celine

COUPS DE BISTOURI

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Un cas de refoulement

 

 

« Attendu que le prix Goncourt, attribué à M. Mazeline, ne pouvait être attribué à M. Céline, son livre contenant des expressions triviales, grossières et insupportables, susceptibles de révolter les lecteurs non avertis… »

Etc., etc.

Mais peu nous importe la suite.

Ce qu’il y a de magnifique, c’est cet « attendu. »

On a beau ne pas être partisan du bon docteur Freud, on est tout de même obligé de reconnaître que la base de sa doctrine est sérieuse. Car on se trouve, ici, devant un cas de refoulement caractérisé.

Il est visible que le président de la douzième Chambre correctionnelle en avait gros sur le cœur. Depuis près d’un an, cette affaire Céline le turlupinait. Et il ne savait comment se soulager.

Alors, il s’est « délivré » sous cette forme. Le voilà content maintenant. Il a dit ce qu’il pensait. En passant, et en dehors de toute espèce de rapport avec le sujet. Mais qu’est-ce que ça fait ? S’il fallait se borner à répondre aux questions qui vous sont posées, on n’aurait pour ainsi dire plus aucun plaisir à bavarder.

 

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On ferait déjà une jolie petite bibliothèque d’amateur avec les livres condamnés par les tribunaux. Mais il convient désormais d’ajouter à cette liste les ouvrages… « déconseillés » par un procédé, en quelque sorte, ecclésiastique. L’Église, en effet, en dehors des interdictions formelles de l’Index, s’arroge le droit de signaler à la méfiance des fidèles certains ouvrages qui lui semblent d’autant plus pernicieux qu’ils échappent à sa vindicte officielle. M. l’abbé Bethléem s’est fait une manière de spécialité dans cette chasse aux livres suspects. D’une carabine de franc-tireur infaillible, il abat toutes les pièces que la grosse artillerie de l’Index a négligés comme trop petites.

Les lauriers de cet excellent ecclésiastique empêchaient de dormir le président de la douzième Chambre. Et si le Voyage au bout de la Nuit a échappé (ce que j’ignore) aux feux conjugués de la N.S.M.E. (1), le voilà tout de même par terre, grâce au coup de revolver de ce magistrat vertueux.

Je m’en réjouis pour M. Céline dont j’admire le vigoureux talent, et pour son éditeur, qui va certainement ajouter cette opinion inattendue à toutes celles de la critique parisienne, dans ses feuillets de publicité. Mais quel singulier acharnement ! Et quel destin curieux que celui de notre auteur ! Non seulement il n’a pas eu le prix Goncourt, mais encore il est attaqué, un an après, absolument comme si, à force d’intrigues et de chantage, il l’avait obtenu. De telle sorte que si ces Messieurs du Conseil des Dix se sont privés – par crainte de l’opinion publique – du plaisir de couronner un ouvrage que chacun avait savouré individuellement, le résultat est tout pareil. Et le scandale identique.

 

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Ne croyez pas que l’opinion de ce magistrat soit exceptionnelle. Elle est partagée par un très grand nombre de gens. Je le sais, par expérience. Pendant toute cette année 1933, j’ai rencontré, un peu partout, des messieurs très graves, des dames très jolies, plongés dans la lecture du Voyage au bout de la Nuit. Les uns en étaient à la page 8, les autres à la page 327, et tous, vous entendez ? tous, avec le même air absorbé, ravi, que l’on a si peu l’occasion d’observer aujourd’hui sur le visage d’un contemporain qui lit un livre, surtout un prix littéraire. Naturellement, avec cette ingénuité qui est le plus grand charme de mon caractère, j’étais dupe d’une telle apparence et chaque fois, m’approchant du lecteur – ou de la lectrice – sur un ton aimable et doucement complice : « Vous êtes content, n’est-ce pas ? demandais-je. C’est un roman bien curieux ! »

Et, presque toujours, l’interpellé, refermant son livre brusquement, me répondait avec indignation :

« Non, monsieur, je suis au contraire exaspéré. Si nous avions un gouvernement fort, un tel ouvrage devrait être interdit. Il y a des choses qu’on n’a pas le droit de raconter.

– Parce qu’elles sont fausses ?

– Non, monsieur. Justement parce qu’elles sont trop vraies. Moi, ça m’est égal, parce que je suis blasé, parce que je suis cuirassé. Mais songez à ce qui arriverait si mon fils, si ma fille ouvrait ce livre atroce. Pauvres petits ! Ils seraient capables d’en être démoralisés pour la vie entière. À part cela, il a du talent, le cochon ! Il n’en est que plus coupable. »

Je ne disais plus rien. Je battais en retraite avec discrétion. Mais, qu’est-ce que j’apprenais ? le lendemain, en causant (tout à fait par hasard) avec quelque représentant de la génération suivante, de préférence une de ces jeunes filles comme il y en a tant, qui, en maillot, cherchent un mari sur les plages :

« Épatant, ce bouquin de Céline ! s’écriait l’ingénue. Je l’ai fait lire à papa. Il a failli en avoir un coup de sang. Seulement, vous savez, il n’en a pas sauté une ligne. »

Hypocrisie ! sainte vertu familiale !

 

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(1) Notre Sainte Mère l’Église.

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(Francis de Miomandre, in Le Courrier d’Épidaure, revue médico-littéraire, n°1, janvier 1934)