Ceci est ma suprême confession. Suis-je fou ? L’ai-je été ? Je n’en sais rien. S’il plaît à ceux qui me survivront de s’arrêter à cette hypothèse, ils trouveront dans mes derniers aveux de quoi la confirmer amplement. Aux yeux du vulgaire, tout individu dont la sensibilité plus affinée reçoit des impressions trop personnelles est un anormal. Je suis un de ceux-là, je l’avoue. J’ai connu des extases pour un parfum, pour une harmonie de lignes, de couleurs ou de sons ; j’ai éprouvé des rages furieuses devant une dissonance ou une laideur.
J’ai vibré, de corps et d’âme, jusqu’à l’anéantissement, jusqu’au nirvana physique et moral dans ma communion avec la beauté. Je vais en mourir, et je ne regrette rien.
Mais avant de disparaître volontairement, de donner cette preuve ultime de folie, je tiens à prier mes héritiers de ne pas se déranger pour rechercher ma succession : afin de leur éviter des discussions pénibles ou des procès douteux, j’ai distribué récemment ma fortune à des indigents. J’ai soigneusement pris tous les renseignements nécessaires pour que cette libéralité eût des fruits utiles : je crois avoir atteint mon but. Au lieu de verser une poussière d’aumône à des mendiants professionnels, j’ai donné à une dizaine de familles intéressantes le moyen de s’établir et d’élever leurs enfants ; c’est encore pour un célibataire comme moi le meilleur moyen d’acquitter sa dette sociale. Je ne lèse personne puisque j’avais acquis mes biens par mon travail personnel, et pour moi-même je n’aurai plus besoin de rien maintenant. Je viens de payer ma note au bureau de l’hôtel, et j’y ai laissé un dépôt suffisant pour régler mes frais d’enterrement, si, par fortune, on retrouvait mon corps. Mais, comme personne n’a d’intérêt à rechercher mes os, j’espère qu’ils blanchiront tranquillement dans l’endroit désert et sauvage où je compte les laisser.
Car c’est un véritable pèlerinage que j’entreprendrai demain. Heure par heure, étape par étape, je revivrai l’aventure d’une nuit presque telle qu’elle m’arriva voici un an et dont l’anniversaire marquera le terme que j’ai fixé à ma vie.
J’étais à Saint-Christau, dans le même hôtel, dans la même chambre où je suis aujourd’hui. Par ma fenêtre, je voyais les joueurs de tennis s’agiter, tout pareils à ceux que j’aperçois en ce moment. J’ai retrouvé tout le personnel tel que je l’avais connu ; seulement, à mon arrivée, les visages se sont empreints d’un sourire plein d’estime : je suis un héros, un de ces hommes dont on raconte l’histoire avec admiration – j’ai fait ce que bien peu de gens auraient fait à ma place, assurément. Mais, hélas ! je n’ai plus les mêmes voisins de chambre.
L’année dernière, un ménage occupait l’appartement contigu au mien. Lui, vieux, maigre, taciturne et quinteux ; elle, une Parisienne drôlette… et quelconque. Le monsieur, atteint d’une leucoplasie buccale, terrorisé par la peur du cancer, passait sa vie à examiner sa langue dans un miroir de poche ; rien au monde n’existait pour lui en dehors des variations de ses taches blanches. La femme s’ennuyait à périr. Nous eûmes vite fait connaissance. Au bout d’une heure elle ne m’avait rien laissé ignorer de son histoire et de ses goûts : l’entreteneur riche qu’on suit par nécessité, le petit ami laissé à Paris, le plaisir de trouver une distraction en voyage… Bref, elle s’offrit si clairement que la plus élémentaire politesse m’obligea à la prendre.
Ce fut mesquin, ridicule et banal. Malgré l’indifférence évidente de son amant, Rita – peut-on s’appeler Rita ! – exigea que nous nous cachions de lui. Il me fallut subir les œillades complices de la soubrette, la platitude goguenarde des garçons de restaurant. Et lorsque nous déambulions dans le parc, elle bavardant comme une ingénue de comédie, lui contemplant sa langue, et moi l’air ennuyé d’une poule qui a trouvé une brosse à dents, les promeneurs saluaient notre trio hétéroclite d’un sourire railleur que je trouvais bien excusable.
Par quel hasard nous parla-t-on d’Estaës ?… Je ne m’en souviens plus. Quelqu’un vanta la beauté du site et de la route, raconta la pêche miraculeuse que l’on fait dans le lac, une fois l’an, les filets jetés le soir et relevés au petit matin, tout gonflés de l’argent vivant qu’y mettent les truites prises par centaines. Rita fut curieuse de voir ce spectacle ; je saisis cette occasion de lui être agréable et pris les dispositions nécessaires pour que notre excursion eût lieu dans les conditions de confort que je savais indispensables à ma maîtresse de rencontre.
Le jour fixé arriva. À huit heures et demie la voiture était devant la porte. À neuf heures, Rita descendit, coiffée à miracle, fardée, corsetée, pomponnée, comme pour une promenade au Bois. Elle installa sa personne, ses ruchettes, son ombrelle, son réticule, ses gants, ses flacons et sa bourse, fit avec son mouchoir de véhéments signes d’adieu à son amant qui allait placidement aux bains, et nous partîmes. À toutes les fenêtres de l’hôtel, les vitrages se relevaient, laissant entrevoir des visages amusés. Et il me sembla presque entendre la fusée de rires qui dut accompagner notre triomphal départ.
Mais, bientôt, le charme de la promenade dissipa ma mauvaise humeur.
Si on connaissait partout les chevaux béarnais, personne ne voudrait plus d’automobile. De leur trot égal et rapide, nos quatre bêtes montaient et descendaient les côtes, nous berçant au bruit cadencé de leurs sabots et de leurs grelots. Rita avait essayé de parler, elle avait même entonné, de sa voix un peu canaille, quelque refrain de bastringue, mais mon mutisme la gagna, et, après une allusion aigre-douce aux gens qui ne savent pas s’amuser, elle me laissa jouir silencieusement du paysage.
Autour de nous, les montagnes semblaient jouer à cache-cache, se montrant chacune tour à tour sous des aspects différents. Elles se découpaient sur le ciel d’un bleu violent avec une netteté de dessin telle que j’en avais des battements de cœur. Si j’avais le bonheur d’être artiste, je trouverais peut-être un soulagement à mes sensations dans la possibilité de les exprimer ; n’étant capable que d’émotions stériles, la jouissance que me cause la beauté est toujours mélangée d’une certaine souffrance et me laisse dans un état physique comateux dont je ne puis sortir que par un effort.
J’en étais là, lorsqu’une automobile corna dans le lointain. Nous venions de passer sous l’arche hardie que le pont d’Escot jette d’une montagne à l’autre. Nous franchissions cette gorge mystérieuse où les rochers accumulés au-dessus de la route semblent s’être miraculeusement arrêtés dans leur chute pour guetter et écraser le voyageur qui passera à leur portée. Je ne pensais plus, je sentais par toutes les fibres de mon corps, quand Rita m’arracha à ma contemplation :
« Oh ! là, regarde, que c’est drôle ! »
Dérangé de son sommeil par notre voiture, un jeune porcelet s’était mis à trotter devant nous. D’un habile coup de fouet, le cocher l’avait ramené sur notre gauche, mais trop tard pour lui éviter l’accident fatal. L’automobile, qui nous avait rejoint, nous dépassa à cet instant précis, toucha la petite bête en plein et l’envoya rouler contre le talus. Ce fut si rapide que personne ne se rendit d’abord compte de ce qui s’était passé. Simultanément, le chauffeur et notre cocher arrêtèrent nos véhicules, et nous mîmes tous pied à terre. Au bord de la route, l’animal blessé gémissait doucement sans remuer. Quelqu’un le toucha du bout du pied, et ce fut comme si on avait mis en branle le ressort de tous ses mouvements. Dans une gigue effrénée, couché sur le dos, le porcelet semblait mimer quelque cocasserie spasmodique. Des sursauts désordonnés secouaient son ventre, tordaient ses membres ; le sang lui coulait des naseaux, tandis qu’en des explosions successives et bruyantes son corps évacuait les matières que ne retenaient plus les intestins écrasés ou perforés. Rita laissa échapper un éclat de rire.
« Cette bête agonise, il faut l’achever, dit le chauffeur brusquement.
– J’allais vous en prier, » répondis-je.
Il tira de sa poche un revolver de fort calibre.
« Oh ! pas encore, implora Rita, c’est si drôle. »
Comme si elle n’avait pas été présente, l’automobiliste arma, et, introduisant le canon du revolver dans l’oreille de la bête, tira. Après deux ou trois violents soubresauts, ce fut fini.
« Merci, monsieur, dis-je. Voulez-vous me permettre de payer ma part de cet accident dont ma voiture est aussi responsable que la vôtre ? »
Mais il refusa en riant.
« Ce sont les risques professionnels, dit-il. Et d’ailleurs, je suis assuré. »
Sur ces entrefaites, le propriétaire du porcelet étant survenu, nous laissâmes les intéressés s’arranger, et, quelque temps après, l’automobiliste nous ayant dépassé, cette fois sans encombre, nous ne le revîmes plus. Mais cet incident m’avait péniblement impressionné.
La souffrance physique est toujours pénible à voir, mais, quand elle se manifeste chez des êtres faibles qui ne la comprennent pas, comme sont les enfants ou les animaux, cela devient une chose affreuse. On sent que c’est injuste ; on est envahi par une grande vague de pitié et de révolte, si bien qu’on accepterait parfois de subir soi-même le mal pour ne pas le laisser supporter à ses inférieurs.
Cependant, comme nous avions rapidement mis terme au supplice du porcelet blessé, je ne me serais pas arrêté à ce souvenir désagréable si je n’avais pas eu Rita à côté de moi. Mais, devant les tortures visibles d’un petit animal sans défense, elle avait ri. Elle avait ri de ce rire stupide, bas, ignoble, qui bafoue les choses hautes et grandes. C’est ainsi que les populaces rient lorsqu’on les met en présence de la douleur, de la mort, de la nudité, du génie, parce que tout cela est trop simple, trop pur, et qu’à leur grossière admiration il faut le clinquant du mensonge et les grimaces de la comédie. La suprême beauté du réel ne les touche pas, et leur imagination malpropre salit tout ce qu’elle effleure. Rita était de cette race. D’indifférente, elle venait de me devenir odieuse.
Il me parut néanmoins impossible de rompre avec elle sur l’heure et inutile de gâter notre promenade par des explications qui eussent dégénéré en querelle ; je ne lui fis donc point part de mes réflexions. Mais un instinct intime dut l’avertir qu’elle m’avait déplu, car, dès cet instant, son visage et son maintien eurent une gravité que je ne lui avais jamais vue. Peut-être aussi était-elle simplement fatiguée.
À Urdos, pendant le déjeuner, elle parla peu, puis se retira dans une chambre pour se reposer et se mettre en tenue de montagne. Quand elle reparut, ce n’était plus la même femme. Un petit béret bleu remplaçait le monument de fleurs et de plumes dont elle se coiffait ordinairement ; son corps, libéré du corset, avait repris une forme naturelle, et ce fut avec un joli mouvement souple qu’elle me tendit ses lèvres à baiser en me disant à voix basse :
« Pourquoi boudes-tu, méchant ? »
On nous conduisit en voiture jusqu’à Peillou, où les mulets nous attendaient ; Rita se hissa sur l’un d’eux, tandis que les trois autres furent chargés des provisions, des couvertures, des filets, et nous nous mîmes en route.
Par un sentier étroit, à travers rochers et prairies, tantôt par des bas-fonds de ravins, tantôt par des crêtes escarpées, les Espagnols nous guidèrent. Ils étaient quatre. Je ne pus m’empêcher de remarquer leur silence et leur gravité. Pas un mot inutile ne fut échangé entre eux ; pas une fois, ils ne nous adressèrent la parole. Chacun à la tête d’une mule, ils marchaient d’un pas égal et cadencé, aussi indifférents à notre présence que si nous n’avions pas été là. J’essayai en vain de scruter leurs visages de médailles antiques : je n’y lus même pas de la curiosité. Ils allaient à leur occupation ; nous avions donné vingt francs pour les regarder travailler : ils exécutaient leur part du pacte, et c’était tout. Nous ne les intéressions pas… ou peut-être la politesse espagnole commande-t-elle de laisser les gens agir à leur guise sans les importuner de vaines questions. Qui sait ?
Pendant cinq longues heures, nous marchâmes ainsi, toujours en montant. Et, vers la tombée du jour, on arrêta les mules au haut d’une montagne, et les hommes prirent le chargement sur leur dos. Nous fîmes ainsi une centaine de mètres, et, après avoir traversé une sorte de brèche ouverte en plein roc, nous vîmes soudain le lac à nos pieds.
Dans une cuvette immense, pareille au cratère d’un volcan éteint, l’eau grise frissonnait. De petites vagues venaient mourir sur les bords en pente et, tout autour, les montagnes s’élevaient en cirque, droites, hautes, lourdes, couronnées d’un brouillard épais.
Je fus saisi d’admiration et de frayeur. Quelle mystérieuse chimie notre mère nature élabore-t-elle dans ce gigantesque chaudron ? Pourquoi certains paysages évoquent-ils fatalement la destruction et le mal ?… Estaës est un de ceux-là. Et ce fut avec de mauvais pressentiments que je vis les hommes jeter leurs filets, amorcer, piqueter dans cette eau sinistre, comme s’ils avaient accompli la besogne la plus naturelle du monde.
Partant du lac, un sentier circulaire court en colimaçon au flanc de la montagne ; je vis les pêcheurs le suivre, s’agrippant aux rochers, et parfois, par la lumière décroissante, ils semblaient suspendus dans le vide au-dessus du lac.
Puis, leur tâche achevée, ils revinrent sur le petit plateau où ils nous avaient laissés. L’un d’eux, qui parlait le français, nous offrit de nous réfugier dans une guérite de berger, car il commençait à bruiner. Mais, après une inspection sommaire, la perspective de nous enfermer dans cette caisse minuscule, non aérée et grouillante de vermine, nous répugna, et Rita et moi décidâmes de passer la nuit à la belle étoile. Les hommes nous souhaitèrent le bonsoir et se retirèrent dans leur abri : nous restâmes seuls en face du lac.
Le ciel était couvert, il faisait complètement noir. On ne voyait que le miroitement pâle de l’eau, tout pareil à celui que met une glace dans une chambre obscure. J’étais attiré par ce reflet. Mais Rita, épuisée de fatigue, ne voulut pas encore aller explorer, et nous organisâmes notre campement.
Entre deux rochers, nous assujettîmes une couverture et, sous cette tente improvisée, après avoir dîné gaiment, bercés par le clapotis des vagues, nous nous endormîmes aux bras l’un de l’autre.
Quand je me réveillai, Rita n’était plus à mes côtés. La lune s’était levée et luttait en vain contre les nuages et la brume. Par moments, elle triomphait et jetait une traînée d’argent sur le lac, qui semblait alors immense, puis elle s’éteignait, laissant le ciel d’un gris pâle et uniforme. Sur ce fond, les montagnes se détachaient maintenant en noir. Mais elles n’étaient plus immobiles et sévères comme à notre arrivée ; elles s’étaient animées d’une vie diabolique et changeaient d’aspect à tout instant. Chaque sommet prenait la forme d’une bête fantastique et menaçante ; le lac était entouré de fantômes grimaçants et hideux.
À ma gauche, une sorcière noire baignait ses pieds dans l’eau ; plus loin, un dragon tournait vers la lune ses crocs dressés ; en face de moi, une chose innommable, une créature amorphe et méchante s’élançait vers nous.
Et soudain, à droite, j’aperçus Rita qui suivait l’étroit sentier taillé dans la montagne. Frileuse, elle s’était enveloppée d’une longue mante noire dont le capuchon relevé lui couvrait la tête, et je la distinguais à peine du sol qu’elle foulait.
Mais quand elle arriva sur le rocher qu’elle escaladait, sa silhouette se découpa sur le ciel, toute noire, comme celle des montagnes. Et elle était si pareille aux choses qui l’entouraient qu’elle me parut la reine de ce royaume de démons, la maîtresse de ces gnomes et de ces bêtes inconnues. Ce fut admirable. J’allai vers elle, et en ce moment elle se mit à chanter. Quoi ? Je ne m’en souviens plus. Peut-être la valse à la mode, peut-être autre chose. Mais dans ce calme absolu, dans ce silence religieux, sa voix prit l’ampleur des choses sacrées et me donna le frisson de la perfection absolue. J’étais près d’elle ; je mis mes lèvres sur les siennes, et aucune possession ne m’a jamais donné la joie complète et définitive de ce baiser… Alors… je pensai que je n’oublierais jamais cet instant et que je ne le retrouverais plus ; je sentis que j’étais possédé pour toute ma vie, et que le lendemain Rita redeviendrait la Rita de tous les jours, celle qui fredonnait le Petit Duc et qui avait ri devant une agonie de bête. Et moi, je m’acoquinerais avec elle dans l’impossible espoir de faire vivre l’irréel, et toujours, toujours, je serais hanté par le souvenir de celle qui était là devant moi…
Je ne pouvais pas supporter cela. Je tenais mon bras derrière Rita ; elle était penchée sur l’eau… Je la poussai, je vis tourbillonner la blancheur de ses jupons. J’entendis le bruit sourd du gouffre qui s’ouvrait, puis plus rien.
Mon remords fut aussi impulsif que mon acte. J’arrachai ma veste, je descendis la pente, je sautai dans l’eau, mais elle était si froide que je dus en sortir aussitôt et n’eus pas le courage de m’y remettre. Je courus appeler les pêcheurs. Mais ils me déclarèrent qu’il était impossible de chercher dans le lac pendant la nuit, que les courants avaient pu déplacer le corps, et qu’au surplus ils ne savaient pas nager. Ils m’entraînèrent dans leur cahute, et l’un d’eux, me tendant une outre en peau de bouc, me força à boire le vin épais qu’elle contenait.
Quand le matin pâle se montra, les hommes halèrent les filets pleins à crever. Les poissons d’argent, l’eau scintillante, semblaient une lumière dans les montagnes redevenues claires ; peu à peu, chaque chose prit couleur, et, tout autour du lac joyeux, je vis un large cadre d’iris violets et jaunes. Le soleil alluma son disque de feu, et soudain les fleurs s’animèrent et vécurent : sur chacune d’elles, d’innombrables papillons blancs, tachés de sang et d’encre, battaient des ailes pour saluer le jour naissant. Ce fut une féerie… un rêve, que je reverrai une fois, demain…
Et quand, en ramenant un des filets, les pêcheurs le sentirent alourdi du corps de Rita, que le courant y avait entraîné, ils se découvrirent et se signèrent avant de le haler.
En se débattant, sans doute, ma maîtresse s’était étroitement enroulée dans les mailles serrées qui lui faisaient un étrange suaire ; ses cheveux mêlés d’algues vertes s’étaient plaqués sur son visage, et les poissons déjà pris la revêtaient d’une étincelante robe d’argent. Nous l’étendîmes sur une couverture et nous la couvrîmes de gerbes d’iris, arrachés par poignées. Les papillons ne quittèrent point les fleurs sur lesquelles ils étaient posés, et, jusqu’au soir, ils y mirent le battement de leurs ailes blanches tachées de pourpre.
Rita n’avait ni parents ni amis ; on l’a enterrée là-bas, dans un petit cimetière de village. Et, sur sa tombe, j’ai fait graver un seul mot : Estaës. Mais en plein marbre un artiste a ciselé de merveilleux iris, et les montagnes jettent leur ombre grave sur cette morte en qui elles s’incarnèrent un soir.
Quant à son amant, il m’écrivit pour me féliciter de mon héroïsme et s’excusa de ne point assister aux obsèques, ne voulant pas interrompre sa cure.
Et maintenant, je sens un extraordinaire bien-être. J’ai vu ce qu’on peut voir de plus beau dans la vie et dans la mort ; j’ai éprouvé des émotions après lesquelles rien n’existe plus ; j’en ai encore les yeux et l’esprit hantés. J’ai vécu une année de délices et de tortures alternées. Mais tout cela est fini… Ce soir, je referai la route inoubliable, je reverrai les montagnes ensorcelées et le lac perfide ; demain, quand le jour naîtra, les mystérieux papillons battront des ailes pour moi ; je cueillerai encore une fois leur bouquet vivant, et puis je chercherai dans la mort la communion suprême avec le grand Tout, le baiser que m’a donné la terre, un soir, sur les lèvres de ma maîtresse… Estaës !…
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(Barraute du Plessis, Orosia et les treize cochons, Paris : Alphonse Lemerre, 1912 ; Lucien Lévy-Dhurmer, « La Sorcière, » pastel sur papier, 1897)


