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LA PLANTE MANGEUSE D’HOMMES
Où la Fiction et la Réalité (?)
se rencontrent étrangement
Les botanistes connaissent bien les Sarracénées, les Népenthès, la Grossette d’Écosse, la Drosère des tourbières, et autres plantes dites carnivores qui capturent et digèrent de tout petits insectes. En Amérique, ils ont mieux et plus grand. Les Central News, journal de la Nouvelle-Orléans, rapportent en effet que deux botanistes ont failli terminer leur carrière dans l’estomac d’un monstrueux végétal inconnu jusqu’à ce jour.
Un grand quotidien parisien s’est fait, dernièrement, l’écho de cette information sensationnelle. (1) Quel beau titre on aurait pu trouver pour présenter ce morceau de choix au public ! Par exemple : « La revanche de la plante. » L’ordre naturel des choses est en effet bouleversé par le nouveau végétal qui, loin de se laisser manger comme la plupart de ses confrères, fait montre d’intentions homicides. Certes, on avait déjà vu des lions dévorer leur dompteur. Les botanistes, gens de mœurs paisibles, vont être exposés, en Amérique du moins, aux mêmes dangers que les belluaires. Attention à la Plante, Messieurs ; elle est capable de vous absorber, vous, vos lunettes, votre boîte à herboriser et votre filet à papillon (si toutefois vous possédez, dans la réalité comme dans le Vaudeville, cet accessoire puéril).
Mais il faut savourer l’abracadabrant récit du journal yankee, reproduit dans le quotidien dont j’ai parlé. Je le transcris ici sans y changer une virgule :
Deux botanistes ont failli être victimes d’une plante carnivore
Londres, 5 février. – Le correspondant des Central News à New-Orléans rapporte que deux jeunes botanistes, qui herborisaient dans un marais, à une soixantaine de kilomètres de la ville, ont failli être la proie d’une plante carnivore.
Les deux jeunes gens qui, soit dit en passant, portent des noms à consonance bien française : Joseph Villareux et Georges Gastron, erraient depuis une semaine en barque à travers le marais, lorsqu’ils abordèrent un jour dans une petite île où ils remarquèrent une plante étrange, de couleur grisâtre ; elle avait un peu l’apparence d’un palmier. Le tronc, court, était revêtu d’une écorce grasse ressemblant à la peau ridée d’un animal ; des fleurs jaunes dégageant une odeur extrêmement agréable poussaient au pied de la plante inconnue.
Villareux s’approcha pour les cueillir. Comme il se baissait, il se sentit saisi par des espèces de lianes qui, pareilles aux tentacules d’une pieuvre, se greffaient sur le tronc de l’arbre. Il voulut écarter les lianes, mais quel fut son effroi de sentir sous ses mains une chair visqueuse à la fois souple et nerveuse, qui se contractait comme les muscles de quelque animal fantastique et l’entraînait vers un orifice rougeâtre en forme d’entonnoir qu’il avait aperçu au sommet du tronc.
Il se trouva bientôt étroitement enserré par les effroyables tentacules et, incapable de faire un mouvement, il appela au secours. Son ami accourut et, avec une hache, essaya de couper les lianes, mais il fut bientôt saisi lui-même par une jambe. Ce ne fut qu’après plusieurs heures de travail et au prix d’efforts surhumains que les deux hommes réussirent à se délivrer. Au fur et à mesure que la hache tranchait une [sic] des tentacules, d’autres s’inclinaient vers eux et se collaient à eux comme des sangsues. Ce ne fut que lorsque Gastron, s’attaquant directement au tronc, eût fendu l’arbre par le milieu, que le monstre desserra son étreinte.
Pendant que les herboristes luttaient ainsi pour se dégager, ils virent des lapins et des écureuils, qui passaient près de la plante, être saisis par les tentacules et précipités dans l’ouverture du sommet où ils furent rapidement digérés. Tout simplement.
Après avoir frémi, admirez, je vous prie, combien sont familiers dans la campagne voisine de la Nouvelle-Orléans, les lapins et les écureuils. Tandis que les herboristes s’escrimaient à grands coups de hache contre les tentacules du monstre, opération qui devait faire quelque bruit, les rongeurs déjà cités (Dieu sait s’ils sont craintifs dans notre vieille Europe), circulaient à l’entour et prenaient rapidement le chemin de cet « orifice rougeâtre » où ils étaient promptement digérés.
Au fait, pourquoi MM. Villareux et Gastron ne se sont-ils pas livrés à une autopsie de la plante ? Une telle opération s’imposait. Faut-il croire que nos jeunes gens, trop heureux d’avoir échappé au palmier vorace, ont manqué de courage et se sont hâtés vers le bar le plus proche afin de noyer leur émotion dans un whisky clandestin ? Peut-être, quoi qu’il en soit, vous avez déjà donné à notre effarante histoire la conclusion qu’elle comporte : les Américains ont inventé la plante mangeuse d’hommes, comme le Constitutionnel inventa jadis le serpent de mer.
Erreur. Les Américains ne sauraient revendiquer la paternité du végétal tentaculaire. L’humoriste La Fouchardière indiquait notamment, dans un article consacré à ce canard inédit, qu’un auteur anglais avait fait de la même victime le sujet d’un de ses contes. D’autre part, on trouve dans la revue les Lectures pour Tous (numéro du ler septembre 1919) une nouvelle de M. E.-M. Laumann, intitulée « l’Arbre charnier, » qui présente avec le récit du Central News de piquantes analogies. (2)
D’abord, l’arbre charnier de M. Laumann, le palmier des botanistes américains, se dresse au milieu de marécages, non à 60 kilomètres d’une grande ville, mais au fond des forêts de la Guinée française (sur ce point, la fiction est plus vraisemblable que la prétendue réalité). Le tronc du palmier mangeur de botanistes est « revêtu d’une écorce grasse ressemblant à la peau ridée d’un animal » ; l’arbre de M. Laumann présente une tige « d’une nature rugueuse, d’une couleur de cuir, avec des taches d’un vert pâle (le palmier est gris) qui semblaient dues à la moisissure. »
Un peu plus loin dans le récit de M. Laumann, « la plante devait, selon moi, appartenir à la famille des « Mimeuses Farnesiana, » dont la fleur est parfumée, mais dont le bois dégage une telle odeur qu’on l’a nommé le « bois puant. » On a lu qu’au pied du palmier « poussaient des fleurs jaunes dégageant une odeur extrêmement agréable. »
Le palmier dispose de tentacules qui s’abattent brusquement sur la proie choisie. L’arbre de M. Laumann, lui, opère de façon plus discrète. Écoutons d’ailleurs le narrateur : « À la base de la tige, s’étalaient, en étoile, des rameaux, ou plutôt des téguments d’un vert glauque et frisés sur les bords, pareils à de grandes algues. »
L’explorateur mis en scène par M. Laumann est ensuite témoin d’un fait étrange.
« Je vis en même temps que les ramicelles dont j’ai parlé, et dont quelques-unes étaient larges de quatre travers de doigt, avaient bougé !
Oui, les téguments avaient bougé. Ne croyez pas, vous qui lirez ces pages, que je fus dupe d’une hallucination : ils s’étaient soulevés, pour ainsi dire, presque insensiblement, mais cependant d’une façon suffisante pour que ce mouvement me frappât. Incrédule, comme vous pouvez l’être, je renouvelai ma première tentative et je jetai mon projectile juste au pied de la plante. Cette fois, aucun doute ne fut possible : les tentacules avaient de nouveau exécuté un mouvement de bas en haut, suivi du même frémissement des frisures dont chacun des téguments était bordé.
S’agissait-il d’un végéto-animal monstrueux et encore inconnu ? »
Le jour suivant, l’explorateur, plus avisé que MM. Villareux et Gastron, se met en devoir de photographier la plante, lorsqu’il voit déboucher près d’elle un petit animal du genre de la musaraigne, poursuivi par une monstrueuse araignée mygale. Le rongeur, qui, à rencontre des lapins et écureuils yankees, connaît l’horrible végétal (ici encore, la fiction l’emporte en vraisemblance sur la pseudo-réalité) n’a d’autre ressource, pour échapper à son ennemie l’araignée, que de sauter dans une sorte de matière épaisse et blanchâtre s’étalant autour du tronc de l’arbre charnier.
Laissons encore une fois la parole à M. Laumann ; il va nous expliquer avec un luxe de détails bien fait pour confondre les deux « témoins oculaires » de la Nouvelle-Orléans, la façon dont se nourrit l’arbre monstrueux :
« Machinalement, je regardai ce qu’était devenu le petit rongeur. Son attitude était singulière. Son corps si frêle, si joli dans sa robe grise, était agité de longs frémissements ; je fis du bruit pour le faire s’enfuir, mais je vis, avec horreur, après deux ou trois tentatives de ce genre, qu’il était retenu prisonnier dans la matière blanchâtre sécrétée par la plante, comme dans de la glu ou du goudron. »
Et plus loin :
« Quand, au moment de m’éloigner, je portai mes regards sur le petit rongeur, il était mort, englué dans l’innommable liquide, et probablement asphyxié par les effroyables émanations qu’il dégageait. Chose impossible à concevoir, – cependant je l’ai vue et je jure de dire ici la vérité, – l’affreuse plante remuait. Tout le système des téguments était en jeu. Tous, étalés sur le sol, s’animaient d’un mouvement lent, mais impossible à nier ; ils tournaient comme autour d’un pivot et convergeaient vers l’animal inerte. Bientôt, la pauvre petite chose morte était recouverte par les rameaux qui pouvaient l’atteindre ; presque tous y parvenaient et elle disparaissait dans leurs replis. Alors, ces téguments qui, je l’ai dit, ressemblaient à de grandes algues, se gonflèrent, semblant se gorger d’une nourriture pompée par un système de succion que je ne pouvais voir. »
Notons là une dernière analogie avec le récit des Américains qui parlent de tentacules « s’inclinant vers eux et se collant à eux comme des sangsues. »
J’ajoute que, si la plante de la Nouvelle-Orléans a été détruite par le fer, celle de M. Laumann a trouvé la mort dans un immense incendie de forêt. Le végétal indésirable avait d’ailleurs absorbé précédemment un administrateur colonial.
Et pour donner quelques bons cauchemars à nos lecteurs, je citerai, en manière de conclusion, les lignes suivantes ; elles précèdent, dans les Lectures pour Tous, la nouvelle de M. Laumann :
« Est-il certain que la science ait réussi à pénétrer tous les secrets de la vie ? Est-on sûr, par exemple, que le continent noir n’abrite pas, au plus profond de ses immenses forêts remplies d’un si étrange grouillement de vie, d’inquiétants mystères ? »
Ma foi non ! On n’est sûr de rien, hormis des facultés d’adaptation déployées par les rédacteurs de la Nouvelle-Orléans. Au fait, il y a une dernière question qui peut avoir son importance : les deux botanistes étaient-ils végétariens ? Dans l’affirmative, gageons que cette sacrée plante carnivore aura agi par vengeance et avec préméditation !
R. D.
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(1) L’article serait paru dans Le Journal. Malgré nos recherches, nous n’avons pu en trouver trace dans ses colonnes.
(2) Voir l’article de Georges de la Fouchardière, « Sur les Confins du merveilleux, » et la nouvelle d’E.-M. Laumann, « L’Arbre charnier, » déjà publiés sur ce site.
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(R. D., in Le Petit Comtois, journal républicain démocratique quotidien, quarante-deuxième année, n° 14839, lundi 18 février 1924 ; Guillermo Meza, « Blanco sobre el nopal, » huile sur toile, 1947)

