BERBIGUIER DIABLE 222222

 

Je croyais autrefois aux revenants, et j’en ai encore peur. Si l’on me demandait pourquoi je n’y crois plus, je répondrais que, dans ma jeunesse, mon cerveau, un peu moins solide qu’aujourd’hui, en vit un si grand nombre, qu’il lui fut impossible de continuer à y croire.

Il est pourtant deux sortes de revenants que je n’ai pu jamais exorciser entièrement de mon esprit : je veux parler de ces apparitions que plusieurs personnes affirment avoir vues, et de ces moribonds qui, juste au moment de rendre l’âme, viennent vous annoncer leur trépas.

L’imagination qui

 

Dans les plis du cerveau reproduit l’univers,

 

Et

 

Lorsque le corps sommeille

Aime à nous retracer les tableaux de la veille,

Qui, peuplant l’univers de fantômes brillants,

Et d’espoir tour à tour, et de crainte suivie,

Ou dore, ou rembrunit le tableau de la vie.

 

L’imagination, on le conçoit, peut bien donner naissance à ce peuple idéal de fantômes qui vous visitent pendant la nuit et, que durant le jour même, des personnes déclarent avoir aperçus ; car chez certaines gens,

 

Rêver tout éveillé n’étant pas un miracle,

 

Je vais en citer un exemple étonnant :

 

 _____

 

En 1821, j’étais à Paris, où je faisais, assez de travers, mon droit. Un jour, me promenant dans le jardin du Palais-Royal, un de mes amis me fit faire la connaissance d’un monsieur Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, qui venait de publier un ouvrage en trois gros volumes in-8°, orné de gravures, intitulé : Les Farfadets, ou tous les démons ne sont pas dans l’autre monde.

Ce monsieur Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, était un petit homme maigre, portant habit noir et une volumineuse perruque à marteau. Il causait assez raisonnablement sur toutes choses, hors sur les revenants et les farfadets auxquels il croyait, et dont il s’intitulait lui-même le fléau, fléau des farfadets ! Une fois mis sur ce chapitre, il commençait par vous dire le plus gravement du monde : que Jésus-Christ avait été envoyé sur la terre par Dieu le père, afin de laver le genre humain de ses péchés ; qu’il avait lieu de croire qu’à son tour il était destiné à détruire les ennemis du Très-Haut. Et alors, il vous expliquait les armes qu’il employait pour combattre et vaincre ces ennemis. Ces armes étaient des brosses, des épingles, des éponges et du tabac.

C’est avec ces armes, nous disait-il, qu’il attaquait corps à corps les farfadets, qu’il les domptait et parvenait à les mettre en bouteille.

Le jour où je vis, pour la première fois, M. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, était la veille de celui où devait se plaider à la 7e chambre du tribunal de police correctionnelle de la Seine, le procès en diffamation que notre fléau des farfadets venait d’intenter à l’éditeur de la Biographie des Contemporains, pour avoir dit que son ouvrage était l’œuvre d’un fou, qui désignait, comme des farfadets, les principaux médecins de la faculté au traitement desquels son aliénation mentale avait été soumise. M. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym m’invita à assister à ces débats. C’était dans les premiers jours de décembre, si je me rappelle bien.

Il y avait beaucoup de monde à l’audience. L’avocat du plaignant venait de demander pour lui 3,000 fr. de dommages et intérêts, quand celui-ci l’interrompant : « Quoi ! M. l’avocat, c’est ainsi que vous défendez vos clients ? 3,000 francs pour un ouvrage qui m’a coûté cinquante années de travaux ; je ne puis me dispenser d’exiger 6,000 francs au moins ; car mon ouvrage que tout le monde doit connaître , non seulement établit l’existence des farfadets, mais encore traite des moyens de les prendre vivants. » En vain, le président voulut-il lui faire remarquer qu’il ne s’agissait pas de son ouvrage ni de l’existence des démons ; que le tribunal n’avait qu’à apprécier si l’article qu’on lui signalait contenait ou non une diffamation. M. Berbiguier ne démordait pas de ses 6,000 francs, s’écriant comme un damné : « Vous voyez bien que mon calomniateur tremble devant moi, il ne comparait pas ; il fait bien ; car je ne serai pas long à le mettre en bouteille. » Et les rires d’éclater.

Ce n’était là que le premier acte de la scène qui devait se passer. Dès cet instant, M. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym se défendit lui-même. Il s’avance vers le tribunal, son livre sous le bras , sa main sur la conscience et les poches remplies d’objets qu’il n’exhiba que plus tard.

« Messieurs, s’écrie-t-il, je rends à l’humanité les plus grands services ; c’est en son nom que je viens réclamer justice. J’ai écrit à tous les rois de la terre pour leur apprendre mes combats contre les farfadets, contre ces êtres malfaisants qui sont la cause de tous les crimes et de tous les malheurs, des meurtres, des incendies, des inondations, etc. Je me dévoue, depuis ma jeunesse, à l’humanité, et je suis victime de diffamation ; mon dévouement pour l’espèce humaine me vaudra, sans doute, prompte et éclatante justice. »

L’auditoire écoutait, attentif, et retenait avec peine l’explosion de son hilarité, lorsque M. Berbiguier, sentant quels étaient pour lui le danger du doute et l’avantage de la conviction, tira de sa poche deux brosses liées l’une contre l’autre, du côté des crins, par un ruban en croix.

« Ces brosses, Messieurs, ajouta-t-il alors, contiennent les âmes des farfadets qui sont venus m’attaquer cette nuit. Voyez cette bouteille, » et M. Berbiguier en tire une de sa poche, « voyez cette bouteille, répète-t-il, eh bien ! elle contient des millions de farfadets. » Je voulus étouffer un rire, mais le fléau des farfadets s’aperçut de mes efforts. « Riez tant que vous voudrez, reprit-il aussitôt, mais sans moi vous ne seriez pas si tranquille, et mes juges mêmes sur leur siège… » Des éclats de rire universels interrompent ici l’orateur, qui, sans se déconcerter, reprend presqu’aussitôt : « Monsieur le président, vous voyez bien cet instrument ; si, dans l’auditoire, il se trouve une âme damnée, dans deux minutes vous la verrez dans cette bouteille. »

L’hilarité avait gagné le président lui-même ; M. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, seul entre tous, gardait son imperturbable sérieux. « Tant pis, s’écriait-il, si vous n’avez pas foi en moi, si vous ne croyez pas aux démons , aux âmes damnées qui reviennent, aux farfadets qui vous tourmentent pendant la nuit : il me semble pourtant qu’il ne vous serait point inutile de prendre des farfadets. Si, la nuit, par exemple… »

Et le président l’ayant interrompu, pour le rappeler à la cause, M. Berbiguier devint sublime d’éloquence. Écoutez-le :

« Je ne suis pas sataniste, moi ; j’ai défendu les quatre parties du monde. J’ai toujours suivi les principes de Jésus-Christ ; je crois aux revenants, parce que le Christ a fait voir que les morts reviennent. Je dompte à coups de brosse, et je mets en bouteilles les démons qui, pour me visiter, prennent la figure de farfadets. Les misérables ! ils m’empêchent de vendre mon ouvrage. La nuit dernière, le docteur Pinel, qui est aussi un farfadet, est venu me tourmenter. Je l’ai frappé de ma barre de fer ; j’aurais dû le prendre comme les autres ; mais c’est un chef, j’ai bien voulu l’épargner. »

On ne se contenait plus de rire.

« Riez, riez, disait sans s’interrompre M. Berbiguier, riez, riez, tant pis pour vous, si vous êtes satanistes ; j’adore Dieu, mon sauveur, mais je veux bien encore vous avertir : demain, je vous apporterai dans une bouteille l’âme damnée de votre Pinel ; et si quelqu’un dans l’auditoire veut venir passer une nuit chez moi, je lui ferai voir des revenants. »

Personne, comme on le pense, n’accepta l’offre. M. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym fut débouté, en termes de palais, de sa demande ; mais lui, sans se déconcerter, réplique au tribunal qu’il en appelle de cette décision ; et se plaît à démontrer, au grand nombre d’auditeurs qui l’entourent, l’existence des revenants et des démons ; la manière de chasser les uns et de prendre les autres. C’est avec peine que l’on parvint à lui faire quitter la salle d’audience ; dans la cour, il continuait encore ses dissertations ; et il y a environ un an, peu de temps avant sa mort, me rencontrant rue St.-Honoré, il voulut me faire entrer au café de la Régence , pour m’y montrer, en plein jour, des farfadets et des revenants jouant ensemble aux échecs.

M. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym était un fou, aussi sa croyance aux farfadets et aux revenants se conçoit ; ses visions n’étaient que le résultat des aberrations de son cerveau. Mais ce qu’on ne conçoit pas aussi facilement, c’est que ces apparitions soient communes à plusieurs individus à la fois, et que l’événement qu’elles annoncent, se réalise effectivement.

L’étude de l’homme me fit pourtant reconnaître qu’il existe en eux une disposition à s’en laisser imposer. Un grand nombre de faits vinrent me démontrer combien l’exemple a d’influence sur les sens et sur la raison d’une personne dont l’imagination est montée ; et je pus me convaincre que les impressions reçues par un individu, dans cet état, sont instantanément transmises à ceux qui partagent son agitation. Ainsi par exemple, mettez dans un appartement, qui passe pour être visité par des revenants, deux hommes ivres ou peureux, et l’un deux ne manquera pas de voir ce que verra précisément son compagnon. À cet égard, nous ressemblons à des instruments de musique. Accordez-en deux, placez-les sur une table, tirez une note de l’un, et l’autre le répétera aussitôt.

Cette disposition, qui semble appartenir à la nature humaine, explique la raison qui fait défendre aux avocats d’adresser des questions insidieuses aux témoins : l’on craint, et avec raison, que ceux-ci, sans même avoir la moindre intention de prévariquer, ne répondent suivant les suggestions d’un interrogateur adroit. On cite le trait d’un jurisconsulte qui, pour convaincre un de ses amis de l’effet d’un interrogatoire, fit appeler son palefrenier et lui demanda s’il ne se souvenait pas d’avoir vu la veille au soir, un drapeau arboré au clocher d’un village qu’il lui nomma. « Oui, certainement ! répondit le domestique. – Eh bien ! il n’en est pourtant rien, » dit le jurisconsulte à son ami.

On a raconté beaucoup d’histoires de revenants, et les plus effrayantes sont celles où le fantôme apparu venait annoncer un événement qui se réalisait effectivement. Un Anglais de mes amis, rédacteur of the literary Sketch book, m’a narré une de ces histoires ; elle s’est passée dans sa famille ; je vous la répéterai ici.

C’était, il y a huit ou dix ans, la veille de Noël, entre onze heures et minuit. La cuisinière du père de mon ami était assise auprès du feu, avec deux autres domestiques. Tout à coup, cette femme jette les yeux vers la porte qui était restée entrouverte et s’écrie pleine de frayeur : « Ciel ! le voilà, le misérable ! » et elle tombe aussitôt dans d’horribles convulsions. Les deux autres domestiques regardèrent, mais ils ne virent rien. Tremblant eux-mêmes, ils appelèrent toutes les autres personnes de la maison. On arriva, on chercha, rien. Revenue à elle, la cuisinière est interrogée. Elle ne sait d’abord que répondre ces mots : « Il est venu, je ne veux pas le voir. » Cet homme qui lui avait apparu était un ancien maître chez lequel elle avait demeuré, avec lequel elle avait eu quelqu’intimité, intimité transformée plus tard en une haine profonde. Cet homme, ajouta-t-elle enfin, était venu lui annoncer sa mort… Et quelle fut la surprise de tous, quand, le lendemain matin, on apprit qu’il était effectivement mort, entre onze heures et minuit, à l’instant même de l’apparition.

Les faits pareils à celui que je viens de raconter, et dont l’authenticité n’est pas douteuse, sont surprenants ; cependant, ils s’expliquent.

Je remarquai, en étudiant le calcul des probabilités, qu’il y a souvent un rapport aussi extraordinaire entre des événements que personne ne songe à expliquer par une intervention surnaturelle ; comme, par exemple, les combinaisons des nombres au jeu ou dans les loteries. Je remarquai en outre, que ceux qui tiennent exactement note de ces coïncidences merveilleuses, telles que celle que j’ai rapportée, passent sur les faits bien plus nombreux qui sont venus donner un démenti à ces étranges prophéties. Je connais un grand nombre de ces faits, mais je me contenterai d’en citer un seul, d’après ce principe : qu’un exemple bien choisi en vaut mille.

M. C, qui servait dans le régiment de Dillon, revenait, chaque deux ou trois ans, passer un semestre au sein de sa famille. C’était un homme d’un esprit éclairé et d’un courage à toute épreuve. Il rentrait, un soir, chez un de ses amis qui habitait la campagne et où un prêtre, pour qui il avait une grande affection, était tombé dangereusement malade. De retour au logis, il était monté tout chagrin dans sa chambre à coucher. Mais à peine entré , que vit-il ? la personne, l’image ou l’ombre du prêtre, ayant la même pâleur mortelle qu’au moment où il l’avait quitté. Le spectre, immobile et silencieux, était assis dans un fauteuil, à côté du lit. M. C. le regarda sans crainte, et résolu de savoir, comme dit Dryden, de quoi un esprit est fait, To try the substance of a ghost, il s’approche et s’assied sur les genoux du spectre. Il fut surpris de se trouver placé, comme à l’ordinaire, sur le coussin du fauteuil, et de n’avoir même éprouvé aucune résistance à s’asseoir ainsi. Mais il n’avait pas exorcisé le spectre ; chassé du fauteuil, il se présenta incontinent devant lui ; et lorsque M. C., ayant froidement achevé de se déshabiller, se préparait à se coucher, son étrange compagnon s’élança à travers les rideaux et prit sa place dans le lit. M. C. éteignit la chandelle et dormit, sans s’embarrasser davantage de cette singulière apparition.

Le lendemain matin , M. C. fit seller son cheval et se rendit chez son ami. Le prêtre, qui avait éprouvé une crise favorable pendant la nuit, était hors de danger.

Si pourtant le prêtre fut décédé, la singulière coïncidence de la mort avec l’apparition n’aurait-elle pas encore confirmé l’opinion de ceux qui ont la faiblesse de croire à l’existence des revenants ?

 

_____

 

(Frédéric Degeorge, Les Revenants, in Revue du Nord, Lille : 1834)