Ce fut un tonnerre unanime. Une commune haine unit… Mais la haine aussi engendre la haine. Les ennemis se cherchèrent pour se frôler, se défier, à l’écart, loin des discussions générales.
« Monsieur vient se faire nourrir ?
– Monsieur va épouser la bonne ?
– Lâche !
– Immondice ! »
Les deux peaux de bêtes, précipitées l’une contre l’autre, cessèrent de parler, de s’invectiver, pour en venir aux griffes, au couteau.
Et ces gens, descendus de machines merveilleusement perfectionnées, au milieu de ce luxe d’extrême civilisation, ressemblaient tout à coup à des ours sortis de leur tanière et se disputant une proie.
Il n’y avait pas d’agents en vue ! il fallait en profiter. Tant d’hommes n’ont que le gendarme pour loi morale. Il y eut des combats sanglants. On entendit le cri des blessés. Des femmes eurent des crises de nerfs.
D’un coup de clé américaine à la tempe, un chauffeur fut tué.
On discuta autour de son cadavre. On se décida à l’enterrer, tout de suite, dans le champ voisin…
L’incident gêna, un moment, tous ces hommes sans frein. Le bruit s’en étant répandu, il y eut des murmures, et, bientôt, quelqu’un pour exprimer, tout haut, sa pensée :
« Nous voulons fonder la Cité Libre et voici que nous tuons nos frères. Chassons de nos rangs l’assassin. »
À ces mots, une vague de contradiction s’éleva, se propagea. Celui qui avait tué eut ses partisans.
Il y eut encore des rencontres à mains armées dans la brume qui s’épaississait. Les batailles, comme l’instant d’avant les discussions, manquaient d’envergure.
« On m’a volé, cria quelqu’un qui s’était éloigné de sa voiture.
– C’est dégoûtant. »
Des ricanements répondirent à ces exclamations.
« À la guerre comme à la guerre ! »
L’Anglais prit encore la parole :
« Au soleil ! au soleil ! filons vers le soleil ! »
Le conseil eut un gros succès. Chacun regagna sa voiture et, la main au volant, reprit contact avec les idées d’apparence plus raisonnables.
III
Alors recommença le terrible concert des cornes et des sirènes. Dans la campagne, bêtes et gens tremblaient de peur : cette clameur ne ressemblait à rien de déjà entendu. C’était à croire à l’envahissement de la terre par des êtres extraordinaires, dont la respiration eût été un beuglement. Les animaux se cachaient sous la paille, se tapissaient les uns contre les autres ; les hommes s’enfonçaient dans leurs draps, pour ne pas voir, pour ne plus entendre…
Mais à travers la paille, à travers les draps, le bruit stridait, continu, avec des variations, des reprises plus sauvages, infernales. Au bout de deux heures, comme un ouragan passe, le bruit brutal s’atténuait ; quelques notes encore éclataient, puis c’était le silence, un silence qui laissait les oreilles malades, hallucinées, bourdonnantes.
L’horrible concert sévissait plus loin.
Il avait été convenu qu’on ne s’arrêterait qu’à midi, pour déjeuner.
Orléans, la Motte-Beuvron, Salbris, Vierzon passèrent, à peine aperçus, dans la nuit de brume et dans le petit jour louche de sept heures du matin. Des lumières tremblaient aux fenêtres, puis s’éteignaient. Les maisons préféraient avoir l’air d’être mortes.
Issoudun était levé. Quand le jour luit, l’homme, redevenu brave, est plus curieux. Toute la ville se précipita vers le bruit, sur la grand-route.
Enfouis dans leur peau de chèvre ou de bêtes exotiques, les yeux abrités par des lunettes, les chauffeurs, penchés sur la direction, le pied assuré, dans la peur de heurter les autres voitures, – elles roulaient à se toucher, – les chauffeurs, immobiles, avaient l’air de fantômes pressés.
« Où allez-vous ? crièrent des gamins.
– Au soleil ! » répondirent des voix bizarres, lointaines.
Réponse qui ne contentait pas, qui, invariable, ne faisait qu’intriguer davantage les Berrichons rusés et prévenus des dessous du geste humain.
Dans un itinéraire logique, Châteauroux fut devenu le but de cette première étape. Les chauffeurs se méfièrent et choisirent la route plus modeste qui serpente vers La Châtre.
Châteauroux ne se consola jamais d’avoir effrayé l’armée de l’essence. Des dépêches avaient mis la ville en émoi. Il avait été question de procéder à un barrage pour disperser la terrible cohorte.
Dans un conseil de cabinet tenu, d’urgence, dès dix heures du matin, au Ministère de l’Intérieur, il avait été décidé qu’on tenterait quelques conciliations, en avant de Châteauroux. On savait les chauffeurs armés ; on voulait leur éviter de faire usage de leurs revolvers. Des estafettes gagnèrent Déols, à l’entrée de la route d’Issoudun et attendirent… en vain.
Ce fut la seconde victoire des chauffeurs.
Aussi arrivèrent-ils à La Châtre comme en pays conquis… Ils mirent à la gare et à l’entrée des routes des sentinelles munies de tous pouvoirs et ils s’installèrent, d’autorité, dans tous les restaurants, cafés, pensions qu’ils purent découvrir. Les charcuteries et les boulangeries furent mises à sac.
Ce fut une sorte de banquet gigantesque. Dans bien des guinguettes, des gens du pays s’attablèrent avec les révoltés. On but à la liberté, à la joie de ne plus obéir à personne… Dans les hôtels et les restaurants bourgeois, l’enthousiasme était beaucoup plus modéré. Toute résistance fut vite jugée inutile. Il n’y a pas de garnison dans cette petite ville et les gendarmes, peu nombreux, n’avaient reçu aucune instruction. À la mairie, on décida de laisser faire.
Aussitôt que les chauffeurs connurent leur sécurité, ils s’en donnèrent à cœur joie. Ils visitèrent les caves des maisons particulières. Il y eut quelques alertes. Un vieillard qui voulut s’opposer à la visite de son garde-manger, fut lié solidement à un fauteuil et condamné à assister au pillage de son argenterie et de son placard à liqueurs. Deux vieilles demoiselles se défendirent avec tant d’énergie, pistolet au poing, que leur maison fut abandonnée momentanément, mais vers trois heures, lorsque le moment du départ fut arrivé, on jeta chez elle, par une vitre brisée, une torche enflammée qui mit le feu à la maison.
(À suivre)
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(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 316, dimanche 21 août 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)

