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(Narzale Jobert, in Le Sonnettiste, cinquième année, n° 1, jeudi 10 janvier 1878)
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(Narzale Jobert, in Le Sonnettiste, cinquième année, n° 1, jeudi 10 janvier 1878)
J’ai vécu plusieurs années à Rennes, cette antique capitale de la Bretagne. L’histoire que je vais raconter, je la tiens de Mme la baronne de Kerdaniel elle-même. Cette histoire est la sienne, et je voudrais trouver pour vous la redire, non seulement les paroles de Mme de Kerdaniel, mais jusqu’à ses gestes et ses inflexions de voix.
« J’étais jeune alors, me dit-elle avec un sourire ; je venais de me marier. Vous n’avez point connu mon époux, le baron Roger de Kerdaniel. Il était mort depuis deux ans lorsque vous êtes venu en Bretagne. Je n’ai jamais été, mon ami, de ces femmes inconséquentes et injustes envers la Providence, qui attendent la mort de leur mari pour s’apercevoir enfin de leur bonheur, au moment même où elles en sont privées. Je ne vous ferai pas la peinture de ce bonheur ; les regrets de la vieillesse ressemblent trop à des murmures.
Le premier jour où je me séparai de lui pour une absence qui devait durer vingt-quatre heures, est resté l’une des époques les plus mémorables de ma vie. Je ne puis songer sans frémir aussi bien au péril que j’ai couru qu’au moyen par lequel j’y ai échappé.
Nous avions un château à vingt-sept kilomètres de Rennes, dans une direction qu’il me serait bien difficile de faire retrouver dans votre mémoire par la simple indication des villages que nous avions à traverser. Malgré cette courte distance, les chemins étaient si mauvais et la route si peu fréquentée qu’il fallait partir de Rennes dès le commencement de la matinée, pour arriver au Grand Perron avant les premières ombres de la nuit. Ce trajet me parut court la première fois que je le fis avec Roger, dans la semaine de nos noces, et maintenant qu’il me fallait recommencer toute seule ce chemin pour aller l’attendre au château de Montbazan, j’éprouvais plus que l’ennui de le quitter, une véritable appréhension, comme une terreur secrète, pressentiment trop véridique des aventures que j’allais avoir à courir.
Nous étions en automne. Je m’étais attardée le matin à Rennes, un peu plus longtemps qu’il ne l’aurait fallu. Je vous ai dit déjà que je ne m’étais point encore séparée du baron de Kerdaniel. Nous prolongions à l’envi le charme et le trouble de ces premiers adieux. Il n’avait pas la force de me renvoyer, ni moi la raison de partir ; et cependant il devait me rejoindre au bout de trois semaines. Au reste, pour arriver au château de Montbazan avant la nuit, ne suffisait-il pas de presser un peu l’allure de nos deux vigoureux trotteurs ? Le chemin était mauvais, mais la calèche était tellement légère qu’elle s’enlevait d’elle-même sous le moindre effort de l’attelage.
Nous partîmes donc avec une rapidité de bon augure, et si notre voyage se continuait avec cette allure et cet entrain, nous ne devions pas manquer de regagner le temps que nous avions perdu. »
Ici, la baronne interrompit son histoire et, s’adressant plus particulièrement à moi, elle reprit :
« Ici, mon cher Francis, il faut absolument me promettre que je ne verrai pas sur vos lèvres l’ombre d’un sourire ou d’une ironie. Mon aventure tourne à l’opéra-comique, et comme dans les Voitures versées ou dans Maison à vendre, le ressort de ma calèche se brise juste à l’entrée d’un petit hameau que nous allions traverser. J’étais déjà à une vingtaine de kilomètres de la ville. Il y avait plus de deux heures que j’avais quitté les grandes routes pour me jeter dans les chemins de traverse dont notre voiture avait toutes les peines du monde à se tirer. C’était une succession indéfinie de ravines, de fondrières, de marécages, ou bien de rochers mis à nu qui formaient pour ainsi dire les degrés d’un escalier sur des pentes impraticables. Le baron n’avait guère fait cette route qu’à cheval avec le laisser-aller et l’insouciance d’un jeune homme auquel les obstacles offrent plus d’agréments que de difficultés. Mon seul étonnement fut que la voiture eût résisté si longtemps, et mon seul regret qu’elle nous eût conduit si loin.
En effet, ce malencontreux accident nous mettait tout à la fois dans l’impossibilité de continuer notre route aussi bien que de revenir sur nos pas. La nuit approchait. Je n’avais ni le loisir, ni les ressources nécessaires pour improviser quelques moyens de transport, et d’un autre côté où chercher un abri dans ce misérable village qui ne comptait pas plus de vingt ou trente maisons ?
En face même de l’endroit où une ornière plus profonde que les autres avait causé notre mésaventure, deux vieilles bonnes gens étaient assis à l’entrée d’une cour assez vaste, terminée dans le fond par quelques bâtiments d’assez maigre apparence.
Il fallait bien accepter l’hospitalité qu’ils s’empressèrent de nous offrir ou rester à la belle étoile, sinon coucher dans notre voiture dont les glaces avaient été brisées.
À neuf heures du soir, après un souper frugal servi par la bonne vieille en personne, lorsque je me vis seule dans la chambre où on m’avait conduite pour y passer la nuit, je me pris à regretter de n’avoir point gardé avec moi ma femme de chambre.
Quoiqu’elle fût à mon service depuis bien peu de temps, il m’eût été agréable de l’avoir auprès de moi, non point à cause des services qu’elle eût pu me rendre, mais à cause de la compagnie qu’elle m’aurait tenue ; je n’avais pas même la ressource d’apercevoir la campagne. Les fenêtres de la petite chambre que j’occupais donnaient sur la grande cour et je n’avais en face de moi qu’un grand mur blanc longeant le chemin avec, au milieu, une porte noire solidement fermée. Un gros chien de garde qu’on avait détaché de sa chaîne se promenait de long en large, la gueule à demi ouverte, et je me demandais malgré moi s’il était là pour me protéger contre les attaques ou bien pour me défendre de fuir.
Mon cocher, aussi bien que ma femme de chambre, avaient été emmenés l’un et l’autre pour passer la nuit dans d’autres maisons du village. En cas d’accident, je n’aurais pas même su juste où les envoyer quérir.
Il n’est pas de sentiments dans le monde qui se tiennent de plus près que la tristesse et que la peur. Ils viennent l’un et l’autre d’un abattement et d’une faiblesse de l’âme. Voilà pourquoi les femmes sont plus excusables que les hommes de se laisser aller à ces effrois sans motifs et sans cause, qu’il faut attribuer moins à la défaillance de notre raison que de notre tempérament.
Je ne connais pas de supplice plus grand et d’anxiété plus douloureuse que de se sentir gagné, malgré toute la fermeté qu’on peut avoir, par une de ces terreurs silencieuses qu’il est aussi impossible de combattre que d’expliquer.
J’en étais là de mes réflexions, ou pour parler plus exactement, j’avais fini par me perdre tout à fait dans la confusion de mes idées.
Je regardais machinalement ce que j’avais devant les yeux.
J’étais assise devant une petite table, sur laquelle j’avais déposé un petit nécessaire de voyage, quelques feuilles de papier, des lettres que j’avais emportées afin de mettre à jour ma correspondance dans ma prochaine solitude.

En face de moi, et à quelque distance au-dessus de ma tête, pendait, accroché à un clou, un petit miroir grossier, tel que les gens du village les emploient pour se faire la barbe. Ce miroir, un peu penché en avant, offrait à mes regards l’intérieur triste et nu de cette chambre à peu près vide qu’assombrissait encore la lumière de ma lampe bretonne.
Ce que je distinguais par-dessus tout dans ce miroir, c’était la porte blanche d’un grand placard en sapin adossé contre la muraille, à l’autre bout de la pièce, derrière moi.
Cette armoire était fermée ; il n’y avait pas de clé.
Je n’avais pas accordé d’autre importance ni d’autre attention à cette circonstance qui ne semblait pas faite pour m’intéresser.
Je continuais machinalement à regarder dans le miroir cette porte blanche qui ressortait dans l’ombre, lorsqu’il me semble tout d’un coup la voir osciller et s’entrouvrir.
Était-ce une illusion ? était-ce quelque jeu de l’ombre ou quelque trouble de ma vue ?
Avant que j’eusse achevé cette première réflexion et commencé mon mouvement pour me retourner, quelle ne fut pas ma stupéfaction d’apercevoir dans la glace fidèle la porte de l’armoire qui achevait de s’ouvrir en tournant sans bruit sur ses gonds.
Je n’avais pas besoin de faire aucun mouvement pour continuer d’apercevoir dans la glace tout ce qui pouvait se passer derrière moi ; je continuai à demeurer immobile ; aucun tressaillement ne trahit mon émotion.
L’armoire, autant que je pouvais m’en rendre compte dans cette demi-obscurité, était partagée comme il arrive d’ordinaire par un certain nombre de rayons placés à des hauteurs inégales. Le premier étage était beaucoup plus élevé que les autres, et je voyais distinctement à la lueur tremblante de la lampe, deux mains velues et nerveuses qui passaient en dehors et se plaçaient l’une après l’autre sur le plancher de briques rougies.
Ces deux mains furent presque aussitôt suivies d’une tête.
Je n’avais point encore vu cet homme. Il me parut offrir une vague ressemblance avec les deux vieillards dont les avances m’avaient fait agréer leur hospitalité perfide.
C’était leur fils sans doute, ou tout au moins quelqu’un de leurs parents, complice de la sanglante tragédie dont le dénouement lugubre allait s’accomplir.
L’assassin jeta à droite et à gauche des regards furtifs, sur le lit d’abord, qu’il parut s’étonner de trouver vide. Il avait compté sur les habitudes de la province ; il croyait sans doute me trouver profondément endormie de mon premier sommeil. Puis, ramenant les yeux, il ne tarda point à m’apercevoir. Après quelques moments d’hésitation, je le vois qui s’avance en rampant ; son corps et ses pieds ne tardent point à sortir du placard. Le voilà debout, et, autant que je puis le distinguer dans le miroir, il tient à la main une barre de fer, espèce de massue dont il s’était armé. »
En cet endroit du récit, et malgré le flegme dont j’étais armé, je ne pus m’empêcher d’interrompre la baronne.
« Vous étiez vraiment perdue, madame ! m’écriai-je malgré moi, et si je n’entendais pas ce récit de votre bouche, il me faudrait renoncer à deviner quelle intervention miraculeuse a pu vous tirer de ce péril.
– Aucune, mon cher Francis, reprit madame de Kerdaniel avec beaucoup de sang-froid. C’est à ce signe, mon ami, qu’il vous sera donné, si vous le voulez bien, de distinguer une histoire véritable d’un roman fait à plaisir. Il est très facile, dans les drames, d’inventer je ne sais quels incidents merveilleux qui dénouent toutes les situations. Il n’en va pas de même de la vie réelle. Je dirais presque le seul secours sur lequel nous puissions compter, c’est notre calme, notre sang-froid, notre esprit de résolution.
Vous vous figurez bien, Francis, la position dans laquelle je me trouvais, à demi renversée sur ma chaise de paille, les yeux naturellement dirigés vers ce petit miroir qui ne me laissait ignorer aucun des mouvements de l’assassin ; il n’avait plus qu’à étendre le bras pour me saisir et qu’à me frapper de son arme pour m’étendre inanimée sur le carreau.
À ce moment suprême, je saisis lentement, et d’un geste nonchalant et ennuyé, une des feuilles de papier qui se trouvaient étendues devant moi sur la table, et feignant de me relire à moi-même, à demi-voix, une lettre que j’aurais en effet écrite, j’improvisai à quelque chose près les paroles qui suivent :
« Mon cher Roger,
Il m’arrive une bien étrange aventure ; ma calèche est brisée, et me voilà tout d’un coup arrêtée aux milieu de mon chemin chez de braves gens qui m’ont offert l’hospitalité. Ce qu’il y a de plus piquant, c’est que je suis absolument sans argent. J’ai oublié ma bourse, et me voilà dans l’impossibilité de payer le charron aussi bien que de reconnaître les services qui me sont rendus. Envoie-moi donc de l’argent au plus tôt ; je suis condamnée à rester ici jusqu’à ce qu’il me soit parvenu… » J’ajoutai le nom du village. Je ne vous le dis pas, Francis, parce que vous y connaissez, je crois, quelques habitants.
J’avais à peine achevé de lire cette lettre imaginaire que je me penchai en avant pour la plier et y mettre l’adresse. L’assassin, qui ne se savait point observé de si près, laissait éclater l’un après l’autre les sentiments divers qui l’agitaient tour à tour. Immobile d’abord et hésitant, il semble se demander ce qu’il doit faire. À quoi bon commettre un meurtre inutile ! je n’avais sur moi aucune espèce de bijoux, pas même des boucles d’oreilles. Enfin, après une minute plus longue qu’un siècle, je le vois qui recule et qui regagne l’armoire avec le même silence et les mêmes précautions. La porte se referme ; j’étais sauvée !
Je n’ai pas besoin, mon cher Francis, de vous raconter ce qui suivit. Le lendemain, à la première heure, j’étais debout, et sous prétexte de me rendre à la messe, je me hâtai de gagner le bourg le plus voisin. Le bon vieux et la bonne vieille sont morts l’un et l’autre au bagne de Toulon. »
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(Anonyme, « Variétés, » in Le Courrier de la Lozère, onzième année, n° 57, jeudi 18 juillet 1878 ; repris, avec quelques modifications, sous la signature d’Antonin Rondelet, in L’Écho rochelais, journal des Charentes, soixante-deuxième année, n° 98, samedi 6 décembre 1890 ; anonyme, in Le Grand Almanach de la famille [Nancy],1903. Les illustrations sont tirées de cette dernière publication)
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(in Point de vue, Images du monde, dixième année, n° 331, jeudi 7 octobre 1954. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Il n’est plus permis d’ignorer la « science-fiction » en tant que nouveau genre littéraire. Il a pris naissance, on le sait, aux États-Unis où il fait actuellement fureur. Il s’est implanté en France où existent désormais, tout comme pour le roman policier, collections, périodiques spécialisés, admirateurs en général fanatiques et, déjà, des jeunes auteurs qui s’essaient à l’acclimater chez nous. Il s’établit en gros dans l’exploitation imaginative de certaines découvertes de la science moderne, physique nucléaire ou astrophysique, qui donnent théoriquement à l’homme d’aujourd’hui des pouvoirs qu’il n’a jamais connus. Il vise également à satisfaire un appétit de merveilleux qui trouve fades les nourritures traditionnelles. Jules Verne, H. G. Wells, Rosny aîné, mais pourquoi pas Cyrano de Bergerac, seraient ses ancêtres.
Le genre prolifère en sous-genres que les connaisseurs se gardent de confondre : à côté du roman d’anticipation où sont poussées à leur limite ultime, pour le meilleur ou pour le pire, les découvertes actuelles de la science, l’humanité demeurant à peu près telle que nous la connaissons, existe le roman qui met en scène une nouvelle variété d’hommes, les « spacemen, » sorte de voyageurs interplanétaires. Sont également considérés comme « science-fictions » toutes les variétés de romans fantastiques à base scientifique et qui visent soit à simplement étonner le lecteur, soit à le rassurer par un traitement humoristique des événements, soit plus souvent à l’inquiéter ou à l’effrayer. Le genre en question n’est pas en effet une nouvelle forme pure et simple de la littérature de « fuite » ou d’« évasion, » mais parce qu’il est le produit d’hommes qui vivent dans un monde peu rassurant, la projection de leurs terreurs autant que de leurs désirs utopiques. En fait, et c’est significatif, peu d’auteurs de « science-fictions » s’amusent à nous décrire un futur « âge d’or » ; beaucoup, au contraire, imaginent pour l’humanité et notre globe les pires catastrophes.
Parler de genre « littéraire » est aller un peu vite en besogne. En dépit de leurs admirateurs, les auteurs de « science-fiction » sont, pour la plupart, décevants. La recherche à tout prix des effets, le traitement sommaire des réalités psychologiques ou simplement humaines, l’exploitation jusqu’au ressassement de quelques thèmes, les puérilités, les inventions gratuites et finalement assez bornées constituent leurs moindres défauts. Rares sont ceux qui comme Ray Bradbury avec ses Chroniques martiennes ou Frédéric Brown avec Une Étoile m’a dit parviennent à construire un univers fantastique qui aurait les apparences de la crédibilité. Ils n’ont pas compris que le fantastique scientifique n’existe pas en soi, mais qu’il peut exister un fantastique humain qui seul, avec ces nouveaux ingrédients, peut devenir une conquête de la littérature. Comment s’intéresser aux aventures de « spacemen » désincarnés ou de robots sans âme ? Mais comment accepter d’autre part que, restant égal à lui-même et tel que nous le connaissons, l’homme ne puisse que devenir victime des surhommes de science ? Seul un génie littéraire résoudrait ces contradictions essentielles.
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Pour les amateurs de « science-fiction » et pour quelques esprits raffinés, amateurs de haute poésie, ce génie existe, ou a existé (puisqu’il est mort en 1937) ; il est américain et s’appelle Howard Phillips Lovecraft. Deux hommes aussi différents que Jacques Bergier, spécialiste reconnu du genre, et Henri Parisot, l’un des meilleurs connaisseurs de la poésie moderne, le placent au rang des grands écrivains et, dans son genre qui est le conte fantastique d’épouvante, supérieur à Poe lui-même. Un premier recueil des contes de Lovecraft vient de paraître en français sous le titre La Couleur tombée du ciel (1) ; un autre va suivre dans quelques mois.
On est avare de renseignements sur Lovecraft. On nous dit seulement que, né en 1890, il a vécu toute sa vie dans la misère, qu’il avait une mauvaise santé et qu’il fit un mariage malheureux. Ces motifs, remarque Jacques Bergier, ne sont certainement pas étrangers à la voie qu’il devait choisir. Le curieux en l’affaire, mais non l’étonnant, c’est que Lovecraft ne ressemble pas plus aux ordinaires auteurs de romans d’anticipation que par exemple Kafka aux romanciers réalistes. On le place dans une collection qui s’appelle « Présence du futur » alors que le futur est la moindre de ses préoccupations, et quand on dit, pour le rattacher coûte que coûte à un genre, que « c’est sur les découvertes de la science que repose son pouvoir, » on se fait de la science une conception assez particulière. Selon Lovecraft, en effet la Terre serait peuplée d’êtres monstrueux, visibles ou invisibles, dont la puissance serait infiniment supérieure à la nôtre et dont l’habitat naturel se trouverait sur d’autres planètes. Ils seraient antérieurs à l’homme qu’ils auraient créé un jour « par plaisanterie ou par erreur, » et un jour viendra où, en ayant assez de leur créature, ils l’anéantiront. C’est sur ce postulat très simple qu’est bâti l’œuvre entier de Lovecraft et c’est à partir de lui qu’il dispense, de façon magistrale il faut le reconnaître, la terreur. En un temps où ceux qui n’ont pas vu filer dans le ciel soucoupes ou cigares volants vont bientôt constituer l’exception et où des esprits aussi sérieux que M. Denis Saurat démontrent l’existence d’un règne de géants antérieurs à l’homme et fondateurs d’une civilisation sans commune mesure avec les nôtres (2), on peut penser que les limites de la « science » reculent de jour en jour ou que nous vivons en plein merveilleux. Et il est vrai que si le lecteur de Lovecraft a le malheur de se dire : « Après tout, pourquoi pas ? » il devient la proie d’un envoûtement qui le stupéfiera de bien des manières. Mais, heureusement, et jusqu’à plus ample informé, cet envoûtement est littéraire. C’est à ce titre qu’il nous intéresse.
Lovecraft se donne un cadre à peu près toujours le même : les régions faiblement habitées, et par une population campagnarde, du Vermont et du nord du Massachusetts. Région de collines boisées et verdoyantes couronnant de grands espaces désolés, quasi désertiques. Dans Le Cauchemar d’Innsmouth, il imagine un petit port sur la côte, mais c’est une ville à peu près abandonnée, dont les maisons tombent en ruine. Il semble en effet que les visiteurs dont il nous parle n’aiment guère se faire voir et que les activités auxquelles ils se livrent craignent la publicité. Ou ils exploitent dans des souterrains un minerai qui fait défaut dans leur planète et ne veulent pas être dérangés, ou ils s’occupent des affaires humaines de diverses façons. Pour le mieux, en offrant des pouvoirs infinis à ceux qui ne sont pas trop effrayés d’entrer en commerce avec eux (ils sont notamment capables de leur faire effectuer des petits voyages interplanétaires) ; pour le pire, en manifestant les plus mauvaises intentions à l’égard de notre pauvre humanité, indigne à leurs yeux de peupler la planète. Ils communiquent aux hommes qui tombent sous leur coupe maladies physiques et mentales, s’amusent à les métamorphoser (la ville d’Innsmouth est peuplée d’hommes-poissons-grenouilles qui sont devenus tels par une lente transformation à laquelle ils assistent impuissants) ; plus simplement encore, ils les désintègrent progressivement après les avoir rendus fous et jusqu’à les faire disparaître dans les airs. Leurs protégés ne sont qu’une autre espèce de victimes : sorciers ou savants trop curieux qu’ils affolent après s’être longtemps servis d’eux.
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Nous ne franchirions pas le stade des contes de sorcières et de leurs mystères puérils, si l’auteur ne parvenait à rendre physiquement sensible l’existence de ses monstres. C’est précisément là où il excelle. Il a l’habileté de ne pas les décrire en détail (l’imagination dans ce domaine n’allant guère au-delà de la fabrication de composés hybrides d’hommes, d’animaux répugnants ou fabuleux, et d’exemplaires ambigus du règne végétal), et l’habileté bien plus grande de rendre leur présence obsédante par l’obsession même d’humains qui la décèlent à une soudaine tension de l’atmosphère, à une odeur nauséabonde, à une trace de pas dans le sable ou à celle de liquides gluants qu’ils excrètent. Les domaines de l’organique privé de chaleur, du visqueux, de la matière apparemment inerte et cependant douée de vie, de la prolifération d’organes comme les tentacules armées de ventouses, et en général de la tératologie sous toutes ses formes, sont les domaines où s’ébat Lovecraft avec une telle sûreté dans la démarche qu’il va toujours droit au détail le plus inattendu et le plus horrible. Si encore nous nous trouvions devant un univers stable ! Il n’en est rien. Le monstre change de forme, sait se rendre invisible, acquérir tantôt la taille d’un building, tantôt celle d’une fourmi. Il se meut dans l’espace-temps et vit en dehors des lois de notre biologie. Il est effroyable, dangereux et insaisissable. Quand, par on ne sait quel commerce avec certains humains, il confère à leurs descendants quelques-unes de ses capacités, on aboutit à ce Wilbur Whateley de L’Abomination de Dunwich au corps couvert d’écailles, à la queue de dragon, au torse gigantesque surmonté d’une « demi-figure » (!) ou à ces hommes-grenouilles d’Innsmouth qui, en vieillissant, voient pousser des palmes au bout de leurs membres et leur tête humaine se changer progressivement en tête de poisson !
Jérôme Bosch avait déjà inventé tout cela, c’est vrai, mais nous restons avec lui sur le plan de la description. Lovecraft, lui, bâtit des histoires autour des faits et gestes de ses créatures et les fait intervenir dans l’existence quotidienne des hommes, qui demeure son objet principal. Dans la campagne du Vermont, les paysans vaquent à leurs occupations quand tombe un météore vivant. Un savant amateur perçoit autour de lui des événements surprenants qui le rendent peu à peu prisonnier des monstres. Un touriste-archéologue visite un port mystérieusement abandonné et tombe sur les hommes-grenouilles. Un univers humain, raisonnable, positif, prosaïque même, devient peu à peu mystérieux, peu à peu effroyable avec cette logique qu’on ne trouve que dans les cauchemars. Une réalité vraisemblable ne devient étrange que peu à peu et sans que le lecteur s’en aperçoive. En outre, il est au moins un personnage qui, dans tous ces contes, sera toujours plus incrédule que le lecteur. C’est lui son répondant, le personnage dans lequel inconsciemment il s’incarne parce qu’il le voit raisonner, observer, demander des preuves, regimber au mystère. Quand ce personnage, en général le narrateur, capitule en donnant tous les signes d’un effroi qu’il lui est même parfois impossible de communiquer, alors le lecteur capitule lui aussi, victime non pas de ce « monde d’à-côté » dont on lui a révélé quelques aspects, mais d’un auteur qui a su magnifiquement mener son jeu jusqu’à son terme. Il lui faut se frotter les yeux et se secouer pour reprendre pied dans son monde quotidien. Peut-être s’aperçoit-il que, sans être tout à fait dupe, il a été lentement ensorcelé, qu’il aurait dû prendre garde aux menus coups de force d’un auteur qui les déguisait sous la bénignité de ses paroles et qu’il est ici et là des naïvetés incroyables ou des inventions vraiment fortes dans lesquelles il n’aurait pas dû donner. Le mal, ou plutôt le bien est fait : il n’oubliera plus le plaisir qu’il a connu à se laisser terroriser.
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Cette sorcellerie ne relève en rien de la « science-fiction, » pas plus que d’on ne sait quel fantastique scientifique dont les composantes seraient les lois d’un genre. Le génie inventif de Lovecraft est grand certes, mais ses inventions mises bout à bout et présentées dans le style des « Instructions aux troupes en campagne » feraient tout au plus sourire. Lui aussi, ne fait que développer un ou deux thèmes qui sont ses thèmes de prédilection. Tout cela est accessoire. Pour nous toucher, nous faire trembler ou nous mettre simplement mal à l’aise, il a fallu qu’il nous communique l’essentiel qui est son monde intérieur peuplé de fantômes très humains, habité de sentiments et de terreurs qui pourraient être les nôtres. Pas plus qu’à n’importe quel grand poète, rien ne lui a été donné d’avance et qu’il aurait pu exploiter en petit commerçant de quartier. C’est ce qui donne à son coup d’archet une sûreté et un brillant qui le feront reconnaître parmi cent autres : « Lorsqu’un voyageur qui parcourt le centre nord du Massachusetts se trompe de direction à l’embranchement de la barrière de péage d’Albesbury, au-delà de Dean’s Corner, il se trouve dans une région étrange et désolée. Le terrain s’élève peu à peu, les murs de pierre bordés de broussailles se pressent de plus en plus vers les ornières de la route sinueuse et poussiéreuse. Les arbres des forêts semblent trop grands ; les herbes et les ronces manifestent une luxuriance qu’on leur voit rarement dans les pays défrichés. Par contre, les champs cultivés sont particulièrement rares et improductifs, tandis que les vieilles maisons éparses ont toujours le même aspect sordide et délabré… » Tout est en place, les Martiens peuvent venir.
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(1) Denoël, édit.
(2) L’Atlantide ou le règne des géants (Denoël, édit.).
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(Maurice Nadeau, in France Observateur, Lettres et arts, supplément bi-mensuel, cinquième année, n° 230, jeudi 7 octobre 1954 ; Gou Tanabe, La Couleur tombée du ciel, roman graphique adapté de H. P. Lovecraft, Ki-oon, 2020)
Ce soir-là, comme j’arrivais au coin de Causeway, cette ruelle de Limehouse, le quartier asiatique de Londres, une plaintive voix d’homme cria soudain, en français, dans l’ombre :
« Dites-moi, je vous prie… où est le yacht Daphné ?… »
Cette question était si imprévue, si bizarre, en ces parages où l’on se croit facilement à Batavia, Shangaï ou Bombay, que je pensai avoir mal saisi une phrase anglaise bredouillée sans doute par quelque matelot jaune dans le brouillard qui montait de la Tamise.
Mais, lamentable et nette, la voix répéta :
« Dites-moi, je vous prie… où est le yacht Daphné ?… »
Cela semblait venir d’une longue lucarne, juste au-dessus d’un misérable restaurant chinois pour coolies. Qui parlait ainsi ?… certainement un Français !… J’hésitais pourtant à répondre. On ne s’occupe que de soi dans Limehouse, la nuit !… Witechapel est un ghetto tapageur et inoffensif, mais, plus à l’est, dès qu’au coin de West India Dock Road, on quitte soudain l’Europe pour l’Asie, dès qu’au-dessus des basses maisons à enseignes chinoises, le jour on aperçoit et la nuit on devine des forêts de mâts, des énormes cheminées de paquebots, des lacis de cordages, dès que, dans un silence sinistre, on ne croise plus que des Hindous, des Lascars, des Malais, des Japonais, des Chinois, alors, dans ce furtif Limehouse, il faut marcher vite, la canne prête et ne pas se soucier d’autrui. Car, il y a toujours, là, des Asiatiques privés d’opium et prêts à n’importe quoi pour les dix shillings d’une fumerie dans l’arrière-échoppe de mon ami Wah Tong, au premier tournant de Causeway. Ou bien, la veille, tel vapeur a accosté, dont l’équipage exotique, nègre, malais, métis, est féroce dès à terre et apporte au terminus européen du long voyage la sauvagerie des îles à cannibales…
Mais le Français répéta, sur le même ton, comme un mendiant :
« Dites-moi, je vous prie… où est le yacht Daphné ?… »
Comment pouvait-il espérer qu’on le comprenne, en ce bas faubourg anglo-asiatique ?… Je m’approchai : oui, la voix venait de la lucarne au-dessus du restaurant.
« Est-ce qu’un compatriote peut quelque chose pour vous ? » criai-je, la tête levée.
Personne n’apparut à la lucarne un peu éclairée et que je voyais assez distinctement. Mais, bientôt, la voix répondit en tremblant :
« Un Français, ici ?… Enfin !… Est-ce que vous savez où est le yacht Daphné ?…
– Non… mais je ferai des recherches, si cela peut vous être utile…
– Oh ! montez vite… que l’on cause… Passez par la gargotte des Chinks… Dans le fond, il y a un escalier de bois… »
Les Jaunes n’aiment pas que les Européens s’introduisent chez eux. Mais un restaurant est un restaurant, et j’ouvris la porte. Quelques matelots chinois, huileux, mandaient bruyamment leur chop-suey avec des baguettes ; d’autres jouaient au fantan. L’odeur d’oignon, de friture, ne dominait pas complètement celle de l’opium qui empeste toutes les maisons de Causeway, même si l’on n’y fume pas.
Le patron, un Cantonien obèse, en vieux veston kaki, et dont la tête semblait une boule de mastic où l’on eût peint des yeux, des sourcils, des cheveux drus et des rides de vieille femme, me demanda ce que souhaitait l’honorable gentleman.
« Talking wik the Frenchman, upstairs… »
Il me sembla que les virgules noires prenaient une bizarre expression dans la vieille figure asiatique, entre les plis de graisse. Certainement, le gros Céleste hésitait. Pourtant, il susurra :
« Honolable gentleman wantee speakee with Frenchie ?… Velly good… velly good… comee !… » (1)
Et, en quelques révérences, il me conduisit à une porte cachée à demi par le comptoir de bois et qui, ouverte, montra un escalier étroit et obscur. Les autres Chinks n’avaient pas daigné m’apercevoir.
Je gravis en tâtonnant l’unique étage. Mes mains poussèrent une porte derrière laquelle j’entendais : « Par ici… Entrez !… »
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Dans une chambre à peine meublée, ce Français, avide de savoir où était le yacht Daphné, se tenait assis en tailleur, sur un tas de vieux tapis. Une tête ronde, bouffie, chauve, glabre, sauf quelques poils gris de moustache. Le teint bilieux, presque vert. Il était vêtu d’un grand pardessus qui cachait ses jambes croisées sous lui, et aussi ses mains qu’il tenait chacune dans l’autre manche comme un moine. Près de lui, ouverte, la lucarne.
« Bonjour, Monsieur… Prenez la peine de vous asseoir et excusez-moi de ne pas vous serrer la main ; je suis infirme… » dit-il sans bouger, immobile comme une idole…
Sa silhouette, son attitude, sa physionomie béate, la couleur presque verdâtre de son visage, le faisaient ressembler… à qui ?… à quoi ?… je ne l’ai su qu’ensuite…
« En quoi puis-je vous être utile ?… J’ignore où se trouve ce yacht, mais peut-être, en m’informant…
– Vous me sauveriez plus que l’existence, Monsieur… C’est une terrible histoire… Puis-je vous demander votre nom ?… et même, excusez-moi, vous paraissez un brave homme… mais si vous aviez votre passeport sur vous ?… »
Je l’avais. Je le lui mis sous les yeux, car il restait toujours immobile, les mains sous les manches.
« Merci, Monsieur… et pardon !… Vous allez savoir… Mais d’abord, voulez-vous être assez aimable pour fermer cette lucarne ?… Merci !… Maintenant, écoutez… »
Il baissa la voix. Elle ne fut bientôt plus qu’un murmure haletant :
« Voici… je suis de Paris, né rue des Archives… Mes parents me mirent au collège, mais j’avais le goût des aventures et des voyages, naturellement ou bien à cause de Jules Verne, Boussenard et les autres… Comment arrivai-je à m’embarquer, c’est sans importance, mais à dix-sept ans, au lieu de faire ma rhétorique, j’étais à Zanzibar et, pour bread and butter, j’aidais, avec des nègres, à décharger les paquebots qui venaient d’Europe, via Le Cap… Depuis, j’ai couru le monde, vivant comme je pouvais… et selon la morale des pays où j’étais, c’est-à-dire pas toujours honnêtement, Monsieur… très riche quelquefois, mais ça ne durait jamais… J’ai lavé des cailloux en Alaska pour trouver de l’or… j’ai été scaphandrier à Vancouver, patron de tripot à El Paso, cuisinier à Caracas, planteur à La Havane, montreur de marionnettes à Lima, usurier à Santiago de Chili… Je parle cinq langues et une dizaine de dialectes… J’ai fait de la prison… J’ai eu la fièvre jaune, le typhus et la bilieuse hématurique… Sur cent qui mènent cette jolie existence-là, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui claquent avant de grisonner. Je suis le centième…
Enfin, depuis dix ans jusqu’à voici onze mois, j’ai traîné en Océanie… Connaissez-vous les îles de là-bas ?… Le paradis, Monsieur !… Toujours beau temps !… La terre vous donne tout pour exister, sans qu’on la force… Je me demande pourquoi les hommes s’assemblent par millions en d’ignobles climats comme Londres ou Paris, pour se disputer les moyens d’existence… Enfin !… L’an dernier, donc, je remontai à Java… Là, c’est plus chaud, ça sent l’équateur et ou ça vous nettoie en vitesse ou bien vous vous y habituez trop et vous devenez plus abruti qu’un indigène…
J’avais entrepris une pêcherie de perles, près de Japara. Cela marchait. À peine davantage de capital et c’était la fortune, une fois de plus !… Je voulus emprunter à des banques hollandaises. Elles prirent des renseignements sur moi et me menacèrent, si j’insistais, de les communiquer à la police locale. Je n’insistai point.
C’est alors qu’aborda un yacht anglais, Daphné, grand comme un paquebot, et dont le propriétaire, un vieil Écossais nommé Digby… c’est tout ce que je sais de lui !… eut bientôt parmi les indigènes, les Hollandais et les Chinois qui sont nombreux là-bas, une réputation de toqué… Il payait des prix fantastiques pour d’affreuses statuettes du pays, en général de vieilles idoles, car vous savez que les Javanais ont été longtemps fétichistes avant de devenir mahométans ou, çà et là, bouddhistes… Quand il trouvait à son goût une des ces diablesses de bois ou de pierre, ses yeux s’injectaient de sang et il lui venait aux lèvres une mousse blanche.
Un après-midi, dans un bar du port, je venais d’offrir un advogad (2) à une bien jolie métisse, fille d’une Malaise et d’un skipper de San-Francisco, et qu’à cause de son père, les matelots américains, qu’elle fréquentait beaucoup, avaient surnommée « Frisco kid. » Pourtant, elle était bien plus indigène qu’américaine. Elle disparaissait pendant des mois, à l’intérieur des terres ; on racontait qu’elle était comme une sorte de vestale du culte bouddhique. Singulière vestale, n’est-ce pas, Monsieur !… mais entre les Tropiques, le point de vue change… »
*
« Nous finissions donc nos advogad quand la natte qui servait de porte au bar se releva soudain devant la vieille figure tannée, contractée, de ce Digby. Il vint droit à moi, écarta du geste Frisco Kid, et me dit, à voix basse, brutalement, les mains dans les poches :
« Chez Thurkoum et Limburg, les banquiers, on m’a dit que vous avez besoin d’argent… On m’a dit aussi autre chose… Venez causer avec moi, à bord du Daphné, ce soir à neuf heures… »
Et, quelques heures après, sous une de ces lunes énormes, aveuglantes, effrayantes, comme il n’y en a que là-bas, et qui faisait étinceler les petites vagues de la baie, j’abordais ce damné yacht Daphné.
Un steward m’attendait ; il m’interrogea, m’examina, et, enfin, me conduisit dans un grand salon qui semblait un musée ; aux murs, en des cases de jade ou d’ivoire, ou au milieu sur des socles, il y avait des centaines d’idoles, venues de tous les pays et sculptées en tous les métaux, toutes les pierres, tous les bois… Les unes étaient minuscules, d’autres de taille humaine. Elles avaient des physionomies grimaçantes hébétées, affreuses. Et il émanait de cet assemblage une bizarre odeur ; cela sentait à la fois la cabane de Voodoo (3) et le marécage…
Digby, assis, me laissa debout. Et il me dit :
« Si la police d’ici en savait sur vous aussi long que Messrs Churkom et Limbourg, elle vous jetterait à fond de cale dans le premier cargo en partance… Je ne l’avertirai pas, non… Et si vous n’êtes pas un damné imbécile, je vais vous faire gagner dix mille livres pour votre pêcherie !… »
Dix mille livres ! J’eus un éblouissement, mais à l’intérieur de moi-même, et je ne bronchai pas plus que s’il s’était agi de dix piastres. Car j’ai joué le straight poker, au Klondyke !…
« Pour gagner cette somme, il suffira que vous m’apportiez ici, avant la fin de la semaine, le Bouddha de Tgawahi…
– Rien que cela, Mister ?… Vous êtes gourmand !…
Ignorez-vous que la pagode de Tgawahi se trouve loin dans les terres basses au milieu d’immenses plantations de bétel, de gingembre, de cannes à sucre, où tous les travailleurs sont des Chinois et qu’ils couperaient en étroites lanières n’importe quel païen seulement aperçu près de la pagode… Et le Bouddha, qui est une belle statue de jade vert, se trouve sur un autel spécial séparé du reste de la pagode par un étang où grouillent des caïmans… des caïmans sacrés, mais voraces !… Les bonzes seuls savent comment traverser cela ; merci bien !… J’aime mieux le cargo, à fond de cale… À moins que vous ne disiez quinze mille livres, Mister !… avec un serment sur la Bible !… »
Il marchanda, mais finit par promettre, la main sur le Livre ; et un Écossais ne renie presque jamais cela…
Je ne connaissais la pagode que pour en avoir entendu parler par Frisco Kid. Je m’adressai à elle. Mais, dès mes premières questions, ce furent des glapissements d’épouvante !… Elle me supplia de renoncer à un projet si terrible, moins par piété pour le Bouddha qu’elle savait bien que je ne pourrais même toucher, qu’à cause des autres dangers.
« Crois-tu donc que j’aie peur des crocodiles ?
– Ce n’est rien auprès du Bouddha !… Il possède une puissance inouïe. Il se vengerait affreusement sur toi, comme il l’a déjà fait sur d’autres… »
Craignant que Frisco Kid n’avertisse les bonzes, je feignis d’abandonner l’entreprise… Mais la nuit suivante, guidé par un Malais mahométan, j’arrivais devant la pagode. Après escalade et effraction, je parvins à l’intérieur et traversai la première nef. Ce n’était pas agréable… Ces voûtes sombres, ces statues, cette odeur de fleurs pourries, ces échos !… j’avais la sueur glaciale… Enfin, me voici au bord de l’étang aux crocodiles dont l’eau noire luisait de lune, sous une coupole ouverte…
Juste au milieu, à ras de l’eau, il y avait un pont en bois… oh ! un pont, une planche étroite !… à ras de l’eau !… sans parapet !… Le seul passage !… Impossible de tourner ; à droite et à gauche, l’eau atteignait les murs abrupts… Et, sur ce pont même, deux caïmans étaient étendus, immobiles. Dans l’eau, il y en avait d’autres !… Je voyais pointer leurs affreux naseaux. Mais j’ai l’habitude de tous les dangers… Je traînais deux paquets qui étaient deux chevreaux ligotés… J’en déliai un et le projetai dans l’eau où il se débattit en bêlant… Aussitôt, ils plongèrent, les deux énormes lézards étendus sur le pont !… et, de toutes parts, des naseaux immondes sillonnèrent l’eau vers le chevreau… Ce fut un affreux grouillement… J’en profitai pour traverser… Mais non, Monsieur, avec moins de hâte que vous n’imaginez !… Quand on sait gagner le jack
pot avec une paire de cinq…

L’autel était tout de suite là… Je descellai l’idole, qui pesait lourd. Puis je revins à l’étang… les crocodiles avaient senti l’autre baquet et leurs naseaux faisaient cercle devant moi, surgissant, disparaissant… Je jetai l’animal le plus loin possible du pont, et, pendant l’élan des sauriens vers la proie, je traversai le pont… la planche pliait à cause du poids de l’idole, ce qui me mettait les jambes dans l’eau gluante… Si j’avais glissé !…
À l’aurore, avec le Bouddha enveloppé dans des nattes, je parvenais à un canot du Daphné qui m’attendait depuis la veille… À ce moment, Frisco Kid surgit de derrière un sampan. Elle avait guetté le canot toute la nuit. La poupée jaune m’ennuya encore de tant de supplications et de cris que je dus la jeter sur le sable, d’un revers de bras.
Le vieux m’attendait. Il m’aida lui-même, en tremblant, en bavant, à placer le Bouddha sur un socle.
Or, pendant qu’il comptait fébrilement les banknotes, il me sembla soudain que, dans le salon splendide, mal éclairé par l’aurore, toutes ces statues bougeaient, remuaient les yeux, me menaçaient… Et, pour la première fois, je regardai attentivement le Bouddha…
Il était accroupi sur ses jambes comme un tailleur, les mains ramenées sur son abdomen, la paume de l’une sur le dos de l’autre, avec des ongles longs de dix centimètres… Il me regarda !… oh ! mais aussi nettement que je vous regarde, Monsieur !… Et j’entendis qu’il me disait, sans remuer les lèvres : « Toi aussi !… » Je vous jure qu’il l’a dit !… « Toi aussi !… »
Ce fut comme un coup de tonnerre en moi !… Je restai hébété devant l’idole. Tout le reste avait disparu. Je ne voyais plus qu’elle. À deux mètres de mes yeux, elle s’agitait, elle grandissait, elle menaçait, et pourtant je la sentais prendre mon corps comme on raconte que les esprits prennent celui d’un médium ! Ses bras étaient les miens. Mon torse était son torse. Elle ne faisait plus qu’un avec moi… Je devenais de jade…
La voix du vieux fou me réveilla :
« Eh bien, prenez votre argent !… »
Je fourrai les billets dans ma chemise et m’enfuis. Une heure après, le yacht Daphné appareillait. Quand il ne fut plus qu’une mince fumée à l’horizon, une sorte de désespoir, immense, ridicule, me saisit… Je sanglotai… Je ne me sentais plus moi-même… j’étais un autre…
Pourtant, je finis par m’endormir… Le lendemain, impossible de me lever… Je ne pouvais me tenir qu’accroupi sur mes jambes comme le Bouddha !… Deux jours après, cela n’allait pas mieux, malgré mes efforts, malgré les drogues indigènes de Frisco Kid. Le médecin du port vint et dit un mot qui, en hollandais, signifie « paralysie. » La semaine suivante, cela gagna mes bras qui se placèrent comme ceux de l’idole et ne bougèrent plus… Mes ongles grandirent ; et on ne peut les couper… si l’on essaie, les ciseaux me font autant de mal que s’ils taillaient dans la chair… Je suis devenu quelque chose de répugnant… Écartez mon pardessus, Monsieur ! »
Je soulevai les pans. L’abdomen, énorme, reposait sur deux jambes affreusement maigres, très atrophiées. Je tirai les manches. Les mains allongées, droites, parallèles, la paume de l’une contre le dos de l’autre, atrophiées aussi, avaient des ongles inhumains. L’homme était un Bouddha monstrueux, à demi vivant. Son visage même, avec cette bizarre moustache à poils rares, horizontaux, ces bouffissures de graisse aux pommettes, et cette teinte verdâtre, avait tout à fait l’expression béate, brutale, d’une idole asiatique, d’un Bouddha de jade…
Il reprit :
« Alors, Monsieur, un paquebot m’a transporté ici, dans les docks. Le Chink, en bas, veille honnêtement à mes besoins pour quatre livres par semaine… Et voici ma prière : si je revoyais cette statue volée par moi, si je lui demandais pardon, je suis sûr que je guérirais… Cela, je le sens, je le sais : je guérirais !… Mais on me croit fou… J’appelle par la lucarne, en changeant de langage chaque semaine… On ne me répond pas… Vous êtes le premier, monsieur !… Alors, voulez-vous faire des recherches et savoir où est le yacht Daphné ?… »
… Un dégoût peu charitable m’avait saisi devant cette monstruosité. L’homme ne me semblait plus un compatriote, ni même un frère européen, ou simplement humain, mais une créature de cauchemar, invraisemblable, une bête de récit bouddhique à peine dégagée de la stupeur matérielle et qui eût acquis un peu de ruse… Je promis des recherches immédiates et m’en allai avec une promptitude que je me suis reprochée depuis.
En bas, le Céleste obèse m’escorta de ses révérences en murmurant :
« Frenchie upstairs… plentee crackee !… »
Je me retrouvai avec joie dans la brume de Causeway, frôlé par des Asiatiques furtifs, au long des boutiques chinoises qui exhalaient de nasillardes mélodies.
Le lendemain, j’envoyai au pauvre infirme un spécialiste de Harley Street. Son diagnostic fut : « paralysie peut-être d’origine suggestive et dont, en tout cas, la forme bizarre est entretenue par une autosuggestion. »
Au bureau maritime de Lloyd, on m’informa que le yacht Daphné, appartenant à un Mr. Digby, un vieil excentrique, avec Liverpool comme port d’attache, n’avait pas reparu en pays civilisé depuis deux ans. Un naufrage ? Perdu ? Certes non, puisqu’on l’avait signalé pendant ce temps au large des îles Marquises, près de Bornéo, et au sud de la Tasmanie… quant à lui transmettre un message quelconque, il ne fallait pas l’espérer ; y parviendrait-on qu’on ne recevrait d’ailleurs aucune réponse, vu l’humeur abominable de Mr. Digby, un vieux maniaque.
… D’étranges choses océaniennes parviennent quelquefois, avec un paquebot, jusqu’aux docks de Londres…

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(1) « L’honorable gentleman désire causer avec le Français là-haut ?… très bien, venez ! »
(2) Liqueur hollandaise – ou son imitation !
(3) Sorcellerie nègre.
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(J. Joseph-Renaud, in Je Sais tout, dix-huitième année, n° 5, 15 mai 1922 ; version écourtée et modifiée, « Les Meilleurs Contes, » in Le Petit Journal illustré, n° 1715, dimanche 4 novembre 1923)
Le paquebot Troyou-Prince avait déjà, d’un coup de sirène, donné le signal du départ. Appuyé au bastingage du navire, je contemplais l’admirable panorama de New-York, heureux de m’en retourner enfin en Italie, lorsque je fus distrait par le bruit d’une voiture arrivant à grand train et qui s’arrêta à l’appontement de l’embarcadère.
Un monsieur plutôt maigre, vêtu avec une certaine distinction, sans barbe ni moustaches, et d’une physionomie si sombre qu’au premier abord il me fit l’impression d’un homme tourmenté de graves chagrins et vieilli avant l’âge, en descendit.
En un clin d’œil, les commissionnaires s’emparèrent de ses valises pour les porter à bord et je fus étonné de le voir en rudoyer un qui avait tenté de prendre dans la voiture une élégante sacoche de cuir, contenant certainement un appareil photographique. Portant lui-même l’objet avec le plus grand soin, ce voyageur gagna sa cabine.
Vers la nuit, nous levâmes l’ancre, et nous ne distinguions plus que les lointaines lueurs de la grande cité, reflétées sur l’écran du ciel, lorsque la cloche du bord invita les passagers à se mettre à table. Je pris la première place venue et, peu d’instants après, j’aperçus, assis à côté de moi, le passager arrivé au dernier moment. Il mangeait silencieusement, promenant de temps à autre dans la salle un regard timide, comme s’il eût cherché un ennemi caché.
« Pour quelle raison, pensai-je, a-t-il l’air si inquiet ? »
Le dîner fini, nous échangeâmes quelques mots. Il répondit assez aimablement, mais non sans laisser percer une certaine défiance.
Lorsqu’il me quitta pour aller se coucher, déclarant qu’il ne se trouvait pas très bien, notre connaissance avait fait du chemin et l’échange de nos cartes m’avait appris son nom et sa profession : John Kuklin, astronome électricien.
Trois jours s’étaient écoulés depuis notre départ, durant lesquels, le malaise de Kuklin empirant, il fut terrassé par la fièvre, obligé de garder le lit. Le médecin diagnostiqua une indisposition grave, mais, vers le soir, la fièvre augmentant toujours, un irrésistible sentiment de pitié me poussa à lui offrir de passer la nuit dans sa cabine afin de lui prêter assistance en cas de besoin. Il accepta et, en effet, après le dîner, il me fit appeler auprès de lui. Il ne tarda pas à s’endormir et je me plongeai dans la lecture d’un roman que j’avais apporté. Minuit avait sonné quand j’achevai mon livre. Cherchant à chasser le sommeil qui alourdissait mes paupières, j’examinais d’un regard distrait les divers objets qui garnissaient la cabine, lorsque mes yeux tombèrent par hasard sur la sacoche de cuir que j’avais remarquée, le soir de l’embarquement. Sans hésiter, je la pris en main et l’ouvris, persuadé qu’elle ne contenait qu’un simple appareil photographique ; je m’étais trompé. C’était une élégante cassette de bois brillant, dont une face présentait un petit orifice sur lequel se trouvaient disposés, à égale distance l’un de l’autre, quatre petits boutons fixes, pour le jeu d’un obturateur. Sur la face opposée se trouvait un autre orifice, entouré d’un réflecteur et surmonté d’un seul bouton.
Tandis que je retournais l’objet, cherchant l’ouverture, Kuklin s’éveilla en sursaut et, d’un bond, fut hors de son lit. Me saisissant brutalement à la gorge et l’autre poing levé, menaçant, il me dit d’une voix rauque :
« Enfin, je te tiens, canaille ! tu m’as donc suivi ici, dis ? dis ? Tu as donc essayé de me poursuivre jusqu’en Europe ? Cette fois, tu ne m’échapperas pas ! Tu voulais ma mort pour me dérober le secret de ma découverte, n’est-il pas vrai ? Voleur ! Je pourrais te tuer, mais je ne veux point répandre ton sang. Va te jeter à la mer, disparais pour ne pas m’obliger à me faire justice moi-même ! »
En disant ces mots, il me poussa brutalement dehors.

Il referma la porte, me laissant abasourdi de stupeur.
Des frissons glacés me secouaient et des gouttes de sueur froide perlaient sur mon front. À dire vrai, j’avais peur.
Remis de mon épouvante, je regagnai ma cabine, j’avalai deux petits verres de cognac et me couchai, pensant d’abord que Kuklin avait agi dans un accès de délire causé par la fièvre. Cependant, en y réfléchissant, son étrange façon de parler m’intriguait ; j’y devinai autre chose qu’une surexcitation anormale. La mystérieuse sacoche revint à ma pensée et une vive curiosité de savoir en quoi consistait la découverte de Kuklin s’empara de moi. Le hasard vint à mon aide.
Huit jours après, Kuklin était complètement rétabli et, sur son invitation, je me rendis dans sa cabine. Il me montrait plusieurs livres scientifiques tout à fait nouveaux pour moi, lorsqu’en feuilletant l’un d’eux, je tombai sur un opuscule manuscrit portant ce titre étrange : La Kuklinlux. Mais à peine s’en fut-il aperçu qu’il tenta de m’enlever les feuilles des mains, tandis que ses joues se coloraient d’une vive rougeur.
Je le priai de me les laisser lire ; il m’assura qu’il m’expliquerait mieux la chose de vive voix, et voulut tout d’abord que je lui promisse le plus grand secret sur ce qu’il allait dire.
« Avant de vous expliquer ce que c’est que « la Kuklinlux, » dit-il, il faut que vous sachiez que j’ai toujours abhorré l’obscurité et me suis souvent torturé l’esprit à chercher les raisons de la nécessité de la nuit.
Je n’ai jamais réussi à les trouver. Pourquoi ne serait-il pas possible de posséder sans interruption la belle lumière du jour ? Le ciel a créé le soleil pour nous éclairer la moitié de la journée, mais il a laissé à l’homme le soin de pourvoir à l’éclairage de l’autre moitié. Jusqu’à l’heure actuelle, nous n’avons pu réussir qu’à obtenir une lumière pour ainsi dire fausse, artificielle. Je suis le premier, je crois, qui ai conçu l’idée de conserver la lumière naturelle afin qu’elle pût servir aussi pendant la nuit. J’ai fait et refait des centaines d’expériences. Les désillusions furent d’abord nombreuses ; mais, finalement, l’année dernière, après quinze années d’études, j’ai réussi à fabriquer un appareil qui réalise parfaitement mon idéal. Et le voici. »
En disant ces mots, il tira de la sacoche de cuir la petite cassette en bois que j’avais déjà vue.
« Ceci, continua-t-il, est la « Kuklinlux, » ou pour mieux dire, la « lumière de Kuklin. » La façon de s’en servir est très simple et un enfant pourrait en faire usage. Il suffit d’exposer l’appareil au soleil ou à la lumière naturelle du jour, en ayant soin de presser, au préalable, le petit bouton qui sert à ouvrir l’orifice récepteur, lequel, comme vous le voyez, est entouré d’un réflecteur. La lumière pénètre dans la cassette et y est recueillie au moyen d’un système spécial. Le soir venu, on ferme l’orifice en pressant ce second bouton, et on débouche le second orifice, placé sur la face opposée : la lumière naturelle brille immédiatement. Ces quatre boutons servent à en régler la sortie. En pressant le premier, on a un soleil splendide ; avec le second, on obtient une clarté régulière, ni trop forte ni trop faible ; le jeu du troisième donne la pénombre proprement dite, et le quatrième sert à faire l’obscurité complète. »
En achevant ces mots, il éteignit les lampes électriques, et, pressant le second bouton, il inonda la pièce d’une très belle lumière. Je demeurai ébloui : c’était la lueur vive du matin, la clarté blanche de l’aurore. Puis vint le soleil, ensuite la pénombre. J’étais tellement émerveillé que je ne trouvais pas de paroles pour exprimer mon admiration.
« Mais de quelle façon conservez-vous la lumière ? demandai-je.
– Au moyen d’un appareil spécial, relativement simple, me répondit-il d’un ton bourru, mais sur lequel, pour des raisons faciles à comprendre, il me faut garder le secret. »

Je ne jugeai pas convenable d’insister. Il posa dans un coin l’appareil, qui continuait à donner l’illusion du plein jour, et il poursuivit :
« Je ne vous parlerai pas de l’utilité d’une pareille découverte ; il vous est facile de l’imaginer. Notez bien que cet appareil n’est qu’un petit modèle, et qu’on le peut construire de plus grandes dimensions. Le fonctionnement n’est pas coûteux. Il suffit d’un homme pour ouvrir et fermer les orifices aux moments convenables. De là à éclairer toute la Terre, il n’y a qu’un pas. Il suffira de placer les « Kuklinlux » à une certaine distance les uns des autres, de façon que les rayons émanant d’un appareil puissent rejoindre ceux de l’appareil voisin. Les « Kuklinlux » remplaceront les phares électriques et tous les navires en seront munis. Vous semble-t-il que ma découverte ait une certaine importance ?
– Comment donc ! c’est une invention merveilleuse ! Mais excusez ma curiosité : combien de temps peut durer la provision de lumière que vous emmagasinez ?
– Cela dépend de la consommation. Ce « Kuklinlux » peut éclairer pendant quarante-huit heures, avec la lumière que vous voyez ; si vous vouliez toujours le soleil, vous ne l’auriez qu’environ vingt-quatre heures ; et au contraire, en vous contentant de la pénombre, elle durerait soixante heures. »
Tout en complimentant l’inventeur de sa merveilleuse découverte, je ne lui cachai pas combien j’étais étonné qu’il ne l’eût pas fait connaître d’abord à son pays.
« Je quitte l’Amérique, dit-il avec tristesse, fatigué des déboires éprouvés. Triste métier que celui d’inventeur ! Un infâme individu cherche, par tous les moyens, à m’arracher le secret de ma découverte. Il m’a offert une somme fabuleuse ; mais je tiens plus à la gloire qu’à l’argent et j’ai refusé ses propositions. Il se venge en clamant partout que je suis fou. Voilà pourquoi je me rends en Europe. De là, j’espère faire parvenir à mes concitoyens la preuve que Kuklin possède toute sa raison. Je n’ai qu’une seule crainte, celle que mon persécuteur ne me rejoigne. J’ai une si grande frayeur de le voir sur mes talons qu’une de ces nuits j’ai rêvé qu’il était entré dans ma cabine et qu’il tentait de me dérober mon appareil.
– Je le sais, je le sais ! fis-je.
– Comment le savez-vous ? »
Je lui rappelai la violence dont j’avais été victime la nuit où je l’avais assisté dans sa maladie. Il s’excusa et nous finîmes par en rire ensemble.
La belle lumière de « Kuklin » nous avait fait oublier que la nuit était déjà avancée. Nous nous quittâmes, non sans qu’il m’eût recommandé de nouveau le plus grand secret. De retour dans ma cabine, je me couchai, mais il me fut impossible, malgré l’heure avancée, de trouver le sommeil. La « Kuklinlux » m’avait mis le diable au corps, et lorsque tous les avantages de cet appareil m’eurent repassé dans la tête, je conclus que les vieilles habitudes allaient être bouleversées et qu’une ère nouvelle allait commencer pour le monde.
Le soir du douzième jour de notre traversée, nous devions franchir le détroit de Gibraltar. Après une superbe journée de soleil, un épais brouillard nous enveloppa complètement et nous empêcha de découvrir les feux qui signalent l’entrée du canal. Cette situation jeta dans l’inquiétude le commandant, et plus encore les passagers. Ce soir-là, naturellement, ma conversation avec Kuklin roula sur le brouillard.
« À propos, lui dis-je, les rayons solaires conservés dans la « Kuklinlux » sont-ils capables de dissiper le brouillard ?
– Je n’en ai jamais fait l’expérience, me répondit-il, mais je crois que oui ; car ils possèdent le même pouvoir calorique que ceux que nous recevons directement du soleil. »
Je lui représentai alors l’immense service qu’il rendrait à tous ceux qui se trouvaient à bord, ainsi que le triomphe qu’il obtiendrait par la démonstration pratique de son invention ; et je le décidai à tenter l’épreuve.
Nous résolûmes de nous rendre sur le gaillard d’avant, la position la plus favorable pour permettre au « Kuklinlux » de lancer les rayons solaires dans toutes les directions.
Il était près de minuit. Un grand silence régnait à bord ; on n’entendait que la sourde rumeur des machines. Nous sortîmes de la cabine en marchant sur la pointe des pieds, pour n’éveiller l’attention de personne, et nous montâmes sur le pont.
L’obscurité était telle qu’on ne pouvait distinguer un objet placé à deux ou trois pas de distance. Lentement, lentement, nous nous dirigeâmes vers la proue. Arrivés là, il ne fut pas facile de trouver un endroit convenable pour y disposer l’appareil, car toute la place était encombrée par des agrès.

Finalement, Kuklin se décida à le placer sur le parapet, où rien, absolument rien, ne pouvait empêcher les rayons solaires de s’élancer dans l’espace avec toute leur force.
L’appareil mis en position, Kuklin pressa le premier bouton. Aussitôt, comme par enchantement, l’immense chaos qui nous enveloppait se convertit en de lumineux nuages d’or. Des voix s’élevèrent aussitôt de diverses parties du navire, et, au bout de quelques secondes, tandis que Kuklin, la figure éclairée d’un modeste sourire de joie, scrutait l’espace, des hommes de l’équipage vinrent à nous en courant. L’un d’eux, dans sa précipitation, buta si malheureusement contre un câble qu’il tomba sur le dos de Kuklin. Celui-ci chancela à son tour : l’appareil lui échappa des mains, glissa et tomba à la mer. Nous fûmes replongés aussitôt dans l’obscurité la plus complète et nous entendîmes le bruit d’un corps qui tombait à l’eau, en m’éclaboussant le visage de quelques embruns.

C’était le dernier adieu de Kuklin s’élançant à la recherche de son appareil, sans se soucier du danger qu’il affrontait.
Le premier moment de stupeur passée, nous tentâmes de sauver le malheureux, mais il était trop tard.
C’est ainsi que fut perdue – peut-être à tout jamais – une découverte merveilleuse, qui était à la veille de révolutionner le monde et de procurer à son auteur richesses, honneurs et gloire.
–––––
(« Gattardo Petyer, » in Mon Dimanche, revue populaire illustrée, deuxième année, n° 13, dimanche 1er mars 1903. L’attribution de ce conte à « Gattardo Petyer » et sa prétendue traduction de l’italien sont purement fantaisistes et relèvent de la simple mystification)
« Mais n’avons-nous pas un peu changé de direction, capitaine ? » demanda Fontclair qui, assis à la même table que Perrissod, commençait de déjeuner.
Le marin, levant les yeux, regarda son interlocuteur bien en face, puis eut un large rire.
« Si nous avons changé de direction, monsieur Fontclair ? Ah ! et combien !… Seulement, ne vous faites pas de bile là-dessus !… Le capitaine Perrissod, qui commande l’Oyapok, n’a pas l’intention que son bateau ait le sort du Belem.
– Le Belem ?
– Oui, oui, le Belem, du même tonnage à peu près que l’Oyapok, qui disparut pendant près de deux années.
– On l’a donc retrouvé ?
– Oui. Quand il était depuis longtemps déclaré perdu corps et biens. Et c’est même moi qui recueillis cette épave, qu’une tempête avait fait dériver.
– Vous, capitaine ?
– Parfaitement.
– Comment cela ?
– Oh ! c’est toute une histoire…
– Je vous en prie, contez-moi cela.
– Vous avez remarqué que tout à l’heure l’Oyapok changeait de direction, et vous en avez montré de la surprise.
– En effet, car, sur le point de l’Océan où nous sommes, je supposais qu’un bâtiment n’avait qu’à filer droit devant soi…
– En principe, vous auriez raison… Mais, pour notre salut et celui de l’Oyapok, nous devons fuir les mers de sargasses.
– Les mers de sargasses ? Qu’est-ce là ? Que voulez-vous dire? »
Le capitaine Perrissod sourit un instant, puis continua :
« Les sargasses, monsieur, sont des fucus, du varech, des algues, si vous voulez, qui, dans les vastes régions de l’Atlantique ou du Pacifique, vivent à la surface aussi bien qu’au fond des eaux.
Elles croissent avec une effrayante rapidité, et les navires qui se trouvent pris au milieu de certaines agglomérations de sargasses, sont perdus à tout jamais.
– Comment ? Il ne leur est pas possible de ?…
– S’enfuir ? De s’échapper ? Impossible. Les algues s’attachent comme autant de tentacules à l’hélice des navires, en paralysent l’action et, grandissant d’heure en heure, forcent le bateau à demeurer dans une immobilité complète.
– Mais c’est terrible !…
– Oui, certes, et ce fut là le cas du Belem. Comme nous, il se rendait à Rio-de-Janeiro, et effectuait la traversée dans les conditions les plus favorables, quand, arrivé presque en vue de l’île de la Trinité, le bateau stoppa tout à coup, sans raison apparente, au moment où l’on s’y attendait le moins.
– Mais, capitaine Perrissod, fit Fontclair, comment pouvez-vous connaître avec tant de précision ces détails ?
– De bien simple façon. Le jour où, avec l’Oyapok, j’abordai le Belem en plein Océan, je fis, naturellement, l’inspection du navire.
J’aperçus tout d’abord des cadavres d’hommes, – étrangement momifiés, – gisant encore vêtus de leurs vêtements de marins…
Un de mes matelots m’accompagnait. Tous deux, nous descendîmes à la cabine du capitaine.
L’odeur qui s’en dégageait, lorsque nous l’ouvrîmes, était pestilentielle ; nous n’y pûmes tenir, ni mon matelot, ni moi, et dûmes remonter au plus vite, sous peine d’être asphyxiés.
Quand, après une première aération, il nous fut possible d’entrer, un étrange spectacle s’offrit à nos yeux.
Deux cadavres étaient à terre : ceux du capitaine, que je reconnus à son costume, et d’un inconnu qui tenait encore en main, dans ses doigts crispés, un revolver.
Un drame avait dû se passer là, et nous en eûmes la preuve quand nous relevâmes la trace d’une balle au front du capitaine et une autre à la tempe de l’inconnu.
– Qu’en avez-vous conclu ?…
– Attendez. Des marins de l’Oyapok, ne nous voyant pas revenir, montèrent, eux aussi, sur le Belem, et nous nous livrâmes alors à une inspection en règle du bateau.
Il faut vous dire que le Belem, de même que l’Oyapok, n’était pas un navire prenant couramment des passagers. C’était un « cargo-boat, » un bateau de marchandises, qui, parfois, acceptait quelques voyageurs quand l’occasion s’en présentait.
L’inconnu du Belem, que nous avions trouvé dans la cabine du capitaine, devait donc être un passager…
Nous relevâmes les deux corps, pour les déposer aux côtés des autres, dans l’entrepont, et c’est à ce moment qu’auprès de l’inconnu, je trouvai quelques feuillets épars où je pus lire l’effroyable aventure du Belem.
D’ailleurs, poursuivit en se levant de sa chaise le capitaine de l’Oyapok, vous allez pouvoir la lire vous-même. »
Puis il alla vers un placard, en sortit un coffret et, l’ouvrant, y prit quelques feuilles jaunies par le temps, qu’il tendit à Fontclair.
Et celui-ci put lire :
— « Mercredi.
Un canot, monté par quatre solides rameurs, est venu me prendre au quai, pour me mener à bord du Belem qui attendait en rade le moment du départ. Le temps promet d’être splendide. Ce long voyage que j’entreprends, et au bout duquel tout m’assure que je trouverai la fortune, commence sous les meilleurs auspices. »

Ensuite, venaient des réflexions toutes personnelles et des notations d’impressions pittoresques, après lesquelles Perrissod s’écria :
« Attention ! C’est ici que les papiers vont devenir terriblement intéressants… »
Et Fontclair poursuivit :
— « Lundi.
Le temps reste magnifique. La mer est très belle. Nous allons sûrement avoir jusqu’au bout une très bonne traversée. »
— « Mardi.
Le navire a stoppé, aux premières heures du matin. J’ai cru à un accident à la machine. Il n’en est rien, m’assure le capitaine. Des algues marines se sont prises dans notre hélice et entravent la marche du navire. Cela n’a rien de bien grave, paraît-il. Un des matelots, monté dans une embarcation, va s’en aller dégager l’hélice, en coupant, au couteau, ces algues embarrassantes. »
— « Mardi soir.
Le pauvre marin qu’on avait chargé de supprimer l’étrange cause de notre arrêt momentané, a péri. Plongeant sous l’eau, un accident a dû lui arriver. Il s’est noyé. »
— « Mercredi.
Les algues qui ont arrêté le fonctionnement de notre hélice se sont accrues depuis la nuit dernière. Elles entourent actuellement le navire. Réellement, cette végétation marine est des plus jolies, et je ne comprends pas pourquoi le capitaine semble si nerveux. Aurait-il peur ? Et de quoi ? »
— « Jeudi.
Les plantes aquatiques – des sargasses – continuent à croître avec une effroyable rapidité. Hier, il y en avait un mètre environ, à la surface de l’eau, sur chacun des côtés du bateau… Où cela s’arrêtera-t-il ? »
— « Vendredi.
Impossible de faire marcher le navire, ni en avant, ni en arrière. Les matelots ne sont pas contents. Cela se conçoit de reste. »
— « Samedi.
Le capitaine m’a fait appeler. La situation est plus grave, paraît-il, que je ne l’avais cru tout d’abord. Nous nous trouvons décidément pris par les algues. Impossible d’en sortir. Et nous n’avons que dix jours au plus de vivres… »
— « Dimanche.
Autour de nous s’épanouit un véritable parterre de verdure sombre et de fleurs bizarres, dont le parfum, très fort, finit par écœurer. »
*
« Une semaine, vous voyez, fit remarquer le capitaine Perrissod, vient de s’écouler. Lisez maintenant la suite… »
— « … Il est impossible que cela dure plus longtemps. Comment ! voilà quinze jours que nous sommes ainsi pris par ces fucus ; de jour en jour, les sargasses s’étendent de plus en plus à la surface de l’eau… »
— « … En agissant avec la plus grande parcimonie, nos vivres ont pu durer jusqu’à présent. Mais c’est la fin. Il nous reste à peine un tonneau d’eau saumâtre… Nous sommes perdus… »
« Oh ! les pauvres gens ! s’écria Fontclair.
– Continuez de lire, lui dit encore le capitaine Perrissod. Vous allez voir. »
— « Mardi.
Dans un accès de folie subite, le premier-maître s’est jeté par-dessus bord. Les matelots ont refusé de lui porter secours, craignant de se trouver pris, à leur tour, par les sargasses, au milieu desquelles il a dû trouver la mort. »
— « Mercredi.
L’équipage se mutine. »
— « Jeudi.
Les matelots sont descendus à fond de cale. Ils ont éventré les barriques d’alcool qui s’y trouvaient, et tous, à l’heure qu’il est, sont ivres-morts. Qu’allons-nous devenir ?… »
— « Vendredi.
Deux hommes à l’eau. Dans un accès de « delirium tremens, » ils se sont suicidés. N’en ferons-nous pas autant, d’ici peu ?… »
*
« Vous en êtes au samedi ? demanda le capitaine Perrissod.
– Oui.
– Et que lisez-vous ? »
— « Samedi.
L’équipage tout entier a perdu la raison… Le capitaine, avec qui je suis, m’a regardé d’un œil égaré… Oh ! se peut-il ?… Moi, l’achever ? parce qu’il n’en a pas le courage ?… »
*
« Les feuillets s’arrêtent là, fit Perrissod, en remettant les papiers dans le coffret. Vous connaissez, maintenant, l’agonie du Belem…
– Oui, répondit Fontclair en frissonnant, et je comprends trop bien, capitaine, pourquoi vous avez changé de direction… Que le sort me préserve à jamais de faire connaissance avec ces terribles sargasses ! »
–––––
(Jules France, in Mon Bonheur, magazine populaire illustré de la famille, cinquième année, n° 37, 1908)
Sosthène Grêlon suivait les cours du docteur Bel, le professeur célèbre par ses nombreuses et intéressantes études sur les microbes, bacilles et autres espèces microscopiques qui, selon une théorie moderne déjà populaire, sont les innombrables et insaisissables habitants de ce monde ambulant qui s’appelle l’Homme.
La tête en poire, une tête grasse, avec des cheveux, des sourcils, des moustaches blondasses qui, par une sorte de prédestination, se plaquaient en virgules sur sa face luisante, affectant la forme de ces bacilles du choléra dont on parlait déjà tant, on ne pouvait dire que Sosthène fût beau. – On ne le disait pas.
Les gros yeux ronds, saillants, d’un vrai jaune pailleté, la pupille toujours dilatée, semblaient faits expressément pour regarder des choses étonnantes.
À la Faculté, au laboratoire, à l’hôpital, quand paraissait l’illustre maître, on était sûr de trouver Sosthène au premier rang, je veux dire à la plus belle place, car, simple volontaire dans le régiment de la science, il suivait le brillant état-major des internes sans avoir rêvé encore aucun succès de concours.
C’était un adepte d’une foi enthousiaste ; ému jusqu’aux larmes devant un beau bouillon de culture dans lequel flottaient de vagues nuages, il demeurait là, béant, – même quand il ne voyait rien, – mais ravi, étant de la race de ceux dont la modestie sait se contenter de la contemplation d’un mur derrière lequel il se passe peut-être quelque chose.
Quand, par hasard, il avait vu plus ou moins clairement, dans le champ du microscope, se mouvoir quelques corpuscules, nageant dans un lac gélatineux, c’était avec un sentiment de fierté que Sosthène s’en allait, songeant qu’il portait en lui tout ce monde d’invisibles, qu’un centimètre carré de sa propre peau pouvait devenir, à un moment donné, un vaste et magnifique terrain d’exploration scientifique.
*
Sosthène n’avait qu’une ambition : découvrir un nouveau bacille, un microbe inédit. Il travaillait chez lui, répétant les expériences du maître, et, chaque matin, à l’hôpital, il arrivait les poches pleines de tubes, de lamelles, montrant ses « résultats » à Albert, l’interne très distingué du service, qui l’envoyait promener.
Un jour, le professeur, pourtant, s’occupa de lui :
« Mon ami, lui dit-il, vous avez beaucoup de zèle… C’est très bien. Mais, dites-moi, que fait M. votre père ?
– Il est propriétaire en Touraine.
– C’est un bel état, et la Touraine est un beau pays, n’est-ce pas votre avis ? Eh bien, et vous ? ajouta-t-il, à quoi vous destinez-vous ?
– Mais, fit Sosthène, tout rouge, tout interloqué et pataugeant, je pensais, monsieur, que vous auriez remarqué… que mes travaux… que je vous soumets… le fruit de vos leçons… vos belles découvertes… je voudrais tant, moi aussi… comme vous…
– Ah ! oui, vos petits tubes ! »
Bien que Sosthène eût pour le maître un immense respect, il se sentit scandalisé, en vérité, choqué de cette façon légère, irrévérencieuse, de parler du bout des lèvres de ses « petits tubes » d’où pouvait sortir, un jour ou l’autre, toute nue, quelque éclatante vérité, sous la figure d’un animalcule non décrit.
« Alors, continua le docteur, sans lui donner le temps de se remettre, vous voulez cultiver le microbe… comme moi, chercher la petite bête, eh ?
– Oh ! monsieur, en inventer un, en inventer un, s’écria Sosthène, tout son aplomb retrouvé, les yeux hors de l’orbite, en inventer un !
– Vous n’êtes pas dégoûté ! La gloire alors, jeune homme, la gloire, tout de suite ! – Et pourtant est-ce que vous trouvez que nous n’en avons pas assez, de microbes, eh ?
– Mais, monsieur, vous avez enseigné…
– Et si vous arriviez à prouver que les microbes n’existent pas, eh ? que nous avons pris jusqu’ici des poussières pour des êtres, et des vessies pour des lanternes, eh ?… C’est ça qui serait autrement beau que de découvrir un nouveau bacille ! – Allons, mon ami, ne vous emballez pas ; c’est dangereux ! »
Et le docteur passa, pour continuer sa visite, laissant Sosthène Grêlon, abasourdi, renversé, navré.
« Oh ! dit-il à Albert, il n’a donc pas la foi ?
– Votre père est propriétaire en Touraine, fit Albert froidement. Croyez ce que vous a dit le maître : c’est un bel état et la Touraine est un beau pays. »
Sosthène ne comprit pas cette discrète leçon.
*
Ce jour-là, très ému des paroles du professeur qu’en son âme et conscience il trouvait sceptique, il n’assista ni à la clinique, ni au cours ; il n’alla pas au laboratoire. – Ce désenchantement dura quatre jours, après lesquels il n’y tint plus.
À la leçon suivante, on le revit au premier rang. Cette leçon fut particulièrement brillante et intéressante. – On était à l’époque où une sérieuse épidémie menaçait l’Europe ; le docteur Bel étudiait la transmission des germes, la contagion.
Secoué par cette parole nette, pittoresque, éloquente, Sosthène s’en alla tout songeur ; ses yeux extraordinairement élargis regardaient les passants, les étalages d’une singulière façon. Il se sentait beaucoup moins fier qu’auparavant de songer qu’il était lui, homme, tout un monde habité par des myriades d’invisibles monstres. Une fois dans sa chambre, il ne toucha pas à ses tubes, écarta son microscope et regarda d’un œil défiant une capsule de verre où nageaient, dans un liquide puant, de légères végétations jaunâtres, mystérieuse semence de microbes.
Une peur, tout à coup, l’envahissait.
De plus en plus absorbé, il descendit à la brasserie, où il savait trouver des camarades. – Ses réflexions profondes l’avaient altéré.
Il but un grand nombre de bocks.
*
À minuit, il pérorait encore au centre d’un groupe gouailleur, répétant, commentant, à sa façon, la leçon du maître.
« Ainsi l’ennemi, le microbe est partout, dans l’air, dans l’eau, autour de nous, sur nous ! Nous le mangeons, nous le buvons, nous le respirons ; il va, transportant d’un corps à l’autre les germes de tous les maux !… »
On lui apporta un grog et on battit un ban parce qu’il avait bien parlé.
« Mais alors, continua-t-il, en s’élevant à un degré d’éloquence qui le stupéfiait lui-même, mais alors, si le danger est partout et de tous les instants, on ne pourra donc plus soigner tranquillement ses proches, ses amis ! L’égoïsme, le soin de la conservation personnelle l’emportera donc sur tout ! Les enfants fuiront le lit de leur père ! La femme !… La mère !… »
Il devenait très pathétique et sa voix vibrait. Sa péroraison se perdit dans un formidable vacarme. On but à la destruction des bacilles en virgule ou en crochet, et tous autres généralement quelconques, à la gloire de Sosthène Grêlon, et on le reconduisit chez lui, vers deux heures du matin, dans un état qui ne lui aurait plus permis de distinguer un microbe d’un hippopotame.
*
À partir de ce jour, on cessa de voir le fervent adepte.
Trois mois se passèrent ; on commençait à ne plus parler de la subite disparition de Sosthène, parti sans doute pour sa Touraine natale, lorsqu’un beau matin l’interne Albert se trouva en face de lui au restaurant.
Sosthène avait l’air inquiet, l’œil en éveil. Il mangeait lentement, du bout des lèvres, comme avec répugnance, grattait à tout instant la croûte de son pain et buvait du thé, un thé bouillant.
Ce spectacle intéressa prodigieusement Albert, qui l’aborda :
« Comment ! vous voilà, déserteur ? »
Sosthène eut un soubresaut.
« Qu’êtes-vous devenu depuis trois mois ? Vous avez donc renoncé à vos études ?
– Je les ai reprises, au contraire.
– Eh bien, alors !
– Je les ai reprises… seul, » acheva Sosthène avec un regard profond.
Il prit le bras de l’interne et, l’entraînant :
« Venez chez moi. Je vais vous faire voir mon laboratoire. »
Avec des précautions infinies, il l’introduisit dans sa chambre, encombrée des objets les plus bizarres. Ce qui frappa particulièrement Albert, ce fut une collection de cartons où étaient représentés au pastel une série de petits monstres aux formes les plus fantastiques, gros yeux, têtes minuscules, longs corps annelés, effilés, tronqués, crochus.
« Qu’est-ce donc que cela ?
– Ce sont EUX ! répondit Sosthène, d’une voix basse comme un souffle.
– Eux ?
– Ceux que j’ai vus ! Les invisibles ! Les microbes cultivés, développés dans un bouillon de ma préparation. Ah ! ce que j’ai dépensé de bouillon !
– Enfin, vous les tenez ! fit avec complaisance Albert, qui avait compris.
– Je les tiens ! Et sont-ils beaux, sont-ils nouveaux ! Voyons, surtout celui-là. C’est le microbe de la coqueluche.
– Diable !
– Mais mon mémoire n’est pas fait. Silence, je vous en prie !
– Silence ! même devant le docteur Bel ?
– Surtout devant lui ! Un sceptique, mon cher ! »
Albert, depuis cet instant, ne perdit pas de vue Sosthène. Lui, repris de sa rage de travail, allait chaque jour plus avant dans ce qu’il appelait ses « découvertes. » Il s’y enfonçait âprement. Chaque jour, sa collection de planches s’enrichissait d’un nouveau type.
Comme il avait inventé le microbe de la coqueluche, il inventa celui du coryza. Le microbe du coryza, du rhume de cerveau enfin, cette affection foudroyante, redoutable et bête, contre laquelle on n’a jusqu’ici trouvé d’autre remède que de se moucher !
*
En grande confidence, il vint dire la chose à Albert. L’interne remarqua que l’expérimentateur avait singulièrement maigri. La face grasse s’était plissée, les peaux vides pendaient lamentablement.
Sosthène, en effet, ne se nourrissait plus. Las de gratter son pain pour le débarrasser des invisibles, de boire du thé bouillant pour anéantir les germes, sentant autour de lui, partout, l’acharné, l’impitoyable, le presque inévitable parasite, il en était arrivé à ne se soutenir qu’avec certaines boissons alcooliques de sa combinaison.
Et, fréquemment, il éprouvait le besoin d’être soutenu, le pauvre garçon !
Trois mois encore, cela dura. Un matin, Sosthène arriva à l’hôpital, demanda Albert et, l’œil effroyablement allumé, la parole brève :
« Vous savez, dit-il, j’ai brisé mon microscope !
– Ah ?
– Oui. Je n’en ai plus besoin. Sans lui, mes yeux voient ! Ils voient ce qui est pour vous l’invisible. Ah ! mon cher, c’est horrible, je meurs de faim ! »
De faim, c’était possible… De soif, peut-être aussi ; on l’aurait pu croire, à voir ces lèvres sèches qu’entrouvrait fréquemment un souffle chaud.
« Oui, mes yeux obstinément exercés sont devenus deux microscopes, deux lentilles effroyablement grossissantes. – Je vois… je vois, là, tenez ; votre tablier ! Il est couvert d’une moisissure infecte. Tout cela se meut, grouille, prend corps ; tout cela rampe et court sur votre habit, sur vos mains, sur les miennes, sur votre visage. – Ce mur, tenez encore, ce mur-là ! Il se désagrège ; chaque parcelle de pierre, chaque grain abrite un être vivant, chargé de poison. – Et dans ce rayon de soleil, voyez quels horribles monstres ! – Ils volent dans la lumière, ils dardent leurs gros yeux, ils tendent leurs crochets !… Venez, sortons !
– Allons déjeuner, proposa doucement Albert.
– Déjeuner ! vous n’y pensez pas ! Pour voir encore ces longs corps rampant sur le pain, ces larves dévorant la chair ! Déjeuner ! jamais ! »
*
La pensée incessante, persécutrice, frappant sur le pauvre cerveau de Sosthène Grêlon, avait achevé son œuvre. Une semaine après, il était dans une maison de santé. Plus d’alcools désormais ; il était redevenu calme. Mais il marchait avec précaution, avec dégoût, comme s’il écrasait en passant des chenilles entassées ; il ne pouvait toucher un meuble, un bouton de porte ; il portait constamment des gants pour éviter tout impur contact.
Toutefois, il pouvait vivre.
On l’obligeait à prendre ses repas en pleine obscurité.
Alors, au moins, ses gros yeux épouvantés ne voyaient plus l’invisible !
*
Le docteur, au courant de l’aventure de Sosthène Grêlon, en fit la moralité d’une de ses attachantes conférences.
« Ah ! messieurs, dit-il en terminant, l’application des procédés scientifiques est, en vérité, comme un instrument tranchant entre certaines mains. Combien s’y coupent les doigts, heureux encore quand ils ne s’en servent pas aux dépens de ceux qui les entourent ! La science est belle, la prudence est bonne ; mais, à côté de la science, il est quelque chose qui communément l’emporte sur elle, quelque chose de triste, d’inévitable et d’éternel, plus envahissant que le microbe, plus aveuglément terrible et plus largement meurtrier que la peste, c’est la bêtise humaine ! »

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(Louis Gallet, in Le Petit Journal, supplément du dimanche, n° 72, dimanche 25 octobre 1885 ; « Variété, » in Journal d’Évreux et du département de l’Eure, troisième année, n° 63, jeudi 24 décembre 1885 ; « Variétés, » in L’Union des Femmes de France, deuxième série, n° 11, 10-15 mai 1893. Illustration d’Albert Robida pour Le Vingtième Siècle, Paris : Georges Decaux, 1883)
C’était un beau morceau de terre et de mer que l’incomparable empire du grand Li-Tching-Ki-Iami. Peu de puissances au monde pouvaient se vanter d’être mieux policées et régies avec plus de perfection. Tous les sujets de cet empire se distinguaient par leur discernement et leurs saines convictions politiques ; tous sans exception étaient de taille moyenne et chacun ressemblait à l’autre comme une goutte d’eau ressemble à une goutte d’eau.
Ce pays avait atteint à l’apogée de la civilisation.
On y trouvait des dignitaires, des savants, des philosophes ; on y trouvait des banquiers, des marchands, des gardiens de prison, des professeurs d’université, des pharmaciens, des princes du sang, et nombre d’autres personnes titrées. On y trouvait aussi, du reste, la chose va de soi, de petites gens, des individus obscurs et sans conséquence du peuple, pour tout dire de la plèbe, ou encore : du vulgaire, de la populace, de la racaille.
Ceux-là, leur bonheur était remis aux soins des Excellences éclairées qui tenaient la tête du pays. Et ces Excellences étaient revêtues, chacune, d’une dignité en proportion de leur science ; et plus elles étaient élevées en dignité, plus elles avaient droit de rêver profondément en buvant des boissons rafraîchissantes et en tirant des nuages de fumée d’une pipe magnifique. Mais aussi, pour parvenir à la plus infime dignité, devait-on affronter un redoutable examen. Il fallait, devant une commission incorruptible, répondre par cœur sans ânonner, à cinq interrogations, si l’on ambitionnait d’être promu à l’ordre du « Balai de la Lune, » et par là obtenir la dignité de balayeur public dans un chef-lieu de province.
Cet emploi n’existait pas dans la capitale, qui marquait ainsi sa supériorité sur les autres villes.
Pour devenir commissaire de police, il fallait au moins deux fois plus de science.
Tous les citoyens ordinaires étaient habillés uniformément de jaune. Plus ils montaient en dignité, plus leurs vêtements étaient bariolés. Ainsi, l’inspecteur des pompes à incendie portait un uniforme jaune, deux étoiles vertes. Un officier de la garde avait tout un manteau de soie violette. Et ainsi de suite.
À la hiérarchie du rang correspondait une hiérarchie de couleurs sur les habits, et même, pour les très grands mérites, sur la couture des pantalons. Car on ne pouvait pas dire que l’empire du grand Li-Tching-Ki-Iami « subsistât par le désordre. » Tout y marchait par la sagesse et la justice. L’Art n’y était pas négligé et ne prêtait à aucune dispute, grâce aux excellents manuels d’esthétique approuvés par le Ministère. Quiconque, dans un grain de riz ou de froment, sans endommager l’enveloppe extérieure, réussissait à sculpter un grain plus petit, était désormais regardé comme un artiste. On tenait pour grand artiste celui qui, dans ce second grain, réussissait à en sculpter un autre, naturellement plus petit encore.
Mais celui qui, dans ce grain, en taillait un troisième (et toujours sans endommager l’enveloppe), et dans ce troisième un quatrième absolument microscopique, celui-là recevait officiellement le titre de Maître.
Les hautes classes lui ouvraient leurs portes. Le Ministère l’approuvait. Et le grand Li-Tching-Ki-Iami lui-même daignait s’intéresser à son talent. Il traitait ce Maître à l’égal des ambassadeurs des pays voisins et l’admettait à ses banquets officiels, brillant Dieu sait de quel lustre et de quel raffinement d’étiquette.
*
On n’ignore pas que, sur toute la surface de la Terre, les gens sont uniformément mauvais et déloyaux. Si donc dans cet empire tous les citoyens étaient raisonnables, il ne faut pas l’attribuer à la noblesse exceptionnelle de leur nature, mais à un code pénal excellent, qui semblait le chef-d’œuvre idéal de mathématique rêvé par les patriotes.
Prenons comme preuve un paragraphe au hasard.
« Si un homme de condition ordinaire s’assied en présence d’un dignitaire de première classe (c’est-à-dire la moins élevée) qui est lui-même assis, il sera passible de onze coups de bambou à l’endroit où la loi les juge applicables.
S’il s’assied en présence d’un dignitaire de seconde classe, lui-même assis, il est passible du double, soit de vingt-deux coups.
Remarque I. – L’homme de condition ordinaire, en présence d’un dignitaire de première classe assis, doit se tenir debout. Si ce même dignitaire est couché, il doit s’asseoir. En présence d’un dignitaire de seconde classe assis, il doit marcher. Si le dignitaire est debout, il doit courir. S’il marche, il doit sauter, etc.
Remarque II. – Si donc ledit homme de condition ordinaire se couche en présence d’un dignitaire de première classe assis, il encourt la même peine que s’il marchait devant un dignitaire de seconde classe qui marche. Mais si un homme de condition ordinaire, en présence d’une Excellence assise, se mettait seulement à sauter, alors, en égard de la haute situation de ce dignitaire, il se verrait infliger la peine correspondante la plus élevée, et aurait le cou scié en douceur. »
Comment s’étonner maintenant, en face d’une organisation si parfaite, que cet incomparable empire, malgré son immensité, se plût encore à élargir ses frontières pour faire partager à un nombre d’humains toujours plus grand les bienfaits de son excellente administration ?
*
Or voici qu’un certain Fu, citoyen de ce pays, homme du commun, tout de jaune habillé, sans le moindre bouton de couleur, un homme qui se nourrissait de la dernière qualité de riz et de thé, qui n’avait pas même le droit de rêver à d’aussi délicates friandises que les pâtés d’araignées ou les chenilles écrasées dans le miel, qui ne pouvait répondre sans ânonner à la moindre question scientifique, bref, un être obscur, sans mérite, sans conséquence, un homme de rien, voici que ce misérable osa, dans le fond de son âme (mais dans le fond de son âme seulement), nourrir sur l’organisation de sa patrie une opinion contraire à la science et au droit.
Que terrible est l’ignorance du peuple ! et qu’il faut bénir les patriotes qui combattent « l’analphabétisme » !
Le pauvre Fu en vint donc à songer qu’il était loin d’avoir à se louer des règlements de son pays autant qu’on le lui assurait, et qu’il s’en portait au contraire fort mal. Fu était évidemment un notoire imbécile, inapte à penser sérieusement, c’est-à-dire à prendre les choses comme elles sont ; un rêveur incapable de se plier aux plus simples exigences du bon sens, dénué de tout esprit de discernement. Il ne pouvait jamais parvenir à bien compter les étoiles aux pantalons de dignitaires.
Aussi lui arrivait-il maintes fois de se voir appliquer des coups de bambou, dont le nombre était proportionné à l’importance de la personnalité avec laquelle il avait l’avantage de se rencontrer. Et comme le bambou ne parvenait pas à l’instruire de ses devoirs, il recevait de plus en plus souvent des témoignages irréfutables de la régularité mathématique avec laquelle fonctionnaient les autorités exécutives de l’endroit.
Tout autre aurait peut-être persévéré jusqu’à la fin, en trouvant sa consolation dans la perfection même du mécanisme légal. Mais Fu n’appartenait pas à cette classe de gens vertueux. Fu n’avait pas en lui la saine conscience des usages universellement reçus et des décisions administratives. Il manquait du respect voulu pour leur intangible sainteté.
Il commença donc à philosopher. Il s’enfuit loin du monde, à l’écart, dans une retraite complète, et se prit criminellement à réfléchir, sur quoi ? sur le moyen d’échapper à la justice des décrets, bref, de tourner la loi.
Sachant bien que dans un empire si excellemment régi aucune force humaine ne pouvait arracher le coupable au châtiment qui lui était dû, il se mit à méditer sur ce problème : ne serait-il pas possible, d’une manière ou d’une autre, de diminuer la douleur de ce châtiment ? ou bien ne serait-il pas possible de raccourcir la durée pendant laquelle nous en avons conscience ?
On sait que parfois le temps marche d’un pas de tortue, que d’autres fois il a les ailes de l’oiseau. Le temps est toujours le même. Mais au regard de notre conscience, une heure peut être un moment ou peut être tout un siècle.
« Les heures, disent les sages, s’allongent en années, et les années s’évanouissent comme des instants. »
Cet allongement et ce raccourcissement du temps, où en est donc la cause, sinon en nous-mêmes ? Il doit y avoir quelque secret là-dessous. Et Fu s’étant livré, avec toute l’opiniâtreté et tout l’acharnement propres aux autodidactes, à d’abondantes spéculations philosophiques, réussit, après un temps d’ailleurs assez long, à faire une découverte assez mémorable. Il trouva le moyen de raccourcir les instants.
Il en fit l’expérience à la première occasion et perfectionna si bien son invention, à la longue, qu’il arriva à réduire une douleur de plusieurs heures à moins d’une seconde. Et, parvenu à un semblable résultat, il se mit à ricaner du droit de la justice. Quel danger que la science aux mains de la multitude !
Mais notre inventeur ne s’en tint pas à cette frauduleuse découverte. Il avait une jeune et jolie femme qui, chaque jour, mettait sur les traces qu’avait laissées la justice des compresses de feuilles d’aloès macérées dans l’huile de ricin. Elle faisait cela avec orgueil, et les larmes aux yeux.
Grâce à cette douce femme, Fu passait parfois des moments agréables, inaccessibles même à plus d’un dignitaire. Mais la durée de pareils moments, comme de toute joie terrestre, était infiniment courte.
Il lui vint donc à l’idée d’appliquer aux minutes fugitives du bonheur le procédé si efficace qu’il avait découvert, mais en sens inverse et de manière à en prolonger la durée. Et il y réussit à merveille. La plus légère caresse lui procurait une félicité qui valait des heures.
Pour le coup, il se sentit content de sa destinée. Il changea du tout au tout : de mélancolique, devint gai et dégagé ; de taciturne, communicatif et plein d’assurance ; embellit, reprit visage serein et même de l’embonpoint. Mais où sa vanité déborda, ce fut le jour où il eut trouvé pour sa découverte précieuse un titre approprié, bien qu’il n’eut rien de commun avec la littérature. Il l’appela : Le Mystère de la longue et de la courte vie.
La gracieuse Ti se réjouit sans mesure des dispositions nouvelles où elle voyait son mari, mais, par une curiosité naturelle à toutes les femmes, elle lui demandait sans cesse de lui expliquer à quoi il devait cette heureuse métamorphose.
Fu résista longtemps. Mais, à la fin, il n’y tint plus et avoua à sa femme qu’il avait fait une découverte scientifique. Puis il l’adjura, au nom de tous les saints, de n’en souffler mot à personne, faute de quoi il pourrait lui tomber sur la tête Dieu sait quelles terribles calamités.
Ti lui jura par le ciel de rester muette comme une tombe. Puis, naturellement, en vraie femme qu’elle était, elle s’empressa de courir chez la plus proche voisine pour se louer devant elle du génial mari qu’elle possédait. La voisine confia le secret à ses voisines, et la chose, au bout d’un certain temps, en vint au point qu’un vertueux patriote crut de son devoir de dénoncer la dangereuse invention aux autorités compétentes. Et les autorités, attestant encore une fois qu’elles étaient un modèle de rigidité et de zèle, mirent en prison le malencontreux inventeur.
Ainsi, notre savant sans patente dut comparaître devant un tribunal, pour avoir réalisé une découverte dans des conditions arbitraires, sans avoir, au préalable, passé d’examen, pour avoir, par conséquent, transgressé une loi sanctionnée par l’autorité souveraine, et dont le respect, comme de toute loi, était le vœu explicite du monarque, – bref, pour s’être rendu coupable du crime de lèse-majesté.
Le procès dura peu et se déroula très régulièrement. Et le cours des débats donna pleine satisfaction à Fu, car, d’après la plus stricte interprétation des textes, il se vit condamné à avoir la tête lentement sciée par deux scies manœuvrant en sens contraire.
Cependant, en ce pays, si la justice se préoccupait de la peine en elle-même (certes, elle ne l’oubliait pas), elle avait un autre souci : celui de donner au coupable la possibilité de réparer, en une certaine mesure, le tort qu’il avait causé à la société. Il restait donc à Fu, maintenant, à exécuter ce qu’il n’avait pas fait à temps : avouer son secret aux autorités. À cette fin, on le soumit à la torture préalable, appelée provisoire, ou préventive, ou encore autrement, suivant les manuels qui en traitent.
*
Il est difficile de parler sans un sourire épanoui d’émerveillement d’une chose aussi belle, aussi édifiante qu’était, aux yeux de l’univers entier, le parc du grand Li-Tching-Ki-Iami, véritable gloire de la nation, lieu où mûrissait de très doux fruits de justice. Là, dans les longues allées, entre la verdure de palmes et le marbre des statues, s’étendaient en rangées interminables des échafauds dont le bois, venu d’outre-mer, était d’un prix infini. Et, au sommet de ces échafauds, étaient disposés des appareils très délicats, tous d’or, d’argent ou d’ivoire.
C’étaient de petites chaises sculptées avec art, dont les bras étaient garnis d’épingles ; d’élégantes chaises-longues destinées à briser doucement les bras et les jambes ; des espèces de machines à coudre munies de roues dentelées pour déboîter les articulations lentement et sûrement.
En un mot, tout ce qui est propre à réconforter le cœur des citoyens vertueux se trouvait réuni dans ce magnifique jardin, qui était en même temps le lieu le plus gai de l’empire. On y célébrait les jubilés. Les militaires y faisaient l’exercice. On s’y promenait après les repas. La musique y jouait tous les jours. Les allées étaient semées de sable d’or, les arbres décorés des monogrammes de souverains et d’une innombrable quantité de lampions multicolores. Chaque soir, les citoyens y circulaient en foule, regardant les spectacles qui sont une édification pour l’esprit, et après lesquels l’appétit est meilleur et le sommeil plus sain. Aux endroits les plus intéressants, il était permis de stationner et de battre des mains en poussant des hourras réglementaires.
Les « doux chatouillements préliminaires » auxquels on soumettait l’inventeur Fu, devaient durer trois jours. Mis devant une singulière machine construite spécialement à son intention, je ne sais quel perpétuum mobile merveilleusement subtil, Fu ne put réprimer une grimace qui trahissait la peur, mêlée d’une certaine curiosité. Et rien n’était plus naturel. Quand on serait même l’inventeur le plus génial, aussi parfaitement sûr de la valeur de sa découverte qu’un médecin peut l’être de l’efficacité d’un remède qu’il a éprouvé, on ne peut pas toujours être disposé à en faire l’essai comme cela, de but en blanc, au gré du monde, surtout lorsqu’on doit être soi-même l’instrument de l’expérience.
C’est pourquoi Fu ne retint pas une grimace. Et quand on l’installa dans la machine, il en fit une autre. Et même, quand la machine se mit en train, il poussa un cri de douleur, mais un cri bref, un seul, comme s’il avait senti une piqûre inattendue. Puis, tout de suite, il se tut, souriant béatement à la justice.
Alors, l’excellence préposée aux tortures, toute habillée de rose, fit une longue et belle allocution appropriée à la gravité des circonstances. Après quoi, elle se tourna vers le coupable et l’invita à révéler son secret.
Mais Fu répondit par le silence. Il se mit à sourire avec plus de douceur et à cligner des paupières, comme perdu dans le chant des oiseaux, qui à cette heure emplissait l’immensité du parc.
L’Excellence attendit autant de minutes qu’en prescrivait la loi, puis Elle se retira, entourée d’un brillant cortège de dignitaires, pour laisser au condamné le temps de réfléchir.
Le soleil resplendissait. Les allées du parc fourmillaient de monde ; les promeneurs circulaient autour de Fu ; les plus curieux s’arrêtaient davantage au pied de la machine, et quelques-uns même hochaient la tête et semblaient le féliciter de savoir si bien mourir.
Enfin, le soir tomba, et le silence régna, complet. Derrière les arbres, la lune apparut, voguant dans les cieux, puis elle s’arrêta, au-dessus de Fu, tout en haut, argentée et rayonnante. Alors, les fleurs embaumèrent d’un parfum plus doux. Et le ciel, de nouveau, pâlit. Quelque part, dans le lointain, très loin, retentit un chant plein de mélancolie, la voix du rossignol sûrement, car on était en mai.
*
Deux fois encore, le lendemain et le surlendemain, on renouvela devant Fu la même invitation. Deux fois encore, le criminel ne fit aucune réponse.
Il ne restait plus, le quatrième jour au matin, qu’à mettre à exécution la dernière partie de la sentence.
On arracha Fu aux dents de la machine en filigrane, et on le conduisit vers une autre partie du parc, où se trouvait le département des scies.
Voyez cependant comme l’esprit des hommes reste toujours imparfait dans ses œuvres. Ce modèle de législation souffrait d’une lacune, d’un défaut qui n’a disparu et pour jamais qu’à notre époque. Dieu sait à quels siècles antiques et barbares appartenait l’usage qui permettait au damné de solliciter, à ses derniers moments, quelques consolations bien naturelles pour adoucir un peu l’amertume de son sort.
Debout au pied de l’échafaud, Fu exprima donc le désir de faire ses adieux à l’épouse qu’il aimait plus que la vie. On la fit venir sur le char aux frais de l’État.
Mais quoi ? En demandant à revoir sa femme, l’intraitable Fu ne pensait pas seulement à la joie de l’embrasser avant sa mort. Il voulait autre chose encore : lui confier le secret de sa découverte.
Seulement, quand la malheureuse Ti fut là, devant lui, toute en larmes, les cheveux en désordre, encore plus belle qu’un de ces microscopiques grains de riz ou de froment sculptés à l’intérieur d’un autre grain (sans dommage pour l’enveloppe) par un de ces Maîtres ès arts qui étaient admis aux réceptions les plus solennelles du souverain, alors, après tant de jours de séparation, elle lui sembla si jolie, si attrayante, qu’il oublia tout, l’enveloppa d’une étreinte tremblante, et mit un baiser passionné sur ses lèvres de corail.
Pour allonger cette courte joie, il se hâta d’appliquer son moyen secret, et il l’appliqua si bien qu’il parvint à donner la durée d’une éternité à cette douceur du baiser qui s’évanouit en un instant.
Mais, cette fois, l’astucieux Fu avait mal compté. Il avait oublié qu’il était mortel et qu’il ne pouvait vivre éternellement. Et, dans le temps que durait son étreinte, il rendit son âme à Dieu. Il tomba glacé aux pieds de sa bien-aimée.
Et ni la belle Ti, ni son amie, ni le monde, ne surent jamais en quoi consistait le mystère de la longue et de la courte vie.
La justice, cependant, demandait à être satisfaite. N’ayant plus devant elle un criminel vivant, elle exécuta la sentence sur un cadavre. On le scia avec les deux scies qui sciaient en sens contraire.

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(Boguslas Adamowicz, traduit par Paul Cazin et Henri Grappin, in Journal de l’Université des Annales consacré à la Pologne, neuvième année, n° 12, 15 juillet 1915 ; « Les Contes du Journal de Vichy, » in Journal de Vichy, journal des baigneurs, quatre-vingt-neuvième année, dimanche 30 septembre et lundi 1er octobre, mardi 2 octobre 1934. Illustration de Miles Johnston)
C’est une excellente idée qu’a eue un éditeur parisien de publier à nouveau cette hallucinante Invasion de Macrobes, d’André Couvreur, qui fit frémir les lecteurs d’avant l’autre guerre. Couvreur, trop peu connu aujourd’hui, rivalise par éclairs avec H. G. Wells dans ses grands tableaux de monstres et de la destruction de Paris, tandis que sa verve l’apparente parfois à l’auteur d’Arsène Lupin.
À notre époque « mécanique, » où l’on songe – beaucoup trop – à l’effondrement des capitales sous des engins faits de main d’homme, il n’est pas mauvais qu’un romancier-biologiste vienne nous rappeler « l’autre danger » : les possibilités fantastiques de la vie, de l’évolution brusquée des espèces animales, qui peuvent changer l’équilibre des forces, nous ravir le sceptre fragile de « rois de la création. »
… Avertissement d’autant plus saisissant que, depuis ce livre prophétique, la science a marché ; les « mutations, » les produits « gigantifiants » tels que la fameuse colchicine, les monstres vivants créés par Speeman sont venus matérialiser les moyens d’obtenir des races énormes, des êtres à deux têtes, à griffes, à trompe, capables d’imiter les grandes bêtes dévastatrices.
Les macrobes attaquent Paris !
Un savant génial et vindicatif, Tornada, ayant échoué à l’Académie, a résolu de se venger d’une manière atroce. Dans les liquides de son laboratoire, il a découvert un animalcule microscopique, sorte de sac à trompe mobile : micrococcus aspirator des milieux alcalins.
Dans une forêt voisine de Mantes, Tornada construit une énorme « usine à monstres » en béton armé. Par des moyens que l’auteur n’indique pas, mais dont nous pouvons nous faire aujourd’hui une idée, il fait grandir prodigieusement ses microbes, qui deviennent des « macrobes » formidables, hauts de trente mètres et longs de cinquante, pesant chacun le poids de la tour Eiffel.
Lâchés dans la nuit, les macrobes se répandent, aspirant avec un bruit de sirène tous les êtres humains, qui viennent s’engloutir dans leur trompe évasée. Au mont Valérien, une batterie tire sur les bêtes, en train de franchir la Seine à la hauteur de Colombes ; mais les obus éclatent sans entamer l’armure écailleuse des monstres.
Alors, c’est la grande panique, la population réfugiée dans les égouts, les piliers de la tour Eiffel couverts de grappes humaines que les macrobes viennent gober avec leur trompe. Poursuivi par un macrobe sorti des débris de l’École militaire, le narrateur lui-même va être englouti lorsqu’il tombe, casse les bouteilles qu’il portait et s’inonde de vinaigre : oh ! surprise, la trompe aspirante se détourne avec dégoût ! Élevés dans des milieux alcalins, tels que le bicarbonate de soude. les monstres ont horreur de l’acidité ; Tornada, ramené à la mansuétude par un sourire de femme, les abattra tous à l’aide de balles de pistolet contenant une ampoule d’acide… Et la Seine débordera, du Ranelagh à Grenelle, barrée par les gigantesques cadavres de micrococci aspiratores !
Une expérience de la nature
La nature, dans son arsenal inépuisable, détient-elle le secret du gigantisme ? Nous réserve-t-elle quelque tour de sa façon ?
Aux époques reculées des « âges géologiques, » quand l’atmosphère torride de l’« ère secondaire » courbait, sous des pluies fumantes, des fougères hautes de trente mètres, la nature semble en effet avoir visé au colossal. Ce fut une période d’essais : le troisième œil des vertébrés (dont nous conservons peut-être une trace sous le sommet de notre crâne), les reptiles à ailes de chauve-souris, les serpents de mer, furent expérimentés, puis abandonnés ; ils allèrent rejoindre les diplodocus, les plésiosaures, les brontosaures et les iguanodons, dont les squelettes fortifiés de fil de fer font l’ornement de nos musées d’histoire naturelle.
À ces êtres démesurés se substituèrent des créatures également monstrueuses, mais plus ramassées, que nos premiers pères eurent à combattre : le tigre géant, les ours colossaux et ces mammouths glaciaires, véritables tanks préhistoriques, dont les chalutiers, pêchant sur le Dogger-Bank, ramènent au jour les effrayants ossements.
Pourquoi la nature a-t-elle sacrifié ces géants ? C’est ce qu’il est bien difficile de dire. Au reste, le problème des « intentions » de la nature – et de ses décisions soudaines – se pose aujourd’hui sous forme aiguë, depuis que les naturalistes ont découvert les « mutations » des espèces vivantes.
Le secret de l’hérédité
Notre corps entier, comme celui de tous les êtres vivants, animaux ou végétaux, est formé de milliards de minuscules sacs membraneux, les cellules, emplis d’une gelée vivante ; la plupart des cellules n’ont que quelques millièmes de millimètre et sont seulement visibles au microscope ; celles de la mœlle de bœuf sont visibles à l’œil nu.
À l’intérieur de cette gelée, on distingue un « noyau, » également translucide ; et dans ce noyau sont renfermés des « vermisseaux » accouplés par deux, comme s’ils dansaient. Nous avons dans nos noyaux vingt-quatre paires de ces bâtonnets, ou « chromosomes » ; l’iris de nos jardins en a de dix à vingt, suivant les espèces ; la petite mouche du vinaigre, ou « drosophile, » se contente de quatre.
Dans les cellules reproductrices, les couples de danseurs sont rompus. Ainsi, une cellule de pollen d’iris n’aura plus que dix bâtonnets dépareillés et il en sera de même de l’« ovule » contenu dans la base du pistil ; mais l’union du pollen et de l’ovule permettra précisément aux couples de bâtonnets de se reformer ; nous aurons une cellule de dix paires qui se multipliera indéfiniment par croissance pour former un nouvel être, un nouvel iris.
Mais voici qui est capital. En examinant au microscope les bâtonnets de certaines cellules de la drosophile, qui sont comparativement très grands, les naturalistes ont acquis la certitude que les différents caractères héréditaires de l’être sont inscrits – comme sur les boules d’un chapelet – le long de cette tige irrégulière. Tel point correspond à la couleur rouge des yeux, à la forme longue ou courte des ailes. Sur un chromosome humain, nous trouverions évidemment de même les points correspondant aux cheveux blonds, au nez retroussé ou à la « bosse des maths » !
Seulement, la nature, ouvrier fantaisiste, n’a pas toujours enfilé ses chapelets dans le même ordre. Au moment où les bâtonnets se réunissent par paires pour former un nouvel être, il peut arriver que certains « points » s’opposent… et deux parents intelligents auront un enfant simplet, ou un père et une mère bruns auront un enfant blond. Mais ces « caractères » éclipsés seront simplement mis en réserve. Ils pourront renaître chez les descendants, au hasard des juxtapositions des bâtonnets cellulaires. Et c’est ainsi que des familles paisibles et bourgeoises voient apparaître, après des générations incolores, un petit-fils génial ou criminel qui est tout le portrait de son arrière-grand-père !
Géants sur commande
« Tripatouiller » ces merveilleux bâtonnets où réside le secret des êtres, donner un coup de pouce à ce rouage essentiel pour violenter la nature est assurément séduisant… mais bien difficile ! Les expérimentateurs de l’Institut Carnegie y sont partiellement parvenus en foudroyant délicatement les chromosomes à l’aide de rayons X, et ont obtenu des espèces végétales nouvelles.
Mais grand fut l’étonnement des chercheurs, quand, ayant eu l’idée de baigner des graines de datura dans un poison extrait du colchique des prés, la colchicine, ils constatèrent que le datura poussait avec des cellules géantes, doubles ! Au lieu de couples de bâtonnets, c’étaient des quadrilles. Un simple bourgeon de datura, badigeonné à la gélose colchicinée, donnait une branche « tétraploïde, » avec feuilles et fleurs géantes !
Aux dernières nouvelles, les biologistes américains ont pu doubler encore les plantes tétraploïdes et il est à souhaiter qu’ils s’arrêtent dans cette voie, sans quoi nous verrons des fleurs hautes comme un immeuble de cinq étages !
Pour les animaux, le problème est très délicat. Ouvrir une lapine fécondée, déposer en un point précis une goutte de colchicine, recoudre l’animal… et voir naître un lapin de trois mètres, nous n’en sommes pas encore là ! L’expérience a réussi sur l’œuf d’oursin ; elle est en cours pour la grenouille et la truite… L’homme tâtonne encore, mains étendues et yeux bandés, après s’être introduit en fraude aux plus secrets sanctuaires de la vie.
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(Pierre Devaux, « Variété, » in Gringoire, le grand hebdomadaire parisien, politique, littéraire, treizième année, n° 593, jeudi 21 mars 1940)
ANDRÉ COUVREUR : UNE INVASION DE MACROBES
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(Illustrations d’André Devambez pour « Une Invasion de Macrobes » d’André Couvreur, in Supplément littéraire de l’Illustration, 6, 13, 20 et 27 novembre 1909. N’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
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(Couverture d’André Devambez pour Une Invasion de Macrobes, Paris : Éditions Pierre Lafitte, 1910)
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(Couverture de Maurice Toussaint pour la réédition du roman chez Tallandier, collection « le Lynx, » n° 7, 1940)