Dans une des dernières visites que nous fîmes au vieux conteur Émile Erckmann (Erckman-Chatrian, des Romans nationaux), nous admirâmes, plus saisissante que jamais, la tendresse qu’il avait vouée à son pays natal.
Il nous serra la main d’une étreinte vaillante, où il mit une juvénile gaieté.
« Les mains sont bonnes, dit-il. Elles vont toujours. Ce sont les jambes qui refusent leur service. »
Puis il ajouta, pensif :
« Vous venez d’Alsace, sans doute ?
– Oui.
– Vous avez vu Phalsbourg. La ville a bien changé.
– Oui. »
Le vieux maître ferma les yeux. Après un moment de silence, il s’écria :
« En fermant les yeux, je crois toujours revoir le pays, le pays tel qu’il était au bon temps. Le regard intérieur a une promptitude sans pareille. Il revoit l’ensemble des choses, tout d’un coup. Pourtant, il ne faudrait pas trop analyser le détail. Toute vision est passagère. Si, de nouveau, on essaye de l’évoquer, on ne peut plus la retrouver que fragment par fragment. Ainsi, quand je songe à mon père, tout de suite, il se présente à moi. Puis, il me quitte. Pour le faire revenir, je suis obligé de me rappeler chaque trait de sa figure. Il en va de même pour mon pays natal. Après avoir, en fermant les yeux, revu l’ensemble, je dois reconstituer peu à peu la terre, les forêts, le ciel, les maisons, toutes ces choses que je sais par cœur. Voici la campagne qui enveloppe Phalsbourg. Je me place à l’entrée du cimetière. Je rêve un instant, puis je reprends ma route. Voilà une ferme : je respire la fumée que le vent chasse du toit. Le maître du logis me dit bonjour, gravement. Le salut du campagnard inconnu est si touchant ! »
Des larmes brillaient derrière les lunettes du vieux maître. Larmes de vieillard, perles rares et sacrées ! Nous tâchons d’arracher Erckmann à sa mélancolie. Nous apercevons devant lui une feuille de papier.
« Vous écrivez ?
– Des notes de philosophie. »
Le vieux maître nous tend ces notes où il résume les observations psychologiques de toute son existence.
Il nous parle ensuite, sans transition, des trois auteurs qu’il admirait le plus. « Ce sont Démosthène, Pascal et M. Thiers. » Au premier abord, il y a là un mélange surprenant. Mais on finit par comprendre ce qui détermine un tel choix : Erckmann s’attache de plus en plus aux hommes qui ne se sont servi de la plume ou de la parole que pour l’action.
« Oui, ajoutait le vieux maître, voilà maintenant ma vie : je relis, je repense, je revois. »
De nouveau, il ferma les yeux. Il revoyait Phalsbourg, la Petite-Pierre, Sarrebourg, ce décor délicieux où il avait placé tous ses personnages.
« Pour vous faire comprendre quelle émotion produit en moi le pays natal et combien j’ai envie de m’y blottir, il faut que je vous conte une aventure tragique de ma vie.
– Hé, quoi ! vraiment tragique ?
– Oui, puisqu’il y eut mort d’homme.
Un soir que j’étais de passage à Paris, je m’attardai fort avant dans la nuit au quartier latin, avec quelques camarades. Quand nous nous séparâmes, me sentant très fatigué, je me décidai à coucher au premier hôtel venu. J’avisai, à la lueur d’un réverbère, une inscription qui me plut : Hôtel de France et de la Sorbonne. D’abord, rien ne bougea. Comme je sonnais avec obstination, un garçon aux pantoufles traînantes entrebâilla la porte et me dit d’une voix sourde :
« Qu’est-ce que vous demandez ?
– Une chambre.
– Nous n’avons plus de chambre.
– Tant mieux pour vous ! » répliquai-je.
Déjà, je me retirais. Mais, du dedans, une voix de femme aigre et courroucée déclara :
« Il y a encore une chambre, le numéro 31. Faites entrer. »
Le garçon tressaillit. Il répéta en hésitant : « Le numéro 31, » comme s’il ne comprenait pas le sens de ces mots.
Nous montâmes l’escalier. La bougie que le garçon tenait éclairait un visage plein de fatigue, de tristesse et d’embarras.
Nous arrivâmes à la chambre où je devais passer la nuit. Le garçon ferma les fenêtres, arrangea les oreillers, puis, de cette voix sourde qui m’avait frappé dès le début, me dit :
« Allons ! bonne nuit, monsieur. »
Je lui répondis en souriant :
« Je vous ai désagréablement réveillé, n’est-ce pas ? et dans votre premier sommeil. Excusez-moi : vous avez plus grand besoin de repos que moi. »
Ma politesse sembla le surprendre. Il se retourna, bouche entrouverte. Mais, après un brusque mouvement de la tête, il s’éloigna sans prononcer une syllabe.
Je me couchai. Les draps moites me causèrent une sinistre impression.
« Tâchons de dormir, pensai-je. Le proverbe dit qu’une mauvaise nuit est bientôt passée. »
Hélas ! il me semble bien que seules les nuits heureuses passent rapidement.
L’air de ma chambre me parut vicié et répugnant. J’éprouvais une inquiétude voisine de l’angoisse. Je rallumai la bougie. J’examinai la cheminée que décoraient deux maigres flambeaux et une pendule dorée qui marquait deux heures et demie.
Tout près du lit, sous un vieux fauteuil, luisait un morceau de métal. Mes yeux à demi-clos s’attachèrent longtemps à cet objet.
Peu à peu, le sommeil me gagna. Sommeil trouble et fiévreux où tout se déformait. Je sentais quelqu’un à côté de moi, dans la chambre, dans le lit. Un vivant ? Non. Le froid de la mort m’envahissait jusqu’aux mœlles. Je rouvris les yeux. Ils rencontrèrent encore une fois l’objet métallique entre les pieds du fauteuil.
Je me levai d’un bond, comme pour secouer le poids d’un cauchemar. Le fauteuil se renversa. L’objet métallique que l’avais pris pour la roulette du meuble était la plaque d’une petite valise.
Je lus sur cette plaque un nom anglais. Mal fermée, la valise laissait échapper des linges et des habits entassés confusément.
Tout de suite, je devinai l’horrible réalité. En me rhabillant en hâte, je tirai un cordon de sonnette suspendu à côté du lit. Dès que le garçon montra sa face bouleversée, je le saisis à la gorge.
« Quelqu’un est mort dans cette chambre, lui dis-je. Un Anglais… Ne niez pas ! Je sais tout. »
Hélas ! je ne savais pas encore tout. En descendant l’escalier, je me rappelai brusquement avoir entendu parler du choléra qui menaçait Paris. Mon être fut parcouru d’un grand frisson. Au bas de l’escalier, l’hôtesse grommelait :
« Qui est-ce qui s’en va ainsi ?
– C’est le voyageur du 31, balbutia le garçon.
– Est-ce qu’on se lève à cette heure-ci ? La chambre est-elle payée, au moins ? »
Sans répondre, je mis cinq francs dans la main du garçon en lui disant :
« Ouvrez-moi la porte de la rue. »
Il regarda la pièce d’argent et, comme emporté par la reconnaissance, il me dit d’une seule haleine :
« Vous avez raison, Monsieur. Allez-vous-en vite. Dans votre chambre, un gros Anglais est mort hier du choléra. »
Après avoir couru dans Paris pendant près d’une heure, je m’arrêtai tout à coup, d’instinct, devant la maison qu’habitait mon frère Charles. Je me fis reconnaître. On m’ouvrit.
« Émile, que t’est-il arrivé ? » s’écria mon frère dès qu’il me vit entrer.
Haletant, je lui expliquai tout, en ajoutant :
« Le fléau m’a touché. Que faut-il que je fasse ? »
Mon frère éclata de rire et, me frappant sur l’épaule :
« Bah ! me dit-il. Il faut d’abord te fourrer là, bien au chaud, et dormir à poings fermés. »
Il me montra son lit qu’il venait de quitter et où l’empreinte de son corps était dessinée dans la blancheur des draps.
Je lui obéis en silence. Je me blottis en ce creux encore tiède d’une bonne chaleur fraternelle. S’il y avait eu en moi quelques germes mauvais, ils eussent été absorbés, anéantis par le flot puissant et sain qui envahit délicieusement tout mon être.
Quelques instants après, je ronflais comme un bienheureux. Le lendemain matin, il ne me restait plus de ma mésaventure qu’un vague souvenir.
Hé bien ! concluait le vieux maître, chaque fois que je pense au pays natal, j’ai envie de m’y réfugier, de m’y enfouir, de m’y blottir, comme dans le creux bon et chaud d’un lit de famille. »
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(Émile Hinzelin, « Contes de Paris-Journal, » in Paris-Journal, cinquante-et-unième année, n° 764, mardi 8 novembre 1910 ; « Erckmann-Chatrian, » caricature d’André Gill, in L’Éclipse, première année, n° 17, dimanche 17 mai 1868)

