RÉSUMÉ DES CHAPITRES PRÉCÉDENTS
Le narrateur s’est lancé dans l’exploration de la mystérieuse maison aux 30 portes où demeure un certain professeur Gaultier qui a réussi à entrer en contact avec des univers inconnus co-existant dans l’espace. Les héros de l’histoire ont ouvert la 6e porte et ont pénétré dans une forêt à la végétation inconnue. Là, une étrange population d’hommes de verre était terrorisée par le professeur Gaultier. Celui-ci est capturé par les héros de l’histoire.
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Durant les heures qui suivirent, nos relations avec les hommes de verre firent de rapides progrès. En les délivrant de la terreur que Gaultier faisait peser sur eux, nous avions conquis leur amitié. Ils apparaissaient comme des êtres simples et doux, vivant des fruits de la forêt et de l’élevage de bêtes inconnues qu’ils appelaient les Zouyhâs. Quelques-uns parlaient et comprenaient notre langue ; encore que beaucoup d’objets de leur monde n’eussent d’équivalent dans aucun langage terrestre, nous nous comprenions assez bien.
De toute évidence, Gaultier leur rendait depuis fort longtemps ses visites meurtrières. Ils ne purent préciser ce point : leur compte du temps était des plus rudimentaires.
L’alternance du jour et de la nuit, comme nous devions bientôt l’apprendre, est dans ce monde un phénomène purement électrique. Nul astre au ciel ne permet de mesurer la durée. « Mois, » « Année » ou « Saison » seraient des mots vides de sens dans le pays de la quatrième dimension.
Le misérable s’était imposé comme maître absolu par une vague de terreur. Pour commencer, m’expliqua l’un des hommes de verre, il avait jeté « des pierres » qui faisaient un grand bruit, tuant beaucoup de monde et brûlant les maisons (je pensai qu’il s’agissait de grenades). Par la suite, Gaultier n’avait jamais hésité à abattre ceux qui lui refusaient l’obéissance ou le versement du tribut exigé. On en vint à le considérer comme un fléau inévitable en puissance qu’il valait mieux se concilier que s’aliéner ; et, sauf pour quelques rares obstinés qui n’avaient survécu que fort peu à leurs manifestations de résistance, la population du pays s’était pliée aux volontés de Gaultier qui mettait en coupe réglée, non seulement cette tribu, mais plusieurs autres encore à travers la forêt, dans un rayon de trois heures de marche depuis la hutte du changement de plan.
Peu à peu, je m’accoutumai à l’aspect des hommes de verre. Ils n’étaient pas exactement, comme je l’avais cru tout d’abord, transparents ; on ne distinguait que vaguement les objets à travers leur corps, mais leur chair avait des reflets opalins. « On dirait de l’anisette avec beaucoup d’eau, » dit Rives dans un sourire. Tous avaient les traits extraordinairement fins. Les femmes surtout étaient très jolies ; au contraire des hommes qui nouaient leurs cheveux en une sorte de queue derrière le crâne, elles les laissaient pendre sur leurs épaules, ce qui semblait un ruissellement de fils de soie blanche aux reflets de diamants. Leurs lèvres étaient d’un rose pâle et très délicat. Elles nous apportèrent des fruits bizarres et exquis que nous savourâmes avec le plus grand plaisir. Je regardai fréquemment ma montre. Enfin, je tapai sur le genou de Rives.
« Quinze heures trente, mon vieux… En piste ! il faut rentrer ! »
Gaultier, assis sur le sol, fumait tranquillement, encadré par un groupe d’hommes de verre qui le surveillaient de près. Je le fis se lever, et, escortés de presque toute la tribu, nous partîmes vers la hutte du changement de plan.
Nous arrivâmes à quatre heures moins dix. Tandis que les hommes de verre entouraient la petite cabane, nous y entrâmes tous les trois. Gaultier semblait parfaitement indifférent. Je me tenais derrière lui, Colt au poing. Rives était à mes côtés, armé du Browning.
À quatre heures précises, la porte s’ouvrit. On eût dit que le fond de la hutte se crevait en une bande s’élargissant rapidement. Lecaire apparut, souriant, au centre de l’ouverture. Gaultier fit deux pas en avant. Je le suivais de près.
Et c’est alors qu’il agit avec la rapidité de l’éclair. Coup classique au demeurant, et que j’eusse dû prévoir. Sans se retourner, plongeant en avant, il m’allongea un formidable coup de pied dans les tibias. Il me sembla entendre l’os craquer. La douleur, un instant, m’avait fait perdre le contrôle de mes actes. En même temps, le bandit empoignait Lecaire au revers du veston, et, déployant une force inouïe, le faisait tournoyer et le lançait dans mes bras. Nous roulâmes tous deux à terre, bloquant la ligne de tir de Rives. Gaultier ricana : « Vous vouliez visiter un autre monde… eh bien, restez-y ! »
Un coup de feu claqua tout près de mes oreilles. Rives avait tiré. Je vis Gaultier chanceler, les mains crispées sur la poitrine. Le coup devait être mortel. Il eut encore la force d’arracher la clef de la serrure, de la jeter dans la hutte et, s’écroulant contre la porte, de la claquer, repoussant Rives qui avait bondi… une fraction de seconde trop tard.
Un temps s’écoula qui semblait infini. La paroi de rondins avait repris son aspect normal. Lecaire se releva ; je frottai ma jambe qui me faisait très mal. Rives, hébété, regardait la clef plate et ajourée qu’il venait de ramasser.
« Nous sommes foutus ! dit-il tout bas.
– Foutus ? fis-je, sans vouloir encore comprendre.
– Oh… pas en danger de mort médiate ; cela, je ne le crois pas… Les hommes de verre ne nous veulent pas de mal… mais nous ne reverrons jamais la Terre ! Pour nos semblables, nous sommes plus totalement anéantis que Vercingétorix ou Assurbanipal !
– Comment cela ?
– Gaultier est mort, certainement en emportant son secret, et voici la clef, la clef des interférences qui permettait de passer dans les autres mondes. J’en sais assez pour affirmer que ni la clef sans la porte, ni la porte sans la clef, ne suffisent à opérer le pivotement de l’étendue à trois dimensions à travers la quatrième… Si quelqu’un entre un jour dans la maison de Gaultier, – la police, par exemple… on pourra forcer – je dis forcer – toutes les portes, les unes après les autres, sans trouver derrière autre chose que le mur de briques qu’elles recouvrent dans notre monde. Gaultier m’a expliqué cela un jour. Nous sommes condamnés à finir nos jours ici. »
Un long moment, nous demeurâmes tous trois silencieux, pesant la gravité des paroles de Rives. Lecaire, qui semblait d’un naturel gai et optimiste, réagit le premier.
« Eh bien… si nous devons vivre ici désormais, autant nous en tirer le mieux possible ! Après tout, aussi longtemps que l’air est respirable, nous n’avons pas à nous plaindre !
– Tu as raison.. dis-je. Nous pourrons vivre avec les hommes de verre, et peut-être les aider. Il doit y avoir quantité de choses à leur apprendre ; nous pourrons leur rendre la vie plus agréable.
– C’est vrai, reprit Rives. Rien ne sert de nous désoler. »
Les hommes de verre qui attendaient au-dehors passèrent la tête dans l’ouverture de la hutte. Rives leur fit un signe amical et nous sortîmes. La lumière diminuait lentement d’intensité et, dans un crépuscule léger de transparences rousses, nous partîmes vers le village, dans ce monde qui serait désormais le nôtre…
(À suivre)
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(H. Bourdens, in Le Petit Marocain, trente-sixième année, n° 10088, jeudi 16 décembre 1948 ; ce très curieux roman « fantastique, » sur le thème des autres dimensions, n’a jamais été publié en volume ; il est précédemment paru dans L’Avant-Garde, organe central de la Fédération des jeunesses communistes de France, à partir de septembre 1946)
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(in Ce Soir, grand quotidien d’information indépendant, dixième année, n° 1549, vendredi 6 septembre 1946)


