Ernest d’Hervilly (1839-1911), ami de Victor Hugo, agent des Ponts-et-Chaussées et journaliste, est un auteur fécond, alternant romans, poésies, pièces de théâtre, et recueils de nouvelles fantaisistes & légères. La Sirène d’aujourd’hui, d’une tonalité plus sombre, est extraite de l’un de ses nombreux recueils, La Statue de chair (Paris : L. Frinzine, 1887).
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On sait – car une sombre histoire qui ressemble tout à fait à une des plus incroyables légendes du moyen âge, nous en a transmis le souvenir – sur quel étrange Chemin de Damas le jeune et fougueux de Rancé, tout à coup frappé d’horreur et de repentir, prit en haine la vie désordonnée qu’il menait, et, fou de désespoir, alla s’enfermer pour jamais au couvent de la Trappe, dont il devint le terrible supérieur et réformateur.
Il était l’amant de la merveilleuse duchesse de Montbazon, seconde femme d’Hercule de Rohan, qui l’avait pour ainsi dire élevé, et qui avait quinze ans de plus que lui.
Au retour d’un court voyage à l’étranger, de Rancé revint droit à sa terre de Véretz en brûlant Paris ; de là, sans mettre pied à terre, tout palpitant de l’espoir de surprendre agréablement sa belle maîtresse, il courut au château de Couziers, voisin du sien, qu’elle habitait.
Il arrive à Couziers, ne voit personne dans la cour. Tout y semble désert. Il entre dans le château, s’élance vers un appartement adoré. La porte en est ouverte. Il y pénètre. Ô stupeur ! que voit-il, au milieu de la chambre, dans un cercueil non encore fermé : un cadavre sans tête ! Et sur un meuble, dans un plat d’argent, une tête coupée !
La tête de la duchesse de Montbazon !
La Duchesse était morte presque subitement, d’une maladie contagieuse. On l’avait embaumée précipitamment, dans le premier cercueil qu’on put avoir sous la main. Le cercueil étant trop court, ou les opérations de l’embaumement l’ayant nécessité, on avait été obligé de séparer la tête du tronc. De Rancé, ignorant tout de cette catastrophe, arrivait à Couziers précisément à l’heure où maîtres et serviteurs, affolés, préparaient au dehors les objets nécessaires aux funérailles.
J’ai dit que le spectacle stupéfiant et sans exemple de sa bien-aimée décapitée avait soudain métamorphosé le brillant de Rancé en un farouche solitaire.
Cela se passait en avril 1856.
En août 1886, à Paris, un garçon tendre et distingué, passionnément épris d’une femme charmante, et libre, étant veuve, a fait une découverte d’un genre aussi affreux, quoique moins sanglant, et qui l’a, ainsi que de Rancé, frappé et comme tué d’une stupeur désespérée.
Nous le sauverons, ce garçon, parbleu !
Mais, pour le moment, l’esprit est atteint profondément et le corps est anéanti. L’homme veut se faire Chartreux.
Je n’ai pas à le nommer. Je prie mes lectrices de me faire l’honneur de me croire sans preuves et, surtout, de méditer très sérieusement sur ce que leur révélera le récit de l’étrange et effroyable déception éprouvée par mon ami.
Il ne m’en a rien caché.
Donc, il aimait, et, pour la première fois, du plus ardent, du plus sincère amour, une jeune veuve et d’une beauté délicate, touchante, dont la noble âme, à chaque regard, apparaissait sous le tendre cristal de deux grands yeux mélancoliques, couleur d’aile d’abeille.
Ce fut, entre eux, pendant des mois divins, un échange de paroles exquises et de ces rêves sans fin, mais si enivrants, qu’on faits à deux, muets, en regardant une fleur, en contemplant ces objets ou spectacles, banals pour l’étranger qui passe, et qui, pour les amants, se gravent à jamais dans la mémoire.
Tous deux étaient jeunes. Tous deux étaient libres. Ils ne faisaient pas mystère de leur amour. On l’approuvait dans le monde. On en savait la candeur, surprenante par le temps présent, et on en devinait le dénouement prochain sous forme de lettre de faire-part.
Mon ami fut forcé de quitter Paris. Il s’agissait du règlement d’affaires considérables en Angleterre, afin d’arriver à un établissement définitif en France, après le mariage.
Il partit. Il devait rester quatre mois absent. Quatre siècles ! Pendant ce laps de temps, les postmen britanniques et les facteurs français eurent, comme on s’y attend bien, un surcroît de travail. Le câble télégraphique eut aussi sa part de besogne. Ce n’étaient que messages confiés à l’électricité où à la vapeur, puis aux pauvres jambes des piétons !
Mais si les billets et les télégrammes de mon ami étaient nets quoique longs, ceux de la jolie Parisienne, parfois, chose assez bizarre, étaient souvent brefs, et, à la grande surprise de mon ami, diffus, incohérents même, et comme écrits sous l’influence d’un trouble inconnu.
Quand mon ami revint en France, il retrouva la belle veuve aussi ravissante que par le passé, certainement ; mais de délicate, sa grâce était devenue languissante, et, par moments, les beaux yeux doux couleur d’aile d’abeille, semblaient rouler comme égarés.
Et puis, il y avait pour le regard attentif de mon ami des changements imperceptibles pour d’autres, dans les façons d’être et d’agir de la jeune femme. De brillante, d’enjouée, tout à coup elle tombait dans un calme pesant qui n’était plus la mélancolie pudique d’un être amoureux qui lutte honnêtement contre un entraînement ardent vers l’homme aimé. Elle devenait morne, altérée, inquiète avec cela, et elle regardait d’un œil soupçonneux.
Plusieurs fois il la surprit comme anéantie sur un siège, les bras tombés, la face jaunie, tirée, les yeux vagues, accablée, et muette.
Quelques confidences sur cet état intermittent, si bien fait pour alarmer un brave cœur, me furent faites alors par mon ami.
Je lui conseillai sincèrement de hâter les préparatifs de leur union. Le pauvre garçon ne les négligeait pas, comme on pense ! Je lui fis entendre aussi que les phases mystérieuses de l’humeur de sa bien-aimée provenaient sans doute des combats d’un tempérament tout terrestre contre les réserves d’une âme idéale, sur la voie douloureuse d’un célibat prolongé. À ce propos, mon ami me fit, en effleurant à peine le sujet, une autre confidence assez singulière. Tous deux libres, tous deux bien certains de l’indissolubilité de leur amour et tous deux si passionnés, ils auraient pu devancer l’époque fixée pour leur union, dans un de ces moments d’abandon et d’oubli de la terre qui ne sont pas rares ici-bas. Mais non ! Et d’après ce que je pus deviner, un jour que mon ami fut plus tendrement téméraire que de coutume, la jeune femme lui résista avec un effroi, une terreur, avec une sorte de colère même qui n’avaient rien, même chez une veuve, des timides défenses et des délicates réserves d’une pudeur ou d’une hésitation naturelles…
Les choses étaient en cet état, quand il y a quelques jours, mon ami, aussi changé de traits et de voix que s’il eût été frappé par le tonnerre, entre un matin chez moi.
Il m’effraya. Je n’osai le questionner. Ce fut lui qui me parla le premier. J’en frémis encore !
« Je sors de chez notre vieil ami le docteur Filleau ; je sais tout, murmura-t-il.
– Que veux-tu dire ? Que sais-tu ?
– Ceci : je suis allé dans l’après-midi d’hier chez Didiette. (c’est le nom de la malheureuse créature). Elle ne m’attendait pas. À la porte de sa chambre, je trouvai sa servante à moitié folle. Cette fille courait chez un médecin. « Madame a une crise, me cria-t-elle. N’entrez pas ! » Et elle disparut. J’entrai chez Didiette.
Elle était étendue sur le tapis, hurlante, convulsée, et dans un désordre tel que, bien que je fusse éperdu, en proie à la rage de me sentir impuissant devant une foudroyante maladie, je vis… Horrible ! C’est impossible à dire… abominable !
– Mon ami, du courage !
– Eh bien, reprit mon ami, avec un frisson d’angoisse et tout haletant, après avoir fortement aspiré l’air, eh bien, la fable antique de la Sirène se montrait à moi, brusquement, dans toute sa hideuse réalité. Les deux jambes de cette infortunée se révélaient à moi, couvertes d’écailles sans nombre, accumulées, livides, épouvantables !…
– Une sirène !… mais c’est de la folie ! Pauvre garçon ! Il perd la tête !
– Oui, une sirène ! Une sirène, te dis-je, mais une de ces sirènes telles que les font les poisons de la science moderne !
– Je ne comprends pas !…
– Le docteur te dira le reste. C’est la morphine en piqûres, c’est l’abus de ce népenthès, hypocritement consolateur, de ce Léthé nouveau, qui amène rapidement ces infâmes écailles sur les membres piqués.
– Oh ! c’est terrible ! C’est hideux !
– C’est la vérité. Dans peu, à moins d’un long internement sévère et d’une surveillance incessante, cette femme morphinomane sera folle ! Ah ! j’en meurs ! C’est ignoble, ce spectacle ! »
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Mon ami s’alita trois jours après sa fatale découverte. Nous le sauverons, vous dis-je !
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