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Après un quart de siècle, ce petit volume de hasard est resté pour moi un incroyable pourvoyeur de rêves.

Rien de remarquable pourtant dans l’écriture, parfaitement banale, ni dans une intrigue volontairement réduite à sa plus simple expression, mais un thème, unique pour l’époque : celui de la relativité du temps – traité avec une grande pudeur et une sourde nostalgie. Tentative de mettre en scène l’incommunicable.

L’existence effroyablement ordinaire d’un petit fonctionnaire condamné à revivre sa vie à rebours, muré dans sa souffrance et sa solitude : comment trouver la force de revivre un seul instant de bonheur, tout en connaissant a posteriori les déchirements à venir ?

Il faut dire que je venais juste d’être aveuglé par le Peter Ibbetson de George du Maurier ; et les deux volumes sont restés depuis indissociables dans mon souvenir. D’où peut-être ces correspondances fugitives que je crois sans cesse saisir entre les lignes, et qui m’échappent toujours – ces échanges occultes travaillant à saper sans relâche le travail de la mémoire.

   Aussi, lorsque j’ai relu l’autre jour, dans la même revue, une critique de ces ouvrages jumeaux, cela m’a frappé comme une évidence : ILS ne me laissaient d’autre choix que les mettre en regard. Simple effet de miroir, parfaitement illusoire, où je suis sans doute le seul à chercher vainement une signification.

MONSIEUR N

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LE MANUSCRIT DE M. LARSONNIER, par Henri Cochin.

 1 vol. in-12. Paris, Plon, 1881

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Avec Lucrèce et Pascal, M. H. Cochin s’est livré à de graves méditations sur la notion du temps et, comme George Eliot (1), à de curieuses analyses sur la condition de l’homme, si, la prescience de l’avenir lui étant accordée, le rideau de l’impénétrable se soulevait à ses regards. Tout digne d’attention que soit le sujet, M. Cochin n’aurait peut-être pas été suivi par de nombreux lecteurs s’il eût employé l’exposition directe, le tour didactique et le vocabulaire abstrait que semble impliquer une étude de cette nature. Un artifice littéraire a donné à ses développements un intérêt presque dramatique.

Les dernières années de M. C.-A.-L. Larsonnier, professeur de l’Université, à Paris, ont été troublées par un désordre survenu dans ses facultés. Sans qu’on pût le croire fou ou même maniaque, la notion du temps paraissait chez lui inexacte et irrégulière. Esprit par ailleurs distingué, rien dans ses manières ou son langage ne trahissait une perturbation mentale, sinon une certaine mélancolie hypocondriaque et l’obsession apparente d’un secret pénible. À la mort de M. Larsonnier, le mystère qui semblait peser sur son existence fut révélé par la découverte, dans les papiers du professeur, de fragments d’une espèce de journal. Il résultait de son singulier manuscrit qu’à partir d’une date fatale, le 15 octobre 1877, jour où il s’aperçut par la marche rétrograde des horloges que « le temps reculait, » l’ordre de succession naturel avait rebroussé pour lui seul, et que, pendant un supplice moral dont M. Larsonnier raconte éloquemment les souffrances, il avait régressivement, et avec pleine conscience, vécu de nouveau les événements de sa vie passée.

Le décousu des révélations décrivant ce cas inouï de pathologie morale vient à propos au secours de l’auteur et lui permet de gagner vis-à-vis de son lecteur le difficile pari d’exploiter une donnée aussi fantastique. Le Manuscrit de M. Larsonnier n’est d’ailleurs que le véhicule paradoxal de réflexions suggestives et sérieuses sur la vie, les acquisitions graduelles et le perfectionnement intérieur qui peuvent en expliquer les problèmes, lui assigner un but ou réconcilier avec elle.

C. R.

(1) The Uplifted Veil.

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(in Bibliothèque universelle et revue suisse, Genève : août 1881)

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Peter Ibbetson – Georges du Maurier

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La Société anglaise de recherches psychiques a dirigé l’attention du public sur les problèmes relatifs au rêve, à la seconde vue, et à cette singulière faculté de sympathie qui, dans certaines conjonctures, permettrait à quelques personnes privilégiées de communiquer à distance avec leurs amis. La collection qu’elle a formée de faits, plus ou moins constatés, se rapportant à ces étranges phénomènes, est déjà considérable. Elle s’en sert pour chercher à formuler les lois qui y président et, quoique son travail de synthèse ne soit pas encore aussi avancé que les curieux le voudraient, les romanciers y ont déjà trouvé matière à de nouvelles combinaisons littéraires.

La plupart manquent de sérieux ; ils ne cherchent guère qu’à faire passer le « frisson d’une terreur sacrée » dans l’âme du lecteur et n’ont aucun souci apparent de la vraisemblance, encore moins de la vérité. Un seul, à notre connaissance, fait exception, Georges du Maurier ; il n’y a rien pour les nerfs dans le roman qu’il vient de publier sous le titre de Peter Ibbetson, bien que la donnée en soit très fantastique. Le jour viendra-t-il où ce qui, dans ce domaine du rêve, nous apparaît encore comme une simple fantaisie de l’imagination, sera considéré comme une réalité ? Nous osons en douter ; mais le romancier ne dépasse assurément pas les bornes de son activité normale en supposant démontré ce qui n’est encore qu’à l’état de vague possibilité : une communication d’esprit à esprit, pendant le sommeil du corps, entre deux personnes qui vivent à distance l’une de l’autre.

L’ouvrage de M. du Maurier a encore ceci d’intéressant, que c’est une tentative pour faire entrer le darwinisme et la doctrine de l’évolution, avec son corollaire sur la transmission de la mémoire, dans le domaine de la littérature ; nous aurons l’occasion de le constater. Pour le moment, nous tenons surtout à dire que la valeur littéraire de Peter Ibbetson, qui n’est pas médiocre, consiste dans l’habileté avec laquelle l’auteur a su concilier les conditions contradictoires de son sujet.

Ce sujet, ce sont les amours de Peter Ibbetson et de la duchesse de Towers dans le monde du rêve. C’est en rêve qu’ils se rencontrent au rendez-vous habituel, en rêve qu’ils s’entretiennent, qu’ils se promènent, qu’ils s’aiment, pendant que l’un dort dans la cellule d’une maison de force et que l’autre, la dame, se repose des fatigues d’une journée mondaine dans sa somptueuse demeure du West-End, à Londres. Et pourtant, il y a dans la manière dont les événements sont amenés et se déroulent, tant de naturel et de vérité apparente, le récit a quelque chose de si substantiel et de si concret, que le lecteur en vient parfois à se demander si ce n’est pas lui qui rêve et les personnages du roman qui sont éveillés.

Ajoutez à cela que M. du Maurier est un écrivain de race, au style net, rapide, coloré, plein de verve et d’entrain, un homme d’esprit doublé d’un érudit en matière d’art, amoureux des digressions, mais qui sait forcer jusqu’au bout l’attention du lecteur, avec qui on ne s’ennuie jamais, qui fait rire parfois et plus souvent réfléchir, capable d’ailleurs de condenser et de dramatiser une scène importante, et vous comprendrez que nous accordions une assez grande valeur à son livre, malgré l’invraisemblance de la donnée première.

Peter Ibbetson est un gentleman de bonne famille, dont l’enfance s’est écoulée à Passy, près de Paris. Il a gardé de ce temps déjà lointain un souvenir charmant, grâce surtout à la présence à Passy d’une petite fille, compagne de ses jeux, Marie Seraskiev. Rencontrant plus tard dans le monde la jeune et belle duchesse de Towers, dont le mari invalide ne va pas tarder à mourir (pour la sauvegarde de la morale), il reconnaît en elle Marie Seraskiev. La reconnaissance est mutuelle. Rentrés chez eux, tard dans la nuit, ils s’endorment l’un pensant à l’autre et se remémorant avec délices les jours heureux de l’enfance. Á peine endormis, leur esprit s’en va, dans un rêve qui est une réalité, errer aux environs de Passy. Et c’est là que, dans leur rêve qui n’en est pas un, Peter Ibbetson et la duchesse sont tout étonnés de se retrouver plus vivants, plus réels si possible qu’ils ne l’étaient dans le salon où on les a présentés l’un à l’autre.

« Je savais parfaitement qui j’étais et ce que j’étais, et je me rappelais tous les événements du jour précédent. J’avais conscience que mon corps réel, déshabillé et dans son lit, était endormi dans une petite chambre à coucher. Je le savais parfaitement ; et pourtant mon corps était ici également, tout aussi substantiel, avec tous ses vêtements sur lui, mes bottines couvertes de poussière, mon col de chemise mouillé de sueur ; car il faisait chaud. Je mis la main dans ma poche de pantalon ; mon passe-partout, ma bourse, mon canif, étaient là, le mouchoir de poche dans la poche extérieure de mon veston. Je consultai ma montre ; elle allait et marquait onze heures. Je me pinçai, je toussai, pour m’assurer que j’étais éveillé ; et je l’étais. »

Au surplus, il faisait jour, les hirondelles voltigeaient dans les airs avec de petits cris ; il y avait des gens de connaissance dans la rue de Passy. La porte de la maison d’école s’ouvrit, et l’instituteur sortit, avec une douzaine d’enfants, que le dormeur entendait converser, et parmi lesquels il se reconnut. C’était comme si la baguette d’un magicien eût ressuscité le passé, pour lui permettre, ainsi qu’à Marie Seraskiev, de voir revivre les jours de l’enfance. Les deux amants s’aperçurent bientôt qu’ils avaient en effet, lorsqu’ils se tenaient par la main, le pouvoir de voyager ensemble dans le passé tout en s’entretenant du présent et de l’avenir. Les feuillets de leur mémoire s’ouvraient les uns après les autres, comme une collection de clichés photographiques. Et il n’était pas nécessaire que leurs souvenirs fussent communs. Il suffisait, par exemple, que la duchesse, qui avait vécu à la cour, prit Peter Ibbetson par la main, pour qu’il se trouvât transporté avec elle à un bal auquel elle avait assisté et dont toutes les figures, tous les sons étaient demeurés gravés même à son insu dans son cerveau. Ibbetson voyait les danseurs, dont à mesure elle lui disait les noms et l’histoire ; il entendait les accords de la musique, il sentait le parfum des fleurs.

Nos deux rêveurs prirent peu à peu l’habitude de se rencontrer ainsi toutes les nuits en esprit. C’était pour eux comme une seconde vie, plus réelle que l’autre. Et leurs relations ne furent pas même interrompues par l’aventure d’Ibbetson, condamné à mort pour avoir vengé la mémoire de sa mère en assassinant son oncle, le colonel Ibbetson ; sa peine ayant été commuée en celle des travaux forcés, chaque soir le galérien avait hâte de s’endormir pour aller retrouver en rêve l’aimable duchesse.

Après avoir fait revivre leurs souvenirs personnels, ils en vinrent à retrouver graduellement et à faire revivre aussi les souvenirs de leurs ancêtres, dont les impressions leur avaient été confusément transmises avec le sang. L’auteur y prend l’occasion de scènes charmantes empruntées à la vie sociale des siècles passés ; et il a le talent de rendre ces fantaisies tout à fait vraisemblables, étant donné la théorie de l’évolution et de l’accumulation héréditaire des sensations nerveuses. Au reste, panthéiste, lui aussi, comme Mme Deland, l’univers entier n’est pour lui qu’un perpétuel devenir divin, tendant à la réalisation de l’idéal par des progrès continuels et accumulés. La duchesse de Towers, apparaissant encore après sa mort à son ami pour lui parler du monde invisible, prend des accents de prophète ; et il nous paraît évident qu’alors l’auteur parle par sa bouche. Heureusement, sa doctrine est trop nébuleuse pour séduire beaucoup d’esprits ; il faudrait d’abord la comprendre, et ce n’est pas chose aisée, malgré le talent de M. du Maurier.

Auguste Glardon

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(in Bibliothèque universelle et revue suisse, septembre 1892)