À vingt-deux ans, Clarence était resté l’enfant maladif et impressionnable jusqu’à la névrose qui, jadis, éprouvait des voluptés indicibles à traverser, au fond d’une voiture bien close, par les soirs de tempête, des bois où se lamentaient les loups ; encore maintenant, il préférait aux roulades du rossignol la plainte longue de la hulotte, au haut d’un vieux chêne, à minuit.

Il habitait seul, avec une grand-mère très âgée, un château perdu entre une forêt et des landes.

Dans les fourrés vivaient en hostilité, durant le jour, lapins et milans, gentillâtres veneurs et braconniers à demi-sauvages ; le soir venu, on n’entendait plus que le glapissement ou le cri des bêtes nocturnes et, vers onze heures, le sifflement d’un train qui traversait la forêt.

À ce moment, Clarence veillait. De sa chambre étroite et gaiement éclairée par deux lampes à abat-jour roses, il sondait les masses d’ombre du dehors et les peuplait d’une vie étrange, son front brûlant appuyé sur le meneau de granit qui séparait en deux sa fenêtre. Il savourait la peur, la maniant à son gré, mais sachant bien qu’un jour ou l’autre il serait dominé par elle.

Ce raffinement seul manquait encore à cette exquise torture : c’était la sensation du précis dans le mystérieux.

La voie ferrée qui coupait les bois avait été terminée au dernier printemps. Lorsqu’arriva novembre, et que les chênes eurent perdu toutes leurs feuilles, Clarence aperçut, un soir, une lueur rouge qui étoilait au loin l’ombre des futaies. C’était un disque isolé au sommet d’une rampe de la voie, en plein milieu de la forêt.

Clarence, dès lors, se mit à regarder, chaque nuit, le point rouge, et, peu à peu, une fascination craintive l’attira vers cette lueur lointaine et fixe.

Une angoisse l’obsédait à l’idée de partir seul, à minuit, de se diriger au fond des gorges sauvages vers cet œil immobile, de l’entrevoir et de le perdre tour à tour, de se sentir approcher de lui, de le retrouver soudain face à face, comme une chose ennemie, dans l’obscurité et l’abandon.

La hantise s’accentua. L’attirance de ce point rouge devint pour Clarence l’idée fixe, prélude de la folie. La nuit, il se levait pour courir à sa fenêtre ; essayait-il de résister : cette lutte contre lui-même le secouait de crises nerveuses, et il finissait par obéir à l’instinct.

Clarence partit un soir, deux heures avant le passage du train.

Avez-vous rencontré quelquefois un oiseau que fascinait une couleuvre ? Le pauvre petit veut se défendre, essaie de détourner les yeux ; mais, lentement, il avance jusqu’à la gueule béante, en face de lui. Ainsi, Clarence luttait. D’un effort suprême, il repoussait la folie. Il s’efforçait de ne voir dans les causes de sa terreur que leur réalité physique, dans les arbres que du bois de chauffage, dans la lueur rouge qu’une vulgaire lanterne ; mais bientôt le prisme de la peur déformait de nouveau pour lui toutes ces images.

Il courait en plein taillis, au milieu d’une ombre intense. Au-dessus de lui, les demi-clartés du ciel dessinaient le lourd balancement des hauts chênes isolés. Son cœur battait à se rompre ou se contractait d’une angoisse folle.

Au creux des vallées, la lueur sinistre du disque disparaissait. Des éclairs de raison lui revenaient alors, et il s’efforçait de retourner en arrière. Vain effort ! Il ressentait maintenant l’effroi du chemin parcouru, la hantise de chaque arbre qu’il savait derrière lui.

Parfois, l’excès même de son épouvante l’en délivrait un instant. Des idées d’un autre genre se réveillaient en lui. C’était une tristesse douce, une nostalgie du grand soleil d’août, des moissons blondes et des enfants qui jouent devant les maisons blanches des villages. Et c’était ensuite un désir serein de la mort et de la paix profonde de ces chevaliers de granit endormis, les mains jointes, sur les sépulcres des cathédrales.

Maintenant, il gravissait une colline plantée de sapins où le vent s’engouffrait avec la sonorité des vagues sur les écueils. Ce fut là, au sommet de la côte, qu’il aperçut le disque, à trente pas. La lanterne immobile et rouge semblait un œil braqué sur lui. Et comme il s’approchait, fasciné, la sueur coulant du front, voici que le disque, mû à un kilomètre de là par un manœuvre, tourna brusquement sur lui-même avec un vacarme infernal. Il ouvrait la voie au train montant. Clarence poussa un râle étouffé ; il se comprima le front avec ses deux mains, comme pour en retenir un reste de raison. Trop tard ! le fou avait surgi en lui.

Pourquoi cette phrase : « Je ferai dérailler le train ! » jaillit-elle ensuite au fond de sa cervelle obscurcie ?

Peut-être lui vint-elle de cette suprême épouvante : voir défiler, dans un éclair, les wagons lumineux, pleins de voyageurs confortablement emportés vers les villes ; puis, rester là, tout seul, parmi ces sapins noirs, à minuit, face à face avec le disque, l’œil rouge braqué sur lui.

Déjà montait des gorges lointaines un sifflement atténué.

Sous un pâle reflet de la lune, entre deux nuages, Clarence aperçut un amas de traverses rangées au bord de la voie ; et lui, délicat, inapte aux besognes rudes, il eut à cette minute assez de force nerveuse pour traîner, seul, une de ces longues poutres et la poser en travers des rails.

Le train escaladait déjà la longue rampe ; à quinze cents mètres, Clarence percevait son bourdonnement sourd et entrevoyait parfois une lueur rapide au fond des vallées.

Mais voici que dans le cœur du pauvre fou une image très calme, une blanche vision de son enfance est revenue. Tout petit, sur les genoux de sa mère, il traverse une forêt obscure dans la lumière joyeuse d’un wagon. Où vont-ils ? N’importe ! Cela a-t-il existé jamais ? Il ne le sait plus.

Ce souvenir, ce rêve peut-être, a ramené des pleurs au fond de ses yeux. Clarence est à genoux, affaissé. Alors, une idée s’éveille en lui : dans ce train qui va passer, il y a des mères comme était la sienne et des enfants qu’elles câlinent en souriant.

Soudain, comme sa raison se réveillait presque, un choc ébranle irréparablement son cerveau : à trois cents mètres, les deux yeux de la locomotive débouchent d’une courbe.

Vingt secondes ! Il a pu retirer la traverse, d’instinct, comme il l’avait placée. Alors, sur le rail, il s’allonge lui-même ; et, très calme, à présent, il regarde approcher, grandir dans un roulement de tonnerre la bête monstrueuse qui va éparpiller sa chair en bouillie.

Et le train passe devant le disque immobile, entre les masses noires des sapins.
 
 

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(André Godard, in Gazette de l’Oise, supplément hebdomadaire illustré, première année, n° 6, dimanche 24 juillet 1892 ; repris dans Le Petit Parisien, supplément littéraire illustré, quatrième année, n° 184, dimanche 14 août 1892 ; « Variétés, » in Le Petit Courrier, dixième année, n° 215, mardi 30 août 1892 ; in Le Peuple français, organe de l’Union Nationale, troisième année, n° 268, samedi 28 septembre 1895 ; « Variété littéraire » [suivi de la nouvelle « La Tombe de glace »], in Stamboul, journal quotidien, politique et littéraire, quatre-vingtième année, n° 201, vendredi 2 septembre 1898. « Danger Ahead, » gravure d’après un dessin de W. L. Sheppard, parue dans le Harper’s Weekly du 10 février 1872)