VI
Le dernier été
Le bonheur et l’amour fleurirent une dernière fois sur la Terre lorsque Har et Fléa, c’était le nom de la jeune fille, vécurent ensemble dans le village désert. Elle avait raconté son histoire et celle de sa tribu, le Tison ardent. Il y avait un demi-siècle que les tertres avaient été élevés et creusés en confortables demeures ; dans chacun, vivaient cinq ou six familles ; la tribu était prospère malgré la violence du froid. Mais les dernières années amenèrent un rapide déclin ; la plupart des enfants mouraient en bas âge, ne pouvant supporter les rigoureuses températures ; ceux qui survivaient étaient plus forts et plus beaux ; néanmoins, la tribu marchait à sa disparition. Durant l’hiver précédent, la pêche devint tout à fait insuffisante, et les souffrances de la faim s’ajoutèrent à celles du froid. Alors, les hommes résolurent de descendre le Fleuve pendant deux jours malgré la neige, pour trouver un endroit plus favorable à la pêche ; ils partirent et ne revinrent jamais, tués par le froid, la faim et la tempête. Dès lors, la tribu était condamnée, car que pouvaient les femmes avec quelques vieillards et quelques enfants ? Malgré la certitude de la mort prochaine, elles travaillèrent, pêchant et coupant le bois, et l’hiver finit bientôt, mais les enfants avaient tous péri ; groupées dans une seule caverne autour d’un même feu, les femmes vivaient. Poussées par l’instinct de la conservation, elles cherchaient une nourriture toujours plus difficile, car elles ne savaient pas manier le harpon, et la mort par la faim les abattaient une à une. Har était arrivé alors que Fléa s’était évanouie et l’avait sauvée.
La tribu du Tison ardent avait donc disparu comme celle du Rayon rouge, ou plutôt, de ces deux tribus, il ne restait qu’un homme et qu’une femme. D’autres tribus existaient-elles plus loin vers l’est ? Har questionna Fléa qui se rappela les récits entendus autour des feux du soir : il y avait deux mille ans, son peuple habitait à l’orient, au-delà des plaines, au bord d’un océan où le soleil se lève, mais il était parti, se dirigeant vers l’ouest, à lentes étapes, chassé chaque fois par le manque de nourriture et l’espérance d’un meilleur climat. Mais, nulle part, il n’avait rencontré de villages ni de vestiges humains. Ainsi, de l’une à l’autre mer, dans tout ce continent brûlant jadis et maintenant recouvert par les glaces, ne survivaient que deux êtres, les deux derniers descendants de l’humanité expirante !
Dès que Har avait vu s’ouvrir les yeux sombres de Fléa, l’amour avait conquis son cœur, et le premier regard de la jeune fille fut un regard d’amour. Tels qu’ils étaient, perdus dans le monde immense et solitaire, ils devaient s’aimer. L’antiquité avait vu des passions plus violentes, des transports de jalousie, des dévouements sublimes, des désirs exaspérés, mais jamais un amour plus sincère et plus fort, où la volonté de donner le bonheur et l’ardeur du plaisir s’unissaient au sentiment tendre et grave de la reconnaissance ; car la vie pour eux n’était possible qu’ensemble, et la mort de l’un devait entraîner celle de l’autre. Ainsi, à cet amour suprême avaient abouti les amours de milliards d’êtres qui avaient vécu durant des millions d’années, le brutal désir du mâle cherchant la femelle dans la forêt primitive, les passions véhémentes qui répandirent le sang, les galanteries mondaines, l’idéalisme des poètes, la tranquille affection conjugale, le caprice, la fantaisie, la jouissance, la frénésie, l’adoration, tout était uni, renouvelé, purifié, et tout brillait d’une flamme dernière avant de s’éteindre à jamais.
Les premiers jours dorés par l’amour naissant passèrent comme un rêve. La vie était facile grâce au climat moins rude et aux richesses des demeures. Har avait hérité de toutes les ressources de la tribu : harpons et haches d’acier, vases antiques où s’alliaient l’étain, le platine et les métaux les plus rares, ustensiles de bois et lits de mousse. Au matin, il partait pour le Fleuve et rapportait une nourriture suffisante ; le reste de la journée, délivré des besoins matériels, s’écoulait en paroles et en baisers : tantôt les amants restaient auprès du feu, en plein air, contemplant paresseusement la fumée qui tournoyait dans l’air bleu ; tantôt ils se promenaient sur les prairies vertes ou rouges, heureux de voir la nature en fête comme leurs cœurs. Le soir les ramenait dans la caverne, autour du foyer parfumé de résine, et le sommeil les surprenait en de voluptueuses étreintes.
Mais les bonheurs sont courts, et celui des derniers hommes l’était plus que celui de leurs ancêtres. Bientôt, Har conçut des inquiétudes, car le bois diminuait ; la tribu du Tison ardent avait abattu tous les arbres du voisinage ; s’il en restait assez pour subvenir aux besoins présents, il n’en serait plus de même au retour de l’hiver, et cette seule pensée de l’hiver épouvantait Har, elle épouvantait Fléa, mais ni l’un ni l’autre n’en parlait, car chacun la craignait plus pour l’autre que pour lui-même. Har conçut enfin le projet de revenir à sa caverne natale et s’en ouvrit à sa compagne qui aussitôt accepta, insoucieuse du lieu qu’elle habiterait pourvu qu’ils vécussent ensemble. Mais comment regagner cette terre lointaine ? Il se souvenait de la longueur du voyage, des fatigues, du froid, des nuits sans abri, de la pêche parfois difficile et surtout de l’affreux passage de la rivière qui servait de tombeau à ses compagnons. Non, il ne pouvait infliger à la jeune fille qu’il aimait tant de peines et de dangers. Comment faire ? Il se torturait l’esprit lorsqu’une idée surgit du fond de sa mémoire, de l’amas des récits antiques contés par le vieux Nom : jadis les hommes se promenaient sur la mer, portés par des constructions de bois ou de métal ; ne pourrait-il retrouver ces inventions perdues et descendre le Fleuve ? Il éviterait ainsi les fatigues de la marche, les passages périlleux des cours d’eau et, de plus, il emporterait autant d’instruments qu’il le voudrait.
Har se mit à l’ouvrage ; il se servit des derniers troncs d’arbres abattus, les réunit solidement, en forma un radeau grossier, mais fort capable de glisser sur l’eau calme avec une lourde charge. Et ce fut un moment étrange, celui où, montant avec Fléa sur l’esquif merveilleux, il quitta le rivage… Semblable fut sans doute la surprise craintive et joyeuse du primitif qui creusa un tronc d’arbre et navigua sur l’eau bleue d’un lac où se reflétaient les palmiers, arrêtant les jeux des singes quaternaires et allumant la convoitise dans l’œil sanglant des alligators. Le sentiment demeurait le même, mais le paysage avait changé. Le Fleuve écoulait son onde lente et bleuâtre entre deux rives plates et monotones, et de chaque côté la plaine s’étendait infinie, agréable encore par la multiplicité de ses couleurs, mais inhabitée et silencieuse : ainsi la vie et l’amour passaient entre les rives de la mort. Mais les deux jeunes gens ne voulaient pas voir ce spectacle désolé ; ils détournaient les yeux de cette terre hostile, de cette eau mensongère, de ce ciel indifférent ; ils ne contemplaient qu’eux-mêmes et lisaient dans leurs regards le triomphe de leur passion sur l’univers. Parfois, Har se levait, inspectait l’horizon, surveillait la marche du radeau, mais aucune menace ne troublait sa quiétude, ni récif, ni bourrasque, ni tourbillon, et il se précipitait auprès de Fléa, saisissant ses mains dans les siennes, et couvrait leur blancheur translucide et froide de baisers ardents, et la flamme immortelle jaillie de leurs âmes les caressait, plus brûlante que les rayons du pâle Soleil.
Lentement s’écoulait le beau voyage, car l’onde était paresseuse ; en outre, il fallait chaque jour s’approcher de la rive, amarrer le radeau, chercher du bois, allumer le feu et passer la nuit sur la terre. Au lever du Soleil, parmi les vapeurs rouges, une glace très mince emprisonnait le radeau et cédait au premier choc, puis c’était le départ sur la voie mouvante, dans le froid rose du ciel matinal. Et les deux amants qui voguaient enveloppés de bonheur oubliaient le but de leur course. Ils oubliaient les infortunes du passé et les menaces de l’avenir ; toute leur vie se concentrait en l’heure présente, qui leur semblait éternelle comme s’ils ne devaient jamais mourir.
Pourtant, le voyage finit, et les lieux familiers apparurent près de l’embouchure du Fleuve. Har retrouva la caverne telle qu’il l’avait laissée, il y conduisit Fléa comme une princesse emmenée en son royaume, et l’ombre et la solitude se peuplaient pour eux de lumières et de multitudes plus brillantes que les cours des anciens rois. Rois, ils l’étaient, mais rois d’un monde désert, sans vassaux, ni courtisans, obligés de se servir eux-mêmes comme de pauvres esclaves, et pourtant heureux comme les amants sauvages des ères primitives et comme les amants divins de l’apogée. L’amour éclairait leur cœur et jetait sur toutes les choses sa magie transformatrice : pour eux le Soleil dardait d’étincelants rayons, pour eux la Terre se colorait des verts et des ors de l’été, pour eux la mer se parait du saphir de ses vagues bleues. L’univers en fête chantait un hymne dernier de jeunesse et de splendeur.
Mirage plus vain que celui des déserts ! Tandis qu’ils jouissaient de leur rêve, la dure réalité leur préparait un douloureux réveil. L’été finissait, et l’axe incliné ramenait l’épouvantable hiver. Har s’en aperçut brusquement un matin. Sortant de la caverne tiède où il laissait Fléa endormie, il vit avec terreur le sol blanc : une mince couche de neige était tombée pendant la nuit, poudrant les lichens et les mousses et tachetant le feuillage vert bleuâtre des sapins. Le ciel pur de nouveau illuminait l’étendue neigeuse, éblouissante sous le Soleil qui la fondait ; quelques heures plus tard, la terre avait repris son manteau nuancé de jaune, de vert et d’argent, mais pour peu de durée. Har était rentré dans la caverne ; il avait vu le visage calme de Fléa reposer sur l’oreiller superbe de ses cheveux bruns et n’avait pas voulu troubler son sommeil ; quand plus tard elle était sortie, elle avait aperçu le paysage accoutumé, dépouillé de la sinistre parure blanche.
Alors, ce fut l’automne, saison brève comme le printemps ; et comme celui-ci n’avait plus le chant des oiseaux, l’épanouissement des fleurs, le bourdonnement de la vie renaissante, l’automne des derniers âges ignorait les magnificences des feuillages, la fuite des bêtes dans l’or des halliers, le pourpre des fruits et les récoltes joyeuses ; c’était la saison des vents. Le vent du sud souffla le premier, glacial, car il venait des régions du froid éternel ; il se déchaîna plusieurs jours avec rage, arrachant aux bouleaux leurs feuilles brunies, secouant les rameaux gémissants des sapins et traînant une meute de nuages noirs qui voilèrent le triste Soleil. La Terre endeuillée se plongeait au tombeau. Une sombre mélancolie s’empara des amants : finies maintenant les promenades vers le Fleuve et sur les collines d’où l’on voit la mer ; seul Har se risquait au-dehors à la quête du bois et des poissons ; il se hâtait, accomplissait sa pénible besogne avec une rapide énergie, brûlant de retrouver Fléa laissée dans la caverne. La jeune femme attendait son retour avec angoisse, redoutant toujours un malheur et dévorée d’ennui dans l’ombre à peine éclairée par le rougeoiement du foyer.
(À suivre)
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(Ch. de L’Andelyn, in La Semaine littéraire, trente-cinquième année, n° 1731, samedi 5 mars 1927 ; repris en volume, Genève : Alexandre Jullien Éditeur, 1931)


