« Tenez, monsieur, écoutez-moi ! Voyons, ai-je l’air d’un fou ? Vous pouvez bien me donner quelques instants d’attention, puisque je suis calme et parle raisonnablement. Oui, je sais, on vous a dit que je suis un détraqué, que mon intelligence a sombré dans le travail… des blagues, mon cher monsieur ! La vérité vraie, c’est que je suis une victime de l’amour et de la fatalité. Le croiriez-vous ?
– …
– Oh ! ce n’est pas une banale aventure d’alcôve que la mienne, et si je veux aujourd’hui vous livrer un secret qui pourra plus tard vous mener à la gloire, c’est parce que vous m’écoutez sans hausser les épaules. Monsieur, vous avez devant vous la plus grande célébrité scientifique du vingtième siècle !
– …
– Cela vous étonne ? Mon histoire est en effet presque incroyable ; si elle était vraisemblable, d’ailleurs, je ne serais pas ici.
Je suis né en province, dans le Midi de la France. Mon père était un brave homme de commerçant qui gagnait aisément sa vie, et gâtait son fils unique, travailleur et casanier. Un jour, – j’avais alors à peine douze ans, – il me rapporta d’une foire environnante un de ces primitifs et grossiers instruments composés d’un tube de cuivre et de deux lentilles de verre. Et malgré l’imperfection de ce microscope, je me passionnai immédiatement pour la recherche de tout ce qui échappe à notre regard nu et se révèle aux appareils imaginés et construits par la science. J’allais, examinant un brin de fougère, une patte de coléoptère, un granit cristallisé, intéressant à cette étude si complexe et si délicate mon esprit précoce de savant. Bientôt, ce joujou me parut ridiculement insuffisant, et je priai mon père de m’acheter un vrai microscope qui me permit de me lancer à corps perdu dans la contemplation de l’infiniment petit.
Alors, enfermé des journées entières dans mon cabinet de travail, je me livrai à un labeur acharné, apprenant, vérifiant, découvrant ce que les savants, mes prédécesseurs, avaient déjà découvert, appris et vérifié. Et, à vingt ans, j’en savais autant que le plus vieux d’entre eux. Oui, monsieur, que le plus vieux d’entre eux !
Voyons, est-ce de la folie, cela ?
– …
– À cette époque, je conçus un projet dont la hardiesse va vous stupéfier, quoiqu’il se révélât réalisable par la suite ; je voulus éblouir le monde scientifique par une merveilleuse découverte. Il s’agissait tout simplement pour moi d’arracher à la nature l’un de ses plus troublants secrets, le microbe du microbe ! Ah ! ah ! vous commencez à comprendre que je ne suis pas fou ? Quoi de plus raisonnable, quoi de plus noble qu’une pareille recherche ? Seulement, il me fallait construire un instrument unique au monde, et dont le grossissement fût plusieurs milliers de fois supérieur à celui obtenu par l’optique moderne ! Quelle tâche ardue, monsieur ! Je puis dire que j’ai peiné pendant des mois sans atteindre le résultat cherché. Désespéré, j’allais abandonner ce projet à l’accomplissement duquel j’avais épuisé toutes mes facultés et toutes mes ressources, lorsqu’un soir de fièvre, une femme m’apparut ; elle était brune, et toute pareille à ces gitanas qui s’en vont par les routes, disant la bonne aventure aux voyageurs.
« Remplace les lentilles de verre par des lentilles de diamant, et tu auras la solution de ton problème ! » me dit-elle en souriant mystérieusement.
Puis elle s’évanouit en une blonde fumée.
Cette femme avait sans doute raison et je me mis à chercher un diamant. La malchance me poursuivait cependant avec une étrange insistance. Les pierres qu’on soumettait à mon examen étaient trop petites, laiteuses ou mal taillées. Mais j’avais en moi des trésors de patience. Mon voisin était un juif fort riche, courtier en pierres précieuses, auquel j’allai exposer mon désir, lui promettant de le payer très cher s’il pouvait me satisfaire. Séduit par l’appât du gain, le juif courut chercher dans un coffre-fort un diamant d’une taille si parfaite et d’une eau si limpide que j’en fus ébloui. Hélas ! le prix exigé par cet homme était formidable et, longtemps, nous discutâmes sans nous entendre. Au moment où, absolument hors de moi, je me retirais, il fit encore miroiter la magnifique gemme aux rayons de la lampe. Une idée funeste me traversa alors le cerveau ; ayant saisi le vieil avare à la gorge, je serrais si fort qu’il en rendit son âme à tous les dieux.
Puis, ayant glissé le diamant dans ma poche, je couchai le cadavre dans le lit qui masquait l’accès du grenier, et je disparus après avoir fermé derrière moi la lourde porte de chêne… On crut à une mort naturelle !
Eh bien, je crois que ce meurtre me porta malheur. Enfermé dans mon laboratoire, je construisis un merveilleux appareil, à la membrure de cristal, à l’œil de diamant ; et, n’ayant plus de mystère pour moi, le monde infiniment petit m’ouvrit toutes grandes les portes de son palais enchanté !
C’est à cette époque que survint le grand malheur de ma vie. Figurez-vous que j’avais placé sur la lamelle de verre qu’on glisse sous la lentille du microscope une goutte d’eau prise sur une fleur ; et je contemplais la vie intense englobée dans ces molécules de gaz liquéfié, lorsque, soudain, je restai frappé de stupeur ; là, au milieu de la goutte d’eau, parmi des algues délicieusement menues et des coraux de rêve, reposait une femme d’une admirable beauté ; d’un bleu glauque et profond étaient ses yeux, et ses blonds cheveux retombants mettaient un voile d’or sur sa nudité divine. Elle était idéale, monsieur, et je sentis bien, à l’émotion qui me prit à la gorge, que j’étais devenu sur-le-champ amoureux fou de cette femme. Ah ! comprenez bien, mon ami, moi, amoureux d’un microbe à forme humaine, d’un microbe que les instruments imparfaits de mes collègues n’avaient pas pu découvrir et qui, pour mon malheur, se révélait à mon seul œil de diamant. Ah ! ne vous ai-je pas dit que mon histoire d’amour n’était pas banale ?
– …
– La fin est lamentable, monsieur ; après quelques heures de contemplation muette, la poitrine de mon idole se mit à haleter sur un rythme précipité, ses lèvres s’entrouvrirent, et ses bras étendus en croix se raidirent… Elle ferma les yeux et parut morte. Effrayé, je retirai la lamelle de verre ; la goutte d’eau s’était évaporée, et la nymphe avait rendu le dernier soupir !
Alors, un accès de rage m’a secoué ; j’ai hurlé ma douleur, j’ai brisé mes instruments… On a dès lors prétendu que j’étais fou ; mais vous savez vous-même, monsieur, maintenant que vous m’avez entendu, que je suis simplement un homme injustement frappé par le destin, par ce que les anciens appelaient l’inexorable Anankê… »
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(Henri Tolède, « Les Contes de la Petite République, » in La Petite République, journal de grande information politique, littéraire, trente-quatrième année, n° 12305, jeudi 23 décembre 1909 ; Lev Tchistovsky, « Nu allongé, » aquarelle, sd. Le lecteur aura reconnu dans ce conte un simple résumé de la nouvelle de Fitz-James O’Brien, « La Lentille de diamant » (1858) ; sur l’historique des adaptations de « The Diamond Lens » en langue française, on se reportera au Visage Vert n° 23, novembre 2013)

