À me sentir suivi par cette sale bête
Dans la rue, où les gens me regardent passer,
Je hâte mon pas lourd, tant j’ai honte, et ma tête
Est contrainte de se baisser.
Vas-tu bien me lâcher, ô chienne de misère ?
Quand n’aboieras-tu plus sur mes talons, et quand,
Ô galeuse enragée, âpre comme un ulcère,
Voudras-tu me foutre le camp ?
Si je dors, je t’entends ululer dans mon rêve.
Compagne ! et dans la nuit mauvaise je te vois,
Et, dès que le matin sur les toits bleus se lève,
Tu m’éveilles de tes abois.
Pourquoi gueuler ainsi ? Tes hurlements baroques
Attirent le tailleur qui réclame son bien ;
Quand depuis de longs jours tes crocs ont mis en loques
Mon habit qui n’est pas le mien.
Tous viennent à tes cris : la blanchisseuse morne,
Le gargotier lugubre, et l’hôte exaspéré,
Et jusqu’à l’habit bleu du monsieur à tricorne
Qui me fait déguerpir, navré.
Il pleut ! Comme un larron il faut que je m’enfuie
Sous l’averse, moitié plongeant, moitié nageant :
Chienne, tu m’as perdu mon dernier parapluie,
Et bâfré mon dernier argent.
Je n’entreprends jamais ni course, ni voyage,
À moins de m’en aller sur mes deux pieds fourbus,
Car tu m’as souvent fait refuser le passage
Par les conducteurs d’omnibus.
Ce soir, va-t’en, ô bête infâme et saugrenue !
Vivent les chers flacons qui savent égayer !
Je suis ivre !… Mais quoi te voilà revenue ?
C’est juste, puisqu’il faut payer.
Ton aboiement chronique éveillait ma maîtresse :
Las ! elle a pris son vol, doux oisel ennuyé,
Vers le Veau d’Or, ce mufle idéal qu’on caresse,
Et qui n’a jamais aboyé.
Enfin, je suis à bout : je voudrais te voir morte
Pour ne plus supporter ton contact suffocant.
Pour la dernière fois, regarde cette porte…
C’est l’heure de foutre le camp.
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(Émile Goudeau, Fleurs de bitume, petits poèmes parisiens, Paris : Paul Ollendorf, 1885)
