures à la fois poilues et satinées. Des fongosités livides, des végétations claquant comme des mandibules nous happaient au passage. Après l’air brûlant du port, puis la tiédeur des boulevards, nous recevions dans cette rue la gifle du vent, un vent froid de novembre. Nous avions laissé l’été merveilleux pour venir chercher dans cette rue sombre un affreux climat. Les parfums des cargaisons, fleurs et fruits, n’étaient plus qu’un souvenir capiteux. Peu à peu, nous étions envahies, submergées par une odeur entêtante et fade, insistante, qui nous ployait sous la crainte de la révélation. L’adolescente rit d’un rire cassé et dit :
« Cela sent la Mort !
– Non, répliquai-je avec agacement, ce n’est pas l’odeur de la Mort, mais quelque chose de pire, de définitif, qui est l’anéantissement et le bout de toute vie.
– Je sais, la pourriture… cela sent la pourriture… et voilà ce qui est pourri… là-bas, cette horrible chose couchée… »
En serrant les dents, je suivis cette folle qui me traînait dans une course sans terminus. Je traversai la rue pour gagner la rive opposée et nous montâmes vers cette longue chose sombre que la petite fille me montrait avec épouvante. Je m’approchai avec une répugnance profonde. Je vis un amas noir qui avait la forme d’un homme étendu. Ses vêtements usés, rongés, semblaient confondus par leur couleur, leur matière fangeuse, avec le sol noirâtre. Aucun membre ne paraissait relié aux autres, mais plutôt arraché, détaché, animés qu’ils étaient tous, jambes, mains, pieds, par une vie infecte, abominable, celle de millions de vers qui grouillaient sur ce cadavre putréfié, tout en le désarticulant morceau par morceau. Seul, le visage était intact, blanc et froid comme un masque. Soudain, mon cœur cessa de battre, car les paupières baissées se relevaient lentement. J’étais inondée de sueur. Ces yeux ! Ces yeux vivants ! Des yeux noirs et sauvages, buveurs d’énergies, des yeux succubes, qui regardaient la petite fille blonde avec une fixité, une avidité de suceurs. La petite hurla : « Non… Non… pas ça… Ils me brûlent comme des ventouses… »
Notre répulsion était si grande que la fillette me tira violemment à l’écart de cette horreur. Comme nous courions dans le milieu de la rue, elle me parla d’une voix haletante : « Il est vivant… Depuis des années, il gît là, sans que personne ne lui porte secours, car on a peur de lui. Jusqu’à présent, il n’avait jamais bougé, pas même tressailli. Il est entièrement pourri, ce n’est plus qu’un tas de pestilence et de vermines… Oh ! J’ai peur. Oh ! Oh ! Oh ! »
Son cri roula sous la voûte dégoûtante. Des oiseaux nocturnes partaient déjà en chasse, et nous avions du mal à éloigner les insectes velus qui nous mordaient au sang. Des griffes végétales nous cinglèrent dans notre fuite. Je me retournai pour surveiller la Chose. L’Être, puisqu’il fallait lui donner ce nom, l’Être s’était dressé à mi-corps. Ma compagne grelottait affreusement. Soudain, Il se leva, lentement, lourdement, déplaçant ses jambes que j’avais vues, ô combien nettement, déchiquetées par la décomposition, et qui suivaient pourtant le mouvement de ce tronc limoneux surmonté de ce visage aux yeux voraces.
Malgré l’ombre violette, je distinguais la flamme obscène du regard. À observer cette marche pesante dans un éclairage fantastique, j’évoquai ces monstres de cinéma dotés d’une vie cruelle et brève après avoir dormi durant des siècles entre les pages des vieux grimoires d’Europe centrale. Les mouvements gourds de la Créature rappelaient certaines prises de vues « au ralenti. » C’était aussi épouvantable qu’un cauchemar, mais Nous le vivions et ne pouvions nous échapper.
Il était inutile d’attendre du secours, car la rue était Vide, implacablement Vide. En montant comme des insensées, nous avions laissé plus bas, bien plus bas, la foule fraternelle et nous étions seules avec la Pourriture, dans cette rue qu’environnait la silencieuse nuit, seules avec la Peur.
La Créature arrêta un moment sa marche de robot et posa par terre un objet qui me parut être un gros Kodak. Libérée de ce qui la gênait, elle reprit son pas inexorable, marchant vers nous. Alors, la petite fille heurta dans son affolement une des portes cochères luxueuses. Son geste nous délivrait de notre enchantement. Maintenant, nous montions au galop le trottoir opposé au monstre, frappant à toutes les portes, vainement. Et nous nous enfoncions ainsi plus profondément dans la nuit terrifiante. Enfin, un de ces portails armoriés céda sous notre pression. Nous bondîmes à l’intérieur et je barricadai l’entrée. Ma compagne me révéla que toutes les maisons que nous venions de côtoyer appartenaient à cet homme qui marchait dans la rue vide, comme un somnambule.
Ainsi, nous venions d’entrer dans le piège. Fébrilement, je cherchai une cachette, une issue, mais n’eus qu’un sentiment de surprise. Ce vaste hôtel était vide, sans aucun meuble dans toutes ses pièces que nous visitâmes toujours en courant. Les murs étaient adorablement peints de gris Trianon et de filets roses et or, les glaces innombrables s’ornaient de trumeaux délicats, et les plafonds resplendissaient de nuages d’anges et de déesses. En vain, nous tournions et retournions dans ces salons luxueux et nus. J’avisai un escalier dérobé et nous nous crûmes sauvées. Mais l’escalier étroit aboutissait à un autre corps de bâtiment. Et de marches descendues en marches remontées, d’une maison à une autre maison, toutes également vides et pareillement ornées de glaces et d’or, de plafonds mythologiques et de lambris azurés, nous restâmes une éternité à tenter d’ouvrir les hautes portes, à chercher l’escalier qui nous conduirait au-dehors, la porte qui nous libérerait, le passage qui nous dissimulerait, le trou qui ferait entrer dans ce dédale un peu d’air et de ciel. Car il n’y avait aucune fenêtre dans ces demeures hallucinantes. Les volets aperçus de la rue se fermaient sur la pierre. Nous ne passions d’un hôtel à l’autre que pour y retrouver d’autres marches de pierres blanches embellies de fer forgé, d’autres salons nus, beaux et silencieux. Pendant que nous acheminions notre destin à travers ces maisons communicantes, jusqu’à la dernière minute nous nous cognâmes à tous ces murs comme des chauves-souris aveugles. Ma compagne n’était plus qu’un frisson. Quant à moi, en proie à un malaise atroce, fait de crainte et d’attente, de nausée et d’intérêt, il me sembla que l’Homme grignoté par ses légions de vers allait nous rejoindre bientôt, nous assombrir de son ombre croulante. Et je croyais déjà sentir son odeur de néant, l’odeur de la putréfaction parfaite, intégrale. J’en étais malade de dégoût.
Nous entendîmes le bruit assourdi d’une porte heurtée longuement. Les cadavres sortis de la terre peuvent-ils donc marcher, frapper la matière, saisir une main vivante ? Quelle horreur ! Stimulée par ce bruit, la petite fille toucha une porte, la douzième depuis notre dégringolade à travers ces demeures dépouillées. Et la porte s’ouvrit. Nous sortîmes dans la rue. Nous étions revenues au bas de cette Montée des Épouvantes. La foule circulait dans la gaieté des lanternes et des réclames électriques. Nous pouvions croire avoir rêvé toute cette aventure quand je surpris un geste de ma compagne, la tête tournée vers le haut de la rue plongée dans la nuit opaque. Toutes deux, nous regardions le mystère hideux, la haute forme de l’Être noir éclairée par un lampadaire à la flamme verdâtre, l’Être qui de son pas lourd, fantomal, entrait dans l’hôtel que j’avais fermé d’une illusoire barre de fer. La porte se rabattit sur lui comme un sépulcre.
Mais nous nous trouvions au milieu d’humains, d’êtres bien vivants qui nous coudoyaient en riant. Et l’odeur chaude et saine de cette foule chassait les miasmes de la rue vide. Nous marchions au rythme de nos frères, de nos sœurs, descendant avec eux vers la place fardée où grinçaient les limonaires, où claquaient les fusils des stands. Coulées dans cette masse anonyme et généreuse, pétries à son flanc, nous allions vers le port, vers le large, vers la vie. Nous étions sauvées.

–––––
(Lucie Derain, Carrousel de nuit, frontispice et bandeaux de Jacques Ernotte, Paris : Les Éditions de la Nouvelle France, collection « Chamois, » n° 12, 1946)





