C’est en 1691, sous le gouvernement du vice-légat Laurent Fieschi, secrétaire de la Sacrée Congrégation des Rites (1691-92) que se passa en Avignon le tragique événement dont nous donnons le récit.

Il y avait alors au Bourguet Saint-Lazare, faubourg extra-muros, à quelques « cannes » des remparts, une auberge située entre l’ancienne maladrerie Saint-Lazare, et le lieu dit Camp-Rambaud, (ou camp Robau, d’après Terrier de Saint-Georges en 1392) où se dressaient autrefois les tentes des routiers qui venaient mettre le siège devant la cité papale.

Cette auberge, tenue en 1691 par la veuve Raimbaud, honnête et digne femme, et sa fille la jolie Baptistine, avait pour enseigne deux clefs d’or, posées en sautoir sur champ rouge, c’est-à-dire les armes du Comtat-Venaissin. Mme Raimbaud continuait le commerce de son mari dont, depuis de nombreuses générations, la famille tenait de père en fils cette hôtellerie fort achalandée. Les maraîchers de Montfavet, Réalpanier, du Pontet, de Sorgues, etc., y venaient volontiers souper et passer la nuit les veilles de marché, de façon à entrer en Avignon de grand matin, aussitôt que se levait la herse et que s’abaissait le pont-levis de la porte Saint-Lazare. Les repas y étaient bons, les chambres propres et bien tenues, et tout le monde connaissait l’auberge, dont la porte était surmontée par l’enseigne décrite plus haut, qui, selon l’usage, consistait en une planche suspendue perpendiculairement à la porte au moyen d’une barre de fer. On y lisait, autour de l’écusson aux deux clefs, les inscriptions suivantes :
 

HÔTELLERIE PAR LA PERMISSION

DE MONSEIGNEUR LE VICE-LÉGAT.

DÎNÉE ET COUCHÉE DU VOYAGEUR

 

Et, au dessous, l’indication des prix, qui étaient des plus raisonnables.

Presque chaque matin, la jeune Baptistine entrait dans Avignon par la porte Saint-Lazare, et se rendait à l’église des Augustins, dont le clocher au profil en forme de quenouille s’élève encore rue Carreterie, où son horloge indique l’heure à de nombreuses familles d’ouvriers. La gente fille, pénétrant dans le cloître, entrait dans la chapelle des Gondi consacrée à St-Jean-Baptiste, et qui, proche de la sacristie portait au-dessus des tombes de plusieurs de ces illustres Florentins inhumés dans l’église, leurs armoiries : D’or à deux masses de sable posées en sautoir et liées de gueules.

Baptistine allait s’agenouiller dans un coin et demeurait longtemps en prières ; à sa sortie, elle retrouvait régulièrement un jeune marinier du Rhône, qui, après lui avoir offert l’eau bénite lorsqu’elle entrait, attendait pour s’acquitter à nouveau de ce pieux devoir. Il se nommait Ripert, fils d’un pêcheur de l’ancienne île de Barban, réunie au moyen âge à la rive gauche du Rhône lors d’un déplacement subit du cours du fleuve. Près du Rocher des Doms, une svelte tourelle à pans coupés porte encore l’appellation de tour de Barban (1), et fut jusqu’à la Révolution décorée des armes de Clément VI.

Les deux jeunes gens se plaisaient, s’aimaient, savaient se retrouver chaque jour dans la chapelle des Gondi, mais leurs yeux seuls avaient parlé et pas une parole ne s’était encore échangée entre eux. Comment la riche aubergiste des Deux Clefs d’or eût-elle donné sa fille à un pauvre pêcheur d’aloses et de barbeaux ? Il était inutile d’y penser ; les amoureux le comprenaient, et se contentaient de se regarder avec un silencieux sourire.

Les choses en étaient là, quand éclata comme un coup de foudre une effroyable nouvelle.

Un fermier de Sorgues, qui avait soupé et dîné aux Deux Clefs d’or, venait le matin d’être trouvé mort dans le lit qu’il occupait à l’auberge. Il était baigné dans son sang, et, sur le côté droit du cou, près d’une veine, se voyait un petit trou imperceptible.

Le malheureux avait été assassiné pendant son sommeil, au moyen d’une lame très mince, peut-être même d’une grosse épingle ! ! Mais qui soupçonner, qui accuser ? Tous les voyageurs qui avaient passé cette nuit-là à l’hôtellerie étaient connus depuis des années comme de braves et honnêtes gens. Quant à la mère Raimbaud et Baptistine, elles se trouvaient au-dessus de tout soupçon ; on ne pouvait nulle part trouver deux femmes plus respectables. Quelque assassin s’était donc subrepticement introduit dans la maison ? Les commentaires et les suppositions allaient leur train, mais l’auteur du crime continuait à demeurer inconnu.

Plus personne ne voulait coucher dans cette chambre ; la dame Raimbaud, très affectée de le chose, la donna cependant un soir à un soldat du régiment de l’Isle-de-France venant pour affaires en Avignon où il devait entrer le lendemain au réveil. Le soldat, qui ne connaissait pas la lugubre réputation de la chambre, s’y installa sans mot dire ; le lendemain matin, on le trouva mort de la même inexplicable façon !!…

La maison étant pleine, l’aubergiste offrit encore une fois la chambre maudite à un secrétaire du Trésorier du Comtat qui ignorait également la chose, et mourut assassiné pendant la nuit. Au réveil, la fille d’auberge chargée de l’appeler, ne recevant aucune réponse, entra et le trouva gisant dans son sang, avec à la veine du cou la mystérieuse petite blessure !

Ce fut par tout Avignon un cri d’horreur !

La mère Raimbaud fit venir dans la chambre ensorcelée tout le clergé des Augustins, pères, frères, dignitaires, bénéficiers et prêtre sacristain, qui exorcisèrent le démon caché dans les murs, et se retirèrent après avoir fait à travers la pièce de larges aspersions d’eau bénite.

Mme Raimbaud, parfaitement rassurée et persuadée que l’exorcisme avait chassé le diable et ses maléfices, y faisait le soir même coucher un mendiant arrivant de Lyon. Le lendemain, le pauvre diable n’était plus qu’un cadavre, portant toujours la petite plaie incompréhensible !

La brave aubergiste en perdit absolument la tête et promit à celui qui parviendrait à découvrir le mystère de la chambre bleue (elle était tapissée de cette couleur) la récompense qu’il fixerait lui-même. Un jeune homme se présenta aussitôt ; c’était le pêcheur Ripert.

En dépit des regards affolés de Baptistine qui le suppliait de ne pas s’exposer, Ripert se déclara prêt à passer la nuit dans la chambre redoutée. Il y entra le soir avec un bon et solide poignard sous ses vêtements et deux camarades portant un mannequin emprunté à l’atelier d’un peintre de ses amis, qu’il coucha dans le lit après lui avoir enfoncé un bonnet de coton jusqu’au menton. Puis, resté seul, il alluma un bon feu dans la cheminée en face du lit, et, s’asseyant sur un escabeau, se cacha derrière un immense fauteuil appelé bergère, qui le dissimulait complètement. De temps en temps, il jetait un sarment sur le feu, tâtait la pointe de son arme et attendait.

Le silence le plus complet régnait par toute la maison dont peu d’habitants dormaient cependant, car chacun était dans l’anxiété de ce qui allait se passer, et priait pour l’infortuné pêcheur.

Minuit allait sonner lorsqu’une ombre bizarre, se reflétant sur le mur, attira son attention ; Ripert, à sa vue, eut peine à retenir un cri de stupéfaction et d’horreur !

Du ciel de lit, au bout d’un fil, descendait en se balançant lentement une monstrueuse araignée, au corps en forme de 8, flanqué de quatre [sic] pattes en angle, le tout recouvert d’un long poil jaunâtre et hideux. De sa bouche sortaient deux crocs venimeux qu’on voyait remuer de façon menaçante, et les deux parties de son corps étaient plus grosses que le poing ; le jeune homme épouvanté avait devant lui une mygale aviculaire de dimensions colossales !

L’immonde bête descendait de plus en plus vite et, s’approchant de ce qu’elle croyait être un homme endormi, lui appliqua ses crocs à la place habituelle. Mais, reconnaissant de suite le piège, l’araignée se précipita vers les rideaux du lit et tâcha de regagner le ciel de lit, son repaire habituel, à l’intérieur duquel elle se tenait tapie et où personne ne l’avait jamais aperçue. Prompt comme l’éclair, Ripert saisissant les pincettes, bondit vers l’horrible animal qui s’enfuyait, les referma sur le monstre et donna l’alarme !

Toute la maison descendit et resta glacée d’épouvante en apercevant la mygale que le jeune pêcheur écrasait, broyait entre les plaques de fer, et dont il jetait au feu le corps velu et pantelant, dont les pattes s’agitaient encore à la flamme, pendant qu’une odeur ignoble et infecte remplissait la chambre.

« Voilà l’assassin ! s’écria-t-il ; morte la bête, mort le venin ! »

C’était, en effet, cette horrible araignée qui, ouvrant doucement la veine des voyageurs endormis, lui suçait le sang, sinistre vampire, puis une fois gorgée, regagnait son asile, le laissant mourir d’une hémorragie dont, sans s’éveiller, il ne se rendait pas compte. Elle avait en un mois fait quatre victimes !

Le ciel de lit fut démonté, purifié au feu et même brûlé ; elle s’y trouvait seule, sans compagnon et sans œufs ; on ne put jamais savoir d’où elle venait, ni comment elle avait pu s’introduire dans la cachette où elle était restée si longtemps.

Cinquante ans après, au bourguet Saint-Lazare, on racontait encore avec terreur l’histoire de l’araignée qui buvait le sang des hommes.

Ce que fut la récompense de Ripert, on le devine, et lorsqu’il sortit des Augustins avec sa jeune femme toute souriante, il lui dit gaiement à l’oreille :

« Quand j’ai vu la bête apparaître, je me suis dit : « Allons, j’épouserai ma Baptistine bien-aimée, araignée du soir, espoir ! »
 
 

 

–––––

 

(1) On y enferme les chiens errants de nos jours.
 

–––––

 
 

(Amédée Gros, « Contes historiques, » in La Semaine d’Avignon, mondaine, politique, trente-huitième année, n° 2215, mercredi 31 juillet 1918 ; gravure extraite de la Flore des serres et des jardins d’Europe de Louis van Houtte, volume XVII, Gand : Chez Louis van Houtte, éditeur, 1868)