Le narrateur est abordé un soir par un inconnu hagard qui lui demande de l’aide. Attablé devant un cognac, dans un bar, il lui raconte peu après son histoire. Trois mois auparavant, malade, sans argent, sans travail, l’inconnu avait répondu à une petite annonce : le professeur Albert Gaultier recherchait un assistant pour une tâche non définie. Il est engagé sur-le-champ pour un travail mystérieux, avec un salaire magnifique, mais à condition de ne pas sortir de la demeure du professeur avant la fin de ses travaux.
 

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Il faisait nuit lorsque, après un excellent repas, la grosse voiture noire de marque américaine du professeur prit, après la porte d’Orléans, la direction du Sud. Je suivais le chemin avec intérêt, mais, peu après la Croix de Berny, mon nouveau patron arrêta la voiture.

« Je ne voudrais pas vous blesser par des mesures de prudence certainement excessives, me dit-il. Mais je sais que des concurrents puissants cherchent à me frustrer du produit de mes recherches. Je vous demanderai donc de vous laisser bander les yeux jusqu’à mon laboratoire.

– C’est bien naturel, dis-je. Vous me connaissez trop peu pour avoir confiance en moi  »

Il sortit de sa poche un foulard de soie et me l’attacha autour de la tête, sans serrer, mais très efficacement. Je sentis la voiture repartir ; la course reprit sans que désormais je puisse deviner notre direction.
 

*

 

Aujourd’hui, je comprends qu’au cours de cette longue randonnée nocturne, nous ne fîmes que tourner autour de Paris, et que nous finîmes par y rentrer. Mais quand Gaultier arrêta sa voiture, je crus vraiment que nous étions à plusieurs centaines de kilomètres de la capitale. Ouvrant la portière de mon côté, il me prit le bras ; nous marchâmes quelques pas, – la largeur d’un trottoir étroit, – le bruit d’une porte ouverte, deux marches, la porte se referme, une lampe s’allume dont la clarté perce mon bandeau. Les mains du professeur, derrière ma tête, dénouent l’écharpe. Nous nous trouvons dans un corridor vide, sauf pour un portemanteau placé près de la porte d’entrée. Deux autres portes et un escalier donnent accès aux autres pièces de la maison. Suivant le professeur, je montais cet escalier.

À l’étage, nous pénétrâmes dans une vaste chambre confortablement meublée, mais qui me frappa tout d’abord par une caractéristique étrange : il n’y avait pas de fenêtre. L’air pénétrait par une plaque ajourée encastrée près du plafond. En dehors d’un large lit-divan, la pièce contenait une bibliothèque basse pleine de livres, un fauteuil, une armoire pleine de vêtements. Un sandow était accroché à deux pitons vissés dans le mur.

« Votre prédécesseur a laissé ici ses affaires lors de son départ, dit Gaultier. J’espère que vous pourrez vous en servir. Vous n’avez qu’à vous coucher, tandis que je rentre la voiture. Dès demain, nous nous mettrons au travail ; mon absence n’a que trop duré. »

Il sortit et j’entendis une clef tourner dans la serrure. Il m’enfermait dans ma chambre ! Plus que surpris, je fus peiné, vexé même, par ces marques répétées de défiance. Mais je me calmai rapidement. Après tout, il n’était que normal de voir le professeur prendre ses précautions contre les tentatives possibles de ses rivaux. Décidant de faire de mon mieux pour le satisfaire et le mettre en confiance, je me déshabillai et ne tardai pas à m’endormir.

Dans la matinée, Gaultier vint me réveiller, m’indiqua la salle de bains. Ma toilette achevée, je descendis au rez-de-chaussée. Le professeur m’attendait dans une grande cuisine laquée de blanc ; là encore, pas de fenêtres. Sur la table, le déjeuner était prêt : café, œufs au bacon, et, dans une très belle coupe de verre, de très gros fruits, assez semblables à des citrons, qui m’étaient inconnus.

« Savez-vous faire la cuisine ? demanda Gaultier.

– Un peu… je n’ai rien d’un maître-queux, mais enfin…

– Très bien. Vous aurez souvent à prendre vos repas seul et vous devrez les préparer vous-même. Vous trouverez toujours ce qu’il faut dans le frigidaire. »

Pendant le repas, j’observai encore mon patron. J’observai que ses yeux jaunes, pareils à ceux des chats, se contractaient sous l’effet de la moindre contrariété, ce qui donnait au regard une certaine cruauté. Je ne trouvai pas mon patron très avenant, ni même sympathique, mais je ne voulais pas me laisser influencer par sa physionomie. Le costume de ville élégant qu’il portait la veille avait fait place à une tenue bizarre, chemise de toile blanche ouverte au col, pantalon de cheval, hautes bottes noires.

Les fruits de la coupe avaient, avec un parfum étrange, un goût que je ne saurai définir. Je n’avais jamais rien mangé de semblable… On y retrouvait vaguement le goût de la figue et de la banane, mais, comprenez-moi, c’était quand même très différent.

« Qu’est-ce que c’est ? demandai-je à Gaultier.

– Ça ? Oh ! l’une de mes productions.

– De vos productions ?

– Oui, dit-il avec un sourire, vous mangerez bien d’autres choses dont vous n’avez jamais eu l’idée.

– C’est du… synthétique ?

– Pas du tout. C’est très naturel. »

Il vida sa tasse, se leva :

« Au travail. »

Il m’entraîna dans le couloir, sortit de sa poche une longue clef, ouvrit la porte opposée à celle de la rue. Je restai muet de surprise.

Nous entrions dans une salle immense, parfaitement vide, sauf pour un petit coffre poussé contre le mur près de nous. Comme toutes les autres pièces de la maison, celle-ci n’était éclairée que par une série d’ampoules ; il n’y avait pas la moindre fenêtre. Mais ce qui était vraiment stupéfiant, c’était les trente portes, les trente panneaux d’acier – huit à droite, huit à gauche, quatorze en face de nous, – encastrés dans les murs de cette pièce carrée.

Gaultier ne se mit pas en peine de m’expliquer les secrets du lieu. Il ouvrit le coffre, en tira divers objets qui ne firent qu’accroître ma stupéfaction : une ceinture d’arme à laquelle pendaient deux pistolets de 11 mm dans leur étui de cuir, qu’il boucla autour de sa taille, un blouson qu’il enfila, un vieux chapeau de toile, une carabine, une vaste musette vide qu’il roula et prit sous son bras.

« Je vais vous expliquer ce que vous aurez à faire, dit-il, comme je me demandai s’il n’était devenu subitement fou. Prenez cette clef. Elle ouvre toutes ces portes. Je vais sortir par l’une d’elles. Vous la refermerez derrière moi. En revenant, je vous sonnerai. Il y a un timbre dans votre chambre et un dans le living-room ; vous m’entendrez de toute façon. Vous viendrez m’ouvrir le plus vite possible, ce peut être une question de vie ou de mort. C’est tout ce que vous aurez à faire. Aujourd’hui, je ne serai absent que quelques heures. Maintenant, autre chose. Sous aucun prétexte, ne touchez à l’une quelconque des autres portes ; il vous en cuirait très sévèrement. Souvenez-vous de cette recommandation. »

Je pris la clef, plate et finement dentelée, accrochée à un lourd anneau d’or. Gaultier se dirigea vers l’une des portes, la sixième de la cloison de gauche.

« Ouvrez ! » me dit-il.

La serrure était douce et les gonds bien huilés, car le vantail pivota sans bruit sous ma poussée. J’aperçus ce qui me sembla être l’intérieur d’une cabane faite de rondins assez grossièrement assemblés ; le sol était sablonneux. Une bouffée d’air tiède et les rayons d’un soleil assez vif, venant de la porte de la hutte, béant sur je ne sais quel paysage, me saisirent. Gaultier passa devant moi. Dans l’éblouissante lumière, je distinguai la silhouette d’arbres extraordinaires dressés de part et d’autre d’une piste étroite. Où diable étions-nous donc ? Nulle part en France ne pouvait jaillir du sol une si luxuriante végétation…

« Allons… jeta impatiemment Gaultier, fermez cette porte ! Et n’oubliez pas de tout lâcher pour venir m’ouvrir, tout à l’heure, quand je sonnerai ! »

Il me semblait étrangement surexcité, et même inquiet. Au moment que je tirai la porte, il me parut même sur le point de faire demi-tour ; mais, soudain décidé, la main crispée sur sa carabine, il se dirigea vers la porte de la hutte.

Toute la journée, je méditai, sans pouvoir parvenir à conclure, sur ce qu’il m’avait été donné de voir dans cette étrange maison. Je rangeai ma chambre, examinai les affaires laissées par mon prédécesseur : du linge en bon état, deux complets, une collection de romans policiers, des revues sportives ; rien de sensationnel.

Dans la grande pièce, à la fois cuisine, salon, salle à manger, que Gaultier appelait le living-room, il y avait une bibliothèque qui me parut plus sérieuse et comme spécialisée. Les ouvrages de mathématiques et de géométrie y abondaient, et les auteurs de philosophie scientifique occupaient plusieurs rayons. Je relevai les noms fameux de Einstein, de Riemann, de Lobatchewsky ; il y avait là la « Physique transcendantale » de Zollner, « Au Seuil de l’invisible » de William Barrett, plusieurs volumes de Poincaré, de l’abbé Moreux, dont « La Philosophie de l’hyperespace, » traduction d’un discours de Simon Newcaub [sic, pour Newcomb] devant la Société mathématique américaine. Tous ces livres semblaient participer du même genre d’idées : « La Vie de l’espace » de Mæterlinck, groupant les idées les plus générales sur la quatrième dimension, faisait le lien entre les traités scientifiques et toute une série de romans traitant sous une forme différente du même sujet : beaucoup de Wells ; l’étonnant « Voyage au pays de la 4e dimension » de Pawlowsky [sic, pour Pawlowski], « Une Vie intercalaire » de Jean d’Udine, d’autres encore… J’étais absorbé par la lecture de l’un de ces ouvrages lorsque la sonnerie résonna à travers la maison. Je me précipitai pour ouvrir la porte mystérieuse. Gaultier était de retour, fébrile, trempé de sueur, les traits tirés par la fatigue, les bottes maculées de boue. Le sac qu’il avait emporté vide pesait maintenant à son épaule. Dès que j’eus fermé la porte, il se fit remettre la clef.

Il vida son sac sur la table du living-room ; il contenait des fruits étranges tels que je n’en avais jamais vu, des cailloux bizarres, et, plus surprenant que tout, une poignée de bijoux d’un travail assez grossier, fibules, bracelets, peignes, d’un poids et d’un éclat qui ne pouvaient laisser aucune doute quant à leur nature : c’était de l’or, de l’or pur ! Il y en avait là pour une fortune ! Je remarquai sur l’un des bracelets une tache brune. Je frottai pour la faire partir : c’était gluant, et, sur mon pouce, je vis une traînée rosâtre : du sang, certainement, du sang à peine coagulé ! Gaultier ne me regardait pas et je reposai le bracelet sur la table. Désormais, je n’avais plus qu’un désir : fuir, fuir cette maison, et surtout cet homme mystérieux…

Gaultier avait revêtu son costume de ville. Il glissa les bijoux dans sa poche, m’ordonna :

« Rangez tout ceci. Il y a une vitrine pour les pierres au premier. Je vais faire quelques courses ; je ne rentrerai pas dîner. Ne m’attendez pas. Je vous verrai demain matin.

– Ne puis-je vous accompagner ? hasardai-je, sans grand espoir.

– Ah ! non, mon vieux. Vous avez été prévenu : pendant la durée des travaux, il vous faut renoncer à mettre le nez dehors. Il est trop tard pour revenir là-dessus. »
 

(À suivre)

 
 

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(H. Bourdens, in Le Petit Marocain, trente-sixième année, n° 10058, jeudi 11 novembre 1948 ; ce très curieux roman « fantastique, » sur le thème des autres dimensions, n’a jamais été publié en volume ; il est précédemment paru dans L’Avant-Garde, organe central de la Fédération des jeunesses communistes de France, à partir de septembre 1946)

 
 
 

 

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(in Ce Soir, grand quotidien d’information indépendant, dixième année, n° 1549, vendredi 6 septembre 1946)