On s’était peut-être un peu trop hâté d’enterrer le roman. Il a la vie dure et l’on s’en aperçoit à le voir traverser, assez allègrement, ma foi, la fameuse « crise. » Ce moribond est encore prolifique. Un instant étouffé par la brusque frondaison des « essais, » des « vies romancées, » des « pamphlets, » le vieil arbre jette de nouvelles branches.
C’est que le roman, genre libre, indifférencié, protéiforme, s’adapte sans effort aux curiosités de chaque génération, et suit au plus près l’évolution du goût. Veut-on du sentiment ? Il sera sentimental. Du pittoresque ? Il en dénichera. De la poésie ? Qu’à cela ne tienne ! Miroir docile, il reflète les modes intellectuelles ; puisque la mode est au sérieux, au solide, au vrai, le romanesque lui-même se donnera des airs de vérité. Qu’est-ce en effet qu’une « anticipation, » sinon la vérité de demain vue à travers le romanesque d’aujourd’hui ? Une chimère viable, une fantaisie vraisemblable, un rêve en train de devenir réalité. Suivant que l’on envisage ces fictions sous un angle ou sous un autre, elles paraissent relever de l’imagination la plus folle ou de l’observation la plus objective, satisfaisant ainsi le double et contradictoire désir du lecteur : sortir de la monotonie quotidienne sans perdre pourtant contact avec ses préoccupations.
L’utopie est un forme dégradée de la poésie, à l’usage d’un public dont le sens critique, trop développé, ne supporte plus qu’un merveilleux plausible. Peignez les dieux descendant du ciel, les géants ébranlant la terre, des arbres qui tressaillent et des animaux qui parlent, on vous rira au nez ! Annoncez plutôt qu’en l’an 2240 une invasion de Martiens, désintégrant la matière et utilisant les énergies atomiques, réduira d’abord l’humanité au servage et ne sera finalement repoussée que par une coalition des insectes. Quelques notions scientifiques habilement échafaudées serviront comme de tremplin à l’imagination du lecteur ; il croira n’avoir pas quitté terre alors que vous le promènerez dans les espaces illimités de la fable. L’utopie scientifique permet en outre de faire entendre aux hommes, sans les choquer ouvertement, des vérités amères ; de traiter, sans pédantisme ni abstractions, les questions sociales les plus rébarbatives. Elle pousse à l’extrême ou à l’absurde les tendances d’une civilisation, grossissement caricatural qui étonne, amuse, en même temps qu’il fait réfléchir, et répond à nos perplexités sans nous obliger à conclure. Ballottés entre le sérieux et le sourire, comme nous l’étions tout à l’heure entre l’illusion et la réalité, nous avons toujours le choix entre l’attitude du dilettante et celle du philosophe, ce qui est bien commode. Où le commun du public ne voit que de « bonnes blagues, » des jeux inoffensifs de l’imagination, l’esprit réfléchi découvrira un avertissement prophétique. Et tout le monde sera content.

Ces avantages justifient, en l’an de disgrâce 1933, la vogue des « anticipations, » résurgence d’un courant dont on suit la trace à travers la littérature mondiale, depuis l’Utopia de Thomas Morus jusqu’aux premières années du XXe siècle. C’est une longue histoire, dont on trouvera le détail, pour les XVIIe et XVIIIe siècles, dans les ouvrages de MM. Atkinson, Lichtenberger, etc. En ce qui concerne le XIXe et le XXe, je me bornerai à soumettre au futur auteur d’une thèse de Sorbonne une idée dont l’importance dépasse d’ailleurs le cadre de la critique littéraire.
Jusqu’à la fin du siècle dernier, toutes les « anticipations » laïques ont été optimistes. Je veux dire qu’à l’exception des fanatiques qui nous prédisaient un châtiment céleste, toutes les hypothèses romanesques sur l’état futur de notre planète admettaient qu’on y serait plus heureux qu’auparavant. Envisagées sous cet angle, les « anticipations » constituent comme le cahier des revendications générales de l’humanité.
Ces vœux sont pour la plupart accomplis ou en voie de réalisation. Qu’il s’agisse du vol aérien, de la communication à distance, des robes de soie, de l’éternelle jeunesse (aspirations matérielles), de la tolérance, de l’égalité politique, de l’équité économique, de la liberté sexuelle (aspirations morales), l’événement a justifié les hardiesses de nos plus anciennes utopies. Il n’y avait donc pas de motif de nous décourager. Et les successeurs de Denis Vairasse ou de Jules Verne devraient continuer à exploiter, comme par le passé, sous le couvert de fictions optimistes, la confiance de la raison en ses propres ressources pour l’amélioration progressive de notre sort. Or, – et c’est là le point capital, – à partir de 1900 environ, l’utopie change de sens. L’avenir qu’elle nous promet est plus sombre que le présent. La dernière grande anticipation optimiste fut sans doute les Trois Évangiles de Zola. Depuis, les maîtres du genre (Wells, Rosny, Maurice Renard, entre autres) ne nous ont guère prédit que des catastrophes. La science a cessé d’être considérée comme un instrument de progrès, mais est devenue une arme de destruction ; la nature n’apparaît plus comme un réservoir de forces bienfaisantes, mais comme une menace suspendue sur nos têtes ; l’intelligence et la volonté sont canalisées vers le mal et non plus vers le bien ; l’état social ne tend plus vers le meilleur, mais vers le pire. Bref, nous ne rencontrons que des « anticipations » désolantes. Il y a là un symptôme à mon sens très grave, l’indice d’une transformation profonde de la conscience collective, dont l’étude détaillée relève de la morale et de la sociologie.

Ce caractère est déjà nettement marqué dans les romans d’avant-guerre ; il s’accuse dans les plus récents échantillons du genre. Nous connaissons déjà Heureux ceux qui ont faim, de M. Martin Maurice, dont la verve humoristique recouvre des prévisions assez moroses sur l’avenir de l’intelligence, et La Mort du Fer, de M. Held, faillite de la civilisation industrielle. Ajoutons aujourd’hui un exemple pris dans chacune des trois directions les plus fréquentées, anticipations politiques, économiques, sociales.
Sous le titre On a volé un dictateur et le pseudonyme de « Haddok, » un conteur ingénieux, anticipant sur les récents événements d’Allemagne, nous montrait il y a quelques mois comment naît, procède et finit une dictature dans l’État chimérique de Runiumsgar. Ce récit n’a rien de réjouissant, en dépit des épisodes humoristiques qui l’agrémentent, et l’on ne saurait trop en recommander la lecture aux bons Français en quête du Sauveur. La satire, d’ailleurs originale et truculente, rappelle le procédé d’Anatole France dans L’Île des Pingouins (encore un pessimiste !). Mais le plus caractéristique, à mon sens, est la conclusion désenchantée et pascalienne qui, écrasant l’activité humaine sous le double poids de l’éternité et de l’infini, ne nous laisse comme consolation que le nirvana bouddhique. Qu’on veuille bien comparer cette fiction politique au Télémaque de Fénelon, ou au Séthos de l’abbé Terrasson, on mesurera la différence entre la confiance que nos ancêtres accordaient aux législateurs éclairés et le scepticisme avec lequel un moderne accueille les promesses des nouveaux Lycurgues.

On nous dit aujourd’hui que la politique n’est qu’une dépendance de l’économique. Serait-ce de ce côté que viendra le miracle ? Non, mais plutôt la catastrophe décisive. Presque simultanément, M. Pierre Hamp et M. Henri Bellamy se sont posé la même question : qu’arriverait- il si l’or, sur lequel repose l’édifice du crédit, venait à disparaître ? La Lumière littéraire a déjà parlé du roman de M. Bellamy. Celui de M. Hamp s’intitule La Mort de l’or et développe l’hypothèse suivante : les lingots entassés dans les caves de la Banque de France sont rongés par une maladie mystérieuse et s’effritent lentement. Belle occasion de nous montrer l’agonie de la société capitaliste, les soubresauts de la Bourse, les premiers grondements de l’émeute. L’anticipation n’est plus qu’un prétexte à la dénonciation directe des récents scandales financiers ; le roman tourne au documentaire, au pamphlet, à l’appel révolutionnaire, et le courage de M. Pierre Hamp est aussi méritoire que son talent. La seule chose qui manque, c’est la confiance. Le livre s’achève sur l’écroulement d’un monde pourri, dont l’auteur n’a pas osé imaginer le relèvement. Fourier, Cabet, utilisaient l’utopie pour construire ; il est symptomatique que même un socialiste ne l’emploie plus que pour démolir.
Pourtant, un romancier anglais, Aldous Huxley, a tenté de dépeindre Le Meilleur des Mondes, tel qu’il s’offrira peut-être dans deux ou trois cents ans à l’admiration de l’histoire. C’est bien, en un sens, le meilleur des mondes puisque tout le monde y est heureux. Les progrès de la science ont permis non seulement la fécondation artificielle, mais le conditionnement exact des individus à leur emploi social. Cette humanité fabriquée en série est divisée en cinq ou six types stables et uniformes, correspondant chacun à une fonction déterminée, et dont les goûts, produits artificiels de la sélection et de l’éducation, s’adaptent sans retouches aux conditions du milieu. La vie épouse l’homme et l’homme épouse la vie. La rationalisation des mœurs, poussée à ses ultimes conséquences, permet l’adéquation intégrale de la vertu et du bonheur ; le monde est enfin devenu pleinement confortable ; personne n’a plus rien à désirer. Le suprême idéal des utopistes antiques est atteint.
Mais, devant cette perfection technique, se dresse un représentant oublié de notre civilisation encore barbare, qui clame : « Je n’en veux pas de votre confort. Je veux Dieu, je veux de la poésie, je veux du danger véritable, je veux de la liberté, je veux de la bonté, je veux du péché. – En somme, réplique un des Grands-Maîtres du nouveau Monde, vous réclamez le droit d’être malheureux. – Je le réclame, » conclut l’homme. Et l’on se demande si ce n’est pas lui qui a raison. On retrouve dans cette œuvre, avec la fertilité d’invention du grand romancier anglais, cette rare acuité d’analyse intellectuelle et ce sens de l’humour qui distinguaient déjà Contrepoint. On a dit du Meilleur des Mondes que « l’intelligence ne suffisait pas à faire un roman » : ce serait tant pis pour le roman et bien dommage pour Huxley, car ce qu’il y a de moins bon dans son livre, ce sont quelques épisodes pseudo-romanesques qu’il a cru bon de sacrifier au culte périmé de l’aventure sentimentale. Tout comme dans un film, même génial, on ne saurait se passer de poursuites, de romances et de baisers. Mais ces concessions fâcheuses n’affaiblissent guère la portée générale de l’œuvre.
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Ainsi, en cercles concentriques de plus en plus élevés, par une spirale ascendante qui nous entraîne, avec Huxley, jusqu’au zénith de la réflexion philosophique, l’utopie moderne s’enfonce dans les espaces glacés du pessimisme. Amour, fraternité, science, progrès, ces vocables sont en train de perdre leur saveur de toniques. Anticiper, c’était, il y a peu de temps encore, devancer une espérance. Désormais, l’humanité va-t-elle désespérer de son salut collectif ?
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(Émile Bouvier, « L’Année littéraire, » in La Lumière, hebdomadaire d’éducation civique et d’action républicaine, septième année, n° 313, 6 mai 1933)

