RÉSUMÉ DES CHAPITRES PRÉCÉDENTS
Le narrateur s’est lancé dans l’exploration de la mystérieuse maison aux 30 portes où demeure un certain professeur Gaultier qui a réussi à entrer en contact avec des univers inconnus co-existant dans l’espace. Les héros de l’histoire ont ouvert la 6e porte et ont pénétré dans une forêt à la végétation inconnue.
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Un coup de baguette magique, aurions-nous pu jurer, venait de nous transporter instantanément à travers l’espace jusqu’au cœur de l’Afrique ou d’une forêt de l’Amazone… Et la réalité était plus incroyable encore : nous nous trouvions dans un monde différent, plus étranger au nôtre que les planètes qui gravitent autour de Sirius, plus lointain que Mars ou Saturne – et trois pas avaient suffi à nous y transporter…
Vaguement carrée, la hutte, couverte de branches entrelacées, était faite de rondins entassés. Face à la découpure de la porte, une petite idole de cuivre rouge grimaçait, pendue à une poutre. La hutte était à part cela complètement vide. La porte donnant sur notre monde s’ouvrait dans la paroi du fond, mais depuis que Lecaire l’avait refermée, aucune trace n’indiquait son emplacement sur les rondins. On n’entendait que le chuintement du vent dans les feuillages. Au-delà de l’ouverture de la hutte se voyaient les empreintes des bottes de Gaultier dans la terre molle, au long d’une sorte de sentier s’enfonçant entre les broussailles. Nous suivîmes ces traces.
Dès les premiers pas à l’extérieur, nous vîmes combien ce monde était différent du nôtre ; l’air, la lumière mêmes semblaient d’une autre qualité. Nul astre n’apparaissait au ciel dans lequel semblaient rouler de longues vagues étincelantes, variant perpétuellement par graduations insensibles du vert pâle au safran, en posant des ombres très légères qui changeaient constamment de formes et de teintes. Toutes les plantes constituant la forêt à travers laquelle nous avancions étaient différentes de celles de la Terre ; et d’abord, à des degrés variés, toutes, des fougères aux arbres les plus élevés, étaient transparentes. À travers les troncs, on voyait d’autres troncs, de plus en plus confus jusqu’à ce que les détails du sous-bois se noient en reflets opalescents, pareils à un brouillard changeant.
Les immenses feuilles plates qui couvraient le chemin ne projetaient aucune ombre. Des lianes pareilles à des cheveux de verre pendaient en feston d’un arbre à l’autre, et des régimes de fruits bizarres, aux baies vivement colorées, semblaient suspendus par des liens invisibles sous les frondaisons géantes de la forêt de cristal. À plusieurs reprises, des bruits de feuilles froissées, des craquements résonnèrent dans les taillis, et, le cœur battant, nous nous arrêtâmes : je braquai mon arme vers le bruit, mais la bête, si c’en était une, ne se montra pas. À un moment, un oiseau énorme traversa, en rasant le sol, le chemin devant nous ; il était semblable à un faisan, mais ses ailes, veinées de feu, n’avaient pas plus d’opacité que celles d’une libellule rouge. À part cela, ce monde semblait étrangement calme et paisible. Nous marchions depuis une bonne demi-heure quand un vacarme subit nous figea sur place : la détonation d’une arme à feu.
« C’est lui ! jeta Rives. Dépêchons-nous ! »
Au pas de course, nous parcourûmes encore deux cents mètres. La forêt semblait moins touffue, et le chemin descendait rapidement. Soudain, nous nous arrêtâmes. La pente devenait abrupte ; entaillée de marches grossières, elle limitait une vaste cuvette. Un fleuve coulait en contrebas, immensément large, d’un éclat laiteux sous la lumière fluctuante. Les arbres bordaient la crête de leurs fûts serrés, mais le fond de la cuvette n’était couvert que d’une herbe incolore.
Et, presque sous nos pieds, quarante mètres plus bas, il y avait un village, un véritable village composé d’une centaine de huttes toutes pareilles à celle par laquelle nous étions entrés dans ce monde. Les huttes entouraient une place d’une centaine de pas de diamètre. Au centre de la place, sur une sorte de tribune couverte d’un immense tapis pourpre, un dais abritait une espèce de trône orné de sculptures barbares. Et là dessus siégeait… Albert Gaultier.
Devant lui, une foule de plusieurs centaines d’individus se pressait, glacée par la terreur. Gaultier avait au poing son Colt fumant et, une lueur sauvage aux yeux, il regardait un corps étendu en travers des degrés de l’estrade.
Je me frottai les yeux. Ainsi, c’étaient là les mystérieux habitants du monde de la 4e dimension ! Des êtres humains, indiscutablement. De petite taille. Un mètre soixante en moyenne peut-être… Drapés dans des étoffes multicolores, ornées de broderies bizarres. Mais leur visage et leurs membres nus avaient dès l’abord un aspect extraterrestre. Obéissant aux lois de ce monde étrange, leur peau avait un caractère de transparence extraordinaire. Leurs cheveux mêmes, noués en tresse ou tombant sur les épaules, semblaient un brouillard laiteux. On eût dit de ces sujets de verre filé que l’on vend dans les foires. Selon les variations de la lumière, ils prenaient des reflets d’un jaune ou d’un vert très pâle. Les créatures terrorisées jetaient devant Gaultier de lourds objets scintillants, colliers, bracelets, pectoraux enchâssés de cabochons brillants.
La voix de Rives me tira de ma contemplation :
« Il en a encore assassiné un ! souffla-t-il. Oh ! Je l’avais deviné ! Il supprime tous ceux qui lui résistent ! Tirez lui dessus avant qu’il ne soit trop tard !
– Mon revolver est juste suffisant pour un drame passionnel dans un salon, dis-je avec dégoût. Si quelqu’un peut faire mouche à vingts mètres avec un 7/65, ça n’est pas moi !
– Alors ?
– Approchons-nous sans bruit… Je voudrais le maîtriser sans le tuer, si c’est possible.
– Mais s’il vous aperçoit… lui n’aura pas de ces scrupules !
– Que pouvons-nous faire d’autre ? »
Nous nous laissâmes glisser silencieusement de degré en degré. Du fond de la cuvette, notre horizon était rétréci aux huttes les plus proches et nous ne voyions plus la place. Nous nous dirigions au jugé, de façon à prendre Gaultier à revers.
Mais nous n’avions pu songer à tout, et ni Rives ni moi n’imaginions l’obstacle qui fit échouer notre plan. Comme nous allions contourner la dernière hutte qui nous séparait de la place, un grondement rauque résonna tout près de nous. Rives s’arrêta, pétrifié de frayeur, en reconnaissant ce bruit. Me tournant à demi, je vis une ombre transparente sauter par-dessus moi et retomber sur mon compagnon, le précipitant à terre. Le monstre de verre ! Nous avions oublié jusqu’à son existence. Sots que nous étions d’avoir cru que Gaultier n’aurait pas ses arrières protégés d’une façon ou d’une autre !
Rives luttait contre l’être invisible dont les crocs et les griffes lui labouraient la chair. Il n’y avait pas une seconde à perdre. Pressant mon arme contre la tête de la bête, je tirai par deux fois. L’animal se raidit convulsivement et roula mort sur le sol. Déjà un bruit de pas précipités m’avertissait d’un danger nouveau. Je me jetai dans une case ouverte. Albert Gaultier arrivait en courant, pistolet braqué. Il aperçut Rives évanoui près du cadavre du fauve. La surprise l’immobilisa un instant.
« Ah çà ! » s’exclama-t-il.
Bondissant derrière lui, je pressai le canon de mon revolver au creux de ses reins.
« Jetez votre arme ! »
Il avait assez de réflexes pour ne pas perdre de temps à réfléchir. Le Colt tomba à terre.
« Les mains en l’air et pas de blagues ! dis-je. Avancez de quelques pas. »
Il obéit. Je ramassai le lourd pistolet avec satisfaction, cueillit le second à sa ceinture.
« Direction la place… en avant, marche ! » ordonnai-je.
Il pâlit.
« Vous n’allez pas me livrer aux indigènes ?
– Vous ne l’auriez pas volé ! dis-je écœuré. Mais je ne suis pas un assassin, moi. Vous répondrez de vos crimes devant un tribunal régulier. »
Les hommes de verre étaient encore groupés sur la place, discutant entre eux avec animation. La vue de Gaultier désarmé, visiblement terrifié et les bras levés, produisit l’effet d’un coup de tonnerre. Ils ne savaient s’ils devaient foncer sur Gaultier et l’écharper ou craindre encore quelque nouveau tour de son pouvoir magique.
« Y en a-t-il qui comprennent le français ? demandai-je à haute voix.
Les hommes de verre s’entre-regardèrent. L’un d’eux, un peu plus grand que les autres, sortit de la foule et s’avança vers moi dans l’espace vide.
« Plusieurs d’entre nous comprennent, dit-il. Celui-là qui tue nous a appris un peu. »
Il me fallait les mettre en confiance. Je montrai les bijoux amoncelés auxquels nul n’avait touché :
« Ceci est à vous… Reprenez-le. Je ne suis là que pour vous aider. »
Un murmure de surprise courut dans la foule. L’un des hommes de verre, s’avançant timidement, ramassa un bracelet et, à reculons, se retira d’un air craintif. Voyant qu’aucun mal n’advenait, d’autres se décidèrent, et en un instant firent place nette.
« Toi… avec nous ? dit celui qui servait d’interprète, d’un ton où perçait la stupéfaction.
– Oui.
– Alors, donne-nous celui-là qui a fait mourir beaucoup de notre peuple. »
La foule manifesta son approbation unanime.
« Ah ! non, dis-je en riant. Il sera puni, mais pas comme cela ! Ne lui faites pas de mal ; il ne peut plus vous en faire, et je vous assure qu’il paiera.
– Beaucoup de fois, dit l’homme de verre, nous avons cherché à l’attraper dans sa maison, loin dans la forêt… mais il sait se rendre plus invisible que l’air et nous échappe toujours.
– Son pouvoir est terminé, tranquillisez-vous. »
J’avais un peu oublié Rives. Après quelques minutes d’évanouissement, il avait repris ses sens. Il vint à mes côtés.
« Je l’ai échappé belle ! dit-il. Vivement l’ouverture de la porte que nous allions boire un demi ! Ces émotions me seront fatales.
– Nous avons tout le temps, répondis-je. Nous pouvons rester ici quatre ou cinq heures encore avant que Lecaire n’ouvre. »
(À suivre)
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(H. Bourdens, in Le Petit Marocain, trente-sixième année, n° 10082, jeudi 9 décembre 1948 ; ce très curieux roman « fantastique, » sur le thème des autres dimensions, n’a jamais été publié en volume ; il est précédemment paru dans L’Avant-Garde, organe central de la Fédération des jeunesses communistes de France, à partir de septembre 1946)
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(in Ce Soir, grand quotidien d’information indépendant, dixième année, n° 1549, vendredi 6 septembre 1946)


