UN PRÉDÉCESSEUR DE WELLS
Paris, 18 avril 1931.
Monsieur le directeur,
Je découvre dans ma bibliothèque un curieux petit livre que je me permets de vous signaler.
Cet opuscule, d’une centaine de pages de petit format, contient tous les éléments du roman hallucinant de Wells : l’Ile du docteur Moreau.
L’ouvrage, écrit par le comte Dalbis (?), est édité en 1838 à la librairie médicale de Labé, 10, rue de l’École de Médecine. Il porte le titre barbare de Solênopédie ou révélation d’un nouveau système d’éducation phrénologique pour l’homme et les animaux.
Au moyen de tubes métalliques introduits dans la boîte crânienne de certains animaux, un extraordinaire savant, caché en pleines Pyrénées, près de Barèges, modifie à son gré la mentalité de ses opérés (ours, chiens, loups, vautours, etc.). Il parvient à donner l’intelligence humaine aux bêtes les plus stupides ou les plus sauvages. Dans le castel délabré qui lui sert de refuge, castel perdu dans la montagne comme une île au milieu de l’océan, toutes les fonctions dont les domestiques s’acquittent ordinairement sont remplies par des animaux d’espèces différentes, animaux dont la matière cérébrale a été travaillée par le fantastique chirurgien. Ses expériences ne se bornent pas d’ailleurs à des cervelles animales ; il opère aussi sur des cervelles humaines. Quelques enfants, soumis à ses travaux, vont acquérir des dons supérieurs, prévus et bien déterminés à l’avance.
Wells a-t-il eu connaissance de l’ouvrage du comte Dalbis lorsqu’il écrivait l’Ile du docteur Moreau, ou n’y a-t-il, dans l’analogie vraiment frappante de ces deux ouvrages, qu’une simple coïncidence, qu’un effet du hasard ?
Wells seul pourrait nous fixer là-dessus. Ne serait-il pas intéressant de connaître sa réponse ?
Veuillez agréer, etc.
E. JOUGLA
Mercure de France, « revue de la quinzaine », 1-VII-1931, p. 254-255.
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Cet opuscule de 110 pages ne brille certainement pas par ses qualités littéraires, mais il nous a paru suffisamment rare et singulier pour mériter un peu d’attention. Il s’inscrit parfaitement dans l’engouement suscité par les théories de la phrénologie, à la suite de la publication en 1820 de l’ouvrage de Franz Joseph Gall, Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier avec des observations sur la possibilité de reconnaître plusieurs dispositions intellectuelles et morales de l’homme et et des animaux par la configuration de leur tête.
À en croire la notice de la Bibliothèque de France, le Comte Dalbis serait le pseudonyme d’un certain Aristide Barbier, manufacturier à Clermont-Ferrand, mais cette attribution nous semble au moins aussi douteuse que son influence sur la conception de l’Ile du docteur Moreau.
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SOLÉNOPÊDIE
OU
RÉVÉLATION
D’UN
NOUVEAU SYSTÈME
D’ÉDUCATION PHRÉNOLOGIQUE
POUR L’HOMME ET LES ANIMAUX
Paris : Librairie Médicale de Labé, 1838
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En révélant au monde savant la découverte la plus miraculeuse et, sans contredit, la plus importante que notre siècle ait fait éclore, je crois devoir me borner au simple récit de ce qui m’a été dit et de ce que j’ai vu. Je ne suis pas un homme de science : je ne me livrerai point à des explications, à des hypothèses, à des commentaires ; je laisse ce soin aux savants véritables. Mon seul but est de leur signaler, par le récit des succès qu’a obtenus l’un d’eux, une voie nouvelle de recherches et de progrès.
Comte DALBIS
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En 1831, j’ai suivi pendant quelque temps un cours de phrénologie professé par Spurzheim.
À toutes les leçons assistait un homme que personne ne connaissait, mais qui portant excitait l’attention générale : son visage maigre, ses joues creuses, ses yeux ternes, sa démarche incertaine semblaient indiquer à la fois chez lui les souffrances du corps et la fatigue de l’esprit ; mais l’opinion que son extérieur inspirait ne tardait pas à changer dès que la leçon commençait : alors ses yeux s’animaient, ses joues se coloraient, et on le voyait recueillir avec avidité les moindres paroles du professeur. Aucun des assistants ne faisait sur le sujet des leçons de plus justes remarques : aucun ne provoquait avec plus de sagacité des éclaircissements sur les points qui paraissaient obscurs, et souvent, lorsque quelqu’un élevait une objection, il prenait la parole avant le professeur et réfutait avec clarté, force et précision, l’opinion qu’on venait d’émettre.
Cet homme (je dois taire son nom, par des raisons qu’on trouvera plus loin, et je le désignerai seulement par l’initiale T.), cet homme m’avait vivement intéressé. Assez souvent j’avais lié conversation avec lui, et toutes les fois que le discours roulait sur la phrénologie, je m’étonnais de l’étendue de son érudition, de la profondeur de ses pensées et de l’éloquence avec laquelle il développait ses idées. Mais quand l’entretien tombait sur un autre sujet, il me semblait tout différent ; son débit était lourd et ses pensées communes ; il sentait lui-même combien il devenait pesant et ennuyeux : aussi s’empressait-il de s’interrompre pour garder un silence dont rien ensuite ne pouvait le tirer.
Dans les entretiens que nous avions eus ensemble, il avait remarqué tout l’attrait que l’étude de la phrénologie avait pour moi, et il ne lui avait pas été difficile de s’apercevoir qu’une partie de cet intérêt se reportait sur lui, chez qui je remarquais une passion exclusive pour cette science, objet de mon engouement d’alors. Aussi plusieurs fois il m’avait développé d’une manière neuve, quoique générale, des idées profondes sur la direction qui avait été donnée jusqu’alors à l’étude de la phrénologie, sur celle qui devait lui être imprimée à l’avenir, sur la nécessité de la rattacher aux autres sciences, et surtout sur les applications qu’on pourrait en faire à l’éducation de l’homme.
Un soir je vis entrer M. T. chez moi : sa visite m’étonna, mais moins encore que son air préoccupé, sa figure défaite et ses yeux hagards. Ma surprise n’était pas dissipée, quand le son de sa voix vint y ajouter encore. « Je viens voir, monsieur, me dit-il, si je me suis trompé sur votre compte. Vous êtes riche ; j’ai besoin de 5000 francs : donnez-les-moi. »
Il est facile de penser qu’à une aussi brusque apostrophe je restai muet. Je voulus le regarder, mais je ne pus soutenir son regard fixe et brillant ; mes yeux se fixèrent à terre, je perdis toute contenance, et, si l’on nous avait vus tous deux placés ainsi l’un en face de l’autre, c’eût été moi qu’on aurait pris pour le suppliant, lui pour le supplié.
Cette situation embarrassante se prolongeait ; je voulais exprimer un refus, mais je cherchais en vain des termes convenables… Ce fut lui qui reprit : « Je vois que je me suis trompé. Adieu, monsieur. » Et il me tourna le dos pour sortir. Son mouvement me réveilla de ma stupeur ; je courus après lui, et, le prenant par le bras : « Voyons, lui dis-je, ne me quittez pas ainsi ; vous avez besoin d’argent : de quelle somme ? pour quel temps ? pour quoi faire ? Donnez-moi les explications convenables, peut-être pourrais-je me prêter à vos désirs.
— Vous voilà bien, vous autres hommes d’argent, répliqua-t-il en souriant dédaigneusement ; chez vous rien n’est sentiment, dévouement, confiance : tout est trafic. Fais ceci, et je ferai cela ; donne-moi ceci, et je te donnerai cela : voilà tout votre code, toute votre morale. Tu veux m’emprunter, je te prêterai ; mais tu me donneras tel intérêt, telle hypothèque, sinon rien, dût le sort du monde entier dépendre de mon refus. »
Il se tut ; une pause s’ensuivit ; de plus en plus étonné de ces étranges paroles, je ne pus que balbutier : « Mais, enfin, que désirez-vous ? expliquez-vous.
— Je veux que vous me prêtiez 5000 francs… Pour quel temps ? je n’en sais rien ; peut-être pour toujours… Avec quelle garantie ? aucune… Pour quoi faire ? c’est mon secret, et vous ne le saurez pas, quand même vous m’arracheriez la vie. Mais, ajouta-t-il vivement, si vous attachez quelque prix au bien-être de l’humanité, si vous désirez voir éclore une découverte, la plus grande qui ait été jamais faite (car elle aura pour effet de rendre les hommes plus intelligents et meilleurs), ah ! monsieur, ne me refusez pas. Ce n’est pas ici d’un simple individu qu’il s’agit, s’écria-t-il avec exaltation, c’est du renouvellement de la science, de la gloire de notre patrie, du bonheur du genre humain. Mon père serait dans les fers, la vie de mon enfant dépendrait de vous, que je ne vous supplierais pas comme je vous supplie maintenant pour une misérable somme d’argent ; car cet argent, monsieur, est tout pour moi : c’est plus que l’honneur de mon père, plus que la vie de mon enfant. »
Et, en s’exprimant ainsi, ses pleurs coulaient, une sueur brûlante ruisselait de son visage et de ses cheveux ; ses bras, agités d’un mouvement convulsif, étaient tendus vers le ciel comme pour l’attester.
Je fus fasciné ; il m’aurait en ce moment demandé toute ma fortune, je crois que je la lui aurais donnée.
J’allai à mon secrétaire. « Tenez, lui dis-je, voici la somme que vous me demandez. Permettez-moi cependant de douter de l’accomplissement de vos rêves. »
Il me prit la main, et, la serrant avec enthousiasme : « Merci, monsieur ; ou vous n’entendrez jamais parler de moi, ou ce que vous appelez mes rêves sera réalisé. » À ces mots il se jeta sur une plume, et griffonna un reçu par lequel il vouait mon nom à la reconnaissance des races futures, pour le service que je lui rendais.
Je pris ce papier, et je ne pus m’empêcher de sourire en le lisant. J’allais le déchirer, quand il m’arrêta le bras : « Gardez mon reçu, monsieur, ou je vous rendrai l’argent. Vous riez de mes espérances, et je vous permets d’en rire ; mais le jour, croyez-moi, n’est pas loin où l’admiration fera place au dédain. » Alors il me serra de nouveau la main, et me quitta brusquement.
Pendant quelque temps je conservai une vive impression de cette singulière visite. J’éprouvais le besoin de revoir M. T., mais il ne revint plus aux séances de Spurzheim. Peu à peu la vie agitée du monde l’éloigna de mon souvenir, et je m’habituai à le regarder comme un de ces fous à idée fixe, qui apportent souvent à la recherche d’un but chimérique plus de persévérance et de génie que des hommes doués de toute leur raison ne peuvent en apporter à la poursuite d’une chose réalisable et utile.
Au commencement de l’été dernier, je me trouvais aux eaux de Barèges ; curieux autant qu’infatigable, Parisien et chasseur, je me plaisais à parcourir, le fusil sur l’épaule, les sites admirables que les Pyrénées offrent à chaque pas.
Dans une de ces excursions j’entendis parler d’un homme sur lequel couraient, parmi les rares habitants de ces montagnes, les bruits les plus étranges. Établi, disait-on, dans les ruines d’un vieux château féodal, à une lieue environ du petit hameau de Guigou, et à sept lieues de Barèges, il y vivait entièrement seul ; jamais il n’avait parlé à qui que ce fût ; magicien habile, non seulement il commandait aux éléments, mais encore il transformait les hommes en bêtes, et les forçait à obéir à ses ordres ; jamais personne n’était entré chez lui : si l’on paraissait devant sa demeure, d’un geste il forçait les passants à s’en éloigner, et quand à plusieurs reprises des audacieux avaient cherché à y pénétrer par force ou par surprise, des ours, des lions et des tigres s’étaient présentés aux visiteurs, et les avaient forcés à la retraite en les glaçant d’effroi par leurs rugissements.
Ces contes populaires avaient, malgré leur exagération, piqué vivement ma curiosité ; je pris des renseignements plus certains, et j’appris que le prétendu magicien était en correspondance avec un berger du hameau de Guigou ; que pourtant ce dernier ne l’avait vu qu’une ou deux fois, et ne savait rien sur son compte ; que c’était lui qui fournissait au mystérieux habitant des ruines le pain et les autres provisions dont il avait besoin, et que toutes les communications avaient lieu par le moyen d’un chien dressé à venir une ou deux fois par semaine chez le berger avec un panier dans lequel il apportait les notes et l’argent, et remportait les provisions demandées.
Peu satisfait de ces informations incomplètes, je résolus de pénétrer moi-même ce mystère, et dès le lendemain je me mis en marche, guidé par un des montagnards de Guigou, que je ne décidai qu’avec la plus grande peine à m’accompagner, tant le lieu où j’allais était rendu redoutable par la superstition.
Nous dirigeâmes notre course par des sentiers escarpés, impraticables pour les chevaux, et dans laquelle il fallait toute mon habitude à gravir les montagnes pour ne pas rouler dans les précipices ouverts sous nos pas. Mais toute ma fatigue disparut quand mon guide me montra d’une main moins tremblante le château en ruine qui était le but de mon voyage.
Rien n’était plus pittoresque à la fois et plus formidable que la position de ce château. Placé dans la parie la plus aride et la plus escarpée des Pyrénées, il était élevé sur un pic qui dominait toutes les hauteurs environnantes, et l’on ne pouvait y arriver que par une espèce de rampe en forme d’escalier taillé dans le roc.
Après l’avoir considéré un instant, je me mis en marche, et j’en étais encore à quatre ou cinq portées de fusil, quand je vis en sortir et descendre un homme qui se dirigea à grands pas vers nous. L’extérieur misérable de cet homme, ses traits maigres, ses vêtements en lambeaux auraient inspiré la pitié, si ses yeux brillants, ses traits fortement caractérisés et la barbe touffue qui lui couvrait la figure n’en avaient fait un objet d’effroi. Aussi à peine s’était-il montré, que mon guide se mit à trembler de tous ses membres, et à s’enfuir avec toute la vitesse dont il était capable.
Je restai donc seul en face de l’inconnu, qui, dès qu’il put se faire entendre, me dit : « Qui que vous soyez, monsieur, si c’est chez moi que vous venez, veuillez retourner sur vos pas, je ne vous recevrai point. »
Le son de cette voix m’avait frappé ; je rappelai mes souvenirs, et bientôt tous mes doutes se dissipèrent : c’était M. T.
Il me reconnut de son côté, et se précipita vers moi. « Eh bien ! me dit-il, avec des regards brillant d’orgueil, me prendrez-vous en pitié, maintenant ? Ce que je vous ai annoncé, je l’ai tenu : mes rêves se sont accomplis. »
Un peu revenu de ma surprise, je m’empressai de l’interroger : « Quels étaient donc ces prétendus rêves ? d’où vous vient cette réputation de magicien ? pourquoi ne puis-je pénétrer chez vous ? »
À ces questions il parut embarrassé ; cette effusion avec laquelle il m’avait abordé se dissipa en un instant ; il devint froid et contraint : on voyait que mes demandes le contrariaient, et qu’il aurait voulu pouvoir se dispenser d’y répondre ; mais je le pressai vivement. Je voulais connaître à fond cet homme si étrange ; par un sentiment naturel au cœur humain, je m’étais fortement attaché à lui par les services mêmes que je lui avais rendus.
Aussi comme j’insistais : « Puisque vous le voulez, me dit-il, vous saurez tout. L’œuvre que je voulais cacher jusqu’à ce qu’elle fût complète, je vous la dévoilerai. D’ailleurs, si j’ai réussi dans mes recherches, c’est vous qui m’en avez donné les moyens ; mes succès sont donc en partie les vôtres. Et puis j’aime mieux me rendre coupable d’imprudence que d’ingratitude.
Les ruines que vous voyez, ajouta-t-il, sont ma demeure ; vous êtes le premier homme que j’y aurai fait entrer ; mais avant de vous révéler les mystères qu’elles renferment, jurez-moi que, quoi que vous y voyiez, vous le garderez pour vous-même, et que jamais, pour quelque motif que ce soit, vous ne le révélerez à personne, sans mon consentement. »
J’allais lui faire cette promesse quand il reprit :
« Si vous ne croyez pas pouvoir tenir le serment que je vous demande, n’entrez pas, je vous en conjure : n’acceptez pas la confidence d’un secret que vous ne pourriez porter. Mais si vous vous déterminez à me suivre, rappelez-vous que vous devrez mes révélations à ma seule estime pour vous ; que j’étais libre de parler ou de me taire ; que vous êtes le seul homme que j’aie trouvé digne de ma confiance. N’oubliez pas surtout, ajouta-t-il avec exaltation, que mon secret, c’est ma vie, et que si vous le violez, vous serez plus que parjure, plus que traître ; vous serez assassin, car je n’y survivrai pas. »
La solennité de ces paroles, jointe à la sublime et sévère beauté du paysage qui nous environnait, me fit hésiter un instant. Quel était ce mystère qu’on allait me révéler ? Il était donc bien redoutable, puisqu’on exigeait tant de garanties !
Toutefois mon hésitation fut courte ; ma curiosité l’emporta, et je fis à M. T. le serment qu’il exigeait, d’un ton qui parut le rassurer complètement.
Il me fit alors asseoir sur un tertre de gazon, et prit la parole en ces termes :
« Puisque vous persistez, je vais tout vous dire : prêtez-moi votre attention, vous verrez que le sujet la mérite.
En 1815, après avoir terminé mes études, je suivis des cours de médecine. Cette science, si élevée dans son but, si importante dans ses résultats, et pourtant si conjecturale dans la pratique, me paraissait une des plus belles qu’il fût donné à l’homme d’approfondir et d’appliquer.
En même temps je m’adonnai à l’étude de la physique et de la chimie. Je poussai même dans cette dernière science mes travaux fort avant, et j’eus le bonheur d’y faire quelques découvertes que je signalai à l’Académie des Sciences dans des mémoires qu’elle jugea dignes d’être remarqués.
Quand mes cours de médecine furent terminés, je ne pus me résoudre à exercer ; il me restait tant de choses à connaître, l’étude avait pour moi tant de charmes, que je regardais comme perdu tout le temps que je n’employais pas à apprendre.
En 1822, j’assistai par hasard à un cours de Gall.
Jusque-là je n’avais entendu parler de la phrénologie que comme d’une science chimérique, ne reposant sur aucune base véritable, et entachée de beaucoup de charlatanisme. Les leçons de Gall changèrent complètement mes idées à cet égard ; je me mis à suivre ses cours avec exactitude : ses ouvrages et ceux de Spurzheim ne quittèrent plus mes mains, et je refis moi-même la plus grande partie de leurs expériences et de leurs travaux anatomiques.
Après la mort de Gall, je suivis les leçons de Spurzheim ; c’est là que je vous ai connu. A cette époque, la phrénologie était devenue pour moi une passion exclusive, qui absorbait toutes mes facultés et à laquelle je consacrais tout mon temps : car déjà j’étais sur la voie des grandes découvertes que j’ai réalisées depuis et dont je vais tâcher de vous donner une idée.
Vous savez que la phrénologie enseigne que le cerveau est le siège de toutes les facultés humaines, et qu’il se divise en un certain nombre de compartiments appelés circonvolutions, dont chacune est le siège d’une faculté particulière.
D’un autre côté, la chimie nous révèle que le cerveau de l’homme et celui des animaux diffèrent dans leur composition atomique, et que notamment le cerveau de l’homme contient plus de phosphore que celui des autres animaux.
Je partis de ces deux principes pour me livrer à une série de recherches sur les cerveaux des différentes espèces vivantes. Gall et Spurzheim, dans leurs travaux si remarquables, n’avaient fait usage que de l’anatomie. J’appelai, moi, à mon aide la physique et la chimie, et bientôt je réussis à constater par des analyses exactes quelles différences existaient entre les cerveaux des différentes espèces, sous le double rapport des propriétés physiques et de la composition chimique.
Mais ce n’était là qu’un premier pas ; j’en fis bientôt un autre plus important. En analysant séparément les différentes circonvolutions dont se compose un même cerveau, je reconnus qu’elles diffèrent entre elles sous les rapports physiques et chimiques ; d’où l’on devait naturellement conclure que, si telle circonvolution est le siège de la mémoire, tandis que telle autre est le siège de l’imitation, c’est que la composition de ces deux organes est d’une nature différente.
Je recherchai ensuite si la composition atomique de la même circonvolution chez plusieurs individus de la même espèce était exactement la même, et je constatai qu’il y avait toujours quelque différence. La conséquence de ce fait n’était pas difficile à tirer, et je ne tardai pas à regarder comme un principe fondamental, que si chez un individu une faculté (celle de l’imitation, par exemple) est plus développée que chez un autre cela tient à ce que chez ce premier il existe dans la circonvolution qui est le siège de l’imitation, une quantité un peu plus considérable d’oxygène, de phosphore, ou de tout autre principe ou combinaison chimique.
Quand je fus arrivé à ce point, il me sembla que mes études étaient assez complètes pour être publiées, et que j’avais assez fait pour me placer à un haut rang dans la hiérarchie de la science. Je rédigeai donc par écrit le résultat de mes observations, de mes analyses et de mes découvertes, en leur donnant tout le développement que comportait un pareil sujet. Aussi mon manuscrit, si je l’eusse fait imprimer, n’aurait pas eu moins de trois à quatre volumes in-octavo.
Mais je le terminais à peine, qu’une autre idée vint s’emparer de moi.
Jusque-là je ne m’étais occupé que de théorie et de science pure ; mais était-il impossible de plier ces théories à la pratique ? Après avoir reconnu les différentes compositions des différents organes cérébraux, était-il impossible de modifier chez les individus cette composition de manière à développer l’énergie de tel organe utile, et de diminuer celle de tel organe dangereux ? Je présumai assez de mes forces pour espérer réussir, et me remis à l’ouvrage avec une ardeur nouvelle.
La médecine a des procédés depuis longtemps connus, à l’aide desquels elle parvient par des imbitions extérieures à nourrir et à fortifier un membre, souvent même à nourrir tout le corps, quand l’estomac refuse de recevoir aucune nourriture. Dans ce cas les matières alimentaires dont on enduit soit le corps entier, soit seulement le membre souffrant, sont absorbées par les pores, et pénètrent jusqu’aux vaisseaux sanguins, d’où ils se répartissent dans l’économie animale.
De nos jours, ces principes ont reçu une heureuse application : dans une foule de cas, au lieu d’administrer les médicaments à l’intérieur, on les applique sur la peau, préalablement dépouillée de son épiderme, soit par le moyen des vésicatoires ordinaires, soit par tout autre procédé. Absorbée par la surface avec laquelle elle est en contact, la substance médicamenteuse exerce ensuite son action thérapeutique, comme si elle eût été introduite primitivement dans le système digestif (1).
Ce fut ce traitement, que j’avais vu pratiquer avec succès à l’Hôtel-Dieu de Paris, qui me donna l’idée de la méthode à laquelle j’ai dû tout mon succès.
Cette méthode consiste à percer à travers le crâne de l’animal un trou au-dessus de la circonvolution sur laquelle je veux agir. Je place dans ce trou un tuyau composé d’un alliage particulier de métaux, et je réussis, à l’aide de ces tuyaux, à mettre l’organe en communication avec les agents que je suppose pouvoir agir sur lui.
Mais il ne suffisait pas d’avoir trouvé cette méthode, il fallait surmonter les difficultés que présentait son application.
Jusqu’alors je n’avais opéré que sur les cerveaux d’animaux privés de vie ; j’avais maintenant à travailler sur des animaux vivants. Non seulement il me fallait torturer de pauvres bêtes, voir leurs souffrances, entendre leurs gémissements, mais, ce qui était plus grave, à chaque instant mes opérations étaient contrariées par les phénomènes vitaux, et dérangées par les maladies que mes traitements faisaient naître.
Beaucoup de temps et de tâtonnements me furent nécessaires pour me faire connaître exactement la nature des agents dont je devais me servir dans les différents cas, leurs doses et proportions, le mode d’après lequel je devais les mettre en contact avec les organes ; et bien souvent un découragement complet s’empara de moi en voyant mourir successivement tous mes sujets sous mes yeux, au moment où j’espérais le succès.
Pourtant je ne me rebutai point : à force d’observer et d’essayer, le dirai-je ? à force de tuer, j’atteignis le but que je me proposais, et je réussis complètement sur un chien caniche, après un traitement de quinze mois.
Mais à cette époque la fortune que je possédais avait été engloutie tout entière dans ces recherches ruineuses, et toutes mes ressources se trouvaient épuisées. J’avais habité jusque-là une petite maison située sur la lisière de la forêt de Senart, à quelques lieues de Paris, et j’avais été secondé dans mes travaux par un vieux domestique qui m’avait vu naître, et qui me portait une affection de père. Malheureusement il venait de mourir, et je me voyais forcé de déménager, tant à cause de l’insuffisance de mon local pour mes nouvelles études, que par suite des persécutions que me faisaient éprouver les paysans des environs, pour lesquels ma vie retirée, mes habitudes sauvages, et surtout les cris plaintifs qu’ils entendaient souvent sortir de ma demeure, m’avaient rendu un objet d’horreur et d’effroi.
C’est alors que j’eus recours à vous ; vous eûtes la générosité de me prêter sans garantie, et sans en connaître l’emploi, les 5000 francs que je vous demandais. Avec cette somme je vins m’établir dans les ruines que vous voyez ; je n’en suis sorti qu’une seule fois depuis cinq ans, et j’y ai vu mes travaux couronnés de tout le succès que j’avais droit d’en attendre. »
Il se tut. Depuis qu’il parlait je l’avais écouté presque sans respirer ; longtemps après qu’il eut fini, je l’écoutais encore. Plongé dans une méditation profonde, je me demandais si je devais ou non croire à la réalité de la découverte qui m’était révélée ; d’un côté le merveilleux de ses résultats me la faisait regarder comme une chimère ; mais d’un autre ses principes étaient si simples et leur évidence si naturelle, que je m’étonnais qu’on ne l’eût pas faite plus tôt.
Je voulus faire à M. T. quelques questions. Il m’arrêta : « Ne me dites rien encore. Venez voir : ce n’est que quand vous aurez vu que j’écouterai vos observations. » En disant ces mots il se leva ; nous nous remîmes en marche, et nous ne tardâmes pas à arriver au pied du pic sur lequel étaient les ruines ; nous gravîmes le sentier qui y conduisait, et nous nous arrêtâmes devant un porte basse, à laquelle mon guide frappa trois fois.
Bientôt nous entendîmes des pas pesants ; la porte s’ouvrit, et nous laissa voir un ours brun de haute taille. Je ne pus contenir un vif mouvement de frayeur ; mais l’animal, sans paraître m’apercevoir, témoigna sa joie à la vue de son maître, en se couchant à ses pieds, léchant ses mains, et le regardant avec des yeux pleins d’expression. Celui-ci parut sensible à tant d’affection, et, se tournant vers moi : « C’est là mon portier, me dit-il ; n’ayez pas peur ; je l’ai trop bien élevé pour que mes amis aient à le craindre. »
Il reprit sa route ; je le suivis non sans jeter souvent des regards soupçonneux sur notre redoutable compagnon, et nous entrâmes dans un vestibule assez bien conservé. Là se trouvaient réunis des chiens, des chats, un loup, un taureau, des vautours, un grand-duc et d’autres animaux d’espèces diverses. Toutes ces bêtes étaient libres, toutes accoururent comme pour saluer le maître de la maison ; toutes firent éclater la joie la plus vive par leurs cris et leurs mouvements.
Effrayé d’abord par tant de bruit et d’agitation, je ne tardai pas à demeurer stupéfait, en voyant comment tous ces animaux, si ennemis pour la plupart les uns des autres, vivaient pourtant en commun, sans se faire aucun mal, en voyant surtout avec quel amour et quelle intelligence ils accueillaient M. T. Ma stupeur n’échappa pas à ce dernier ; il me jeta un regard de triomphe et d’orgueil, et, caressant ses animaux, il me laissa examiner à loisir tout ce qui m’entourait.
La grande pièce où nous étions servait d’étable à tout ce peuple. La litière était abondante ; mais ce qui m’étonna c’est qu’elle n’était salie par aucun excrément. On y voyait la nourriture propre à chaque espèce d’animaux ; d’un côté la paille et le foin pour le cheval et le taureau, de l’autre des quartiers d’agneaux et de chevreaux pour les animaux carnassiers. A la muraille étaient attachés un grand nombre d’ustensiles : des balais, des étrilles, des vases, des scies, des couteaux ; tous ces objets avaient la forme ordinaire, sauf qu’on y avait adapté une espèce d’allonge plate en bois. Mon hôte, à qui j’en demandais la raison, me répondit que ces ustensiles devant servir aux animaux, il était nécessaire qu’ils eussent tous une espèce de manche, afin qu’ils pussent être facilement saisis et portés dans leur gueule.
Tout cela était lavé et propre comme la batterie de cuisine la mieux entretenue. La viande elle-même destinée aux animaux carnassiers, au lieu d’être déchirée à coups de dents, comme on devait le présumer, était coupée aussi proprement qu’elle aurait pu l’être par un boucher.
Je voulais interroger M. T. sur tout ce que je voyais ; mais comme au milieu de ce bruit il était difficile de nous entendre, il me dit de le suivre, et me fit entrer dans une chambre qui sans doute était la sienne, car il s’y trouvait un lit, mais qui du reste était dans un état de délabrement complet, et ne renfermait presque aucun meuble. Il me fit asseoir sur le lit, se plaça devant moi et me dit : « Eh bien ! monsieur, vous avez vu une partie de ce que renferme cette habitation : qu’en pensez-vous ? » Je balbutiai quelques mots dans lesquels je cherchai à lui exprimer mon admiration. Il m’interrompit. « Pendant qu’on nous prépare le dîner, dit-il, vous allez voir ce que mon peuple sait faire. Je dis mon peuple, ajouta-t-il en souriant, non parce que je le gouverne et qu’il m’obéit, mais parce que je puis, à bon droit, me regarder comme son créateur et son père. »
À ces mots il se mit à siffler ; aussitôt la porte fut poussée en dedans ; un lévrier se présenta, courut auprès de M. T., et, sur quelques sons que ce dernier fit entendre, vint à moi d’un air caressant ; je me mis alors à le considérer. Ses yeux brillaient d’une intelligence singulière ; mais ce qui gâtait sa beauté, c’est que sa tête était toute difforme. Au lieu d’être plate et allongée, comme celle des lévriers ordinaires, elle était rebondie, et on voyait que le crâne, boursouflé en plusieurs endroits, formait plusieurs petites éminences. Ce qui ajoutait encore à l’effet désagréable produit par toutes ces bosses, c’est que leur sommet était tout à fait dégarni de poils, et que la peau y paraissait à nu.
Quand M. T. pensa que je l’avais suffisamment examiné : « Vous voyez, me dit-il, mon principal domestique ; Zamor entend et exécute tout ce que je lui commande ; vous allez en avoir la preuve. Il fait froid ; je vais lui ordonner de faire du feu dans cette cheminée. » En effet, il prononça quelques mots ; Zamor sortit, et un instant après il revint, portant dans sa gueule un fagot de menu bois, qu’il posa dans la cheminée. Après quoi il sortit et rentra deux fois, et, chaque fois, il rapporta une bûche qu’il plaça par-dessus le fagot. Enfin, la troisième, il revint avec un tison allumé, le posa sous le fagot, et, prenant un soufflet qui était auprès de M. T., il appuya ses deux pattes sur la poignée inférieure, prit entre ses dents la poignée supérieure, et se mit à souffler. Le bois fut bientôt allumé ; Zamor remit alors le soufflet à sa place, et revint se coucher aux pieds de son maître.
On juge avec quel intérêt j’avais suivi tous les mouvements du chien : mon attention ne s’était pas laissé distraire une minute, et je ne remarquais qu’à peine l’air de vanité satisfaite avec lequel M. T. m’observait.
À peine le chien fut-il couché devant lui, que, sans me laisser le temps de réfléchir, M. T. frappa deux fois dans ses mains. La porte s’ouvrit encore, mais cette fois ce fut un vautour qui se présenta ; il s’avança d’une manière grave, vint se percher sur une chaise à côté de M. T., et attendit en le regardant.
« Celui-ci, me dit mon hôte, est encore un de mes serviteurs ; c’est mon pourvoyeur de gibier. Son intelligence égale sa promptitude. Dites-moi quelles pièces vous voulez pour votre dîner, je vais envoyer Thanar à la chasse : avant une heure il vous le rapportera. »
Pendant qu’il me parlait, je considérais le bel animal que j’avais devant moi. Peu instruit dans l’histoire naturelle, j’ignorais l’espèce à laquelle il appartenait ; mais les recherches que j’ai faites depuis me laissent convaincu que c’était un vautour de l’espèce des arriants, au bec noirâtre, à l’œil brun, au plumage fauve, aux ongles jaunes. Celui-ci devait avoir plus de deux mètres de longueur totale. Son envergure dépassait certainement trois mètres ; mais ce qui le distinguait des autres animaux de son espèce, c’est que, comme au chien, sa tête était renflée et couverte de plusieurs petites protubérances.
Cette contemplation m’avait empêché d’entendre ce que disait M. T. Il me le répéta ; alors mon étonnement fut au comble : « Comment ! lui dis-je, cet oiseau comprendra ce que vous lui direz ? Vous lui laisserez prendre un libre essor dans les airs, et, non seulement il reviendra, mais encore il vous rapportera l’espèce de gibier que vous lui aurez désignée ?
— Oui, sans doute, répondit-il, en caressant son vautour ; Thanar est une bonne et fidèle bête. Ainsi donc, choisissez votre rôti. »
Ma surprise m’ôtait la parole, et ce fut avec la plus grande peine que je pus lui répondre que j’aimais beaucoup les bartavelles.
« Mais en voulez-vous une, deux, quatre, cinq ? Dites exactement le nombre ; il n’en rapportera ni une de plus, ni une de moins. »
Je prononçai le mot trois. M. T. dit quelques paroles à son vautour, et lui ouvrit la fenêtre. En quelques secondes l’oiseau disparut à nos yeux.
Vingt minutes s’écoulèrent, pendant lesquelles mon impatience et mes préoccupations m’empêchèrent d’écouter M. T. et de lui répondre. Placé à la fenêtre, mon esprit suivait le vol de cet oiseau qui venait de nous quitter. Je me demandais par quels moyens l’homme dont j’étais l’hôte avait pu créer chez ces brutes l’intelligence et la pensée. Malgré moi mon imagination se préoccupait de ce pouvoir surnaturel que longtemps les hommes ont attribué à quelques-uns d’entre eux sur la nature, et plus d’une fois, lorsque, jetant un regard furtif sur mon hôte, je voyais ces yeux brillants d’intelligence, ce front illuminé d’orgueil, toute cette physionomie empreinte de force et de volonté, je me surprenais à me demander, non sans un sentiment de terreur involontaire, si je n’avais pas devant moi un enchanteur ou un démon.
Ma rêverie durait encore, quand un bruit d’ailes se fit entendre ; je n’eus que le temps de me retirer brusquement de la fenêtre : le vautour s’y précipita, laissant tomber du gibier dans la chambre et vint se percher sur la chaise auprès de M. T. « Voilà nos trois bartavelles, dit ce dernier en ramassant pour me le remettre ce que l’oiseau avait apporté. Mais, comme le dîner est prêt, nous ne mangerons cela que demain. Tu en auras ta part, mon brave chasseur, » ajouta-t-il en caressant le vautour.
Effectivement, le dîner nous attendait ; nous passâmes dans la salle à manger.
C’était un curieux spectacle que la manière dont nous fûmes servis ; il n’y avait pas un seul domestique. Toutes les fonctions dont les domestiques s’acquittent ordinairement étaient remplies par des animaux d’espèces différentes, qui, obéissant soit aux signes, soit aux paroles de M. T., tantôt apportaient un plat, tantôt emportaient une assiette, tantôt renouvelaient notre vin et notre eau. Ce qu’il y avait de singulier, c’est que les plats, les assiettes, les bouteilles, ces matières si fragiles, étaient pressées entre les dents de ces animaux sans que rien se cassât. Le principal domestique de table était un grand singe, du genre des babouins, animal aussi intelligent qu’adroit, se tenant toujours droit sur ses pieds de derrière, et se servant de ses mains comme un homme. Il était secondé par un ours, un renard, un loup et quelques autres. C’était sans doute pour me faire honneur que M. T. faisait paraître devant moi tous ses gens, car un seul aurait sans contredit suffi pour le service.
Je mangeai fort peu, comme on le pense bien, et j’accablai de questions M. T., qui, jouissant de ma stupéfaction, répondait à quelques-unes, éludait les autres, et me disait que cette journée lui procurait le plus vif plaisir qu’il eût éprouvé depuis bien longtemps, car il trouvait dans l’admiration que ses succès excitaient chez moi la récompense de ses longs travaux.
Quand le dîner fut terminé : « Vous avez vu mes produits, me dit-il, venez voir mon laboratoire. »
Nous traversâmes plusieurs pièces et nous arrivâmes dans une grande galerie, d’où s’échappaient une foule de cris confus. Ces cris étaient ceux d’une vingtaine environ d’animaux de toute espèce, couchés sur une litière excellente, mais attachés de manière à ne pouvoir faire le moindre mouvement. La mâchoire inférieure seule avait été laissée libre, sans doute pour que l’animal pût prendre sa nourriture ; mais toute la partie supérieure, fortement attachée par des courroies solides, était complètement immobile. Ce qui frappait d’abord les yeux quand on examinait ces animaux, c’étaient plusieurs tubes qui, plantés sur le crâne, en perçaient l’épaisseur, de manière à pénétrer jusqu’à la cervelle. Chez tous il existait ainsi un plus ou moins grand nombre de tuyaux implantés dans la tête.
Dans le fond de cette immense salle était une machine électrique d’une grande puissance, plusieurs piles voltaïques, dont l’une avait au moins cent cinquante paires de plaques, un fourneau complet, un grand nombre de substances et de réactifs chimiques, en un mot, tous les objets qui composent un cabinet complet de physique et de chimie. J’y vis aussi des outils de toute espèce, et notamment ceux qui sont nécessaires aux opérations chirurgicales.
Je fus longtemps à faire cette inspection, car je ne pouvais me remettre de la terrible impression que j’avais éprouvée en entrant dans cette salle.
En effet, il y avait sur les traits de ces animaux un tel air de souffrance, leurs cris étaient si pleins de douleur, que le cœur le plus ferme n’aurait pu supporter un pareil spectacle sans faiblir.
Pourtant je n’étais pas au bout :
Je m’étais réfugié à l’extrémité de la galerie, le plus loin possible des animaux, et j’examinais les instruments de chirurgie, quand tout à coup j’entendis à travers la muraille un gémissement faible et sourd. Je tressaillis, car ce n’était plus là le cri d’un animal, mais celui d’un être humain. Un nouveau gémissement se fit entendre. Je reconnus la voix d’un enfant… « Eh quoi ! m’écriai-je hors de moi, en me tournant violemment vers mon guide, est-ce que vous torturez ainsi l’espèce humaine ? — Vraiment, me répondit-il sans s’émouvoir, vous croyez donc que j’aurais fait une semblable découverte sans lui donner la plus belle et la plus importante de ses applications ? Je voulais vous cacher cette particularité de mes expériences, craignant la faiblesse de vos nerfs ; mais puisque le hasard vous en a découvert une partie, vous allez savoir le tout. » En disant ces mots, il ouvrit une porte, et, m’entraînant par la main, car j’hésitais à le suivre tant il me faisait horreur en ce moment, il me fit passer dans une vaste pièce qui n’était séparée de la précédente que par un mur.
Là étaient six malheureux enfants rangés de front, et placés entre des traverses fortement scellées dans le plancher, auxquelles ils étaient eux-mêmes attachés solidement, et maintenus dans un état complet d’immobilité. Leurs yeux étaient couverts d’un bandeau ; ils avaient dans la bouche un bâillon suffisant pour les empêcher d’articuler des sons, mais calculé de manière à laisser passer de l’air, et à ne pas étouffer leurs cris. Leur tête était nue, rasée avec soin, et percée de douze à quinze trous qui traversaient le crâne, et dans lesquels étaient placés de petits tuyaux métalliques. Je ne pus réprimer mon indignation. « Infâme, m’écriai-je, pouvez-vous faire souffrir ainsi des créatures humaines ? quel droit avez-vous sur ces enfants ? sans doute vous les avez volés, et leurs mères gémissent maintenant…
— Ces enfants sont à moi, dit-il en m’interrompant ; je les ai acheté, leurs mères me les ont vendus. »
Je restai pétrifié. « Eh quoi ! reprit-il assez vivement, croyez-vous donc que les cris de quelques enfants ont pu me faire reculer devant l’accomplissement de mon œuvre ? Je les fais souffrir pendant quelque temps, il est vrai, mais c’est pour leur donner l’intelligence, la fermeté, le courage et les autres qualités qui font les grands hommes ; je ne suis donc pas leur bourreau, je suis leur bienfaiteur. Mais d’ailleurs, quand tel ne serait pas mon but, quand il ne résulterait pour eux aucun avantage du traitement que je leur impose, croyez-vous que les souffrances, et même la mort de quelques êtres humains, puissent être mises en balance avec les intérêts de la science ? et si j’étais sur la voie de quelque découverte importante, et qu’il me parût nécessaire de porter le scalpel dans le cœur d’un homme ou d’un enfant, de déchirer ses chairs vivantes, et de disséquer ses membres palpitants, croyez-vous que j’hésiterais ? »
Je me taisais ; cette barbarie révoltait tous les sentiments de mon cœur. Il reprit :
« Eh quoi ! il sera permis à un conquérant de conduire cinq cent mille hommes sur un champ de bataille, de déchirer avec la mitraille ce corps immense qu’on appelle une armée, de le disséquer avec le sabre et la baïonnette, d’éteindre en un jour cent mille vies, et tout cela pour satisfaire une misérable et brutale ambition ; et l’on oserait traiter de barbare le savant qui donnera la mort à un individu, dans un intérêt non pas d’ambition, mais de science, non pas pour le plaisir de détruire, mais pour celui de soulager ses semblables, et de reculer les bornes de cette noble intelligence humaine qui nous approche de la divinité ! »
Son exaltation fut contagieuse pour moi ; je sentis qu’il y avait quelque chose de vrai dans ses observations ; mais pourtant je ne pouvais m’habituer aux idées qu’il exprimait, ni comprendre comment on pouvait porter à ce point le fanatisme de la science.
« Tenez, reprit-il, vous m’accusez de faire souffrir ces enfants ; dites-moi ce qu’ils seraient devenus si je ne les avais pas achetés ! Le père de celui que vous voyez le premier était un voleur de grand chemin : il est mort sur l’échafaud. La mère de ces deux petites filles était une prostituée ; celle du quatrième était une mendiante de profession, qui déjà avait entouré la jambe droite de son fils de ligatures pour l’empêcher de grossir, et se procurer par là le moyen d’apitoyer la charité publique. Réfléchissez, et répondez-moi : suis-je plus cruel envers ces enfants que ne l’ont été ceux qui leur ont donné le jour ? Les souffrances physiques que je leur fais éprouver sont moindres : elles sont momentanées, et du moins leurs facultés morales ne sont pas détruites dans leur germe ; leur intelligence n’est pas abrutie ; je veux au contraire la faire si brillante, que leur gloire fasse envie à leurs contemporains. »
Pendant qu’il me parlait, la curiosité avait fini chez moi par remplacer l’horreur. Je considérai attentivement les pauvres créatures placées devant moi, et je remarquai que les tuyaux n’étaient pas posés chez tous aux mêmes endroits de la tête. Je fis part de cette observation à mon hôte. « C’est, me répondit-il, que je ne destine pas tous mes élèves à la même carrière. Voilà, par exemple, une petite fille dont je veux faire une actrice : vous voyez, si vous vous rappelez encore vos leçons de phrénologie, que ce tube est placé au-dessus de la circonvolution de l’imitation, cet autre sur celle de la mémoire des mots, ce troisième sur celle de la musique, etc.
De ce petit garçon je veux faire un profond mathématicien ; il faut développer chez lui les organes de la construction des mathématiques, de la comparaison, etc. Vous voyez que les petits tubes sont placés en conséquence. »
Je me rappelais assez mes études de phrénologie pour apprécier l’exactitude de ce qu’il me montrait ; je continuai à le questionner.
MOI
« Si je me souviens bien des leçons de mon maître, lui dis-je, le volume d’un organe ne suffit pas pour faire juger de son degré d’énergie ; il faut en outre connaître sa fermeté.
LUI
— Vous avez raison, et je me suis étudié à augmenter non seulement le volume, mais encore la densité des organes sur lesquels j’opère. Les résultats que j’ai obtenus sur les animaux sont une augmentation qui s’élève quelquefois au tiers pour l’un et pour l’autre. Comprenez-vous quel développement acquiert l’énergie de chaque organe avec une augmentation pareille ?
MOI
— Je conçois parfaitement le principe de votre théorie ; je vois comment vous l’appliquez : il me reste à connaître quels agents vous employez pour arriver à ce but. »
Comme il ne répondait pas, je continuai.
« Vous dites que le cerveau humain contient plus de phosphore que celui des animaux : est-ce là le corps dont vous imprégnez, à l’aide de vos tuyaux, l’intérieur de la cervelle ? Mais, en ce cas, le contact peut-il suffire ? Je vois des machines électrique et galvanique : est-ce que vous employez l’électricité ? et comment l’employez-vous ? »
Il m’écoutait, les yeux baissés, et ne paraissait pas vouloir me répondre ; néanmoins, comme je me taisais, attendant qu’il parlât, il finit par me dire :
LUI
« Votre question est indiscrète, et je n’y répondrai pas. J’ai bien consenti à vous montrer ce que je fais et à vous dire dans quel but, mais vous ne connaîtrez pas quels sont mes moyens d’opérer. Personne ne saura rien à cet égard, avant que je livre au public ma découverte tout entière. Je ne doute pas de votre probité ; vous tiendrez, j’en suis sûr, la promesse que vous m’avez faite ; mais il est des trésors trop précieux pour être confiés à la probité même la plus scrupuleuse. »
Et comme j’insistais, disant qu’il m’en avait dit et montré pour ne pas laisser mon éducation imparfaite, il reprit :
« Mes moyens d’exécution sont la partie la plus difficile et la plus neuve de mes découvertes. Les autres parties n’ont pour base que l’analyse et la science. Mon mode d’opérer seul est l’œuvre de l’invention : c’est une création tout entière. Tout autre que moi aurait peut-être pu analyser comme moi les organes à l’aide desquels la matière agit et pense ; mais nul que moi ne pouvait dire à la matière : pense et agis.
N’insistez donc pas sur ce point ; mais si vous avez des questions d’un autre genre à m’adresser, parlez, je suis prêt à y répondre. »
Ce refus si nettement exprimé contraria fortement ma curiosité. Apprendre tant de choses et n’être pas instruit de tout ! Avoir sous les yeux tant de merveilles et ne pas les comprendre ! Mon dépit était grand ; pourtant je réussis à le contenir, et la conversation continua comme il suit :
MOI
« D’après votre plan je conçois qu’il est nécessaire de faire souffrir les enfants en leur perçant des trous dans le crâne ; mais pourquoi leur bander les yeux et leur mettre un bâillon dans la bouche ? Ne sont-ce pas là des tortures inutiles ?
LUI
— Il s’en faut de beaucoup ; pour que les agents que j’emploie agissent avec efficacité et promptitude, les organes doivent être maintenus dans un repos complet. C’est mon expérience qui m’a révélé ce fait, qui trouve au reste son analogue dans l’économie domestique. Vous savez que lorsque l’on veut engraisser une volaille, on lui crève les yeux et on la place dans une cage où elle ne puisse faire aucun autre mouvement que celui de prendre sa nourriture ; ici, c’est la même chose : l’attention de mes élèves serait distraite s’ils voyaient, parlaient, entendaient ; l’effet de mon traitement serait ou manqué, ou au moins retardé ; voilà pourquoi je leur ai mis un bandeau sur les yeux, un bâillon dans la bouche, et, ce que vous n’avez pas encore remarqué, des tampons dans les oreilles.
MOI
— Mais êtes-vous sûr d’atteindre le but que vous vous proposez ?
LUI
— J’en suis sûr, quand j’agis sur les animaux. Mais le cerveau humain étant bien plus compliqué, ses organes bien plus délicats, et l’influence réciproque des uns sur les autres bien plus sensible, peut-être ne réussirai-je pas d’une manière aussi entière que je me le propose. Ainsi, par exemple, je veux donner à mon actrice toutes les qualités qui forment un artiste accompli, et j’y parviendrai bien certainement. Mais peut-être existe-t-il dans les organes dont je néglige de m’occuper quelques défauts qui contrarieront l’effet de ces qualités. Dans ce cas j’aurai une femme douée de talents supérieurs, mais qui fera au total une fort mauvaise actrice.
MOI
— Je puis dès maintenant vous signaler un défaut capital qui l’empêchera certainement de réussir sur la scène.
LUI
— Lequel ? reprit-il en me regardant avec étonnement.
MOI
— La laideur. Vos produits (comme vous les appelez) peuvent être d’une qualité supérieure ; mais avouez qu’il est impossible qu’ils soient plus laids ; et quand ces pauvres enfants que je vois aujourd’hui souffrir si cruellement paraîtront dans le monde le visage déformé, la tête couverte de protubérances énormes, dites-moi s’il sera possible de les regarder sans frayeur.
LUI
— Vous avez peut-être raison ; mais qu’importe ? ce qu’il faut, c’est que leur esprit s’élève, que leur intelligence se développe, et que leurs sentiments moraux acquièrent cette énergie si rare chez les hommes de notre siècle. Ce résultat, je l’atteindrai : peu importe que les hommes que je formerai aient la laideur des démons, car ils auront la bonté des anges et l’intelligence des dieux.
MOI
— Et combien de temps pensez-vous faire souffrir ces petits malheureux ?
LUI
— Ne parlez pas ainsi, car vous me faites pitié.
Cessez de considérer les souffrances de mes élèves, pour ne voir que l’éducation que je leur donne : car c’est là une éducation véritable.
Vous savez que la phrénologie a prouvé que de même que les bras du forgeron et les jambes du danseur acquièrent par l’exercice une force et un développement beaucoup plus grands que chez les autres hommes, de même le cerveau de l’homme qui étudie et travaille de tête se développe et grossit dans une proportion beaucoup plus grande que celui de l’homme oisif.
L’éducation n’est donc à proprement parler autre chose que le développement des organes cérébraux. Dans l’éducation que donnent le monde et les collèges, ce développement s’obtient par le travail ; il s’obtient chez moi, à un bien plus haut degré, à l’aide de tuyaux implantés dans le crâne. Les moyens sont différents, mais le but est le même : c’est pour cela que j’ai nommé la science que j’ai créée solênopédie, dénomination tirée de deux mots grecs qui veulent dirent tuyau et éducation, c’est-à-dire éducation par le moyen des tuyaux.
MOI
— Alors je reproduirai ma question sous une autre forme, et je vous demanderai quel temps exige votre éducation.
LUI
— Pour les animaux, la durée est d’environ un an, un peu plus, un peu moins. Pour les enfants, j’ignore ce qu’elle sera. Je suppose qu’il faudra au moins dix-huit mois ou deux ans. Il y a déjà six mois que je travaille les deux que vous voyez les premiers, et je remarque peu de progrès ; quant aux autres, je les ai commencés depuis trois mois à peine.
MOI
— Mais votre éducation, permettez-moi de vous le dire, ne leur apprend rien : car, lorsqu’ils sortiront de vos mains, que sauront-ils ?
LUI
— Vous avez raison : ils ne sauront rien. Mais la faculté d’apprendre et de savoir existera. Le reste ne sera plus qu’une affaire de mémoire, et leur mémoire sera bonne, je vous assure. En paraissant dans le monde, ils seront dans la position d’un aveugle de naissance auquel une main habile vient de donner la vue. Cet homme est bien dès ce moment doué de la faculté de voir ; mais ce ne sera que quand il aura appris à connaître les objets et à en distinguer les formes, les couleurs, les distances qu’il pourra se servir de sa vue pour juger, apprécier, comparer ; qu’en un mot, il possédera ce que nous appelons le savoir.
MOI
— Je vous conçois parfaitement ; et quand je me rappelle tout ce que j’ai souffert pendant les douze longues années de mes études, les pensums, la prison, les retenues, et que je vois vos élèves dispensés par leur facilité à apprendre de subir tout cela, je ne puis m’empêcher de trouver quelque compensation à leurs souffrances actuelles. »
La conversation se continua ainsi, et nous nous mîmes à discourir d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant, sur le sort que réservait à l’humanité l’application de ce système d’éducation à tous les enfants. Nous voyions les pères transmettant à leurs fils, d’après les lois immuables de la reproduction, et leur organisation physique, et leurs dispositions intellectuelles. Nous calculions combien la masse du cerveau augmenterait ainsi de génération en génération, jusqu’à des proportions dont nous ne pouvions prévoir le terme. « Si l’homme, m’écriai-je dans un moment de burlesque enthousiasme, a découvert de si grandes choses avec une tête grosse à peu près comme un melon, de quoi ne sera-t-il pas capable quand nous lui aurons fait une tête grosse comme une citrouille ? »
Mon hôte entendait fort bien la plaisanterie, et la provoquait même avec esprit et gaieté ; mais comme l’heure s’avançait, et que j’avais encore quelques questions à lui faire, je repris mon sérieux et continuai à l’interroger.
MOI
« Il me semble que vous vivez ici complètement seul. Comment pouvez-vous suffire aux soins qu’exigent tous ces animaux ?
LUI
— Rien n’est plus facile, car ils se suffisent à eux-mêmes. Ce sont eux qui se procurent, sur les montagnes environnantes, leur nourriture, et qui me fournissent la mienne. Grâce aux changements que j’ai apportés dans la forme des ustensiles destinés à leur usage, ils exécutent tout ce que peut faire un homme. Ils y mettent moins d’adresse et plus de lenteur, mais qu’importe ? leur temps n’est pas assez précieux pour que je songe à l’épargner.
Ainsi, je suis dans mes ruines le chef d’un peuple qui, riche de ses propres ressources, n’a rien à demander aux nations environnantes.
MOI
— Je vois que vous parlez aux animaux vos élèves, et qu’ils exécutent vos ordres ; avez-vous conduit leur instruction à ce point, qu’ils vous répondent et qu’ils tiennent conversation avec vous ?
LUI
— Oh ! non, certainement : la providence a posé entre l’homme et la brute une ligne de démarcation qu’il sera probablement toujours impossible de franchir.
Ainsi, quelque soin que j’apporte à transformer le cerveau d’un animal, jamais (je le pense du moins) je ne réussirai à en faire un cerveau humain. Je puis développer et rendre plus actifs des organes qui existent, je ne puis pas créer des organes qui n’existent pas.
Aussi, vous remarquerez que les opérations que je fais faire à mes animaux sont toutes matérielles ; ils n’en peuvent faire aucune qui exige des combinaisons compliquées de l’intelligence, et encore parmi eux se trouve-t-il, quand ils sont instruits, la même différence qui existe dans l’état de nature : car j’obtiens sur les singes, les chiens, etc. des résultats bien plus complets que sur les oiseaux et autres animaux d’un ordre inférieur.
MOI
— Je remarque qu’en parlant à vos animaux vous n’employez pas le langage commun : pourquoi vous servez-vous de sons particuliers ?
LUI
— C’était chose nécessaire : nos mots sont trop longs et trop chargés de voyelles pour être nettement perçus par les animaux. J’ai été obligé de leur composer une langue dont tous les mots ne sont que d’une syllabe ou de deux au plus. J’ai assujetti la composition des mots de cette langue à un ordre parfaitement logique, et j’ai la satisfaction de voir que mes élèves parviennent très vite à la comprendre. Je suis convaincu que, si je n’avais pas fait une langue nouvelle, les difficultés du langage seul auraient réduit de plus de moitié les notions que je puis donner à mes animaux. »
Plus j’écoutais M. T., plus j’étais stupéfait de toutes les connaissances qu’il avait fallu réunir, et de tous les travaux qu’il avait été forcé d’entreprendre, pour arriver au point où je le voyais. Ainsi, il ne lui avait pas suffi, pour faire ses découvertes, de posséder au plus haut point les sciences les plus difficiles, la médecine, la phrénologie, la physique, la chimie, l’histoire naturelle, l’anatomie, la chirurgie ; il lui avait fallu, pour appliquer ces découvertes, se montrer à la fois industriel et grammairien, et créer à l’usage de ses élèves des ustensiles dont ils pussent se servir, et une langue qu’ils pussent entendre !
Ces réflexions me suggérèrent la question suivante.
MOI
« Il me semble que vos travaux ont été couronnés du plus beau succès qu’un homme puisse espérer. Pourquoi ne les publiez-vous pas ?
LUI
— Je ne les publie pas encore, parce qu’il me reste beaucoup à faire ; je les publierai quand mes découvertes seront entièrement terminées, c’est-à-dire quand j’aurai réussi complètement en travaillant sur l’homme. Pour cela, plusieurs années sont nécessaires ; il faut que les six enfants que j’ai maintenant chez moi soient arrivés au degré de développement convenable, ensuite qu’ils aient été produits dans le monde ; enfin que je voie leur intelligence telle que j’ai entendu la faire. Si ce résultat n’est pas atteint, ce sera à recommencer : aussi ne puis-je rien préciser.
Je ne sais même pas encore si je ferai de ma découverte une révélation publique ; peut-être est-il nécessaire pour le bien de l’humanité que ces connaissances nouvelles ne soient possédées que par un petit nombre d’êtres privilégiés. Si je m’arrête à cette détermination, je ne révélerai mon système qu’à des élèves que j’aurai formé moi-même, et dont j’aurai travaillé le cerveau de manière à leur donner toutes les dispositions nécessaires pour faire faire, s’il est possible, de nouveaux pas à la science découverte par moi. »
Je cherchai à combattre cette résolution. Je lui dis qu’en supposant qu’il n’allât pas plus loin, ses découvertes suffisaient pour rendre son nom immortel, tandis que, s’il venait à mourir maintenant, tout ce qu’il avait fait serait perdu.
« Eh bien, répliqua-t-il, si je meurs maintenant, mon œuvre s’éteindra avec moi, et je mourrai tout entier ; jamais dans l’avenir mon nom ne sera prononcé ni en bien ni en mal. Mais qu’importe ! il y a tant de gens qui passent sur la terre sans laisser la moindre trace de leur passage ! Serai-je fort à plaindre de leur ressembler ? Mais si la vie me reste, j’acquerrai une gloire immense. De toutes les autres sciences, les fondateurs ont posé la base de l’édifice, mais ce sont leurs successeurs qui l’ont élevé. Je veux, moi, le construire tout entier ; je ne veux rien laisser d’important à faire à ceux qui viendront après moi : ou ce que j’ai découvert périra, ou je le compléterai ; tout ou rien, c’est ma décision irrévocable. »
Je cherchai longtemps à ébranler cette résolution, et ne pus y parvenir ; je changeai de conversation.
MOI
« Encore une question, et ce sera la dernière. Vos ressources pécuniaires n’étaient pas grandes ; elles doivent être aujourd’hui tout à fait épuisées. Pourtant, il ne faudrait pas manquer le but, faute d’un peu d’argent. Dites-moi de quelle somme vous pouvez avoir besoin, je vous la fournirai.
LUI
— Je vous remercie, je n’ai besoin de rien. Je sais bien qu’on ne fait de la science qu’avec de l’argent. Mais j’ai su en gagner. »
Et, comme je manifestais mon étonnement de ce qu’il avait pu se distraire de ses études pour un intérêt d’argent : « Ne soyez pas surpris, reprit-il, car cela ne m’a pas demandé beaucoup de temps.
C’était quelques mois après l’emprunt que je vous ai fait. Je venais de terminer l’éducation de Thanar, mon vautour ; je partis pour Paris, où je convint avec un ami que, chaque jour, il remettrait à Thanar le cours des effets publics. De là je me rendis à Londres et me mis à jouer à la bourse. Grâce à la vitesse des ailes de Thanar, je connaissais en quelques heures le cours des fonds français, et je pouvais spéculer avec certitude. Il n’était pas difficile de faire ainsi de bonnes affaires. Aussi, au bout de huit jours, je revins en France reprendre mes études, après avoir gagné quelques milliers de livres sterling, sur lesquelles j’ai vécu depuis ce temps, et qui sont loin d’être épuisées.
J’avoue que cette manière de s’enrichir ne me semble pas à l’abri de tout reproche, quoiqu’elle semble justifiée par l’exemple de tant de gens haut placés qui agiotent à coup sûr à l’aide du télégraphe. Mais que voulez-vous ? la science parlait, et mon but était si noble, que je ne devais pas me laisser arrêter par des misères. »
L’heure de se retirer était arrivée depuis longtemps. « Avant de nous séparer, me dit mon hôte en se levant, je veux vous faire un cadeau. Voici le Dictionnaire du langage qu’entendent les animaux mes élèves. Comme je ne veux pas que vous emportiez d’ici le moindre soupçon de charlatanisme, apprenez quelques mots de ce langage, et vous vous ferez obéir d’eux comme moi-même. »
À ces mots, il me remit un manuscrit, appela son chien Zamor, et lui dit deux ou trois paroles. Celui-ci prit aussitôt un flambeau dans sa gueule, marcha devant moi et me conduisit dans la chambre où je devais reposer. Puis, posant le flambeau sur une table, il s’assit sur son derrière et me regarda, paraissant attendre mes ordres. Pour moi, j’étais loin de penser au sommeil, et, ouvrant mon manuscrit, je me mis à parler au chien ; c’était une chose merveilleuse que l’intelligence et le savoir de cet animal ; il connaissait le nom dans la langue du dictionnaire de toutes les choses usuelles, des différentes couleurs, des différentes formes. Il comprenait ce que c’est qu’un nombre, et il comptait fort bien, mais toujours d’une manière matérielle, et jamais de tête.
Je poussai son examen jusque bien avant dans la nuit, en lui faisant subir toute espèce d’épreuve.
Je l’envoyai me chercher trois volumes dans la bibliothèque, deux bouteilles de vin blanc à la cave, une assiette de poires à l’office. Rien n’était plus étonnant que l’adresse avec laquelle il s’acquittait de ces commissions. Par exemple, quand je lui demandai les bouteilles de vin, avant de les aller chercher il se munit d’un panier dans lequel il les rapporta. Quatre fois seulement je ne pus me faire entendre de lui, mais à la vérité ce que je demandais alors exigeait, pour être compris, une opération un peu compliquée de l’intelligence. Toutes les autres fois, ce que je lui ai prescrit a été exécuté par lui avec autant de promptitude et d’adresse que par le meilleur domestique.
Enfin, tombant de sommeil, je renvoyai Zamor, et me jetai sur mon lit. Mais je commençais à peine à m’assoupir, que toutes les images de la journée vinrent se présenter à moi. Je voyais des animaux criblés de blessures saignantes, se battant entre eux avec les tuyaux qu’ils avaient dans la tête, comme les taureaux avec leurs cornes ; je voyais des enfants dont le crâne était fendu, et dont la cervelle paraissait à nu ; M. T. prenait cette cervelle, la coupait par morceaux, pesait les morceaux dans une balance, m’expliquait en ricanant ce qu’il faisait, et, mêlant ces cervelles à celles des animaux, les remettait pêle-mêle dans les crânes entrouverts. J’entendais les plaintes de tous ces enfants, et les hurlements de tous ces animaux. En vain je me débattais contre ces images : je ne pouvais réussir à les chasser, et il me semblait que toutes mes forces s’épuisaient dans une lutte inutile.
En effet, à mon réveil, j’étais baigné de sueur, et tous mes membres étaient brisés ; néanmoins, comme il faisait petit jour, je ne cherchai pas à me rendormir, et je me levai.
Zamor avait couché à la porte de ma chambre ; je lui dis de me mener au lieu où étaient réunis les animaux. Il s’empressa de m’obéir, et me conduisit dans le vestibule où je les avais vus la veille ; ils y étaient encore : quelques-uns dormaient, mais la plupart avaient été réveillés par les premiers rayons du soleil.
Dans ce moment, comme des soldats qui se lèvent au son du tambour, ils s’occupaient des soins de la chambrée. Les uns balayaient avec des balais disposés exprès pour être saisis par la bouche ; ils n’avançaient pas beaucoup, car leurs balais étaient petits, et leur adresse ne paraissait pas grande, mais le nombre des balayeurs suppléait à leur savoir-faire. D’autres apportaient de l’eau dans des seaux et lavaient le plancher. Quelques-uns allaient se plonger dans un grand bassin d’eau claire placé au milieu de la cour, et paraissaient se laver avec soin. D’autres se dirigeaient vers un petit appentis placé dans un coin, et dont je ne comprenais pas la destination ; j’eus la curiosité de les y suivre, et je vis que c’était là que tout ce peuple venait à la garde-robe. Enfin, une des choses qui me sembla le plus digne de remarque, c’était de voir le taureau étriller le cheval, qui sans doute devait lui rendre un peu plus tard le même service.
Rien n’était plus intéressant que de suivre tous les mouvements de cette multitude, agissant avec autant d’ordre que d’intelligence ; c’était une véritable société ayant ses lois, ses chefs, dont tous les membres s’aidaient les uns et les autres : c’était en grand l’admirable spectacle que nous présentent en petit les fourmis et les abeilles.
Désirant savoir si ces animaux comprendraient mes ordres, je donnai le signal destiné à les réunir ; tous accoururent et vinrent se ranger autour de moi, les oiseaux se posant sur les quadrupèdes de grande espèce. Une compagnie de grenadiers ne met pas plus d’ordre et d’ensemble à se former en cercle autour de son capitaine.
Alors je me mis à passer ma revue.
Tous ces animaux me parurent magnifiques ; il me sembla que, sauf la difformité produite par les protubérances existant sur le crâne, je n’avais jamais vu dans chaque espèce des individus aussi beaux. Était-ce prévention, ou bien ne serait-ce pas plutôt que la beauté corporelle n’est en grande partie que le reflet de l’intelligence ?
Tout en les considérant, je leur parlais et leur faisais faire tantôt une chose, tantôt une autre ; sur ma demande le renard m’apporta un verre d’eau, le taureau m’approcha une chaise, un coq de bruyère alla me chercher une pomme. L’ours brun qui servait de portier me fit voir les clefs, qui ne le quittaient jamais, et dont j’admirai l’ingénieuse fabrication, car elles avaient été appropriées aux pattes qui devaient s’en servir. En un mot chez tous je reconnus, à un degré plus ou moins grand, la même intelligence que j’avais la veille admirée chez le chien.
En feuilletant mon dictionnaire, j’y remarquai le mot musique, à la suite duquel se trouvaient indiqués quelques airs, et notamment la Marseillaise. Cela piqua ma curiosité. Est-ce que M. T. avait enseigné la musique à ses élèves ? Je voulus vérifier le fait.
Je prononçai ce son qui voulait dire attention, puis celui de musique ; à ce dernier son le loup s’avança, poussa un petit cri d’avertissement, et s’assit devant moi sur son derrière en me regardant. Je compris à cette pantomime qu’il devait être le chef d’orchestre.
En même temps dix ou douze des animaux présents s’étaient rangés derrière lui ; quant aux autres, ils étaient allés se coucher dans différentes parties de la salle. Je jugeai que, chez ces derniers, le sentiment musical n’avait pas été développé.
Quand je vis tout mon monde en place, je dis le mot qui signifiait Marseillaise. Aussitôt le loup leva une patte en l’air, et le concert commença. C’était quelque chose d’étrange et d’imposant à la fois que l’effet produit par toutes ces voix qui, séparées, semblent si discordantes. Là tout concourait à former une harmonie complète. Le taureau et l’ours faisaient les basses ; les coqs de bruyère et les autres oiseaux les hautes-contre ; le chien, le cheval et quelques autres les ténors. Deux chats modulaient leurs miaulements de manière à former des accords en guise d’accompagnement. Quant au loup, il se contentait de battre la mesure en regardant à droite et à gauche, comme pour exciter les uns et ralentir les autres. Enfin, dans ce concert bizarre, chacun faisait sa partie et attaquait la note avec une justesse d’intonation qu’on ne rencontre pas toujours chez nos choristes de l’Opéra (2).
Les concertants étaient arrivés à la moitié de l’air, quand tout à coup une porte s’ouvrit, et M. T. parut. Il poussa un cri ; à l’instant les chants cessèrent et firent place à un silence absolu.
M. T. se précipita vers moi ; sa figure était bouleversée par la colère. « Comment, monsieur, s’écria-t-il, vous abusez de ma confiance pour surprendre mes secrets : votre conduite est infâme, et si je ne me retenais, je vous ferais déchirer par ces animaux qui nous entourent. »
Fort étonné de cette brusque apostrophe, ce fut pendant longtemps en vain que je cherchai à me justifier. Enfin, à force d’attestations et de raisonnement, je parvins à lui faire comprendre que je n’avais fait qu’user du droit qu’il m’avait donné de parler à ses élèves. Mais je sentis que je ne pouvais prolonger mon séjour chez un homme aussi soupçonneux, et je voulus immédiatement prendre congé de lui.
Ma détermination parut lui faire infiniment de plaisir ; il insista cependant pour me retenir à déjeuner, et j’acceptai, dans l’espoir de faire quelques nouvelles observations, mais tout se passa comme la veille.
Quand le déjeuner fut terminé, M. T. fut le premier à se lever de table, et à me dire qu’il allait me reconduire. Je le suivis donc, et je quittai cette demeure, mais non sans un vif regret, car j’aurais voulu emporter avec moi tous les secrets qu’elle renfermait.
Quand nous fûmes parvenus au tertre sur lequel nous nous étions assis avant d’entrer, il m’y fit asseoir de nouveau, et me dit : « Vous n’avez pas oublié le serment que vous m’avez fait à cette place, avant de connaître ce que vous savez maintenant. Êtes-vous résolu à le tenir ? Vous pouvez aujourd’hui le renouveler en connaissance de cause. »
Je n’avais pas à hésiter ; il me fallut lui promettre de nouveau que jamais il ne sortirait de ma bouche un mot sur ce que j’avais vu et appris chez lui. Ma promesse le rassura ; il me serra la main, et nous nous séparâmes.
CINQ MOIS SE SONT ÉCOULÉS DEPUIS CETTE ÉPOQUE. Je n’ai plus revu M. T. ni entendu parler de lui ; mais le souvenir de ce qu’il m’a dit et fait voir est constamment présent à ma pensée. Mon esprit ne peut se détacher de la contemplation des vastes destinées qui sont ouvertes à l’esprit humain par son importante découverte.
Mais mes pensées sont toutes empoisonnées par cette réflexion : cette découverte repose tout entière sur la tête d’un seul homme : s’il ne lui était pas donné de la compléter ! si la mort en le frappant venait anéantir tout ce qu’il a créé !
Cette réflexion ne tarda pas à faire naître chez moi un doute.
J’avais promis à M. T. le secret ; mais cette promesse, quelque solennelle qu’elle fût, pouvait-elle être tenue, quand l’humanité tout entière était intéressée à ce qu’elle ne le fût pas ?
Si je gardais le silence, le sort de cette immense découverte, si féconde en résultats, dépendait de la volonté et de la vie d’un seul homme. Si je parlais, au contraire, j’ouvrais à la science une voie nouvelle d’investigations et de travaux : avant peu, sans contredit, des succès analogues à ceux du premier inventeur viendraient, sans nuire à sa gloire, couronner les travaux des savants qui entreraient dans cette nouvelle carrière.
J’ai consulté sur cette délicate question des personnes d’une haute moralité ; toutes m’ont répondu que les serments faits par moi à l’orgueil égoïste et mal entendu d’un homme de génie, ne devaient pas peser dans la balance autant que les droits sacrés de l’humanité ; toutes m’ont déclaré que c’était un devoir pour moi de faire ce que M. T. eût fait à ma place, lui qui n’aurait pas reculé devant un assassinat dans l’intérêt de la science.
J’ai suivi leurs conseils, et je publie ce récit ; je le publie cependant avec crainte et hésitation, car tous mes scrupules ne sont pas éteints, et les serments que j’ai prêtés sont toujours vivants dans ma pensée. Puisse la voix publique dissiper ces scrupules ! c’est elle seule qui peut décider si j’ai eu tort ou raison d’être parjure.
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(1) La découverte de cette méthode, appelée méthode endermique, est due aux docteurs Lembert et Lesieur : elle ne remonte qu’à 1823. (Note de l’Éditeur)
(2) Ce concert, qui étonne si fort l’auteur de cet écrit, n’est pas étonnant pour nous, et il nous semble qu’on peut très bien dresser des animaux à chanter sans avoir recours à la Solênopédie. Les mémoires du siècle dernier nous fournissent à l’appui de notre opinion une anecdote bien connue.
Un jeune prince russe, passionné pour la musique, avait fait réunir une cinquantaine de chats différents d’âges, de sexes et d’espèces, et il avait dressé chacun d’eux de manière à ce que, quand on lui tirait la patte, il fît un miaulement dans un certain ton. Chacun de ces chats rendait par là une note différente. Quand il voulait jouer un air, il les mettait tous dans une grande caisse divisée en compartiments séparés ; au devant de la caisse était un clavier portant les touches d’un clavecin ; enfin, à la patte de chacun des chats était attachée une corde, dont l’autre extrémité était fixée à l’une des touches.
On conçoit que, quand il pressait ces touches, la corde était tirée, et le chat auquel était attachée cette corde poussait le cri pour lequel il avait été dressé.
Par là chacun des chats était une note, et faisait l’office d’une des cordes du clavecin ordinaire. Aussi l’inventeur jouait-il sur cet instrument bizarre tous les airs qu’on peut jouer sur les instruments connus.
Malheureusement un pareil instrument était chose d’une conservation difficile ; un jour il arriva qu’une des notes se cassa la jambe en tombant du haut d’un toit. Quelques autres moururent ; la plupart devinrent fausses dans les temps de mue, d’amour et de grossesse. Ce sont sans doute ces difficultés qui ont empêché d’arriver jusqu’à nous le clavecin à chats. (Note de l’Éditeur)
