CODE DU LOCATAIRE
REVU, CORRIGÉ ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉ
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PRÉAMBULE
À une époque tourmentée comme la nôtre, à une époque où les principes les plus sacrés sont foulés aux pieds, où tout respect est méconnu, il importe de rétablir et de reconstituer, sur des bases solides, la discipline locative.
Nous, Dominique-Ustazade Vautour, descendant de la plus illustre comme de la plus antique souche de propriétaires ; représentant auguste et patenté du droit du plus riche,
Avons décrété et décrétons, dans la plénitude de notre despotisme :
PARAGRAPHE PREMIER
Tout locataire est un être physiquement comme moralement inférieur à son propriétaire. Il nous doit par conséquent vénération et obéissance.
§ II
Tout locataire de notre maison devra, au préalable, subir un examen oral en présence de nos délégués.
§ III
Dans cet examen, les questions préliminaires ayant été traitées à fond, il est inutile d’y revenir ici, et il reste entendu que notre locataire est agréé sans femmes, enfants, chiens, pianos ni autres accessoires domestiques.
§ IV
Notre locataire, avant de prendre possession du local que nous avons la bonté de lui louer dans notre immeuble, deva s’engager par acte notarié à ne contracter aucun mariage ultérieur, d’où pourraient résulter des infractions au paragraphe précédent.
§ V
Comme il est reconnu qu’un décès attriste un immeuble, et peut en diminuer la valeur en en faisant soupçonner la salubrité ;
Qu’en outre, la pose de tentures funèbres embarrasse les abords de la propriété et peut, à cause des clous qu’elle nécessite, détériorer les murailles ;
Notre locataire sera tenu, avant d’entrer, de se soumettre à l’examen d’un des médecins-chirurgiens de l’association des propriétaires-unis, dite Ligue Immobilière, lequel médecin constatera que son parfait état de santé ne peut inspirer aucune crainte de mort prochaine.
§ VI
Par suite des considérations énoncées au précédent paragraphe, dès qu’un locataire tombera malade dans notre maison, nous serons autorisé à le faire transporter de droit au plus voisin hôpital.
§ VII
Tout locataire qui prononcera les mots de réparation ou diminution, sera, pour ce seul fait, et de plein droit, expulsé de notre propriété.
§ VIII
Lorsqu’il nous plaira de visiter notre propriété, nos locataires devront, debout et nu-tête, faire la haie dans notre cour, à l’entrée et à la sortie.
§ IX
Nos locataires devront en outre nous envoyer un bouquet et un cadeau le jour de notre fête et le jour anniversaire de notre naissance.
§ X
En envoyer un à notre épouse le jour de la fête et de la naissance d’icelle.
§ XI
Ainsi que le jour de la fête et de la naissance de nos enfants, petits-enfants, oncles, tantes, neveux, nièces, cousins, cousines et autres parents à un degré quelconque.
§ XII
À cet effet, il sera remis à chacun de nos locataires, lors de son entrée dans notre immeuble une liste complète avec noms et adresses, de tous les membres de notre auguste famille.
§ XIII
Des cadeaux seront également dus par eux, à l’occasion du jour de l’an.
§ XIV
Tous ces cadeaux seront réglés et tarifiés d’après une échelle proportionnelle annexée à tous nos actes de location.
§ XV
Nous nous réservons le droit d’ajouter, au fur et à mesure que nous en découvririons la nécessité, de nouvelles dispositions à celles ci-dessus relatées.
§ XVI
Notre gouverneur et sa femme sont chargés solidairement de veiller à la stricte exécution du présent arrêté.
Fait en notre résidence de Paris,
DOMINIQUE-USTAZADE VAUTOUR.
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(Pierre VÉRON, En 1900, Paris : Calmann Lévy, 1878)
