La nuit pesait sur le bungalow de Jan Kromhout. Une nuit lourde et étrangement vivante qui vous serrait à la gorge comme une main.
Pas un souffle de vent. Au loin, par-delà les trente miles de jungle, des éclairs zébraient les monts Sawah. C’était la fin d’octobre. La mousson d’est tombée, celle d’ouest, qui annonce la saison des pluies, était attendue. Durant cette période transitoire, il se produit toujours, à Java, des bizarreries atmosphériques.
Une rumeur, venant du bungalow, parvenait jusqu’à la véranda où nous étions assis. Les prisonniers du grand naturaliste ne devaient pas aimer leur cage.
Il y avait le cri surnaturel du wou-wou, la toux sèche du lutug, le grincement de dents des lézards, le sifflement des serpents auxquels, ce soir-là, se mêlait une plainte pathétique : une petite guenon hanuman pleurait son petit, mort dans l’après-midi.
« Il est des pays, dit soudain Kromhout d’une voix lente, qui paraissent doux et accueillants, mais qui, en réalité, se repaissent des hommes qu’ils n’ont pas vu naître. Ce sont des mangeurs de chair humaine. Des mangeurs d’âmes… Ja ! De véritables cannibales… Java, en particulier, est un de ceux-là. »
Et, après un silence que je me gardai bien d’interrompre, sentant que l’étrangeté de la nuit me vaudrait une histoire, il continua :
« Évidemment, il y a beaucoup de contrées dont il n’est rien à dire. Ainsi l’Amérique du Nord, de la mer de Behring au Rio Grande, l’Europe et la partie sud de l’Australie. Un petit morceau de l’Afrique, peut-être, autour du Cap. Le reste n’est pas très bon, mais c’est l’Extrême-Orient et surtout la Malaisie, qui ne valent rien. Ja, celle-ci par-dessus tout.
Vous connaissez ces plantes que les botanistes nomment drosera et que les gens comme vous et moi, appellent tout simplement rossolis ou rosée de soleil ? Elles vivent de chair. L’hydrogène ne leur suffisant pas, elles attrapent les mouches et les petits insectes. Et pour cela, elles enduisent leurs tentacules d’un sirop délicieux que les mouches sont toujours assez folles pour venir goûter et se faire ainsi manger par la drosera. La même chose se produit avec la Malaisie. Exactement. Mais alors, souvent, la mouche humaine ne se rend pas même compte qu’elle est mangée… Très souvent.
Je vais vous raconter une étrange histoire, une de celles que l’on ne pourrait dire dans Piccadilly ou le Strand, parce qu’elles ont besoin d’une atmosphère, celle qui nous entoure ce soir par exemple : les parfums, la langueur de la nuit et son mystère… L’air d’Angleterre est trop pur, trop net, trop… Quel mot employez-vous donc pour tout ce qui est anglais ?… Ja, c’est ça. Trop hygiénique. Tout est tellement hygiénique dans votre pays ! Tandis qu’ici, la fange des siècles passés est encore sur le seuil de la porte. L’endroit a le pouvoir de la drosera. C’est un mangeur de chair.
Pour croire, en somme, il ne suffit que de trouver ce qu’il faut pour servir de digestif mental. Ainsi, quand vous voyez de l’eau supposée avoir monté une colline parce que Krichna avait soif et qu’il était trop paresseux pour descendre boire, ou un tigre tourné en statue de bronze au moment où il allait bondir sur Bouddha, ou bien des femmes indigènes déposer des offrandes au Sacred Cannon à la Porte de Penang pour avoir des enfants, non seulement cela vous aide à croire, mais encore, vous en devenez prêt à tout avaler. Vous vous préparez à digérer l’Extrême-Orient.
Il y a cinq ans, je chassais au-delà de Papandagen. C’était un coin absolument solitaire. Parfois, dans le silence des nuits, il me venait à l’idée que tout le reste du monde était mort et que j’étais seul, absolument seul. Cela me donnait un frisson. La solitude était là une chose qui marchait avec vous et ne vous quittait pas. Elle respirait, chuchotait, vous touchait avec des doigts que vous sentiez être ceux de la mort.
Durant mon séjour dans cette contrée, il arriva un jour, de la vallée, un Anglais. Il venait de Bristol et s’appelait Kenyon. Hubert John Kenyon. C’était un sportif qui, possédant une grosse fortune, courait le monde avec ses fusils et ses carabines. Il avait tué tout ce qui marche ou vole, depuis le rhinocéros blanc jusqu’aux grandes chauves-souris malodorantes de Java, que nous appelons kalongs.
Kenyon était le plus bel homme que j’aie jamais vu. 1 m. 98 au moins, avec de larges épaules et la taille d’une femme. Et il était si robuste qu’il ne connaissait pas la fatigue. Neen. Il aurait parcouru cinquante miles à pied à travers la jungle dans la même journée, et, après dîner, il vous aurait dit : « Il faut que je marche un peu avant d’aller dormir. C’est très mauvais, savez-vous, pour un homme, que d’aller au lit sans un peu d’exercice.
– Mais vous venez de faire cinquante miles !
– Oh ! Cela n’est rien, se serait-il esclaffé. Je ne trouve rien de si désagréable que d’avoir à étendre mes jambes ! »
Il avait un valet de chambre européen, un cuisinier chinois et cinq boys. Trois de ces derniers étaient originaires de Sumatra, les deux autres de Madoura.
La force peu commune de cet Anglais tournait la tête des cinq indigènes. Ils en discutaient entre eux, et en étaient arrivés à conclure qu’une telle force ne pouvait être que celle d’un dieu !…

Quand ils étaient fatigués au point de ne pouvoir à peine mettre un pied devant l’autre, Kenyon leur disait : « Allons donc un peu plus vite. Nous marchons comme des makis qui ont mal aux pattes ! »
Alors, ces cinq cerveaux obtus se mirent en quête d’une explication à ce qu’ils considéraient comme surnaturel. Et ils trouvèrent. Ja.
Dans les ruines d’un temple, à environ un mile du campement de l’Anglais, ils découvrirent une statue de pierre qui avait dû être celle d’un dieu de la chasse. Un terrible individu. Haut de neuf pieds, un énorme javelot dans la main droite et la gauche levée, paume ouverte, dans la pose appelée abhaya mudra, et qui signifie : sans peur, tout va bien.
Sans plus, les cinq Malais pensèrent aussitôt que Kenyon ne devait être, ni plus ni moins, que l’incarnation de ce dieu !… Et ils répandirent aussitôt cette croyance parmi les indigènes des alentours.
C’était, pour eux, la seule façon d’expliquer cette force extraordinaire, en même temps que cela procurait quelque excuse à leur paresse !
Je m’aperçus de cette nouvelle foi un jour que, voulant m’abriter un instant du soleil, j’entrai dans le temple en ruines.
Je vis ce dieu de pierre et n’en crus pas mes yeux. Cette divinité, dont personne ne s’était occupé depuis des siècles, était devenue subitement populaire ! Et de quelle façon !… À ses pieds, il y avait des petits tas de riz et de tapioca, des paquets de cinchonine, et, dans ses bras, des fleurs de rafflosia et de alang-alang.
Je savais ce que tout cela voulait dire : c’étaient des offrandes. Et de qui ? Mais, tout simplement, des indigènes à ce dieu qui, pour eux, devait vivre dans la personne de Kenyon.
Un moment, je pensai lui raconter ce que j’avais découvert. Mais les mots s’arrêtèrent d’eux-mêmes sur mes lèvres. N’allait-il pas se fâcher ? Je préférai me taire.
Plusieurs fois, je me rendis au temple et, me cachant derrière les piliers de pierre, j’aperçus dans la pénombre les indigènes entrer sans bruit, les uns derrière les autres, déposer leur petite offrande aux pieds du dieu et repartir comme ils étaient venus. J’en connaissais plusieurs.
Ce fut trois semaines après, environ, que Kenyon vint me trouver. Il s’assit sans mot dire pendant un long moment, mais je sentis bien qu’il était là pour me raconter quelque chose. Il avait tout à fait l’air d’un homme honteux d’avoir à se confesser, comme un petit garçon qui a volé des prunes…
« Kromhout, me dit-il enfin. Vous êtes là depuis longtemps, n’est-ce pas ?
– Ja, répondis-je. Je suis là depuis si longtemps que, parfois, il m’est difficile de croire que je suis un bon Hollandais né à l’ombre de l’Oude Kerke à Amsterdam. »
Alors, après un nouveau silence, le regard loin de moi, il continua :
« Je suis venu vous demander votre avis.
– C’est facile, répliquai-je. Vos domestiques vous ont-ils volé quelque chose ? »
Il se mit à marcher de long en large, puis, brusquement, s’écria :
« Quelqu’un me vole, en effet, et ce que l’on me vole, c’est un peu de moi-même ! »
Je ne compris pas très bien ce qu’il entendait par là, mais, patient, j’attendis.
« Écoutez, reprit-il. Quelqu’un… qui cela peut être, je l’ignore !… quelqu’un se nourrit de moi ! De moi… vous entendez !… C’est peut-être stupide de vous dire cela, et pourtant, c’est exact. Vous êtes le seul homme blanc ici, à part mon valet de chambre, et j’ai besoin de vous en parler. Quelqu’un, je vous le répète, se repaît de mon sang pendant mon sommeil et retire les forces qui sont en moi !
– Peut-être n’est-ce qu’une légère atteinte de malaria, avançai-je.
– Balivernes ! cria-t-il. Croyez-vous que je ne sache pas ce qu’est la malaria ?… Ce dont je vous parle est… est humain !… Quelque chose comme un vampire !… »
Je le regardai debout en plein soleil. C’était un géant en short et en chemise kaki, coiffé d’un casque et chaussé de bottes en peau de marsouin. Un bel homme, vraiment, ce Kenyon ! Il y a, au Ryks Muséum à Amsterdam, une peinture qui représente l’un des capitaines de Ruyter. Très grand, un visage mâle et énergique, il respire la force autant que le courage. Toutes les fois que je regardais Kenyon, je pensais à ce marin qui avait couru les mers avec Ruyter. Ils se ressemblaient. Tous deux étaient de ces hommes qui crachent à la face du monde en se riant de lui.
« Racontez-moi, » lui dis-je.
Sa colère était déjà tombée. Il faisait maintenant front à la chose comme il aurait fait front à un tigre. Ses nerfs étaient d’acier et, bien qu’il se trouvât devant une énigme, il n’avait pas peur. Non, il n’avait pas peur !
Son récit me stupéfia.
Depuis sept nuits, il était réveillé, juste après minuit, par une douleur aiguë à l’épaule gauche. Quand il donnait de la lumière, il ne trouvait rien sous sa tente, mais il avait la sensation très nette que quelqu’un ou quelque chose avait sucé son sang et sa force pendant qu’il dormait. Cette force qui intriguait tant les indigènes.
« C’est la plus terrible impression que l’on puisse ressentir, me dit-il. On croirait sentir la mort se glisser en vous. Il me faut faire un effort pour me rattacher à la vie. Quand je me réveille de ce cauchemar, je me sens aussi faible qu’un nouveau-né.
– N’entendez-vous rien ? questionnai-je.
– C’est étonnant, m’expliqua-t-il. Chaque fois que je reviens ainsi à la vie, je perçois le son d’une petite cloche. Mais faible, très faible, et elle est loin avant que je sois revenu complètement à moi.
– Laissez-moi voir votre épaule, » dis-je.
Il ouvrit sa chemise. Juste sous l’omoplate gauche, on voyait sept marques d’une couleur rouge pâle. Elles étaient toutes sur la même ligne, distantes d’environ deux centimètres, et il était facile de reconnaître les plus récentes qui montraient un rouge plus vif.
Très intrigué, je pris une loupe et examinai ces marques. Chacune d’elles avait la largeur du pouce d’un homme, écarlate comme je vous l’ai dit, avec le centre un peu plus foncé. Et cette tache centrale semblait un coup de dent, d’une seule dent. C’était vraiment curieux.
Vous dire que je ne crois pas aux vampires humains est superflu. Je connais une foule de choses au sujet des chauves-souris suceuses de sang, les desmodus rufus et les diphylla ecaudata, que nous appelons les chauves-souris vampires. Darwin a beaucoup parlé de cette diphylla ecaudata. C’est une dangereuse espèce. Ses dents sont faites de telle sorte qu’elle peut vous enlever un morceau de peau comme lorsque vous vous rasez d’un peu trop près, et elle suce les petits vaisseaux sanguins ainsi mis à jour. Elle est très habile à ce travail. Son gosier est si petit que rien de solide ne peut passer et elle n’a pas d’argent pour se nourrir de lait ou de schnapps ! Alors, il lui faut trouver du sang ou mourir de faim.
Mais les marques que portait l’épaule de Kenyon n’avaient pas été faites par une de ces chauves-souris.
« Vous avez été mordu par quelque chose, dis-je, mais je me demande bien ce que peut être ce quelque chose.
– Ce sont des marques humaines, répliqua Kenyon, me regardant brusquement en face. Je vous dis que ce sont des marques humaines ! »
Je haussai les épaules. Que pouvais-je dire ? Je n’avais aucune explication plausible à fournir. Il y avait sept marques à l’endroit où il avait été mordu pendant sept nuits consécutives, et s’il pensait qu’elles venaient d’un être humain, pourquoi l’aurais-je contredit ?… Autour de nous s’étendaient des milliers et des milliers de kilomètres de terres où les choses les plus étranges arrivaient chaque jour. Cette Malaisie est le mortier dans lequel le diable prépare ses drogues. Ja, j’en suis sûr.
Nous restâmes un long moment assis dans le silence de midi et je songeai à tous les tours de pawangs, ces sorciers qui, après avoir absorbé je ne sais quoi d’extraordinaire, deviennent possédés de ce qu’ils appellent l’esprit du tigre. Je les ai vus faire des choses qu’il me serait fort difficile d’expliquer, mais les morsures de Kenyon ne ressemblaient cependant pas au travail d’un pawang.
Ce fut alors que je songeai à la statue du temple en ruines. Je revis les indigènes se glissant dans la pénombre avec leurs offrandes… et devant moi, Kenyon si grand, si fort, si splendide… Et j’eus peur, un petit peu peur…

« Pourquoi ne dormiriez-vous pas ici cette nuit ? lui dis-je.
– J’aimerais le faire si vous aviez de la place, m’avoua-t-il.
– Qu’à cela ne tienne, répondis-je, je vais vous en faire. Mais laissez tout votre personnel ignorer que vous passez la nuit ici. Tâchez de venir sans être vu après dîner. »
Il revint chez moi vers neuf heures. Il me sembla alors un peu nerveux. Ces morsures commençaient à l’agacer. Cela ne vaut, en effet, rien d’être ainsi sucé, goutte par goutte, pendant que l’on dort.
Je lui fis préparer un lit dans une petite pièce où je gardais quelques spécimens. La fenêtre était grillagée et il y avait un verrou à la porte.
« Rien ne vous mordra ici, lui dis-je, convaincu. Vous y dormirez en toute tranquillité. »
Jan Kromhout s’arrêta soudain et quittant son fauteuil, il marcha vers le bungalow. Je l’entendis alors parler doucement à la petite guenon hanuman qui pleurait toujours, puis, quand ses plaintes eurent cessé, il revint vers moi sur la véranda.
« J’avais dormi pendant environ deux heures ou plus, reprit-il en se rasseyant, quand des bruits venant de la chambre de Kenyon me réveillèrent en sursaut. Je l’entendis qui marchait et j’aperçus la lumière de sa lampe sous la porte. Je me levai en hâte et l’appelai. Il tira aussitôt le verrou.
« Je suis découvert et encore une fois mordu, s’écria-t-il. Et regardez la fenêtre. »
Il éleva la lampe. Je vis alors que les fils du grillage avaient été arrachés à l’un des coins, de sorte qu’il y avait un trou dans lequel eût pu passer un gros chien. Les clous n’avaient pas été enlevés. Seul le grillage était tordu.
« N’avez-vous rien entendu de tout cela ? demandai-je, stupéfait.
– Non, me répondit-il. Je n’ai entendu que le même petit tintement de cloche quand je suis revenu à moi, et je me suis alors aperçu que je venais d’être mordu. »
J’étouffai un juron. Ja, il avait été mordu ! Une marque toute fraîche rougissait son épaule dans la même ligne exactement que les autres. Il y avait vraiment, vous en conviendrez, de quoi y perdre son latin !
Nous autres, gens de Hollande, avons un proverbe qui dit : « Geen ding met der haast dàn vloijen te rangen. » Et cela signifie : « Ne vous dépêchez jamais, sauf pour tuer une puce. » Mais c’était bien autre chose qu’une puce qui mordait Kenyon, et il ne voulut guère m’entendre quand je lui conseillai de se calmer ! Ach ! Il était fou, fou de rage. Il se serait battu avec tous les démons de Malaisie, et même avec les tigres et les vampires !…
Il se rua dehors et, saisissant son revolver, le déchargea dans les ténèbres qui entouraient le bungalow. Je le suivis. À vrai dire, je commençais à prendre peur. Le mystère de ce grillage arraché me donnait des sueurs, tandis que je courais dans la nuit après cet insensé de Kenyon. Dans la nuit qui semblait rire… Vous comprenez ?… La nuit malaise qui se moquait de nous… Elle ricanait comme les plantes carnivores quand elles dégustent les insectes pris dans leurs tentacules…
Après avoir ainsi erré pendant un quart d’heure, brusquement Kenyon se mit à marcher à grandes enjambées dans la direction de son camp. Je continuai à le suivre. Je tombai plusieurs fois, trébuchant dans les lianes et les hautes herbes, mais j’étais néanmoins sur ses talons quand il atteignit sa tente.
Ses hommes dormaient. Un à un, il les tira hors de leur lit et tâta si leurs draps étaient chauds. Il eût été mauvais pour l’un d’eux que Kenyon trouvât ses draps froids ! Il avait complètement perdu la tête. Tuer quelqu’un l’aurait calmé et il eût bien voulu qu’un de ses boys lui en fournît l’excuse.
Quand il fit jour, je le ramenai chez moi. Je n’osais pas le laisser seul. Il me vint à l’idée de lui dire tout ce que je savais de la statue et de la nouvelle foi indigène, mais je craignis son inévitable réaction. D’un bond, j’en suis sûr, il fût allé au temple pour réduire le fameux dieu en miettes. Que nous serait-il alors arrivé avec les Malais ?…
Il en vint à ne pouvoir ni manger ni boire, ni rester cinq minutes à la même place.
Et, autour de nous, il y avait cette Malaisie, respirant tranquillement comme vous la voyez ce soir, surveillant, sans en avoir l’air, les mouches humaines attirées par le sirop qu’elle répand pour elles… C’est une drosera géante, cette terre malaise… Une véritable cannibale…

Je suppliai Kenyon de demeurer avec moi, craignant qu’il ne commît quelque chose de regrettable en restant seul à son camp.
« La chose sait que vous êtes ici, lui dis-je. Elle viendra donc et vous pourrez la tuer aussi facilement que chez vous. Et il est parfois bon d’avoir un témoin de race blanche. C’est toujours sot de tuer sans avoir un ami pour jurer que vous l’avez fait pour vous défendre.
– J’accepte, me répondit-il. Mais, à partir d’aujourd’hui, je ne fermerai pas mes yeux jusqu’à ce que je tienne enfin cette chose. Plus de sommeil pour moi tant que je ne l’aurai prise quelle qu’elle soit, homme ou bête ! »
Je ne répliquai rien. J’avais affaire à un fou. Ja, un joli fou ! Le plus beau spécimen d’homme en colère que j’aie jamais rencontré !
Pendant cinq jours et cinq nuits, il ne dormit pas, pas même d’un œil. Il s’étendait dans l’obscurité, sur sa couchette, et attendait. Dans l’obscurité, mais avec les yeux grands ouverts et son fusil chargé à portée de sa main.
Vingt fois par nuit, je me glissais à la porte de sa chambre. Mais il m’entendait.
« Tout va bien, Kromhout, me criait-il. Je ne dors pas et rien n’est encore venu. »
Son orgueil et sa colère l’empêchaient d’avoir sommeil. Je voulus alors qu’il dormît pendant la journée. J’aurais monté la garde autour de lui. Mais il était têtu comme un mulet. Il voulait prendre, lui-même, son mystérieux suceur de sang, dès qu’il se hasarderait à revenir.
J’allai plusieurs fois au temple, espérant y trouver un indice quelconque. Je me tapissais dans l’ombre et surveillais les indigènes au pas silencieux apportant furtivement leurs petits présents. On eût dit des ombres. Ils se glissaient jusqu’à la statue, plaçaient leurs riz, cinchonine ou fleurs, aux pieds du dieu, puis disparaissaient.
Parmi eux, il y avait une femme mince, jeune et belle. Elle faisait toujours une courte prière en déposant son offrande. Une petite prière murmurée au dieu de pierre. Je pensai qu’elle avait à se plaindre de quelque chose.
Dans l’après-midi du sixième jour de veille de Kenyon, je me trouvais encore dans les ruines quand cette femme entra.
Un gros pilier me cachait. Elle ne m’aperçut pas. Pourtant, j’étais tout près d’elle quand elle s’agenouilla, et j’entendis sa prière.
Ce fut ainsi que j’appris qu’elle était l’épouse d’un homme infirme et malade, et que c’était pour lui qu’elle venait ainsi demander la force et la santé. Elle racontait tout cela à cette divinité insensible, tout comme si elle se fût adressée à une personne vivante. Cela n’avait rien qui pût me surprendre. Ce dieu, pour les Malais, n’incarnait-il pas la force et la vie mêmes, faites homme, croyaient-ils, en la personne de Kenyon ?
Mais elle se relevait quand, soudain, je l’entendis murmurer quelques mots qui me firent littéralement sauter sur place. Ja, et comment !… Je la vis lever sa tête fine et brune, et, regardant le dieu, elle dit, d’une voix plaintive :
« Mais tu ne dors pas ! Ô dieu, tu ne dors pas ! »

De nouveau, Kromhout interrompit son histoire pour entrer dans le bungalow. Les plaintes de la petite guenon avaient repris et devaient l’inquiéter. Quelques minutes après, je le vis revenir, tenant dans ses bras la petite bête. Il lui parlait en la caressant, et, quand il se fut assis, elle se blottit sur ses genoux et s’endormit. Kromhout repris alors son récit.
« Quand cette femme quitta le temple, je me hâtai de la suivre. »
Et il baissa la voix, comme un peu effrayé de ce que la nuit pût l’entendre.
« Je me mis à marcher derrière elle, à travers la jungle, sans qu’elle me vît. Elle se glissait parmi les herbes dans des endroits parfois à peine praticables. Deux fois je la perdis, mais sa prière et ses mystérieuses paroles ne m’auraient pas fait, pour un million de gulden, abandonner la poursuite.
Je dus ainsi la suivre pendant au moins six miles. Peut-être davantage. Nous arrivâmes enfin dans une clairière au milieu de laquelle était une hutte entourée d’une sorte de clôture faite de bambous coupés. La femme entra, mais, arrivé aux bambous, je m’arrêtai.
Ce lieu avait je ne sais quoi d’inquiétant qui ne me plut pas. Le silence de la jungle semblait, là encore, plus grand qu’ailleurs et me donnait une vague appréhension qui me séchait la gorge. C’est très difficile à expliquer. On dirait que la nature réagit contre ce qui n’est pas normal. Ja, je le crois. Cette hutte et ceux qui l’habitaient n’appartenaient pas au monde ordinaire, et la jungle qui les voyait vivre le comprenait.
Je collai un œil à un trou de cette clôture et regardai. Les paroles que la femme avait prononcées dans le temple, bourdonnaient dans ma tête en feu. « Ô dieu, tu ne dors pas ! » Il y avait là quelque chose que je redoutais de comprendre…
Une heure passa. Puis deux. Pas un bruit ne sortait de la hutte. Le silence était si grand qu’il m’oppressait. Il était environ deux heures de l’après-midi. Pour la première fois depuis bien des années, je me sentis avoir peur, et, en somme, pour rien… Parce que la clairière était tranquille, trop tranquille…
Ma montre venait de marquer trois heures, quand, tout à coup, tout s’éveilla.
Je vis alors la femme sortir en courant, portant une sorte de plat de métal, des charbons ardents qu’elle disposa en cercle à un endroit où le sol avait été nivelé. Un cercle d’environ six pieds de diamètre. Elle avait l’air de se hâter, et l’on eût cru, à la voir, qu’elle venait d’apprendre des choses de la plus grande importance.
Puis j’aperçus l’homme qui devait être son mari, c’est-à-dire une face de cauchemar ravagée par la maladie, un corps difforme, tordu, qu’il traînait sur le sol comme une bête. Et, comme je le regardais s’avancer avec peine vers l’endroit où se tenait la femme, je vis qu’il tirait derrière lui un petit singe au nez bleu. Un singe qui portait au cou une minuscule clochette !
Cet animal ne semblait pas partager, le moins du monde, l’impatience générale. Quand il vit les braises, il tenta de reculer. L’homme se mit à l’injurier. J’ouvris mes yeux tout grands pour mieux voir. Je savais que j’allais être témoin d’une scène sortant de l’ordinaire. Mes nerfs l’avaient compris, et la jungle me le murmurait à l’oreille.
Quand les deux indigènes eurent réussi à mener le singe près du cercle, ils le soulevèrent et le jetèrent au milieu. Ce n’eut pas l’air de lui plaire et, s’asseyant, il se mit à son tour à injurier le couple.
Il ne semblait vraiment pas aimer le travail qu’on devait attendre de lui.
Sans s’en occuper, l’homme jeta une pincée de poudre sur les charbons qui grésillèrent. Une fumée bleue s’éleva, pareille à celle de l’encens dont se servent les pawangs, et elle devint si épaisse qu’elle me cacha bientôt le singe. Le Malais courba la tête, le front touchant le sol, et il se mit à chanter dans une langue que je ne connaissais pas. La femme, debout, raidie dans une immobilité de pierre, se couvrit les yeux d’un coin de son sarong.
Cinq minutes s’écoulèrent. Peu à peu, la fumée se dispersa. Mais il faut que vous puissiez croire ce que je vous dis, car croire est une chose indispensable pour tout ce qui touche l’Extrême-Orient…
Le cercle était vide et le singe avait disparu !…
Je restai un moment abasourdi, puis j’essayai de comprendre, mais n’y arrivai pas. Si ce singe s’était simplement enfui dans la hutte ou dans un coin de l’endroit restreint que formait la clôture de bambous, je l’aurais aperçu. Alors ?… Qu’était-il devenu ?…
La gorge sèche, j’attendis. Le silence me faisait mal à la tête. Devant moi, je voyais l’homme toujours prosterné, le visage contre terre, la femme droite comme une statue, les yeux cachés derrière son sarong.
Une heure passa ainsi. Puis, brusquement, l’indigène se redressa et dit quelques mots rapides à sa femme. Elle se précipita aussitôt dans la hutte d’où elle rapporta de nouvelles braises qu’elle disposa en cercle avec fièvre, comme elle l’avait fait un peu plus tôt. L’homme y jeta de la poudre, et la fumée bleue s’éleva, pendant qu’il commençait à chanter.
Haletant, les nerfs tendus comme des cordes, je surveillais cette nouvelle scène. J’attendais quelque chose. Ja. Vous le devinez. J’attendais le retour du petit singe, et j’avais raison… Quand la fumée eut disparu dans l’air tranquille, il était de nouveau là, étendu au milieu du cercle…
Cette fois, il semblait bien fatigué. La sueur mouillait ses flancs qui battaient. On eût pu penser qu’il venait de faire en courant tout le chemin aller et retour de Batavia pendant l’heure qu’il avait été absent.
La femme le prit dans ses bras et l’emporta dans la hutte. En se traînant, son mari la suivit et ils refermèrent la porte. C’était fini.
Interloqué, je m’assis alors contre les bambous pour me reposer de cette longue attente, mais, tout à coup, sentis un désir impérieux de me retrouver chez moi. Pourquoi ? Tout simplement parce que les paroles que cette femme avait murmurées dans le temple, et que j’avais un instant oubliées, me revinrent à l’esprit comme un éclair. Ces mots si étranges, à travers lesquels, maintenant, je voyais clair…
Et c’est avec des ailes que je traversai la jungle. Ni les lianes, ni les herbes, ni la chaleur n’arrêtèrent ma course. Je rentrai d’une traite à mon bungalow, maudissant mon esprit trop lourd de brave Hollandais de n’avoir pas compris plus tôt. Qu’avait fait ce singe pendant son absence ?… Une glace me coulait entre les épaules à cette pensée.
Je trouvai Kenyon assis sur la véranda, mais, du plus loin que je l’aperçus, je me rendis compte qu’il était endormi. Endormi ! Son menton reposait sur sa poitrine et son revolver avait glissé de sa main par terre.
« Kenyon ! criai-je, Kenyon ! Réveillez-vous ! »
Et, le saisissant par les épaules, je le secouai. Mais c’était le premier sommeil qu’il prenait depuis six jours, et ce ne fut pas chose aisée que de l’en tirer. Il sortit de sa torpeur comme un homme revient à la vie après un évanouissement.
Il me regarda tout d’abord comme s’il ne me reconnaissait pas, puis, soudain, avec un cri de terreur, il tâta son épaule gauche. Son visage se crispa. Neen.
J’avais compris avant qu’il ne m’ait dit un seul mot, c’est-à-dire avant qu’il eût fini de s’injurier lui-même d’avoir eu la sottise de s’endormir.
« Il est encore venu ! hurla-t-il à la fin. Et il m’a encore mordu ! »
Dans les bras de Kromhout, la petite guenon hanuman gémissait en dormant, comme si, dans son sommeil, elle eût songé à son petit. La main large et forte du naturaliste la calma. Dans le bungalow, le bruit incessant des lézards et des serpents remuant dans le sable des cages faisait penser à celui d’un papier d’émeri frottant sur une surface rugueuse.
« Toute cette après-midi-là, continua Kromhout, je dus m’occuper de Kenyon dont l’état d’exaspération m’inquiétait. De plus, maintenant que je savais, il me fallait agir. Vers la tombée de la nuit, je parvins enfin à lui faire absorber un somnifère que je versai dans un verre de whisky pour qu’il ne s’en aperçût pas. La dose était assez forte pour le faire dormir douze heures au moins.
Quand il fut étendu, inconscient sur sa couchette, je retirai la manche de sa chemise afin de mettre les morsures à nu. Auparavant, j’avais eu soin de préparer une pâte de strychnine, mais, comme cette dernière est amère, j’y avais mêlé du sucre, une bonne quantité de sucre. Et j’étendis cette pâte sur l’épaule de Kenyon, dans la même ligne que les morsures, en même temps que je murmurais une petite prière pour me faire pardonner ce que j’allais faire… Et je me couchai.
Kenyon fut mordu, naturellement ! Je vins le voir à l’aube pendant qu’il dormait encore, et avant que les effets de la drogue fussent terminés, je lavai avec soin son épaule et mis de l’iodure de potassium sur les morsures, surtout sur la nouvelle. Puis j’attendis. J’attendis en me demandant ce que j’allais apprendre…
À huit heures du matin environ, les nouvelles que j’escomptais me furent apportées par un indigène qui passait près du bungalow.
L’homme de la hutte dans la clairière était mort. Il avait dû probablement manger quelque chose qui l’avait empoisonné. Et le singe au nez bleu était mort aussi. De chagrin, sans doute, me dit-il…
Kenyon s’éveilla une heure après. Quand il s’aperçut qu’il avait été encore une fois mordu, il entra de nouveau dans une colère épouvantable. Mais je le calmai.
« C’est la dernière fois, dis-je. Rien ne vous inquiétera plus.
– Qu’en savez-vous ? me jeta-t-il.
– J’en suis sûr, » répliquai-je, sans autre explication.
En effet, pendant les cinq mois qu’il passa encore dans le pays, il n’eut plus jamais la visite du mystérieux vampire.
Quant à la femme du sorcier, elle se remaria. Elle épousa, cette fois, un homme grand et fort de qui elle eut je ne sais plus combien de beaux enfants. Et chaque fois que je la voyais avec eux, je me sentais un peu moins de remords de cette pâte de strychnine mise sur l’épaule de Kenyon… »
Il se leva et, en silence, fit quelques pas autour de moi. Puis, il s’arrêta et, regardant l’épaisse nuit qui nous entourait, il ajouta :
« Ce que je viens de vous raconter est encore peu de chose à côté de ce qui arrive parfois ici… Je vous l’ai dit, la Malaisie est dangereuse… Elle me fait toujours songer à la drosera… Et c’est nous qui, en vivant ici, lui fournissons la chair dont elle se nourrit. »
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(James Francis Dwyer, texte français de Simone Millot, in Gringoire, le grand hebdomadaire parisien, politique, littéraire, dixième année, n° 459, vendredi 27 août 1937 ; les illustrations sont extraites de la publication originale de « The Blue-Nosed Vampire » dans le Blue Book Magazine, volume 61, n° 3, juillet 1935)











