La science, dans ce temps-là, avait pourvu à la férocité des hommes par des moyens de destruction si puissants que la Terre tout entière gémissait au milieu des ruines. Lord Apenrise, autrefois surnommé le roi radium, et qui était certes l’homme le plus riche du monde, venait de se rendre le maître de toute l’Asie et de se faire couronner à Pékin, sous le nom d’Allan Ier. Par-delà la frontière froide de l’Oural, les nations d’Europe, épouvantées, étouffaient leurs petites querelles et se liguaient en États-Unis pour résister au mégalomane, qui rêvait d’asservir la race belliqueuse des hommes.
Allan Ier visitait les Indes qu’il avait sans scrupules conquises à son profit, alors qu’elles venaient de secouer le joug de l’Angleterre. Il traînait à sa suite tant de canons, de mitrailleuses, de bombes à gaz lacrymogènes, de grenades à microbes et de mystérieux réflecteurs à désagréger la matière, que les foules se prosternaient, front contre terre, sur son passage, tant il est vrai que, chez les hommes, c’est en semant la terreur à pleines mains qu’on récolte leur adoration.
L’empereur voulut s’attacher les savants dont les découvertes, dans l’art de détruire, affirmeraient sa puissance. Un jour qu’il avait donné une fête brillante en leur honneur, il s’étonna de n’y point rencontrer l’astronome Kasminah, qui passait pour l’homme le plus savant des Indes, capable, disait-on, de capter les feux du ciel pour les abattre sur la Terre.
« Sire, lui dit le ministre des Inventions, Kasminah est chargé d’ans. Il ne quitte plus son observatoire.
– Il me déplaît, répliqua le despote sur un ton glacial, que cet homme ne soit pas venu m’assurer de sa soumission. Les forces qu’il détient, il me les doit. Je veux qu’il l’apprenne de ma propre bouche. Qu’on me guide vers lui sur-le-champ ! »
L’astronome Kasminah, la gloire des Indes, vit s’avancer un brillant cortège, en colonne serrée. Il jeta sur cette foule un regard indifférent que, bien vite, il détourna pour se replonger dans le ciel.
Allan Ier toucha l’épaule du vieillard.
« Sais-tu qui je suis ? cria-t-il.
– Vous êtes celui qui rêve de donner un mouvement d’ensemble aux dérisoires cellules qui couvrent de leur pullulation notre goutte de lave, fit le savant. Un mouvement uniforme peut être communiqué à la matière inerte ; jamais à la matière vivante.
– Je serai demain le maître du monde ! » clama l’empereur.
Le vieillard, doucement, secoua la tête.
« Allah règne sur tous ! » proféra-t-il.
Et, tranquillement, son esprit reprit son vol vers les mondes inaccessibles.
« Que vois-tu donc, dans ta lunette ? demanda l’empereur plein de colère.
– J’observe, répondit le vieillard d’une voix grave, la planète Neptune. Elle porte des êtres vivants dont j’étudie l’évolution et les mœurs. En cet instant, je les vois s’entre-détruire. Hélas ! la guerre est donc l’inexorable loi de la vie ! »
L’empereur frappa du pied.
« Broutilles, tout cela ! s’écria-t-il. Laisse donc grouiller les moisissures de Neptune ! Belle affaire que leurs dissensions. Que ces êtres s’anéantissent jusqu’au dernier, les affaires de la Terre en seront-elles pires ou meilleures ? Les destinées des hommes en seront-elles affectées, mes desseins ébranlés ? Crois-tu que l’Univers tout entier puisse être troublé parce qu’il plaît à ces larves lointaines de s’entre-dévorer ? Regarde la Terre, vieillard, et songe que, demain, j’en changerai la face, si tel est mon vouloir !
– Allah seul est grand, répartit l’astronome.
– Tu es un rêveur ou un fou ! clama le despote.
Et il s’en alla, grondant de courroux.
*
Deux ans plus tard, Allan Ier, détrôné, ruiné, menait une existence cachée et misérable. En dépit qu’il en eût, les paroles de Kasminah hantaient sa mémoire. Un secret désir le poussait à revoir cet homme qui, seul au temps de sa puissance, n’avait pas courbé le front devant lui. Kasminah, par son génie, s’élevait au-dessus de l’humanité. Le monde entier le tenait pour une puissance du ciel. Allan Ier marcha de longs jours, sous les rayons impitoyables du soleil d’été. Lorsqu’il arriva chez Kasminah, besace au dos, le bâton de pèlerin à la main, il était couvert de sueur et de poussière et ses pieds étaient en sang.
Le vieillard, à sa coutume, interrogeait le ciel.
« Comment peux-tu encore, fit l’ex-empereur, lever les yeux vers les astres, alors que tous les hommes gémissent ici-bas dans la plus terrible des géhennes !
– J’observe, dit le vieil homme, les habitants réconciliés de Neptune. Mon cœur se réjouit avec eux…
– Hélas ! reprit impatiemment le potentat détrôné, quelle vaine consolation ! Songe donc que, tout près de toi, trompés par des illuminés, subornés par des démagogues, tes frères ont péri par milliers pour n’avoir pas écouté la voix de la raison. J’étais leur maître et guidais leurs destins. Ils m’ont chassé, voilà leur folie… Vois ce que je suis devenu !
– Tu étais un homme, tu es demeuré un homme, répartit le savant.
– J’étais tout-puissant ! fit orgueilleusement l’ancien despote. À présent, l’on me traque comme une bête malfaisante. J’étais un demi-dieu, moi que les malheurs du temps ont fait le plus pauvre d’entre les hommes ! Oserais-tu soutenir, vieillard, que ce ne soit point la preuve éclatante d’un bouleversement total ? Le monde, sous mon sceptre, était grand. À présent, il n’est plus que cendre et vermine !
– Crois-tu ? fit le vieillard avec un étrange sourire. Laisse donc grouiller les moisissures de la Terre. Que les hommes s’anéantissent jusqu’au dernier, les affaires de Neptune en seront-elles pires ou meilleures ? Les destinées de ses habitants en seront-elles affectées ? Crois-tu que le monde tout entier puisse être troublé parce qu’il plaît aux larves humaines de s’entre-dévorer ? Va, pauvre ami, il faudrait beaucoup plus que tes revers pour révolutionner le cosmos ! Broutilles, tout cela, broutilles !… »
Et le savant, serein, jeta dans sa lunette un regard qui embrassait l’Univers.
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(Henri-Jacques Proumen, « Les Contes du Peuple, » in Le Peuple, quotidien du syndicalisme, dixième année, n° 3510, dimanche 24 août 1930 ; illustration de Guillermo Meza)

