Le Périple
DE LA LITTÉRATURE ET DE L’ART
_____
L’Art de mourir.
Nous ne voulons point parler de l’Ars Moriendi (Tractatus succinctus ac valde utilis de arte et scienta perfecte vivendi beneque moriendi, variis historiis ac orationibus illustratus), que Pierre Maréchal imprimait à Lyon au XVe siècle, et qu’il ne faut pas confondre avec l’Ars memorandi per figuras Evangelistarum, quoique la mort ne soit pour certains, et pour la plupart des religions, que l’art de se souvenir et la table des matières de la vie.
Il s’agit d’un plus beau livre, l’Imitation de la mort, de Rachilde, qui vient à point pour ceux que l’Imitation de Jésus-Christ ne paraît plus qu’un tome d’une bibliothèque bleue par trop céleste.
La mode est aux acrobates qui « imitent la mort » : cercle de la mort et autres courbes fermées dont se joue la locomotion moderne et que Dante, le pauvre ! n’a parcourues – sept fois, il est vrai – qu’à pied. Mais ces acrobates ne font guère mieux : ils tournent autour : la mort, pourtant, n’est pas un pot.
Il viendra un temps universel, qui existe déjà de toute éternité pour plusieurs, où il sera normal de se couper un doigt, ou le sexe, ou la tête, et cela repoussera parfaitement bien. Tous les animaux que l’être humain traite, pour ce pouvoir qu’ils ont, d’inférieurs, le font.
L’antiseptie est une bonne plaisanterie et un joujou de consolation des malsains, et la pourriture, cette forme de l’amour, n’est que la mère de la très pure vermine renaissante.
Aucun bourgeois n’a pensé que, propriétaire du sol, de par la loi, usque ad cælum, il avait le droit d’établir, aussi bien que le tout-à-l’égout, le TOUT-AU-CIEL.
Le mot génie a été assez galvaudé pour qu’il soit du moins courtois de ne le point sortir, précisément quand il s’impose. Aucun des maîtres du fantastique scientifique n’aurait imaginé ce lavage de la vaisselle au fond de l’azur-dépotoir : « Un tourbillon de jeunes filles nues qui, debout et empressées, s’agitaient autour du jet des assiettes sales, comme des abeilles autour des fleurs. Plus loin, elles se renvoyaient l’une à l’autre les assiettes propres pour les empiler dans les classeurs et les numéroteurs, ayant l’aspect de jeunes déesses jouant aux disques. »
Et l’un d’elles dit, cambrant les reins : « N’est-ce pas, mon petit, que les femmes en bas sont des cruches incapables d’allumer du feu et de laver la vaisselle ? Il faut venir au ciel, vois-tu, pour savoir faire l’amour. »
Nous ne décrirons point le « caoutchouc humanisé » devenu peu à peu vivant, ni le dernier ennemi de l’ordre futur, dans le pire cul-de-basse-fosse du ciel, un ulcère lumineux au milieu de son crâne, proférant la formule abolie : Ite, missa est.
C’est bien cette mort-là, son Imitation, mort véritable, telle que les savants commencent à l’entrevoir : celle qui est la même que la vie, celle qui est aussi nécessaire au bruit de la vie que le silence entre les battements du balancier.
On l’entend, une fois, ce silence, quand le cœur du moulin s’arrête ; puis un gazouillis d’amour jeune reprend… parce qu’il y eu un cadavre.
Ainsi encore, la fille du louvetier, partie dans la nuit vers un loup, mort crucifié, voit face à face le vrai loup, l’amant ravisseur, et c’est pourquoi elle ne revient pas.
Mais il y a surtout la morte qui revient, et celle de qui le récit de voyage posthume est mieux qu’une imitation de la mort : la jeune femme morte en couches, rappelée par le cri désespéré de l’amant, réveillée dans les plis de ses rideaux : « Je bouillonnais là-dedans comme un oiseau dont les pattes sont cassées et qui conserve la liberté de ses ailes. »
Elle vit toujours, elle peut savoir qu’elle demeure chez l’aimé, en lui, qu’elle habite « sa prison de chair. »
La morte est un trésor plus portatif…
En même temps, elle tâtonne dans ces prodigieuses « ténèbres claires » de l’éternité, « probablement derrière l’heure. » Ce paysage est effroyable.
Dans le temps humain, seul est resté le petit enfant mâle, qui n’est pas né : « Il a des oreilles à peine ourlées, comme en porcelaine, il a tout d’un petit Jésus de cire voilé d’un crête rose, et il serre ses petits poings sur sa face. Il est terrifié par la laideur intérieure de sa mère ! » Or, dans l’éternité, l’âme en peine, enfin, « a vu l’heure !… à une montre qui n’a qu’une aiguille sur minuit ! »
Ne serait-ce pas, cette aiguille, la Force vivante qui s’érige, à jamais joyeuse, et qui empêche que la mort ne remeure ?
Il n’y avait qu’un esprit inextinguiblement vivant qui pût écrire sur ce qu’on croit le vide.
On se fera assez bien une idée du livre en perçant un doigt jusqu’à l’os avec une pointe barbelée trempée dans du sang putréfié, en fendant le doigt ensuite, tout à loisir – trois heures suffisent – avec un rasoir, tout en dégustant quelque poison, en rafraîchissant la plaie dans un grouillis de vermine, et enfin en vaquant, après, tranquillement, à ses affaires.
Cette vitalité normale n’appartient pas à tous.
_____
(Alfred Jarry, in La Plume, 1903)

