La voiture était chargée. J’avais placé entre mon domestique et moi mon camarade Brancy, et nous revenions à toute allure de Saint-Hilaire, où j’étais allé ouvrir le bal.
Quelques amis tenaces, en m’offrant un punch, m’avaient retardé, et j’avais hâte d’arriver à Lamothe, assez fatigué de ma journée, et sentant le cheval, effrayé par l’obscurité, échapper à la main et prêt à s’effarer à chaque pas.
Le chemin qui va de Saint-Hilaire à Lamothe est d’ailleurs peu rassurant, le soir : une route qui descend raide et pierreuse, le coteau désert, de brusques coudes, des lisières de bois où la lueur falote des lanternes projette comme sur un écran des images fantastiques, tout y rappelle à l’esprit les attaques nocturnes des bandes de « chauffeurs » dont ces lieux furent jadis le théâtre, et les étranges légendes que se transmettent les paysans.
Mes deux compagnons subissaient plus que moi-même le malaise de ce paysage, et, tandis que je m’absorbais à guider et retenir Dux des mains et de la parole, Baptiste, le domestique, racontait tout bas des histoires dont je surprenais quelques mots.
Superstitieux, comme la plupart des paysans, il connaissait en détails les contes effrayants du pays, et les narrait d’une voix mystérieuse, qui tremblait un peu, avec cette éloquence bizarre des humbles, évocatrice et sincère, à laquelle il se prenait lui-même, si bien que, pour tromper la peur, il s’effrayait davantage.
Brancy l’écoutait avec une joie haletante. Il éprouvait, à sentir monter l’effroi, je ne sais quelle curiosité fiévreuse, et se plaisait aux émotions qui tourmentaient son imagination maladive et son cœur, un peu fatigué déjà par les sports violents.
Nous étions à mi-côte. « C’était justement par là, contait Baptiste, au coin d’un des bouquets d’arbres, qu’une religieuse du couvent de Saint-Michel, revenant, la brave fille, de porter secours à un malade, avait été surprise et tuée par les bandits : ils lui avaient coupé les paupières et crevé les yeux ; voilà bien longtemps de ça ; le couvent n’existait plus depuis cent ans, au moins ; mais la religieuse n’avait pas été vengée, et parfois on la voyait encore errer la nuit, toute de blanc vêtue, avec des taches de sang, et les yeux crevés, de grands yeux morts qui pleuraient des larmes rouges.
Lorsqu’elle apparaît ainsi, c’est un malheur qui s’apprête. Vous savez, Monsieur Georges, le grand Robert qu’on enterra l’an dernier ; il retournait par ici, un soir, ayant un peu bu, et il appela la « revenante » ; eh bien, à minuit, elle est venue « truquer » à sa porte, et on le retrouva trépassé. C’est comme Bertrand, de la Baribe, la veille de mort, il l’aperçut, et, la nuit, elle vint aussi l’avertir. Vous riez, Monsieur de Brancy, n’empêche que lorsqu’on la voit, c’est qu’elle revient pour frapper à la porte de ceux qui doivent mourir. »
Brancy riait nerveusement et pressait par instants mon bras en silence.
Baptiste ne disait plus rien : l’obscurité s’était épaissie ; les cahots brusques de la route secouaient la voiture et ranimaient d’une soudaine vigueur la flamme vacillante des lanternes dont l’éclat inattendu déchirait la nuit.
Le cheval frémissait à ces lueurs, et mon chien, tremblant et blotti dans mes jambes, aboyait sourdement aux ombres qui couraient sur la bordure des bois. Tout à coup, un juron brisa ce demi-silence :
« Nom de D… ! » grinça Baptiste.
Il fit un large signe de croix. Brancy crispa sur mon poing sa main moite ; j’entendis claquer ses dents. Le cheval s’arrêta net et mon chien gronda lugubrement.
« Qu’est-ce ? » demandai-je.
Baptiste, désignant du doigt les derniers arbres de la futaie où se jouait la clarté de nos lumières, murmura :
« La nonne sanglante ! »
Je ne cherchai point à raisonner leur frayeur, et je pressai Dux, qui comprit et secoua mon impatience. Brancy grelottait contre moi.
Jamais quart d’heure ne me parut aussi long.
Nous arrivâmes. J’allai moi-même accompagner Brancy dans sa chambre, et je restai quelques minutes au pied de son lit. Il s’était ressaisi et raillait lui-même sa frayeur.
Rassuré, j’allai me coucher ; nos chambres étaient voisines.
Je m’endormis assez vite, mais une légère oppression me tira bientôt du sommeil, et je me soulevai pour souffler la bougie que je n’avais pas éteinte.
Le chien, qui s’était, comme d’habitude, étendu sur mon paillasson, m’entendit remuer et voulut marquer sa présence : il renifla sous nos portes et frappa le plancher de sa queue.
Presque au même instant, un cri déchirant, effroyable, un cri dont le souvenir me glace encore, retentit dans la chambre de mon ami. Je m’élançai, je voulus ouvrir la porte, elle était fermée. Je l’appelai ; il ne répondit pas.
Baptiste accouru, blême et tremblant, à la clameur sinistre, m’aida à enfoncer la porte ; je frottai des allumettes : Brancy gisait sur le dos, les membres raidis, les traits tordus par un horrible et suprême effroi, les yeux atrocement révulsés, comme d’avoir fixé les orbites vides et rouges de la nonne sanglante.

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(Georges de Cantelonne, « Contes de Paris-Journal, » in Paris-Journal, cinquantième année, nouvelle série, n° 270, vendredi 2 juillet 1909 ; « La Nonne sanglante, » gravure de François Grenier, 1835)

