La mort récente de l’illustre Pasteur donne peut-être quelque « actualité » au souvenir d’une histoire curieuse dont je viens, par un de ces hasards qui protègent les fureteurs, de retrouver le récit.

Pasteur poursuivit toute sa vie l’ « infiniment petit, » le monstre quasi invisible sur lequel s’édifie toute la théorie microbienne. Pour le trouver, cet ennemi, qui sans de puissants appareils spéciaux échappe à l’humaine vision, que de soins, que d’efforts, sont nécessaires au savant !

Or, par une sorte de dérivation aux lois de la nature, par un phénomène pathologique étrange, il fut donné un jour à un homme, lequel était précisément un médecin, de voir, sans le secours d’aucun instrument, ces bactéries qui jouent un rôle si considérable dans le développement de nos maladies.

Ce fut un affreux cauchemar pour lui : du moins, ce fut cette impression qui lui en resta. La science n’était pas alors assez avancée pour qu’il réfléchît profondément à ce qu’une circonstance fortuite, étrangère à sa volonté, lui avait permis de pénétrer.

Il conserva d’une journée inouïe un souvenir d’épouvante qui se traduit dans la relation qu’il a laissée.

On dirait qu’il s’agit d’un conte fantastique. On est là, pourtant, dans la pure réalité, si bizarre qu’elle soit.

N’est-il pas arrivé plusieurs fois, d’ailleurs, à la réalité de dépasser tout ce que pourrait concevoir l’imagination ?
 

*

 

C’était en 1788. Le chirurgien anglais Smith, directeur de l’hôpital de Bristol, qui devait laisser, sous le titre assez singulier de Miroir de Bristol, une publication scientifique estimée, avait passé la nuit à étudier la nature d’une tumeur enlevée la veille à un malade ; pendant des heures et des heures, ses regards ne s’étaient pas détachés d’un microscope éclairé par la lumière d’une lampe très forte.

Tout entier à son étude, Smith oubliait la fuite du temps et ne pensait pas au repos.

Cependant, alors que le petit jour jetait de pâles lueurs sur son laboratoire, il fut vaincu par la lassitude. À bout d’attention, il tomba sur un fauteuil et s’y endormit.

Il ne sut pas au juste combien de temps il s’était adonné au sommeil, mais, quand il reprit connaissance, il fut frappé d’un spectacle extraordinaire.

On était en juin et un rayon de soleil entrait à travers les rideaux à demi-clos dans le cabinet du chirurgien et y formait une de ces colonnes immenses que tout le monde a vues en de pareilles conditions et au milieu desquelles tournoient des milliers d’atomes.

Or, à son grand étonnement, ces atomes lui semblaient formidablement grossis, et non seulement leurs contours lui apparaissaient distinctement, mais encore il en apercevait les moindres détails…

Des êtres anormaux, extravagants, effrayants, maintenant qu’ils prenaient un volume qu’aucun microscope ne leur eût donné, voletaient autour de lui, au milieu de débris végétaux d’une énorme grosseur, fragments de laine, de soie, de plumes, avec lesquels il lui semblait qu’on eût pu bâtir une maison. Mais les mystérieuses créatures, aux formes inconnues, et par là monstrueuses, les unes sombres, les autres revêtues d’armures brillantes, frappaient surtout son attention…

Il avait instinctivement des gestes de recul et de préservation, se croyant menacé par ces légions d’êtres très vivants, à l’inexplicable structure, larves devenues subitement terribles.

Il crut être le jouet d’une hallucination ; il pensa qu’un rêve bizarre se prolongeait au-delà de son sommeil. Il essaya de chasser ces visions ; mais elles demeuraient obstinément…
 

*

 

Smith se leva du fauteuil où il s’était assoupi, voulut faire quelques pas… Il eut un cri d’effroi.

Son bureau se dressait devant lui comme une montagne infranchissable et son microscope, qu’il reconnaissait parfaitement pourtant, lui faisait l’effet d’une colonne.

Il crut qu’il devenait fou… Les objets, à ses yeux, conservaient bien leur forme, mais ils étaient démesurés… Il se regarda dans une glace : c’était l’image d’un géant qui lui apparaissait… Il tira sa montre : elle était devenue une horloge de cathédrale… Jamais situation n’avait été plus anormale et plus inquiétante.

Et toujours, autour de lui, avec une netteté et une lucidité prodigieuses, il apercevait, dansant une ronde folle, ces formes d’êtres peuplant l’air qui sont habituellement invisibles…

Il poussa un cri de terreur ; on accourut ; il ne put s’empêcher de trembler devant les colosses qui se présentaient à lui dans la personne de ses domestiques… Il rappela à lui cependant son sang-froid et envoya chercher son disciple déjà illustre, le chirurgien Abernethy…

Cependant, son premier trouble passé, il se rendit compte qu’il était atteint d’une névrose fort rare, mais dont les annales médicales offraient certains exemples. « Le fluide vital, a écrit Smith, marchant en sens contraire le long des nerfs optiques, intervertissait l’ordre de la sensation ; l’état phlegmatique des pupilles faisait diverger le rayon visuel au lieu de le concentrer… »

Il mit rapidement Abernethy au courant de ce qui se passait et lui enjoignit de le saigner. Abernethy prit sa lancette, que Smith prit pour un grand sabre, dans son hallucination persistante. Le sang jaillit : c’étaient des gerbes gigantesques qui s’échappaient de ses veines ; les globules avaient la dimension d’ « écus de six livres »…

Peu à peu pourtant, l’affreuse grandeur des objets diminua pour lui et, une heure plus tard, ils avaient repris leurs proportions ordinaires.

N’était-ce pas là, comme je le disais tout à l’heure, du vrai fantastique ? Plus tard, en relatant immédiatement ce qui lui était arrivé, Smith regrettait, en savant qu’il était, que son état de trouble ne lui eût pas permis de profiter d’une occasion unique, où le sens de la vue était décuplé chez lui, pour mieux examiner les êtres qui pullulent dans l’atmosphère et que le microscope faisait à peine deviner.

Mais il faut avouer qu’il avait de quoi être surpris et que, en de telles circonstances, il était excusable de n’avoir pas procédé à des observations soutenues et réfléchies !
 
 

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(Sous le pseudonyme de « Pontarmé, » in Le Petit Parisien, vingtième année, n° 6932, dimanche 20 octobre 1895 ; repris, avec quelques modifications, sous la signature de Paul Ginisty et le titre : « Un Conte fantastique, » « Lettre de Paris, » in Le Messin, quinzième année, n° 292, jeudi 16 décembre 1897  ; in Le Grand Écho du Nord et du Pas-de-Calais, soixante-dix-neuvième année, n° 351, vendredi 17 décembre 1897. Illustration extraite du film d’animation de René Laloux, « La Planète sauvage, » 1973)