28 août 1867.
À M. B**, MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ ANTHROPOLOGIQUE DE PARIS.
Monsieur et cher confrère,
La question de l’embaumement chez les anciens, notamment chez les Égyptiens, pourrait, comme vous le dites, faire l’objet d’un mémoire fort curieux et même d’un gros livre. Ce qui frappe d’abord, c’est l’immense importance qu’ils y attachaient et les sommes énormes qu’on y employait.
Aujourd’hui encore, c’est une opération qui passe pour difficile et qu’on fait payer fort cher, sans approcher de la perfection où était parvenue l’antiquité. Peut-être est-ce à défaut de concurrence ; les amateurs sont devenus rares, ils préfèrent placer autrement leurs capitaux, ou quand la fantaisie leur en prend, ils n’y veulent pas mettre le prix.
Ceci me rappelle le mot d’un célèbre opérateur avec lequel un sénateur, le comte de ***, marchandait son embaumement : « Monsieur, lui répondait notre homme, à ce prix je ne pourrais pas même vous saler. »
En 1844, je ne sais quel spéculateur d’outre-tombe avait voulu remettre la chose en vogue. Il prétendait avoir trouvé un moyen de pétrifier les corps, de les transformer en une matière siliceuse qui nous aurait permis de placer nos parents et nos amis sur des piédestaux pour la décoration de nos maisons et de nos jardins, ou d’en faire une galerie archéologique.
Un autre allait plus loin : il les cristallisait. Les chairs, acquérant toute la limpidité du cristal de roche, permettaient d’étudier à l’aise, tout comme avec une loupe, les muscles, les nerfs, les viscères, et jusqu’à la circulation du sang.
Ces résultats, il est vrai, ne s’obtenaient pas pour rien, et il en coûtait cher pour s’éterniser, mais des amis de l’humanité annonçaient des embaumements à prix réduits ; seulement il fallait se réunir un certain nombre pour être embaumés collectivement, car ici il n’en coûtait pas plus pour quatre que pour un : la même sauce suffisait pour tous.
Moi-même, quoiqu’ayant, en ce qui me concerne, assez peu de goût pour l’opération, j’avais émis mon idée : en voyant ces insectes si parfaitement conservés dans des morceaux d’ambre jaune, j’avais pensé qu’on pouvait arriver au même but et à moins de frais avec de la gomme arabique bien épurée dont on revêtirait la personne chérie. Cette couche transparente, en maintenant la fraîcheur de son teint, n’altérerait pas non plus la finesse de ses traits, et lui assurerait, comme aux animaux susdits, une éternelle jeunesse.
Toute plaisanterie à part, j’en reviens à mon dire : que ce sujet mériterait d’être traité en prenant pour point de départ l’embaumement égyptien, et si vous en avez le loisir, je vous engage à le faire.
Agréez, etc.
P. S. – Ce que je vous disais des essais tentés en 1844 pour faire renaître cette industrie n’est pas un conte : les journaux du temps en font foi. C’était même, chez quelques gens, devenu une idée fixe. Voici le fragment d’une lettre que j’écrivais à cette époque à M. Ravin, membre de l’Académie de Médecine :
« Il faut avouer, cher docteur, que la mode est une singulière chose en France ; elle est aujourd’hui aux embaumements, et les journaux sont pleins de réclames et d’annonces de savants manipulateurs qui offrent de faire de vous une momie au plus juste prix. En vérité, c’est à ne plus oser mettre la tête à la fenêtre, de peur d’être appréhendé au corps par quelqu’un de ces croque-morts avides de prouver leur talent d’empailleurs et l’excellence de leur méthode. »
Que monsieur Gannal ou son baume,
Mort ou vif n’aille pas m’ouvrir !
Qu’est-il besoin que l’on m’embaume
Si, comme un saint, je dois mourir ?
Je veux bien devenir relique,
Mis en châsse sur un autel,
Mais j’entends, en bon catholique,
Que l’on m’y mette au naturel.
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(Jacques Boucher de Crèvecœur de Perthes, Sous Dix Rois : souvenirs de 1791 à 1868, tome VIII, Paris : Jung-Treuttel, 1868)
