Au Sénégal, on nomme griottes tous les hommes qui s’occupent des arts et des sciences. Ces artistes noirs représentent assez fidèlement la bohème littéraire de l’Europe. Ils sont très indépendants et voyagent continuellement chargés de leurs manuscrits, qui composent toute leur fortune. Affranchis de tous les préjugés religieux des mahométans, ils ne tiennent aucun compte des préceptes du Coran ; aussi les prêtres musulmans les ont-ils en quelque sorte excommuniés. Sous le rapport religieux, ils sont complètement hors-la-loi ; on leur refuse jusqu’à la sépulture, et les corps de ceux qui meurent sont pendus dans les troncs des arbres creux.

Pendant mon séjour au Sénégal, le plus célèbre de tous les griottes se nommait Manar. Chaque chef de tribu aurait donné le tiers de ses revenus pour l’avoir à son service, mais il préférait moins gagner et voyager à son gré. Lorsque je le rencontrai, je m’empressai de me mettre sous sa protection pour explorer le pays des Banbaras qui l’idolâtraient.

C’était un homme robuste. On peut se faire une juste idée de sa personne et de son costume par le portrait d’Abraham, tel qu’il est habituellement représenté. Il avait surtout étudié les temps primitifs, aussi en parlait-il continuellement, et j’étais heureux de l’entendre et de l’interroger sur ces époques reculées qui pour nous sont entourées de tant de ténèbres.

Je ne sais à quel propos je lui demandai un jour s’il croyait au diable.

« Étrange question ! s’écria-t-il… Est-elle sérieuse, et veux-tu que j’y réponde en homme de science ou légèrement ?

– Je désire très vivement que tu me répondes catégoriquement et que tu me dises tout ce que tes études sur les temps primitifs ont pu t’apprendre de ce vilain croque-âmes.

– Je ne demande pas mieux, reprit-il ; car je saisirai avec empressement toutes les occasions pour te prouver que, malgré leur orgueil, les blancs peuvent apprendre bien des choses de la bouche des noirs…

– Entendons-nous, interrompis-je, il ne faut pas oublier que tu es le nègre le plus intelligent et le plus instruit, et que moi je suis loin d’être le coryphée intellectuel et scientifique de l’Europe ; puis encore, si je t’accorde une supériorité incontestable sous le rapport de l’inspiration naturelle et de certaines sciences occultes, je te trouve nul en présence de nos moindres études positives… Mais voyons, crois-tu au diable ? »

Manar me lança un regard qui voulait dire : « Que n’ai-je eu tes maîtres de mathématiques !… » Puis, dominant la fâcheuse impression que mes paroles un peu trop franches avaient produite en lui, il reprit simplement notre conversation.

« Crois-tu au diable… crois-tu au diable ! Ta question est mal posée, me dit-il.

– Comment cela ?

– Bah ! est-ce qu’on peut demander à un homme comme moi s’il croit au diable ? Est-ce qu’il ne faut pas que le laid existe pour que le beau soit possible ? Est-ce qu’il ne faut pas admettre le mauvais esprit quand on adore le bon ? Nier le diable, ne serait-ce pas nier Dieu ?…

– Je vais poser ma question autrement.

– J’attends.

– Eh bien, voyons, puisque tu crois au diable, quelle idée t’en fais-tu ? Si tu voulais le peindre, quelle forme lui donnerais-tu ?…

– Si je voulais représenter le diable, je peindrais dans le ciel un nuage sinistre qui répandrait la grêle et le feu sur nos blés et sur nos habitations, ou bien mon tableau représenterait une tornade africaine. Le simoun, déracinant tous les arbres d’une forêt, les soulèverait jusque dans la région des nuages et les laisserait retomber sur une cité populeuse ; ou bien encore je peindrais la mer en fureur, et, au milieu de ses vagues écumantes, je répandrais des débris de vaisseaux, puis des milliers de cadavres, puis une multitude d’hommes encore vivants qui s’agiteraient en vain pour échapper à la mort.

– Et où serait le diable en tout cela ?… demandai-je.

– Comment ! où serait le diable ? s’écria le griotte. Ces tableaux effroyables représenteraient-ils Dieu, ce Dieu paternel et bienveillant que nous adorons ?

– Non.

– Eh bien, tout ce qui ne représente pas Dieu représente le diable.

– Cette idée me semble contestable.

– Dieu est si peu dans ces cruelles irritations de la nature, que si tu te trouvais une des victimes de ces épouvantables désastres, ton premier mouvement serait d’appeler ton Dieu fort et généreux à ton aide.

– C’est vrai.

– Vois-tu, continua le griotte, il n’y a que deux principes dans toute la nature. – L’un a son élément dans le mal, le laid, la décomposition de toute chose et la mort. C’est le diable. – Le second principe, qui lutte continuellement contre le premier, n’aime que ce qui est bien et beau ; il crée avec ardeur pendant que son cruel adversaire s’acharne à tout détruire. Enfin, le second principe, c’est la vie, c’est Dieu. Malheureusement, ajouta le griotte en poussant un soupir, le principe destructeur est plus fort que le principe créateur. Les hommes vieillissent vite et, malgré Dieu, cet amant passionné de la vie, aucun n’a encore échappé à la mort.

– La mort, répondis-je, a surtout le dessus dans ton pays où les hommes ne font rien pour aider le principe de la vie. Les arbres de vos forêts pourrissent ; vos végétaux sèchent et s’éclaircissent ; votre population diminue au lieu d’augmenter. Si Dieu est le principe de la vie, il ne l’est sur la terre qu’avec la condition que l’homme s’aidera ; et si celui-ci reste nul, tout se décompose et la race humaine elle-même marche à grands pas vers sa fin.

– Alors, Dieu, le principe de la vie, serait victorieux si l’homme s’aidait !

– L’Europe n’en fournit-elle pas un exemple frappant au reste de la terre ?

– Comment cela ?… Mourez-vous plus vieux que nous ?…

– Oui, un peu plus vieux, – et ce qui est bien plus concluant, c’est que sur cent Sénégalais il n’en vient pas dix à l’âge de quarante ans, et le même nombre d’Européens fournit trente hommes de soixante ans.

– Et cela tient, dis-tu, à ce que l’homme s’unit à Dieu pour prolonger l’existence ?

– Sans doute.

– Que peut-il faire ?… Ses moyens sont bien bornés.

– Ils sont infinis.

– Quels sont donc ces moyens ?

– Ce sont ceux que nous fournissent nos études scientifiques.

– Mais moi qui ai étudié toute ma vie, je n’en connais aucun.

– C’est que tes études ne sont pas de celles qui donnent ces précieuses connaissances. Tu as principalement étudié trois choses : d’abord, une certaine science mystique et occulte qui ne repose que sur des préjugés ;

Puis les principes religieux, et ton exaltation sur ce point ne peut te conduire qu’à des erreurs.

Enfin, tu as surtout, et avec un grand succès, cultivé la musique et la poésie ; mais c’est de l’art et non de la science. L’art s’adresse à l’âme, la purifie et lui procure de douces jouissances ; mais l’âme, qui est immortelle, n’a pas à craindre de destruction. L’art ne s’adressant qu’à elle ne peut donc pas avoir d’influence sur notre conservation.

Le principe destructeur dont tu me parles ne peut nous atteindre qu’en notre matière, aussi est-ce sur ce terrain que nous nous efforçons de le combattre.

Pour être plus forte et faire face sur tous les points au principe destructeur, notre armée scientifique s’est divisée en un grand nombre de sections. Les uns composent des engrais pour féconder la terre afin qu’elle nous donne de plus abondantes récoltes. Les autres inventent des mécaniques pour nous affranchir des travaux fatigants. À l’aide de certains remèdes, nous guérissons des maladies auxquelles vous autres vous n’échappez jamais. Ainsi, soit en nous procurant des aliments plus abondants, soit en nous épargnant des fatigues, soit en guérissant nos maladies, nos savants adoucissent et doublent notre existence. Aussi, contrairement à ta sentence de tout à l’heure, crois-je que si l’homme s’aide lui-même, le principe créateur l’emportera sur le principe destructeur, et que Dieu sera plus fort que le diable.

– Bissimula ! que je voudrais être né en Europe, s’écria Manar. Je t’en prie, donne-moi quelques leçons avant de me quitter, et je consacrerai tout le reste de ma vie à répandre l’idée des études scientifiques dans mon pays.

– J’essaierai, quoique je craigne bien que tu ne puisses pas abandonner ta musique, ta poésie, et surtout tes rêveries mystiques. Enfin, nous verrons ; mais, avant tout, il faut que tu me répondes mieux au sujet du portrait du diable.

– Ne t’en ai-je pas donné trois bons exemples : le tonnerre, la tempête sur l’Océan et la tornade africaine ?

– Oui ; mais ta réponse philosophique ne me satisfait nullement. C’est dans un autre sens que je t’interroge.

– Demande-moi clairement ce que tu veux que je te dise, et je m’efforcerai de te satisfaire.

– Voyons. Si, en traversant une épaisse forêt pendant une nuit sombre, le diable t’apparaissait, penses-tu que ce serait sous la forme d’un lion, d’un serpent, d’un homme ou d’un hibou ?…

– Le diable n’est pas un être ; c’est un principe. Il peut pénétrer en tout dans un but de destruction, mais il ne peut pas prendre de formes visibles.

– D’accord ; mais est-ce que tout le peuple de l’Afrique centrale pense comme toi ?

– Malheureusement non !

– Eh bien, dans l’idée populaire de ton pays, quelle forme prend habituellement le diable pour apparaître aux hommes ?… »

Ici Manar prit un roseau, le tailla avec un morceau de verre, comme nous taillons nos plumes avec un canif ; puis, l’ayant trempé dans une encre indélébile, qu’il composait avec diverses plantes, il traça des lignes sur une planchette, et, au bout de quelques minutes, il me mit devant les yeux un dessin qui représentait un homme noir, grand, svelte, avec des yeux ardents, des sourcils arqués, une bouche moqueuse, une grosse tête frisée coiffée d’un béguin cornu, et une queue effilée qui ondulait derrière ses cuisses.

« Reconnais-tu ce portrait ?…

– Mais, c’est notre diable !… m’écriai-je.

– Nakamou ! (1) c’est le nôtre aussi.

– C’est ce que je voulais savoir.

– Oui ; mais ce n’est pas ce qui est le plus généralement admis qui est le plus vrai. Quoique tous les peuples de la terre se peignent ainsi le diable, ce portrait ne lui ressemble nullement. C’est un autre être qui a posé il y a six ou sept mille ans, et ce pauvre modèle ne savait même pas qu’il y eût un diable.

– Comment cela ?

– Je croyais qu’en Europe vous vous expliquiez cette erreur.

– Pas que je sache. On croit au diable ou on n’y croit pas. Ceux qui y croient se le représentent sous la forme de l’homme à queue que tu viens de dessiner.

– Vos savants, dont tu me parlais tout à l’heure, ne savent donc pas tout ?

– Ah ! parbleu non ! et ils sont loin de le prétendre.

– Eh bien ! pour que tu puisses enlever cette grossière erreur de leur esprit, qui, d’après ce que tu m’en as dit, est plein de connaissances si utiles et si gracieuses, je me réserve de t’expliquer comment il s’est fait que tous les peuples de la terre se sont trompés sur les traits du diable.

– Commence immédiatement ton explication ; je t’écoute avec le plus grand intérêt.

– Non, je ne puis pas en ce moment ; je veux m’appuyer sur des preuves authentiques, et je ne les ai pas ici. Demain, je pourrai les avoir.

– Où sont elles ?

– Dans un tronc de baobab, à environ dix lieues d’ici.

– Quoi ! tu ne pourrais pas me donner ces explications avec tes souvenirs ? Ta mémoire est si bonne ; je m’en rapporterais complètement à toi.

– Non ; ne parlons plus de cela. Ce n’est pas assez important pour que tu ne puisses pas attendre à demain. »

Craignant de tourmenter le griotte, malgré ma vive impatience d’avoir l’étrange explication qu’il me promettait, je ne voulus pas insister.

Nous étant remis en marche, nous suivîmes toute la journée un ravin au fond duquel coulait un torrent. À notre droite s’élevait, presque PERPENDICULAIREMENT, une chaîne de montagnes dont les énormes roches semblaient suspendues comme par enchantement au-dessus de nos têtes. À gauche, c’était une suite continue de modestes collines couvertes d’herbe sèche et d’arbres chétifs. Vers le soir, ayant atteint l’extrémité est de ce ravin, nous nous trouvâmes sur un immense plateau, et nous arrivâmes bientôt dans un camp maure. Après notre repas, voyant le soleil disparaître à l’Occident et les ombres de la nuit se répandre sur les effroyables solitudes de l’Orient vers lesquelles nous nous dirigions, je priai le griotte d’accepter l’hospitalité que l’on nous offrait, et de consentir à rester jusqu’au lendemain sous les tentes que l’on avait dressées pour nous.

« Le Bourom-d’Arh (2) a plusieurs fois insisté pour que je couche dans son palais ; j’ai refusé, car je ne sais pas dormir ailleurs qu’au milieu des forêts. Si tu ne te sentais pas le courage de partager mes habitudes, il ne fallait pas me suivre.

– Partons ! » répondis-je.

Trois heures après, nous étions au milieu d’une épaisse forêt que j’avais aperçue du camp maure, d’où elle semblait une tache noire et sinistre aux confins de l’horizon. Manar foula l’herbe avec ses pieds autour d’un gros tamarinier, alluma un grand feu, et, nous étant enroulés dans nos koudious (3), nous nous endormîmes, comme d’habitude, entre le foyer et l’arbre.

C’est là le bivouac d’un vrai poète !!!…. C’est là que le philosophe peut se trouver face-à-face avec les plus imposantes et les plus étranges merveilles de la nature !

Ô vous, qui aspirez à être les élus des muses, vendez votre château ou votre chaumière, allez explorer ces contrées sauvages !… Si vous savez vous frayer un passage dans ces forêts vierges que Dieu a formées en jetant les arbres pêle-mêle et avec une profusion digne de lui ; si vous vous trouvez mollement couchés sur le sol aride du désert ; si vous vous endormez paisiblement en entendant crier autour de vous plusieurs milliers de bêtes féroces, vous pourrez être certains de votre vocation poétique, tout aussi bien qu’un conscrit peut se croire né pour la guerre si, à sa première bataille, il voit sans émotion les bombes et les boulets voltiger autour de sa tête. Telles étaient les réflexions que je faisais en m’endormant à côté du griotte, qui ne paraissait nullement se soucier du concert que, chaque nuit, venaient nous donner gratuitement les lions, les tigres, les hyènes, les hiboux, etc., etc.

Le matin, Manar se réveillait toujours au moment où les premières teintes pourprées de l’aurore apparaissaient à l’Orient. Il se mettait immédiatement en prière ; puis il apprêtait notre déjeuner, qui se composait invariablement de farine de millet délayée dans du lait. Ce jour-là, lorsque, après notre frugal repas, nous nous levâmes pour nous remettre en marche, je lui demandai si nous allions bientôt arriver à l’arbre dans lequel se trouvait son véritable portrait du diable.

« Nous y allons tout droit, me répondit-il, et nous y serons avant la fin de la première moitié du jour. »

En effet, il était environ dix heures lorsque nous arrivâmes au pied de son arbre-bibliothèque. C’était un baobab dont le tronc, haut d’environ trente pieds, n’avait pas moins de quatre mètres de diamètre. Le baobab est un arbre dont on parle beaucoup, mais que peu de personnes connaissent bien. Nos plus célèbres naturalistes ne l’ayant jamais vu, et n’en parlant que sur des ouï-dire, n’en donnent qu’une description très inexacte. Le noyer est, en France, l’arbre qui ressemble le plus au baobab, tant pour l’aspect général que pour le développement du tronc, la disposition des branches et la forme des feuilles. Il y a aussi entre eux une analogie frappante sous le rapport de la longévité. De tous les arbres de l’Europe, le noyer est celui qui vit le plus longtemps, et le baobab passe pour être l’aîné des arbres africains ; mais l’écorce du baobab est plus lisse et plus verte, et ses feuilles sont beaucoup plus rares que celles du noyer. Puis, au lieu de noix, le baobab produit un fruit qui ne ressemble à aucun autre. Les Sénégalais le nomment pain de singe ; et cette dénomination est assez juste, car le fruit du baobab sert réellement de pain aux singes, qui en font la base de leur nourriture. Le baobab se distingue surtout des autres arbres, et particulièrement du noyer, par sa constitution ligneuse. Son bois n’est pas réellement du bois ; c’est quelque chose de poreux, de flexible et d’herbacé comme du jonc.

Après avoir jeté un regard scrutateur sur son arbre privilégié, trouvant sans doute qu’il était tel qu’il l’avait laissé, le griotte se montra soudainement joyeux.

« C’est là, me dit-il, un des lieux où je me suis assis et où j’ai médité le plus souvent et le plus longtemps ; c’est là une de mes cinquante grandes stations.

– Tu as donc cinquante arbres comme celui-ci pour contenir ta bibliothèque ?

– Oui, cinquante, et chacun d’eux, en me servant de votre expression, ne contient pas moins de deux cents volumes.

– C’est joli ; les Européens les plus riches n’en possèdent pas autant.

– Cela tient à ce que vos riches n’aiment pas les livres ; puis vos écrivains font partie d’un peuple, et comme tous vos peuples disparaissent après avoir eu une nationalité de quelques siècles, les poètes et leurs écrits disparaissent avec eux ; tandis que nous autres, griottes, nous ne faisons partie d’aucun peuple. Un millier de nations se sont éteintes autour de nous. Ni leur naissance, ni leur chute ne nous ont dérangés. Nous avons traversé toutes les vicissitudes humaines sans y prendre la moindre part. Nous venons de l’origine du monde, et notre but est d’aller jusqu’à la fin des siècles. – Nos écrits, que nous nous transmettons religieusement de père en fils, se conserveront plus longtemps dans nos troncs d’arbres que les vôtres dans vos palais de marbre !…

– Je veux bien le croire, répondis-je ; mais n’oublions pas ce qui nous amène ici. Voyons donc ton portrait du diable.

– Je vais te le montrer. Aide-moi à me faire une échelle avec ces branches pour que je puisse monter jusqu’à la porte de ma bibliothèque. »

Cette porte étrange était tout simplement un trou ovale de deux pieds de large qui s’ouvrait au-dessous de la naissance des grosses branches du baobab, à environ six mètres au-dessus du sol.

L’ayant aidé, le griotte monta avec agilité et disparut dans la cavité du tronc de l’arbre. Il y resta quelque temps à remuer ses bucoliques et à causer seul, puis il sortit avec un sac en cuir qu’il mit entre ses jambes lorsqu’il se fut assis au près de moi.

« Voyons, dit-il en fouillant dans le sac mystérieux, si je parviendrai à te faire comprendre l’erreur que l’on a commise au sujet du portrait du diable…

– Je t’écoute.

– D’abord, reprit-il en me montrant un vieux morceau de cuir tout couvert de caractères bizarres, voici ce que Tand’jaor, un des premiers hommes qui ont su exprimer leurs pensées par des signes, a écrit sur le sujet qui nous occupe : « Humilions-nous. L’homme n’est rien ; sa vie s’éteint aussi vite qu’un flambeau qui tombe dans la mer. – Hélas ! le Dieu créateur est moins fort que le Dieu destructeur ! »

Environ cinquante ans plus tard, continua le griotte, Haïssour, le plus célèbre penseur des premiers âges du monde, écrivit ce qui est traduit sur ce morceau de corne : « Il y a deux êtres au-dessus de l’homme : l’un veut son bonheur et s’efforce de prolonger son existence ; l’autre cherche à anéantir sa race. »

Après m’avoir lu ainsi une vingtaine de notes à peu près semblables aux deux que je viens de citer, et écrites les unes sur des morceaux de cuir, les autres sur des cornes ou sur des tablettes de oail-cèdra [sic], Manar me dit :

« Tu vois, dès les premiers siècles on croyait à deux êtres suprêmes : l’un mauvais, l’autre bon.

– Cela est naturel, répondis-je.

– Tu en conviens, reprit le griotte. Eh bien ! écoute-moi jusqu’à la fin et tu trouveras ce que je vais te dire tout aussi naturel.

– Je t’écoute. »

Ici, Manar me lut une trentaine de ces notes manuscrites qui différaient peu des premières ; seulement ce que disaient les dernières faisait assez clairement comprendre qu’en vieillissant les peuples laissaient asservir leur raison naturelle par les préjugés les plus ridicules. – On croyait encore à deux êtres ou à deux principes supérieurs ; mais on pensait que ces deux génies pouvaient apparaître aux hommes.

Je voulus me récrier ; mais le griotte me prévint et, sans me donner le temps de faire une objection, il me dit que ce qu’il venait de me lire n’était que pour m’amener tout doucement à d’autres documents plus importants.

« Voyons donc !… m’écriai-je.

– Les notes que je viens de te montrer prouvent qu’en tout temps on a cru à deux dieux, l’un bon, l’autre mauvais. Mais il me semble que ceci ne répond pas positivement à ta question.

– Évidemment non.

– Pourquoi ne me le faisais-tu pas remarquer ?

– J’attendais la fin de tes explications.

– Tu me demandes le portrait du diable ; un portrait ne peut être représenté que par des traits ou des images.

– Sans doute.

– Eh bien ! depuis l’origine du monde, les hommes ont eu successivement trois manières différentes de représenter le mauvais esprit. Voici son premier portrait fait à l’époque des hiéroglyphes. »

En prononçant ces derniers mots, Manar me mettait sous les yeux un galet couvert de figures bizarres, et m’indiquait du doigt deux flammes à base opposée et séparées par un trait.

« Ces deux flammes, ajouta le Griotte, représentaient les deux dieux admis par tous les premiers hommes. J’ai été bien longtemps à trouver le sens de ce symbole, et le plus difficile à deviner, c’était de savoir qu’elle était celle des deux flammes qui était le diable.

D’après les écrits de cette époque primitive, je dus croire que la flamme inférieure et renversée représentait le bon Dieu ; car toutes les notes qui me sont venues des premiers siècles sont invariablement terminées par ces mots  : « Hélas ! le Dieu créateur est moins fort que le Dieu destructeur. » Partant donc de ce principe, je me mis en devoir d’expliquer les documents hiéroglyphiques que mes pères m’avaient légués ; mais je m’aperçus bientôt que je me trompais et que, tout en s’affligeant de la faiblesse du Dieu créateur, les écrivains l’avaient, par amour, placé au-dessus du Dieu destructeur. La flamme supérieure représentait donc le Dieu du bien et la flamme inférieure le Dieu du mal. En adoptant ce système, je trouvai, en effet, un sens suivi et raisonnable aux notes, qui autrement me semblaient inexplicables.

Les deux dieux ou les deux principes furent représentés pendant trois siècles par ces deux flammes. Puis les images hiéroglyphiques ou symboliques firent place à des signes qui formaient des mots. Tous les anciens écrivains sont d’accord pour affirmer que c’est la tribu jéhovienne qui, la première, a connu l’art d’exprimer régulièrement ses idées par des caractères qui, assemblés de différentes manières, rendaient tous les sons de la voix humaine. Ce qu’il y a de plus certain, c’est que ce fut cette tribu jéhovienne qui donna l’idée bien définie de Dieu au peuple hébreu. Aussi, comme tu dois le savoir, en langue hébraïque Jéhova signifie Dieu, et Jéhova vient de Jéhovien.

– C’est extrêmement curieux, m’écriai-je.

– Je suis heureux que cela t’intéresse. Écoute-moi bien attentivement, car je t’explique des choses tellement éloignées les unes des autres et tellement paraboliques qu’il faudrait parler une année entière pour bien les exposer et bien les enchaîner l’une à l’autre, et si tu ne me prêtais pas la plus vive attention, il me serait impossible de te les faire comprendre pendant les quelques minutes que nous devons encore consacrer à notre conversation sur ce sujet.

– Est-ce que je te semble distrait ? Je t’écoute pourtant avec avidité et presque religieusement.

– Où en suis-je donc ?

– Tu viens de me dire que les deux dieux étaient représentés par deux flammes lorsque les Jéhoviens inventèrent la manière d’exprimer leurs idées par écrit à peu près comme nous le faisons nous-mêmes.

– C’est cela, reprit le griotte. Eh bien ! les Jéhoviens pouvant donc se faire comprendre par des lettres formant des sons, substituèrent des expressions aux images hiéroglyphiques. Par exemple, pour désigner les deux dieux qu’ils admettaient comme les générations qui les avaient précédés, au lieu des deux flammes ils employèrent les deux mots que voici. »

Manar me montrait du doigt sur un vieux morceau de cuir des signes très embrouillés, formant comme deux mots placés l’un au-dessus de l’autre et séparés par un trait.

« Je vois, lui dis-je, mais je n’y comprends rien. Cette écriture m’est inconnue.

– Cette note n’a pas été traduite ; elle vient directement des Jéhoviens.

– C’est un document très précieux. – J’abuserais de ta complaisance si je te demandais de longues explications. – Je te prie, seulement, de me traduire ces deux mots.

– Il n’y a pas deux mots, car celui placé au-dessus du trait est absolument le même que celui qui est au-dessous ; si tu avais bien regardé, tu l’aurais remarqué.

– C’est possible ; mais quelle est la signification de ce mot ?

– Ce mot comme la flamme hiéroglyphique signifie : Dieu. – La traduction de cette expression jéhovienne serait en français : %. Comme la flamme inférieure représentait le diable, le mot Dieu placé au-dessous du trait signifie aussi : Dieu méchant ou diable. Si, par exemple, en ce temps-là, on eût voulu dire : J’aime Dieu, on aurait écrit j’aime % en plaçant le mot Dieu qui est au-dessus du trait au droit de la ligne. Si, au contraire, on eût voulu dire : je hais le diable, on aurait écrit je hais % en plaçant le Dieu inférieur au droit de la ligne. Il en était de de même lorsqu’on employait deux flammes pour représenter Dieu et le diable.

– C’est très étrange !… Mais comme le même mot signifiait à la fois Dieu et le diable, comment dans la conversation où le trait disparaissait, pouvait-on en faire la distinction ?…

– C’était très facile : lorsqu’on parlait de l’esprit créateur, on prononçait seulement le mot Dieu. Si, au contraire, on voulait désigner le diable, on faisait suivre le mot Dieu de la qualification de mauvais ou de méchant.

– C’est très bien… mais te serait-il possible de me donner en français la prononciation du mot Dieu et de l’expression qui y était ajoutée lorsqu’on parlait du diable ?

– C’est assez difficile ; mais enfin je vais essayer de te satisfaire. – Prête bien l’oreille et tâche de rendre en français les sons que je vais articuler. »

Je mis la plume à la main et je m’apprêtai à écrire en notre langue les étranges syllabes que le griotte allait prononcer.

Après avoir réfléchi un instant, Manar me dit : « Le mot jéhovien, qui désigne le bon Dieu, se prononce à peu près comme Niam. Et en disant : Niam-bac-houl, on rend assez fidèlement l’ancienne expression qui signifiait diable. La double expression que tu vois là sur cette note et qui représente Dieu ou le diable, selon la manière dont elle est placée sur la ligne, peut donc se prononcer comme si en français on écrivait %.

Ainsi, dans la conversation, Niam signifiait Dieu. – Niam-bac-houl voulait dire esprit destructeur ou diable. Dans les écrits, % représentait les deux dieux ou Dieu et le diable. – Pour désigner le principe que nous appelons Dieu, le mot Niam qui est au-dessus du trait se trouvait sur la ligne. – Si, au contraire, on parlait de l’esprit destructeur, c’était le Niam inférieur qui se trouvait sur la ligne. – Et si enfin il était question de Dieu et du diable en même temps, on plaçait le trait qui sépare les deux Niam sur la ligne. Comprends-tu ?…

– Certainement.

– Eh bien, voyons, nous conversons. Dis-moi Dieu…

– Niam.

– Dis-moi diable.

–  Niam-Bac-houl.

– Dis-moi Dieu et le diable.

– %.

– Bien… Maintenant écris : J’aime Dieu.

– J’aime %.

– Écris : je hais le diable.

– Je hais le %.

– Écris : je crains Dieu et le diable.

– Je crains %.

– Parfaitement. Cela est compris. – Je vais continuer mon explication. Prête-moi toujours la plus vive attention, car je résume les choses, et il est plus difficile de se faire comprendre en abrégeant que lorsque l’on développe tous les faits.

– Ne crains rien ; continue. – Tu sera compris. »

Le griotte consulta quelques notes, puis il me dit : « La double expression % représenta Dieu et le diable pendant environ cinq cents ans ; puis, comme les derniers documents que je t’ai lus ont pu te le faire comprendre, l’esprit des peuples se laissa gagner par les préjugés. On admettait encore deux principes ou deux dieux, mais on croyait que ces deux êtres supérieurs pouvaient apparaître aux hommes. – De toutes parts, on racontait quelque apparition plus ou moins étrange. Les uns avaient vu Dieu sous la forme d’un grand feu éblouissant, ou bien sous les traits d’un vénérable vieillard. – Les autres avaient rencontré le diable déguisé en vieille femme ou en guerrier. Mais, tout à coup, les gens de la tribu des Sah-Tans firent savoir aux populations qui les environnaient que le diable apparaissait toutes les nuits dans leur camp établi au milieu des épaisses forêts du Sennar, à l’ouest et non loin de la mer Rouge. Tout en annonçant cette effroyable nouvelle, ils invitaient leurs voisins incrédules à venir s’assurer par eux-mêmes que cette apparition n’était que trop réelle. Les curieux arrivèrent de tous côtés et tous s’en allèrent convaincus que, sous la forme d’un homme cornu et à queue, le diable visitait toutes les nuits la tribu de Sah-Tan.

On ne peut en effet pas douter que des êtres extraordinaires se montrèrent aux hommes à cette époque.

– Alors, m’écriai-je, tu admets la possibilité de l’apparition du diable ?

– Mais non. – Un discours interrompu ne signifie rien. – Écoute et n’interromps pas.

– Continue.

– Je dis qu’il est certain que les Sah-Tans virent des êtres qu’ils prirent pour des diables. Ces apparitions ne sont contestées par aucun des anciens écrivains, et j’ai là plus de cinquante notes qui affirment de la manière la plus positive qu’elles ont réellement eu lieu. Je ne t’en dirai qu’une : celle qui est traduite sur cette planchette de caoil-cédra et qui a été écrite par Dongo, l’historien de la tribu des Sah-Tans. Voici ce qu’il dit : « Notre tribu était campée depuis quelques jours seulement dans la vallée de Génahel, lorsqu’en rentrant le soir un de nos hommes, qui était allé chercher du bois dans la forêt, entrevit dans les ténèbres une forme humaine qui s’enfuyait devant lui avec une vitesse étonnante. Croyant que c’était un de nos pasteurs, il l’appela ; mais, pour toute réponse, il entendit un hurlement strident qui le fit frémir. Le lendemain, plusieurs de nos hommes firent des rencontres semblables, puis, de jour en jour, ces effroyables apparitions se multiplièrent et se rapprochèrent de nos tentes. Enfin, peu de temps après, notre camp fut toutes les nuits en quelque sorte pris d’assaut par ces êtres étranges qui sautaient, gambadaient, couraient, renversaient mille choses, enlevaient nos moutons et même nos filles, qui pour la plupart ne revinrent jamais. Parmi celles que ces génies malfaisants nous rendirent, plusieurs se trouvèrent enceintes ; et ce qui nous épouvanta peut-être le plus fut de voir les enfants qu’elles mirent au monde grandir si subitement, qu’au bout de quelques mois ils étaient plus hauts de taille, plus vigoureux et aussi bien formés que nos fils de vingt ans. Ces enfants, comme les êtres qui nous apparaissaient, avaient la voûte du crâne aplatie, de très longues oreilles qui, de loin, ressemblaient à des cornes, et au bas de leur échine pendait une queue effilée, frétillante et longue d’environ une coudée. Nous voulûmes garder ces enfants parmi nous, mais plusieurs nous furent enlevés et les autres se sauvèrent malgré nous dans la forêt. Pour nous soustraire à ces tribulations, nous nous sommes éloignés des forêts, mais les esprits des ténèbres nous visitent encore quelquefois. Hélas ! qu’avons-nous donc fait au bon Dieu, pour qu’il nous livre ainsi aux attaques des génies du mal ?…

Tu vois, ajouta le griotte, que ces apparitions eurent réellement lieu ; et les gens de la tribu des Sah-Tans prirent si bien ces êtres extraordinaires pour des diables, qu’ils les nommèrent toujours Niams-bac-houls, qui, comme je te l’ai dit, signifiait : diable. Puis, tout en conservant l’expression % pour designer les deux dieux, ils représentèrent couché sur les lettres du Niam inférieur un homme à queue et cornu comme ceux qui leur apparaissaient. Tiens, voici une de leurs notes qui n’a pas été traduite, et là, sur ce Niam inférieur, on distingue encore parfaitement ce portrait du diable.

– Tout cela est aussi logique que surprenant, m’écriai-je. Mais enfin, quels étaient donc ces êtres étranges qui apparaissaient aux Sah-Tans ?

– C’est ce qu’au bout d’une vingtaine d’années quelques hommes de cette tribu osèrent chercher à s’expliquer. Aussi robustes qu’intelligents, ils se mirent résolument à la poursuite de ces êtres malfaisants. Un jour, ils parvinrent à en tuer un et ils l’apportèrent au milieu du camp. – Ils allumèrent des flambeaux et appelèrent leurs parents pour l’examiner attentivement avec eux ; – mais personne n’osait venir. Enfin, quelques vieillards, plutôt par fanfaronnade que par courage, approchèrent un peu. « Qu’avez-vous fait, jeunes fous ! crièrent-ils à ceux qui leur montraient le corps de leur victime. Votre meurtre va nous attirer toute la colère du méchant esprit, et il nous fera anéantir par ses légions infernales.

– Ces êtres, répondirent les jeunes guerriers, ne sont ni le bon ni le mauvais esprit ; car les génies supérieurs ne peuvent d’aucune manière perdre la vie, et celui-là est bien réellement mort. Nous sommes convaincus que ce ne sont que des animaux tenant du singe et de l’homme.

– Taisez-vous ; – vous blasphémez. Votre irréligion et votre témérité nous attireront les plus grands malheurs. »

Les jeunes gens allaient répondre, lorsque les Niams-bac-houls, arrivant en grand nombre et bondissant par-dessus les hommes qui entouraient le cadavre, le saisirent et l’emportèrent avec une rapidité effroyable.

Cet événement donna raison aux vieillards et aux peureux de la tribu, et les hommes forts de corps et d’esprit qui étaient peu nombreux n’osèrent plus rien entreprendre pour combattre les préjugés de leurs parents. Toutes les fois que l’occasion s’en présenta, ils se contentèrent de dire tout bas que les Niams-bac-houls n’étaient que des animaux moitié singes, moitié hommes.

Les choses en étaient à ce point lorsque la tribu des Sah-Tans tomba sous la domination d’un chef étranger. – Ce prince, qui se nommait Tabaski, et que l’Afrique place au premier rang de ses grands hommes, voulut, dès son arrivée chez ses nouveaux sujets, s’assurer de quelle nature étaient les êtres qui leur apparaissaient. Il s’entoura des jeunes gens qui disaient en avoir déjà tué plusieurs, et alla avec eux un soir se mettre à l’affût le long de la forêt, où un grand nombre de Niams-bac-houls ne tardèrent pas à venir. Le prince et sa petite troupe, s’étant mis à leur poursuite, en tuèrent une vingtaine, qu’ils emportèrent au camp et que Tabaski fit le lendemain pendre à des arbres pour voir s’ils pourriraient comme des êtres mortels. Au bout de quelques jours, voyant que leurs corps se décomposaient, il fut convaincu que, comme le disaient les jeunes gens de la tribu, ces Niams-bac-houls n’étaient que des animaux tenant du singe et de l’homme, et il publia l’ordre suivant, que mes aïeux m’ont textuellement transmis.
 

« Ordre du grand prince Tabaski aux Sah-Tans, ses sujets.

 

Il y a deux dieux, mais ces deux êtres supérieurs ou plutôt ces deux principes universels sont indéfinissables et invisibles. – L’un crée et l’autre détruit ; mais ils ne peuvent prendre aucune forme matérielle. Les êtres qui depuis quelque temps se montrent la nuit dans notre camp ne sont donc que de simples animaux qui n’ont rien de surnaturel. Leur forme, leur allure et leurs actions sont certainement des plus étranges, et je comprends que leur première apparition ait pu jeter l’épouvante parmi le peuple ; mais de ce moment je tiendrai pour lâches et insensés les hommes qui prendront encore ces animaux pour des diables et qui fuiront devant eux. J’étais fier d’hériter du commandement de la tribu des Sah-Tans, si renommée par la valeur de ses guerriers et par l’esprit sérieux de ses vieillards. Aussi ai-je éprouvé un grand chagrin en voyant que ce peuple de héros était dominé par les plus ridicules préjugés.

Vous n’osez plus sortir la nuit. – Vous avez peur de vos ombres. Je veux que ces erreurs cessent, et que la tribu des Sah-Tans redevienne ce qu’elle a été et ce qu’elle doit être.

À compter d’aujourd’hui, nuit et jour, nous ferons une guerre d’extermination aux Niams-bac-houls ; et si, comme je l’espère, les tribus voisines nous imitent, cette race d’animaux malfaisants sera bientôt complètement anéantie. »
 

Tabaski fit ponctuellement exécuter son ordre, et, soit en les prenant dans des pièges, soit en allant les chasser jusqu’au fond de la forêt, les Sah-Tans exterminèrent promptement tous les Niams-bac-houls qui étaient autour de leur camp. Les autres tribus les ayant poursuivis avec une égale ardeur, au bout d’un mois il ne restait plus sur toute la terre un seul être de cette race maudite ; mais il fut plus facile de les tuer que d’effacer l’impression qu’ils avaient produite sur l’esprit des peuples. Malgré les défenses les plus sévères des chefs de tribus, lorsqu’on en parlait tout bas, on les nommait toujours Niams-bac-houls, et encore aujourd’hui, par toute la terre, on se représente le diable sous les traits de ces hommes cornus et à queue qui, comme je te l’ai déjà dit, ne savaient certes pas qu’il y eût un esprit malin lorsqu’ils servirent de modèles pour en faire faire l’immortel portrait.

Du reste, toutes les expressions caractéristiques de cette époque reculée se retrouvent encore parmi nous, et il serait facile de les rassembler. – % représente encore Dieu et le diable dans le Sennaar. Le Niam inférieur signifie toujours esprit malin ou homme cornu et à queue ; et si l’on y parle de vive voix du diable ou de l’animal qui a été pris pour lui, on dit, comme il y a 5,000 ans, Niam-bac-houl. – Le mot bac-houl se trouve même dans la langue ioloffe, et le nom des Sah-Tans, un peu altéré, est une des expressions qui servent à désigner le démon. Enfin, ce qui est peut-être le plus étrange, c’est qu’il n’y a en Afrique que deux hommes que Mahomet ait admis au rang des demi-dieux, et ce Tabaski qui a fait anéantir la race des Niams-bac-houls en est un. À Saint-Louis, nègres, mulâtres et Européens se réjouissent tous les ans pendant huit jours en son honneur.

Pour moi, ajouta le griotte, tout cela prouve que l’homme est très faible, et qu’il prend souvent les plus absurdes visions pour des réalités. – Il y a deux dieux : – le beau, le vrai, le bien, la jeunesse et la vie représentent celui que nous appelons le bon Dieu ; – le diable, au contraire, se trouve dans le mal, le laid, la sottise, la décrépitude des êtres et la mort. Que vos savants adoptent ces idées, qu’ils cherchent à connaître la nature du principe destructeur, et ils nous soustrairont peut-être bientôt à la mort.

– Tes croyances sont trop matérielles, répondis-je ; je n’oserais pas les proposer à l’examen de nos savants.

– Matérielles ou non, mes croyances sont justes ! s’écria Manar. Dieu domine dans la nature d’un jeune homme, et le diable est le plus fort dans le corps d’un vieillard. Que vos savants analysent le sang d’un être vieux ou malade et le sang d’un être jeune et en bonne santé ; dans le premier, ils trouveront le principe destructeur, et dans le second le principe de la vie. Qu’ils partent de là, et ils arriveront aux plus précieuses découvertes. »

Ne voulant pas discuter avec le griotte sur un tel sujet, je terminai notre entretien en lui promettant de publier ses idées en France.

Son récit ou plutôt sa longue explication m’a été rappelée par la nouvelle qui s’est répandue à Paris que des hommes à queue avaient été vus à l’ouest de la mer Rouge ; et, au moment même où je publie ce qu’il m’en a dit, Manar doit recevoir au Sénégal tous les articles, brochures et volumes que nos célèbres littérateurs et nos illustres savants ont publiés pour expliquer cet événement zoologique. La science de nos écrivains va enthousiasmer le griotte, et je pense qu’il s’empressera d’aller mettre les livres que je lui envoie à la place de ses ridicules manuscrits, qu’il fera brûler à petit feu au pied de son arbre-bibliothèque.

Pourtant, comme tous nos écrivains, sans en excepter M. Alexandre Dumas, ont écrit Niams-Niams, tandis que toutes les règles de la lexicologie jéhovienne ou ioloffe veulent absolument que l’on écrive % ou simplement Niam, si on ne désigne qu’un des deux dieux, voyant en cela une faute grave, Manar trouvera peut-être des erreurs dans tous les mots des ouvrages que je lui ai envoyés, et je crains qu’il ne brûle mon précieux ballot pour conserver ses vieilles chroniques.
 
 

 

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(1) Nakamou signifie : Eh bien (langue toloffe).
 

(2) Bourom-d’Arh signifie gouverneur de Saint-Louis (langue teloffe).
 

(3) Le koudiou est un immense tapis composé de trente ou quarante peaux d’agneaux cousues ensemble avec des lanières de cuir.

J’ai encore chez moi celui qui me servit de lit pendant tout mon voyage.
 

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(V. Verneuil, in Le Portefeuille, revue critique, historique et littéraire, première année, n° 6, dimanche 21 juin 1855. Illustrations de Louis Le Breton gravées par Léonard Jarrault pour le Dictionnaire infernal de Collin de Plancy, 1863. Du même auteur, voir « Mœurs et préjugés des paysans bourbonnais, ou Jeannette et le diable, » déjà publié sur ce site)