Comme il venait de pénétrer dans mon studio encombré plus encore que meublé de vieilleries, Harrington eut un brusque haut-le-corps, en apercevant la lampe de bronze qui l’éclaire, pendue à une poutrelle du plafond.

Pas autrement curieuse, pourtant, cette antique lampe d’église de style Renaissance assez pur, en forme d’ample vase dont les flancs arrondis s’incurvent vers la base en pointe effilée. Ses trois chaînettes s’agrafent à de singulières têtes de tortues, et, dans la tulipe de verre rouge qui la surmonte, s’allume maintenant une ampoule électrique où jadis brûlait une mèche de coton émergeant de l’huile vierge.

« Que diable regardez-vous là, Harrington ? est-ce l’anachronisme de cette ampoule qui vous choque ?

– No, fit l’Américain d’un ton flegmatique. Je constate simplement que cette lampe est pareille – oh ! mais, tout à fait pareille – à la fameuse lampe de Baltimore.

– Quelle lampe de Baltimore ?

– Toute une histoire, old chap, et qui vous fera peut-être sourire, parce que vous n’appartenez pas, comme moi, à la Psychical Research Society.

– N’importe. Faites comme si j’étais – tel M. Conan Doyle – un adepte fervent de l’occultisme et appartenais à cette éminente compagnie. »
 

*

 

Harrington s’échoua sur le divan, posa ses deux pieds sur le dos pourtant respectable d’une de mes chaises Louis XIII, puis, ayant allumé sa pipe bourrée d’un affreux Navy Cut, entama son récit :

« Si vous étiez resté assez longtemps à Baltimore, my boy, pour voir autre chose que ses cotton mills, son musée et sa bibliothèque, on vous aurait sûrement montré ce qu’on appelle encore le « palais de William Walters. »

Ce Walters était un ancien industriel veuf et multimillionnaire. Depuis son abandon des affaires, il ne vivait plus que pour la collection de bibelots et d’œuvres d’art dont il avait empli sa somptueuse demeure.

Cet homme qui, hors la mort d’une femme tendrement aimée, avait toute sa vie connu le bonheur – ou, comme vous dites ici, la « veine » – fléchit sous le poids du chagrin, quand sa fille unique Nelly lui avoua, à l’âge de 21 ans, ses fiançailles secrètes avec un certain Parker, que son père lui avait interdit de fréquenter en raison de certains antécédents fâcheux.

Une scène violente s’ensuivit. Après avoir vainement tenté de faire renoncer son enfant à un mariage qu’il jugeait désastreux, Walters, à bout d’arguments, lui intima l’ordre d’avoir à ne plus jamais reparaître devant ses yeux. Avant de lui ouvrir lui-même la porte du vaste hall toujours éclairé par une lampe telle que celle-ci :

« Je vous chasse, dit-il, mais sachez qu’en me quittant vous éteignez le flambeau de ma vie comme j’éteins cette lampe qui, seule, illuminait mon seuil. »

Puis, tandis que la jeune révoltée foulait pour la dernière fois les degrés de marbre du palais paternel, le vieux Walters tourna le commutateur et plus jamais, jusqu’à son agonie, l’ampoule ne fulgura dans son godet de pourpre. »
 

*

 

Harrington prit un temps pour secouer dans ma plus belle jardinière de vieux-Rouen les cendres de sa pipe, puis il poursuivit :

« Le vieil homme survécut tout de même vingt ans à l’affreux chagrin né de la solitude. Mais, à son lit de mort, il confia au pasteur qui l’assistait à ses derniers moments que, décidément, il ne pouvait quitter ce monde sans avoir pardonné à celle qu’il n’avait, au fond, jamais cessé de chérir. Il déclara d’ailleurs avoir légué à Nelly, devenue Mrs Parker, sa fortune, son hôtel et toutes ses collections.

L’homme de Dieu l’approuva. Mais comme il venait de quitter le mourant, il fut très surpris de trouver le hall illuminé par la lampe de bronze éteinte depuis tant d’années. Il s’enquit auprès des domestiques si le moribond avait donné ordre de la rallumer. Non, leur maître, répondirent-ils, n’avait donné aucun ordre et nul d’entre eux, ils le certifiaient, n’avait effleuré le commutateur…

William Walters mourut dans la nuit sans avoir revu sa fille. Nelly, dont le mari avait, par chance, gagné dans l’intervalle une énorme fortune, recueillit l’héritage paternel, mais – rancune, orgueil ou caprice – elle se refusa obstinément de venir habiter l’hôtel dont elle avait été jadis si brutalement chassée.

Or, tout Baltimore vous le dira, dans le magnifique palais inhabité, la lampe de bronze continua de brûler. Vainement Mrs Parker la fit-elle éteindre à diverses reprises. Chaque fois, elle se ralluma d’elle-même le lendemain à la même heure ; si bien que, frappée malgré tout par cette obstination mystérieuse, l’héritière ordonna que l’on n’y touchât plus.

Dix-huit années durant, mes concitoyens de Baltimore se montrèrent, en passant devant l’hôtel, la lueur rouge incendiant le hall désert.

Un beau soir, pourtant, l’ampoule brusquement s’éteignit. Des voisins empressés coururent sur-le-champ prévenir Mrs Parker. Jugez de leur émoi en apprenant, à sa porte, qu’elle venait de rendre le dernier soupir…

Cette nouvelle, connue en peu de temps de la ville entière, y causa la stupeur que vous pensez. Mes confrères de la Société des recherches psychiques épiloguèrent à perte de vue sur le mystère de la lampe de bronze. Les uns voulurent y voir un phénomène de matérialisation provoqué par le « double » de Mrs Parker, quelques instants avant sa mort. D’autres envisagèrent l’intervention occulte du défunt… »
 

*

 

« Mais vous-même, Harrington, qu’en pensez-vous encore ?

– De deux choses l’une, don’t you see, ou bien, les deux âmes s’étant rejointes, il n’y avait plus lieu pour le vieux gentleman de faire savoir à sa fille, par le moyen de l’ampoule rallumée, qu’il lui octroyait son pardon ; ou bien, lors de cette rencontre des deux âmes, il y eut encore une scène violente, et le vieux gentleman, mis en fureur par l’entêtement obstiné de sa fille, souffla la lampe pour marquer qu’il maudissait de nouveau la damnée vieille chose !

Choisissez, dear boy. »
 
 

–––––

 
 

(L. Fortolis, « Les Contes de La Liberté, » in La Liberté, cinquante-neuvième année, n° 21902, mercredi 16 avril 1924 ; linogravure d’Isami Doi, 1952)