« Eh bien ! Anne, m’expliquerez-vous ce qui se passe ? … Tout le monde est inquiet. Je ne vois plus autour de nous que visages consternés ! »

Celui qui parlait ainsi était un jeune homme élégant, raffiné, dont le visage exprimait en ce moment l’effroi que donnent les choses insolites et, plus encore, incompréhensibles. Celle à qui il s’adressait, une flamme de supplication dans les pupilles, était une jeune fille de trente ans, grande, brune, d’une éclatante beauté, dont le visage très pur et un peu grave de madone rayonnait d’intelligence. Ses yeux immenses, aux iris havane, semblaient sonder d’impénétrables abîmes. On ne pouvait la voir sans se sentir subjugué par tout ce qui émanait d’elle : fermeté douce, flamme surhumaine qui confinait au génie. Anne de Cassel était vraiment une femme extraordinaire. Elle avait, dès l’adolescence, fait serment de prouver au monde que les dons supérieurs de l’esprit ne sont pas seulement l’apanage des hommes. Docteur ès sciences physiques à vingt-quatre ans, elle avait travaillé dans les plus célèbres laboratoires d’Europe : à Oxford, à Cambridge, à Heidelberg, à Leyde. Rentrée à Paris, nantie d’une science considérable, elle avait réalisé les transmutations les plus sensationnelles, montré le rôle primordial du photon – ou grain d’énergie lumineuse – dans ces mystérieuses intégrations. À trente ans, riche et célèbre, elle était professeur au Collège de France. On citait son nom comme, au temps jadis, celui de Marie Curie. Et l’on ajoutait souvent : « Avec cela, une des plus jolies femmes de Paris, ce qui ne gâte rien ! »

Son sigisbée, Omer Flamberge, s’était taillé déjà une enviable réputation dans plusieurs procès retentissants. Il était en passe de devenir, à Paris, un des plus fameux avocats d’assises. Lorsque Anne le complimentait sur ses triomphes au barreau, il ripostait, avec une moue désabusée :

« Dites que je suis un brillant bavard, rien d’autre ! Qu’est une vaine éloquence au prix de votre incomparable intuition, de votre science transcendante qui vous amène à pénétrer les secrets de l’Univers ? De la fumée qu’éparpille le vent !… Anne, je vous admire autant que je vous aime… Quand donc accepterez-vous de mettre le comble à mes vœux ?

– Plus tard, nous verrons, répondait Anne… Mon ami, j’ai encore bien des travaux à mener à bien, avant de songer au mariage !… Songez-y, mon cher : épouser une femme de science, toujours claquemurée dans son laboratoire, n’a rien de réjouissant pour un homme du monde !

– Je voudrais vivre à vos pieds, » murmurait l’amoureux Omer en soupirant.

Cet été-là, ils passaient leurs vacances à Bagnères-de-Bigorre, dans cette région pyrénéenne au ciel si doux, aux cent visages agrestes et sylvestres tour à tour, aussi séduisants les uns que les autres. Ils étaient descendus à l’hôtel de l’Europe Latine, au bord de l’allée des Coustous. Ils y avaient rencontré un professeur à la Faculté des Sciences de Nancy, M. Louis de Bernagore, un savant chimiste, attelé, lui aussi, à la réalisation de subtiles transmutations, et qui faisait grand cas des travaux de la jeune physicienne. Ce Bernagore était un quadragénaire à tête chauve, sanguin, un peu bourru et tout rond, qui, tout de suite, avait été fasciné par la grâce de la jeune fille. Il lui faisait gauchement la cour, ce qui mettait au désespoir le cœur tendre du pauvre Omer.

« Deux savants sont faits pour s’entendre ! se disait parfois celui-ci ; ils creusent la même veine… Ah ! que ne puis-je posséder le dixième du savoir de ce maudit potard, et jeter un mot, risquer une opinion… Mais que sais-je, moi, en dehors des arguties du Code ? »

Au restaurant, ils partageaient la même table ; à trois, de conserve, ils exploraient la région, la physicienne et le chimiste toujours discutant, l’avocat s’efforçant de capter quelque lueur dans leurs savants propos, puis, de guerre lasse, les regards perdus dans la splendeur des monts et la vénusté des cascatelles. Ah ! quel bonheur il ressentait, le pauvre soupirant, lorsque sa trop savante amie rappelait enfin son partenaire à la magie du décor, en lui disant : « Si nous admirions un peu le paysage ?… Après tout, nous sommes à Bagnères-de-Bigorre pour nous reposer ! » Alors, Omer rentrait en scène et redevenait éloquent. C’était son humble revanche.
 

*

 

Depuis la veille, d’étranges phénomènes s’étaient produits aux alentours. On était à la fin de juillet, et le ciel se montrait d’une limpide sérénité. Or, il advint que, la nuit, la couronne de la grande statue de la Vierge, qui surmonte le mont Bédat, fut entièrement rongée, en même temps qu’un souffle terrible balayait l’atmosphère. Le firmament, pendant cinq heures au moins, fut littéralement embrasé, tandis qu’une chaleur torride incendiait les arbres, aux environs. Sitôt alertés, les pompiers parvinrent à circonscrire le sinistre. Mais, dès l’aube, on apprit que deux de ces braves étaient morts d’un mal mystérieux qui avait, semblait-il, réduit au néant le jeu de leurs organes.

Pas un habitant, dans la ville, qui ne ressentît d’étranges et indéfinissables malaises, une sorte de dérangement de tous les viscères. Seules les personnes qui s’étaient trouvées à l’abri de murs épais paraissaient moins atteintes.

Anne de Cassel, Omer Flamberge et Louis de Bernagore avaient passé la nuit à Pau. Rentrés de bonne heure à Bagnères, ils furent mis au courant de ce qui s’était passé. Tout de suite, ils se rendirent au sommet du Bédat. À l’aide d’échelles qu’ils s’étaient procurées aux environs, les deux savants se hissèrent au faîte de la statue mutilée, à la grande frayeur du jeune avocat, qui les voyait gravir en l’air les échelons. En vain les suppliait-il de regagner la terre ferme sans délai :

« Anne, par pitié, descendez, ma chérie. Vous allez vous rompre le cou !… Monsieur Bernagore, c’est tout bonnement insensé ! »

Mais faites donc entendre raison à deux savants lancés soudain sur une piste nouvelle ! Anne marmotta au professeur : « La couronne est effritée, oui… Et aussi, une partie des épaules ! » Et Bernagore, qui avait regagné le socle de la statue, ajouta : « Ici, deux angles sont fortement entamés. » Puis ils redescendirent, cédant aux appels désespérés du peureux Omer. Autour d’eux, des curieux s’étaient groupés. Les commentaires allaient bon train :

« Ce sont des savants suisses qui veulent se rendre compte…

– Mais non, Monsieur. Ce sont des experts du Parquet, tout simplement. Car c’est une main criminelle qui a fait le coup !

– Des communistes, parbleu !… Ces bougres-là n’ont de plaisir qu’à détruire les emblèmes de la foi !

– Des anarchistes, plutôt ! Ils feraient sauter la Terre ! »

On questionna les deux savants, mais ils se refusèrent à répondre. Anne, Omer et Bernagore sautèrent dans leur auto et regagnèrent l’hôtel. Ils mouraient de faim : leur expédition avait duré tout l’après-midi. Le professeur et la jeune fille méditaient, chacun de son côté. Flamberge n’osait les troubler dans leurs cogitations. Ce ne fut qu’à table, dans la salle à manger, qu’Omer se décida à poser la question qui lui brûlait les lèvres :

« Eh bien ! Anne, m’expliquerez-vous ce qui se passe ? »

La jeune fille esquissa un geste évasif et murmura :

« Le sais-je ?… On dirait, ma parole, qu’il s’agit d’une véritable « dématérialisation, » d’une transformation de la matière en énergie ! »

Bernagore, les yeux comme des billes, la bouche avancée en manière de rostre agressif, s’écria :

« Je l’ai cru aussi, mais une minute seulement, Mademoiselle. C’est fou, songez-y !… Une énergie inconue ? Des rayons X, extrêmement pénétrants ? D’où viendraient-ils ?… Une bombe « atomique » ? Le phénomène n’a pas été subit ; il a duré cinq heures trente, au contraire… Et d’ailleurs, qui donc aurait fait exploser cette bombe ? On n’a rien remarqué, ni dans les airs, ni sur la terre… Alors ?

– Madame, Messieurs, jeta le garçon d’une voix grave et voilée, excusez-moi… Mais deux des pompiers qui ont éteint l’incendie, sur le Bédat, sont morts… Et les cinq autres sont fort mal en point…

– L’effet des neutrons ! déclara la belle Anne, la tête fièrement levée… Tous les habitants de la ville, du reste, ont peu ou prou subi l’action de ces maudites particules !… »

Le professeur nancéen balança sa grosse tête chauve d’un air méditatif, fronça le nez, gonfla les joues et repartit :

« Je me suis dit tout cela, chère demoiselle… Et j’avoue que la mort de ces deux malheureux pompiers est bien faite pour étayer votre hypothèse… Mais remontons à la cause, s’il vous plaît. De quel agent provient cette prétendue dématérialisation ? Quelle est la nature physique, chimique, cosmogonique de celui-ci ? Quelle est la main qui a pu le faire agir ?… Je suis terriblement sceptique… Et je m’en excuse, ajouta-t-il en riant… Je suis vraiment impardonnable de ne pas vous donner raison ! »

Il coula un regard doux vers Anne et rougit comme un collégien qui fait la cour à une grisette. Omer Flamberge lui aurait botté le bas des reins, s’il l’eût osé. Il se contenta de toiser l’universitaire, en lui jetant d’une voix rêche :

« Mon cher professeur, soyez fidèle strictement à la vérité. C’est votre amie la plus sûre, la plus fidèle, la seule sur laquelle vous puissiez compter. »

Ils terminèrent la soirée presque silencieusement. D’étranges nouvelles circulaient, trop incohérentes pour qu’on pût leur accorder crédit : les uns avaient aperçu un spectre immense s’élevant dans les cieux ; d’autres, une horde de géants barbus gravissant le Bédat et mutilant la statue à coups de marteau. Il semblait que les gens eussent perdu la raison.
 
 

 

Le lendemain, dès l’aurore, la ville fut en effervescence. D’abord, on apprit le décès des cinq pompiers restants ; celui de quatre enfants, de sept vieillards, parmi lesquels un conseiller municipal ; la mort d’une quantité innombrable de chiens, de chats, de mulots et d’insectes, dont les cadavres jonchaient les sentiers du Bédat. Puis les journaux affluèrent, pourvus de manchettes énormes. Dans la presqu’île de Quiberon, les falaises avaient été rongées en plusieurs endroits, l’arche de Port-Blanc et les rochers de Port-Bara, notamment ; sur la lande proche, les fougères, les genêts, les arbustes avaient flambé ; l’incendie s’étendait de proche en proche, à ras de terre, et menaçait de gagner les pinières de Penthièvre. L’observatoire du Mont-Blanc signalait des phénomènes d’illumination de l’atmosphère supérieure, accompagnés d’effroyables bourrasques et d’une élévation vraiment insolite de la température. À Spa, en face du portail de l’église, une pierre de la chaussée s’était désagrégée au milieu de lueurs fulgurantes et d’un dégagement de chaleur infernal, créant, assuraient les journaux, un tel cyclone que les ardoises et les tuiles de tous les toits voisins avaient longtemps tourbillonné dans les airs.

Dans bien d’autres endroits, on notait de semblables méfaits, accompagnés d’incendie, de rafales, de fulgurations hallucinantes : en Suisse, en Espagne, en Italie, en Allemagne. De surcroît, on déplorait la mort de centaines de personnes !

Pas de doute. Il s’agissait bel et bien d’une énergie inconnue, criminelle ou ingénument expérimentale, provoquant l’évanouissement de la matière, avec son processus inéluctable : projection d’ions et de neutrons, d’ondes analogues aux rayons gamma du radium, d’ondes calorifiques.

« Eh bien ! fit Anne de Cassel, d’un ton vainqueur, en s’adressant à Louis de Bernagore, êtes-vous convaincu, à présent, monsieur l’incrédule ? L’identité des effets constatés, la similitude de ceux-ci avec tout ce que la science nucléaire nous a enseigné vous permettent-elles encore de douter ? »

Le savant rougit violemment, courba sa grosse tête chagrine et murmura :

« Je ne doute plus, Mademoiselle… Aussi bien, n’est-il point sans saveur de s’avouer vaincu par une jolie femme… Mais je reviens une fois de plus à ma question : d’où provient l’énergie excitatrice de ces phénomènes ?… Sans en connaître encore la cause, par quels êtres est-elle déclenchée ? »

Anne voila un instant de ses paupières l’ardent éclat de ses yeux et repartit lentement :

« Qui vous prouve qu’il ne s’agit pas de créatures extraterrestres, beaucoup plus savantes que nous, et parvenues à un stade expérimental effarant ?… Des Martiens, par exemple…

– Des Martiens ! proféra Bernagore en sursautant… Mademoiselle, vous oseriez affirmer ?…

– Je n’affirme rien ; je lance une hypothèse.

– Anne, ma chérie, vous déraisonnez ! fit Omer, d’une voix haletante. Comment des habitants d’une planète lointaine pourraient-ils parvenir jusqu’à nous ?

– Comment ? Je l’ignore… En tout cas, ce serait terrible… Et follement passionnant !

– Des Martiens ! répéta le professeur… Ce serait inouï… Et pourtant…  »

Le soir, les journaux portaient, en manchette : Déclarations sensationnelles du professeur Rüdesblick. Un astre inconnu vogue dans le ciel.

Et nos trois amis, plus morts que vifs, lurent cette stupéfiante nouvelle :

« Le professeur Rüdesblick, directeur de l’Observatoire du Mont Righi, alerté par les phénomènes étranges que nous avons relatés, a braqué vers tous les coins du ciel son télescope géant, le plus puissant du monde. Il annonce la présence d’une sorte de satellite, artificiel sans doute, voguant à une altitude de plusieurs centaines de kilomètres. Ce corps tourne autour de la Terre avec une vitesse horizontale telle, que la force centrifuge équilibre exactement l’action de la pesanteur terrestre.

S’agit-il d’un astre préfabriqué, lancé dans l’espace par des humains qu’un prurit diabolique pousse à entreprendre de redoutables essais ? Un satellite artificiel ne pourrait être construit, monté, lancé d’un point de la Terre, si secret soit-il, sans qu’on le sache… »

« Des humains ? s’écria la jeune physicienne. À d’autres !… Je soutiens, moi, qu’il s’agit d’habitants de Mars ou de Vénus ! »

Le lendemain, elle se fit servir son petit déjeuner dans sa chambre, prétextant une migraine. Flamberge et Bernagore traînèrent leurs pas jusqu’au petit village de Gerde. Quand ils rentrèrent, le chasseur de l’hôtel remit à Omer ce billet laconique :

« Mon ami, excusez-moi de vous fausser compagnie. Mais il faut que je voie, que je sache. Je pars pour le Mont Righi, bien décidée à rencontrer le professeur Rüdesblick. Ne me rejoignez pas. J’ai besoin d’être seule, et je vais vivre, sans doute, les heures les plus passionnantes de ma vie. Croyez à toute mon amitié. Anne. »
 
 

 

Le professeur Rüdesblick avait consigné sa porte. Anne fit passer sa carte. L’astronome suisse écarquilla les yeux. Pouvait-on éconduire l’illustre physicienne dont les travaux faisaient sensation partout ? Il donna ordre de la recevoir. Il s’attendait à se trouver en présence d’une vieille fille maigre, un peu voûtée, au front ridé. Et voilà qu’il avait devant lui une jeune femme d’une éblouissante beauté. C’était un quinquagénaire robuste, aux yeux vifs et clairs, bel homme encore, grand, svelte, à l’allure sportive. Tout de suite, il fut conquis. Il balbutia :

« Madame… Mademoiselle… je suis confus… C’est trop d’honneur, vraiment… »

Anne l’interrompit en riant :

« Trêve de politesses, mon cher confrère… Voulez-vous me dire ce que vous avez réellement observé ?

– Vous verrez vous-même, Mademoiselle. En ce moment, le satellite artificiel s’éloigne vers l’ouest, mais nous pourrons le distinguer encore. »

Le soir venu, elle vit, dans le champ du télescope, le corps céleste nouveau, minuscule, malgré l’énorme grossissement de l’appareil. Un satellite artificiel dont on distinguait, avec un peu d’attention, la plateforme d’où s’évadait, sans doute, l’énergie maléfique, cette grande énigme qu’Anne voulait percer à tout prix.

Le professeur Rüdesblick habitait à l’Observatoire et partageait son logement avec sa sœur aînée. Bons et très hospitaliers, ils hébergèrent la jolie Parisienne. Tous trois ne tardèrent pas à faire le meilleur ménage du monde. Le charme d’Anne de Cassel ravissait les deux montagnards, peu accoutumés à rencontrer, à pareille altitude, le raffinement et l’esprit d’une jeune Française.

Pendant qu’ils vivaient ainsi au sommet du Righi, les phénomènes nucléaires continuaient à semer sur la terre l’épouvante et la désolation.

« Vous croyez, vous aussi, Mademoiselle, que l’appareil est monté par des Martiens ? demanda un jour le professeur Rüdesblick… Et vous avez grande envie, j’en suis sûr, de leur ravir leur secret !

– Je donnerais ma vie entière pour cela ! répondit la jeune fille, enthousiasmée.

– Eh bien !… c’est tout simple : il faut donner la chasse à ces importuns… Impossible ? Non ! À Zurich, on construit, sur mes indications, une fusée interplanétaire pourvue de deux moteurs à réaction, l’un vertical, pour la montée, l’autre horizontal, pour l’évolution de l’appareil autour de la Terre. »

Anne ouvrit des yeux immenses. Elle rougit, puis blêmit, en proie à la plus vive émotion, et s’écria :

« Monsieur Rüdesblick, activez le travail !… Et partons… Partons tous deux. De grâce, emmenez-moi… Je connaîtrai enfin le moyen qu’emploient ces Martiens pour provoquer, à distance, l’évanouissement de la matière… Partons vite ! »

Tous deux se sentaient troublés. Attrait physique ? Communion intellectuelle ? Ils ne savaient au juste. Les mois passèrent. Anne goûtait un subtil bonheur, toute à l’idée de son expédition prochaine, qu’elle attendait dans la fièvre. Entre Rüdesblick et elle, pas un aveu, pourtant : le montagnard était trop réservé pour brûler les étapes ; et elle ne parvenait pas à voir clair en elle-même. Elle se disait parfois :

« À l’aide de sa fusée, cet homme me permettra de découvrir des choses inouïes !… Car je ne m’arrêterai pas en si bon chemin ! »

Mais le souvenir d’Omer se dressait entre eux. Anne, pourtant, ne lui envoyait, de loin en loin, que des lettres laconiques, sans rien dévoiler de ses projets qui eussent alarmé son amoureux. « Je dois encore à la science de longs et pénibles travaux, » se bornait-elle à dire.

Elle harcelait de questions le professeur Rüdesblick ; elle l’exhortait à hâter le départ… Oh ! savoir, savoir enfin !… Elle ne tenait plus en place. En vain, l’astronome lui répondait-il :

«  Encore un peu de patience, Mademoiselle… Il faut songer à tout, et notamment à protéger nos deux vies. Car les êtres que nous allons traquer là-haut ne se laisseront ni poursuivre, ni attaquer sans se défendre, et sans doute ont-ils plus d’un mauvais tour dans leur sac !… L’appareil est prêt à partir… C’est nous qui ne le sommes pas encore. »

Enfin, vers le milieu de l’été, on leur annonça que la fusée astrale était soigneusement gréée et amenée déjà sur la piste d’envol. Anne, pour la première fois, se jeta au cou de Rüdesblick. Elle mit tant d’impétuosité dans son effusion que le brave homme chancela.

« Je vous devrai le plus grand bonheur de ma vie ! s’écria-t-elle.

– Puissiez-vous ne pas me garder rancune de notre folle équipée ! » murmura-t-il.
 
 

 

Hélas ! dès leur arrivée à Zurich, ils apprirent qu’un effroyable raz-de-marée venait de dévaster les côtes du Golfe de Gascogne, de Biarritz à Santander. On avait vu tomber du ciel une sorte de bolide gigantesque, d’une superficie égale au moins à celle d’une ville moyenne, et couvert de constructions bizarres dont les métaux scintillaient : le satellite funeste, sans aucun doute ! Le bolide s’abîma dans les flots de l’Océan, au milieu d’un fracas épouvantable, puis, sous l’effet du choc, les eaux se soulevèrent puissamment et envahirent les côtes.

L’expédition projetée devenait inutile. Lorsqu’elle apprit cette nouvelle, Anne s’évanouit. Son rêve lui échappait. Il lui échapperait toujours. Dès le lendemain de l’accident, on effectua des sondages, au point d’impact de l’appareil. Mais celui-ci s’était enlisé à quatre mille mètres de profondeur. On ne retira de l’abysse que des métaux informes et très corrodés : l’agent désintégrateur avait continué son œuvre sur la matière même du satellite. Que s’était-il passé ? Une fausse manœuvre qui avait probablement rompu l’équilibre entre la pesanteur et la force centrifuge.

Qu’importait à Anne ? Elle ignorerait toujours le grand secret de l’Univers qu’elle avait rêvé de conquérir et qu’elle s’était accoutumée à considérer comme le but ultime de son savoir.

« Ah ! Rüdesblick, si vous aviez mené les choses plus rondement, je saurais ! » répétait-elle vingt fois par jour.

L’astronome avait regagné son observatoire, au Mont Righi. Ils s’étaient quittés froidement. Elle semblait nourrir à son endroit une aversion qu’elle ne parvenait pas à brider. Elle vécut quelques jours à Zurich, presque hébétée, ne quittant pas sa chambre, le cœur rongé par le dépit. Puis elle supplia Omer Flamberge de venir la rejoindre, de l’aider à regagner Paris. Il arriva, fou de bonheur. Puis il demeura figé de stupeur : Anne semblait si lasse, si déprimée, qu’il eut peine à la reconnaître.

« Ma pauvre petite, s’écria-t-il, voilà donc où vous a menée votre amour de la science !

– La science ! murmura-t-elle. Je n’aurai pas atteint ce que je m’étais juré d’atteindre… Alors, à quoi bon ?… La science m’échappe, et je lui dis adieu… Mon ami, il ne me reste plus qu’à vivre comme toutes les autres femmes, tranquillement, au sein d’un foyer que je m’efforcerai de construire de mon mieux… Omer, vous avez demandé ma main, autrefois. Accepteriez-vous encore la pauvre épave que je suis devenue ?

– Je vous rendrai la plus heureuse des femmes ! » clama-t-il, éperdu. Et il la serra longuement dans ses bras.
 

*

 

Quant à Louis de Bernagore, il fit contre fortune bon cœur et ne garda point rancune à la belle Anne d’avoir si brusquement coupé court à leurs entretiens. Il étudia, jour par jour, les phénomènes de désintégration matérielle, puis les décrivit avec tant de soin, en émettant à leur sujet de si savantes et si plausibles hypothèses, qu’il fut, l’année suivante, nommé Membre de l’Académie des Sciences.

« Épouser cette jeune folle ? se demandait-il parfois, avec une pointe d’angoisse. Ma foi, non, elle m’eût écarté de ma voie… Décidément, le destin arrange bien les choses, et tout est bien qui finit bien ! »
 
 

Henri-Jacques PROUMEN, Président de l’Académie Internationale de Culture Française. Lauréat de l’Académie Française.
 
 

 

–––––

 
 

(Henri-Jacques Proumen, in Englebert-Magazine, trente-deuxième année, n° 218, juillet-août 1952)