LA GORILLE
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Chacun de nous avait conté son aventure plus ou moins sensationnelle et conservait secrètement, peut-être, le trésor de ses premiers rêves, de ses impressions les plus fortes.
Seul, Mahalan, le jeune et vaillant explorateur, gardait le silence en se confectionnant, d’un air songeur, une mixture d’eaux-de-vie.
« Laissons-le boire, prononça le commandant Corsillon. Ensuite, qu’il parle, bon Dieu, ou gare à lui ! »
Mahalan dégusta voluptueusement sa boisson complexe, vigoureuse. Puis, un éclair scintilla en ses yeux sombres. Il se renversa dans son rocking, secoua son cigare.
Nous attendions un de ses récits mystérieux ou tragiques, aux horizons profonds.
« Eh bien, fit-il, de sa voix un peu brusque aux inflexions parfois caressantes, nous sommes tout à fait entre intimes… Il y a plus d’un quart de siècle que je te connais et que je t’aime pour ta franchise, mon vieux Corsillon… et vous autres, vous êtes aussi des frères… »
Mahalan n’avait pas l’habitude d’être si tendre, si cordialement ému, ou, du moins, de paraître tel.
Son regard devint fixe. Une sorte de long frisson nerveux le secoua.
Quelle évocation singulière hantait sa rêverie ?
Nous multipliâmes les appels, les instances. Il reprit enfin :
« Soit. Tenez, je n’osais pas ! Même entre nous. C’est unique, c’est fou, et cependant c’est vrai. Et je vis encore, avec intensité, l’horrible et délicieuse aventure. »
*
… Je voguais vers le Caprador et la Théatie où je comptais, malgré les dangers d’un climat et d’une population farouches, acquérir une ample provision d’or et d’ivoire.
Nous étions en vue du promontoire des Hénaffes. La côte semblait peu hospitalière. On jeta l’ancre pour la pêche et l’étude des espèces sous-marines, car le savant Deslandres faisait partie de notre expédition.
La matinée était claire et paisible. Une petite brise tiède. La mer immense, assoupie, semblait méditer dans son recueillement des colères futures.
L’équipage se vouait à la torpeur et à l’ennui.
Pour moi qui ai l’horreur des choses toujours les mêmes, je souffrais de ne pas agir, de ne rien risquer, de ne pouvoir dépenser quelques-unes de mes énergies.
Avec nonchalance, je promenai ma lorgnette sur les flots lumineux et mélodieux. Je l’arrêtai d’abord sur des requins enquête de pâture.
Le vol hardi et comme orgueilleux d’un albatros retint mon attention.
Au large, une île escarpée, – une île aux tons d’ocre, – dominée par un bois touffu, m’hypnotisa. J’ignore pourquoi.
Oui, sa forme, son rivage, sa couleur, exerçaient sur mon esprit une brutale fascination.
Je voulus combattre cette impression baroque. Bah ! Inutile. Une morbide curiosité excitait mes nerfs.
Comme toujours, je pris brusquement un parti.
Je l’annonçai à Deslandes, qui me montra les requins et s’efforça de me dissuader d’un projet qu’il qualifiait d’insensé. Il prévint même le capitaine, lequel mit la chaloupe à ma disposition.
Mais j’avais attaché à ma ceinture un large couteau de chasse et je m’étais précipité avec une sorte d’ivresse dans l’Océan.
*
Je mis près de cinq heures à fendre des lames astucieuses, à vaincre un courant furieux, à déjouer la tentative d’un requin obstiné.
Une vague géante me jeta pantelant sur la côte, au milieu de coquillages roses, non loin des rochers aux teintes de brique, parmi des pierres ponces, des laves mortes jaillies de quelque cratère effacé.
Le soleil semblait jouer doucement sur les arbustes gris et blancs.
Je demeurai comme une épave quelque temps. Ensuite, ayant repris des forces, j’escaladai non sans peine une falaise.
Après cette épreuve, je m’éprouvai un courage et une curioité indomptables.
Des prairies et des bois sollicitaient ma visite. Quoique l’île ne fût pas bien vaste, j’avais la vanité du conquérant.
À travers les pousses et les lianes enchevêtrées, je m’avançai en songeant à un abri, car le soir s’approchait. Vous savez quel est mon sentiment de la nature, et surtout de la nature naturelle. Aussi j’admirais tour à tour de gaies clairières et de sombres frondaisons.
À parler franc, je ressentis alors un autre sentiment assez confus. De la peur ? Point du tout. De l’inquiétude ? Pas précisément. J’avais l’instinct qu’il m’arrivenait quelque chose de nouveau, peut-être d’extraordinaire.
Soudain, j’entendis un cri, ou plutôt un ricanement. Bon ! L’Ile serait-elle habitée par hasard ? Une hyène, sans doute.
J’aperçus un arbre, c’est-à-dire deux arbres mariés, aux troncs puissants, encombrés de branches. Et je résolus d’y grimper, d’y faire mon nid.
Mais, soudain, à une centaine de mètres, adossée à un roc, je distinguai une sorte de hutte au toit pointu. Cela me stupéfia sans m’épouvanter.
Je me mis à l’étudier du regard, à la contempler…
Or, une énorme main velue, oui, une main âpre et sauvage m’appréhenda. Je voulus faire un bond en arrière. Impossible. Mon couteau roula par terre. Un rire violent, sardonique, tinta.
Aussitôt, mes bras furent paralysés par une étreinte formidable, toute puissante. Des yeux me scrutaient. Une face noble, broussailleuse, ravagée, chevelue se pencha sur moi.
Et je fus tout à coup emporté, enlevé, dans une course vertigineuse, à travers les branches qui me griffaient, me lacéraient.
Je ne pouvais lutter, essayer de comprendre. J’étais une chose. J’avoue que je fermais les yeux devant les siens. Une haleine fauve, une haleine énorme me pénétra, m’emporta.
*
… Je m’étais assoupi.
Par une espèce de porte ou de fenêtre, je vis le ciel étoilé.
Donc, j’avais rêvé. Je fus vite debout, frais et dispos.
Où étais-je ? Dans une cabane. Des feuilles sèches en monceaux la matelassaient. Des poutres grossières soutenaient la toiture.
… Mais qu’est-ce que j’avais rêvé, au fait ? Ah oui… Hé Hé ! Quelle plaisanterie !. Non. De la pénombre sortit une ombre. Et ce furent la face, les yeux, la main. Tout cela était d’une humanité rudimentaire, mais réelle.
La clarté lunaire me permit d’examiner cette créature, de rechercher quel était son degré d’animalité par rapport au nôtre.
Elle parlait par cris rauques, par gloussements, échappés des mâchoires gigantesques. Je m’habituais à ses exhalations, aux dents éblouissantes, aux mouvements simples de cet être des bois.
Or, elle s’approcha de moi. Je m’apprêtais au duel. Elle m’enlaça frénétiquement. Mes nippes furent déchirées par ses griffes, par ses ongles, quoi.
Je me sentis nu, en proie à la chaleur, à la force, à la toison de ce… cet-ce que je sais moi… de ce… de cette gorille.
Figurez-vous qu’elle m’enveloppait, qu’elle me prenait avec des transports, des hurlements, qu’elle s’accrochait à ma peau, la femelle, – la femme, – et qu’elle me violait.
Et c’était une volupté à la fois hideuse, merveilleuse et forcenée.
Je sortais du siècle, de la civilisation ; j’appartenais à une race première, véhémente et redoutable, comme la Nature elle-même.
J’étais charrié, moi, un homme, moi qui ai lu Descartes, Gœthe, Shakespeare, saisi la pensée de Newton et de Darwin, parbleu ! par le rut des bêtes de la forêt.
Arc-boutée à moi, la Gorille poussait des soupirs, des râles et puis une vague mélancolie succéda soudain à la crise de lubricité.
Ses yeux, où des étincelles avaient fulguré, s’éteignaient maintenant. Tous deux, nous étions associés, de nouveau, au silence des choses dans la nuit. Et j’avais d’atroces courbatures.
La Femelle restait immobile. Je ne songeai même pas à fuir.
Bientôt elle s’anima. Elle me cherchait encore. Avec de farouches, d’effrayantes caresses, elle réunissait nos sexes pour de nouveaux spasmes, pour d’autres pâmoisons féroces et saccadées.
Un auteur peut-être licencieux de notre joli dix-huitième siècle soupirait à son amante : « Multiplions nos plaisirs par nos attitudes. »
Or, la Gorille pratiquait avec la plus bestiale violence ce conseil galant.
Elle me tournait, me retournait, s’enfouissait, s’ensevelissait avec des exclamations d’ivresse et de triomphe, en ma faiblesse, ou bien, me communiquant une ardeur, une fureur de brute, une électricité neuve, m’obligeait à la posséder, – cette femme ! – à la pétrir, à mon tour, tandis qu’elle me couvrait de sucs et de baves.
Enfin, je sombrai dans un vertige. Il me sembla que je dégringolais dans le néant.
Deslandres, accompagné de quelques matelote me trouva, le lendemain, paraît-il, sur la plage, nu, sanglant, les yeux hagards, en proie au délire.
L’île fut visitée de fond en comble. On n’y découvrit rien d’anormal…
Mahalan se tut. Mais il vivait réellement encore avec des souvenirs hallucinants.
Corsillon lui frappa sur l’épaule.
« Et tu n’as jamais eu l’idée de retourner là-bas, dis donc ?
– Moi ? Oh si… Si… Écoutez… Je ne repris connaissance qu’en arrivant au Caprador… Précisément, j’avais la hantise de l’île, du bois, de la hutte, de la Gorille ! Quand nous repassâmes, un mois plus tard, l’île n’était plus qu’une roche. Une éruption, je suppose… Quelque volcan sous-marin.
– De sorte que ta gorille a dû succomber dans la catastrophe, » déclara en souriant Corsillon.
Mahalan, toujours sombre et tout frémissant, ne répondit pas.
« Voyons, reprit le commandant, rappelle-toi, tu avais dû prendre de l’opium, du haschich ? »
L’explorateur hocha la tête et haussa les épaules. Puis il affirma, non sans mélancolie :
« Mes amis,vous me croirez si vous voulez. C’est peut-être la seule… la seule « maîtresse » qui m’ait réellement aimé à sa façon… et il m’arrive quelquefois d’avoir le regret, la nostalgie de sa force et de ses désirs sauvages… perdus à jamais, morts pour moi et pour tous dans le temps et l’espace… »
LA RACE NOUVELLE
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C’était par une tiède soirée de l’an 2006.
Des aviateurs rapides se croisaient dans l’air. Les énormes globes électriques commençaient d’éclairer la cité qui s’apaisait sous les douces lueurs du crépuscule.
L’astronome Simon Le Cartier, après avoir absorbé une pilule contenant la synthèse des éléments nutritifs nécessaires à son organisme, prit sa place devant le mégistocope numéro 1 et se mit à lire le ciel avec autant de patience que d’ivresse.
Il interrogeait ses constellations familières, passait de Sirius à Orion, lorsqu’une sorte de bolide immense lui apparut, alternativement sombre et lumineux.
Une masse pointue. Elle n’avait rien d’un dirigeable. Aucun aéroplane n’eût, d’ailleurs, pu s’aventurer à une telle distance dans l’espace.
Bien qu’habitué aux rêveries lunaires, la savant Le Cartier se frotta les yeux.
Décidément, le phénomène lui sembla étrange.
Il quitta l’instrument et souffla dans un tuyau acoustique. Quelques instants après, l’ingénieur Goury qui demeurait au-dessous, au quatorzième étage, pénétra dans la vaste observatoire.
Ensemble, ils examinèrent, froidement, scientifiquement, cette chose obscure, puis étincelante, qui paraissait venir de la région astrale.
Ils essayaient de la définir. En vain. Pourtant, d’après les apparences essentielles, en constatant que le mobile subissait des variations, ils diagnostiquèrent une pensée, une volonté dirigeant un mouvement.
Dès lors, il ne s’agissait plus d’une perturbation sidérale. Les deux hommes furent secoués par un frisson.
Comme ils échangeaient des opinions à voix haute, Mlle Sidonie Le Cartier, délaissant les accords mélodieux et pathétiques de son organola, vint les rejoindre et unir sa surprise à la leur.
« C’est une véritable machine à la face triangulaire, prononça enfin l’astronome. Des feux s’en échappent, rouges ou violets. »
Et cette machine fut visible, très visible. On eût dit une sorte de pyramide gigantesque et volante.
Le ciel devenait sombre ; la nuit répandait maintenant des flots d’encre sur l’éther. Les étoiles, gros diamants des ténèbres, n’étaient plus que des vers luisants timides.
Le savant projeta des fusées étincelantes vers le mystérieux mobile.
Sidome poussa une exclamation de surprise :
« On croirait que ça va s’écrouler sur nous. »
Blonde et frêle, la jeune fille avait pâli. Elle tremblait. Son père et M. Goury essayèrent de plaisanter.
Une rumeur s’était élevée de la ville énorme qui s’endormait.
Le savant se remit à son appareil, et, grâce à des projecteurs puissants, parvint à suivre la chute raisonnée et de plus en plus lente du mobile.
Il s’interrogeait :
« D’où vient-il ?… De quelle étoile ?… Il s’arrête. On cherche à se diriger… ON !!!… Avec quelle précision, quelle sûreté… il descend…
– Vers nous ! » hurla l’ingénieur. Et, brutalement, il éteignit les six globes et les lampes colossales voisines du mégistocope.
Le géant pyramidal de l’espace décrivit plusieurs courbes et, lentement, majestueusement, flotta sur le hall vitré de Le Cartier, à 400 mètres environ, à la hauteur de la Tour élevée par l’illustre Fravison au centre de l’exposition universelle, en 2000.
Ensuite, il reprit, avec une prudence extrême, sa marche descendante. Il s’acheminait en zig-zag, poursuivant, dans la complicité de l’étendue nocturne, son dessein.
Avidement, avec une curiosité qui dominait son angoisse vague et terrible, Sidonie ne pouvait détourner son regard de la grande chose noire qui venait, qui s’approchait, très réellement, dans la pénombre.
L’ingénieur vociféra :
« Attendez. Je saurai, moi…
– Que voulez-vous faire ? Ne tentez pas Dieu, » supplia Sidonie.
Goury était son ami d’enfance. Elle savait que son père songeait à la marier avec ce jeune homme hardi et vaillant.
« J’irai, dit-il, Dieu est autant sur la terre que dans les autres planètes. Je prendrai mon aéronef blindé. »
Il s’échappa. Le Cartier était haletant.
Le mobile sinistre accentuait la descente avec une sorte de solennité. Un rayon de lune avait percé les bataillons épars des nuages et jetait sa paisible clarté sur le delta fantastique.
Soudain, l’aéronef de Goury s’éleva, fragile et pointu, et monta…
Un jet de vapeur phosphorescente émergea du mobile, enveloppa le pauvre esquif aérien et le précipita dans les ténèbres.
Ensuite, il y eut devant l’observatoire un grincement formidable. De la nuit, un rayon et une pluie d’étincelles jaillirent du delta noir.
Le Cartier s’était rué vers les contrevents de fer. Mais un être immense, agile, velu, sembla sortir de l’air. Il sauta sur lui et le terrassa.
Doué de volonté et d’Intelligence, il saisit l’astronome, ouvrit une porte, le jeta sur un plancher comme une chose en une seconde.
Sidonie avait tourné les boutons électriques. Elle voulut fuir à tâtons. Une lueur bleue emplit la vaste pièce.
La malheureuse se vit perdue. Car il était là, près d’elle, géant au regard lumineux, à la crinière fantastique.
Sidonie demeura d’abord comme paralysée, puis se jeta sur un revolver bijou qui traînait près de l’armoire des lentilles, visa et fit feu. L’arme tomba de ses mains.
LUI eut comme, un gloussement.
Les balles avaient glissé sur ses touffes de poil fauve et scintillant.
Elle aurait désiré s’anéantir. Une curiosité suprême lui laissa la conscience.
L’être arracha sa robe avec une clameur sauvage et triomphale. Et tout à coup, étendue, sous le flamboiement du regard, sous une monstrueuse haleine, elle sentit une peau ardente contre sa eau.
Une souffrance aiguë, horrible déchira sa chair. Ensuite, une brusque volupté, merveilleuse, la traversa. C’était comme de la lumière qui la pénétrait, comme une chaleur nouvelle et sublime qui prodiguait à son corps terrestre toutes les illuminations du ciel et le faisait rayonner splendidement, ainsi qu’un astre, dans le vertige et la domination, et dans l’au-delà. Enfin, elle s’évanouit.
Simon Le Cartier s’efforça de croira à une hallucination collective. Cependant, il avait trouvé sa fille nue, accablée par un sommeil de plomb. Goury, qui avait eu la chance de tomber, avec son aéronef, dans le port de la Concorde d’où il était sorti sain et sauf, ne savait non plus que penser.
Sidonie, elle, demeurait profondément songeuse, frissonnante. Bientôt, elle eut des troubles, ceux de la grossesse. Elle, si mince et si petite, se gonfla.
Après seize mois d’attente, elle accoucha fort laborieusement d’un enfant long, velu, au front garni d’une touffe de cheveux fauves, au regard surpris, triomphant et resplendissant.
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(Albert Keim, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-cinquième année, n° 3007, jeudi 5 novembre 1908, et n° 2881, mardi 21 janvier 1908)
