Cette année-là, qui était la 736e de la fondation de Rome et la 18e du règne d’Auguste, l’Empereur, en rentrant de Samos où il était allé recevoir l’hommage d’une délégation venue des pays étrangers au travers duquel coule le fleuve Indus, ferma le temple de Janus.

Cela n’était pas arrivé depuis deux cent six ans. C’est un chiffre.

Pour commémorer cet heureux événement qui marquait la paix générale à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières de l’Empire, donner aux peuples soumis à ses lois une haute idée de sa munificence et de ses richesses et fournir à leur humeur turbulente, aussi bien qu’à leur curiosité, une occasion de se satisfaire sans risque pour la sécurité romaine, l’Auguste ordonna que, dans toutes les grandes villes des territoires soumis aux aigles impériales, des jeux de cirque soient donnés. Il recommanda aux préfets et gouverneurs des provinces de ne rien négliger pour donner à ces fêtes tout le faste et toute la pompe qu’exigeait la magnificence romaine.

Lucius Caïus Æmilianus était alors préfet de Nemosa dans les Gaules méridionales. (C’est la ville qu’aujourd’hui nous nommons Nîmes.) Désireux de suivre les instructions de l’Empereur en donnant tous ses soins à la splendeur des jeux qui allaient se célébrer dans le cirque sous sa haute présidence, voulant aussi présenter à la population, toujours avide de ces solennités, un élément digne de son admiration, et désireux d’autre part de profiter de cette occasion pour montrer aux belles vierges de la ville et aussi à celles qui n’étaient point en cet état, étant mariées, des animaux rares qu’elles n’avaient point encore vus et de la férocité desquels elles jugeraient de la puissance et de la séduction du Préfet de la ville, Lucius Caïus dépêcha au loin des galères et des navires pour lui rapporter les bêtes nécessaires à la digne célébration des spectacles.

Il envoya sur les côtes de la Lybie trois trirèmes et deux grands vaisseaux creux, avec ordre à leur commandant, Marcus Rubescens, ainsi nommé à cause de la couleur éclatante de ses cheveux, de lui rapporter un plein chargement de lions et de panthères. Ces dernières étaient peut-être moins redoutables que les lions, mais, par contre, elles étaient plus cruelles et plus sanguinaires et la souplesse de leurs bonds élégants était-elle très réjouissante.

Ænnius ramena de son expédition quatre-vingts lions et cent douze panthères, tous très sauvages et en bel état. Il y joignit aussi, bien que le préfet ne le lui eût point dit, une cinquantaine d’esclaves numides, habiles à divers tours de souplesse, pour les faire dévorer dans les arènes par les lions. Mais il eut soin de ne pas les faire voyager ensemble.

Lucius Caïus Æmilianus en fut très satisfait.

Il envoya aussi une flotte de deux trirèmes, une grande galère pontée à château et deux vaisseaux creux, dont un fort grand, au-delà des colonnes d’Hercule, bien plus loin que les Îles-Fortunées.

C’était Hyliorix-le-Massiliote qui commandait cette flotte, bien que de race ligure. Mais le préfet avait grande confiance en lui à juste titre. Il rapporta de son périple des Hommes-des-bois velus et excessivement méchants, bien plus grands que des hommes ordinaires et qui combattaient les lions dans les arènes et les écrasaient entre leurs bras puissants.

II y en avait vingt-six dont trois femelles, mais six moururent en voyage de diverses maladies et un tomba à l’eau accidentellement et fut dévoré par les requins qui suivaient les vaisseaux bien qu’Hyliorix, avec un zèle louable, ait fait jeter à la mer pour occuper les squales pendant qu’on cherchait à repêcher l’Homme-des-bois, quelques-uns de ses matelots qui furent également dévorés. Une des femelles, enceintes, mourut en accouchant prématurément par suite du mal de mer. Il restait cependant dix-neuf mâles et deux femelles qui fournirent un spectacle merveilleux.

Strabon en parle et les désigne sous le nom de Gorilli. Ce sont évidemment les gorilles que nous n’arrivons nous-mêmes que très difficilement à prendre vivants. Hyliorix, pour se les procurer, dut aller presque jusqu’au Gabon, ce qui donne une haute idée du courage et des connaissances nautiques de l’amiral massiliote. Il ramenait également dix éléphants, six lions, quatre panthères noires et deux spécimens d’une race d’animaux assez difficiles à identifier. D’après la description qui en est donnée dans les ouvrages anciens où nous puisons ces renseignements, vraisemblablement c’étaient des grands tamanoirs. Ils ne valurent du reste absolument rien dans l’arène, se refusant catégoriquement à dévorer deux jeunes filles condamnées à mort qu’on avait jetées dans le cirque en leur promettant la vie sauve si les animaux fantastiques, aux griffes d’une longueur démesurée, les épargnaient. Les monstres ne remportèrent qu’un succès de curiosité, mais le peuple les trouva, malgré leur air terrible et leurs longues griffes, complètement insuffisants. Ce ne fut pas l’avis des jeunes filles qui eurent, grâce à eux, la vie sauve. Elles en profitèrent d’ailleurs fort mal… mais ceci nous éloignerait de notre sujet. Si ces animaux étaient vraisemblablement des tamanoirs, ce que la description assez confuse que nous en avons retrouvée laisse supposer, bien qu’il paraisse surprenant qu’il pût en être capturé en Afrique, il n’est pas étonnant que l’attente des organisateurs de la fête n’ait été déçue, le tamanoir étant un insectivore. Hyliorix, qui comptait beaucoup sur eux pour lui valoir un commandement plus important, fut désespéré de leur insuccès.

Il y avait aussi une autre flotte composée de trois longues flûtes à deux rangs de rames, quatre vaisseaux creux et une galère à un seul rang d’avirons. Cette escadre était placée sous les ordres de Milon de Taurauentum, très habile homme de mer, de la race qui habitait la côte que nous appelons actuellement la Côte d’Azur bien que, de par la nature de son sol, elle soit rouge. Milon devait remonter le Nil pour remplir ses vaisseaux creux de crocodiles aussi grands que possible afin de donner dans les arènes de Nemosa qui pouvaient aisément être remplies d’eau, ce dont les habitants de la ville étaient très fiers, des jeux aquatiques et des combats entre des nageurs nus et des monstres amphibies.

On se souviendra que les armes de la Ville de Nîmes représentent un crocodile enchaîné au pied d’un palmier. Ceci est en souvenir de la légion qui fonda la ville et qui était la légion égyptienne dont les enseignes représentaient un crocodile sous un palmier.

Lucius Caïus pensait, par le choix qu’il avait fait de ces animaux, flatter l’orgueil des légionnaires et des habitants du pays et joindre à la munificence que montrait l’acquisition de ces bêtes fort rares et inconnues à Nemosa et dans les Gaules méridionales, la délicatesse de l’attention qui l’avait poussé à choisir des crocodiles en cette occasion.

En somme, les jeux s’annonçaient bien et le préfet augurait favorablement de l’avenir ; car l’Auguste tiendrait certainement compte pour son avancement du zèle qu’il avait déployé à fêter dignement la fermeture du temple de Janus et la paix générale.

Hyliorix, ses Hommes-des-bois, ses éléphants et ses deux animaux étranges étaient arrivés, ainsi que Æ. M. Rubescens et son chargement de lions et de panthères, que l’on attendait encore Milon de Taurauentum.

Le préfet et son entourage se doutaient bien que le chef d’escadre avait dû faire un détour par son pays natal et peut-être s’y arrêter ; mais, tout de même, on trouvait, à Nemosa, qu’il en prenait à l’aise, lorsque la galère à un seul rang de rames, qui remontait plus facilement les fleuves à cause de son faible tirant d’eau, arriva, disant que la flotte de Milon avait subie une très violente tempête de vent de septentrion, l’actuel mistral, en doublant les îles au Sud de Phocée, l’île Maïre et celle de Riou. Une galère avait été détruite, deux des vaisseaux creux avaient subi des avaries et Milon avait dû se résoudre, quoiqu’il lui en coûtât, à faire tuer les crocodiles qui les chargeaient, ne voulant les jeter vivants à la mer où ils auraient pu commettre des dégâts au cas où ses navires couleraient, ce qui ne manqua pas d’arriver, comme il l’avait prévu.

Caïus Lucius Æmilianus, apprenant cela et aussi que la marche des autres vaisseaux était retardée de par les avaries qu’ils avaient subies dans la tempête, entra dans une violente colère.

Il donna l’ordre à la galère à un seul rang de rames de repartir à la rencontre de Milon et de lui dire de se hâter pour ne pas retarder indéfiniment les jeux ; car le temple de Janus risquait, si l’on tardait trop à fêter sa fermeture, d’être de nouveau ouvert.

Désireux de plaire à son préfet et, en même temps, de prouver qu’il connaissait son métier de nautonier, Milon fit faire force de rames et renvoya en avant la galère à un seul rang d’avirons pour dire au préfet qu’il se consolât : les crocodiles perdus étaient les moins beaux et la belle pièce, la merveille de l’expédition, un monstre de plus de trente-cinq pieds de long et que l’on disait vieux de plus de mille ans, était en parfait état dans l’un des vaisseaux sauvés, le meilleur, nommé Poséidon.

À ce moment-là, dont nous écrivons, la grande embouchure du Rhône ne se trouvait pas être celle de l’Est, mais bien de l’Ouest. Elle débouchait près d’Aigues-Mortes qui n’existait pas encore. On passait, pour y arriver, le long d’une côte basse et sablonneuse au milieu de laquelle on voyait la nuit briller les feux des peuples sauvages, adorateurs du soleil, qui habitaient la plaine marécageuse de la Camargue, avaient bâti leur capitale, nommée Ratis (aujourd’hui les Saintes-Maries-de-la-Mer), au bord de l’eau, entre des étangs et la mer, et se nourrissaient à peu près exclusivement de la chair des chevaux sauvages vivant en hordes nombreuses dans ses marais et ses bois d’arbres rabougris.

Ces indigènes prétendaient descendre de Neptune et être les survivants des habitants d’une vaste terre occidentale jadis engloutie sous les eaux. Ils n’étaient point, à proprement parler, dangereux, mais n’étaient pas d’un commerce agréable, restant farouchement confinés entre les deux bras du Rhône, repoussant toute tentative d’alliance ou d’amitié et ne sortant de leur territoire que pour rapiner sur les terres environnantes. Au reste, comme ils ne s’attaquaient jamais aux oppida romains trop distants de leur territoire, qu’ils laissaient en paix la ville d’Arles où ils ne se risquaient que rarement, et pour commercer, et que leur pays, de par sa nature même, ne pouvait être d’aucun rapport utile pour les Romains, les conquérants leur permettaient de vaquer en paix dans leur solitude, se bornant à exiger d’eux, en tribut annuel, quatre chevaux blancs destinés au char de l’empereur, tribut qu’ils payaient volontiers, car il leur coûtait peu.

Milon pénétra avec sa flotte dans l’embouchure du Rhône, ayant dessein de le remonter jusqu’à peu de distance du point où il se sépare en deux. Il serait alors facile de transporter par terre, dans des chars, les crocodiles jusqu’aux arènes de la ville de Nemosa.

Il faisait, au moment où l’escadre franchit la barre qui existe à l’embouchure du fleuve, une forte brise soufflant du large. Elle aidait fort les rameurs dans leur tâche et on avait déployé les voiles afin d’activer la vitesse des navires. Tout marcha fort bien jusqu’à ce que la nuit vînt. À ce moment, la brise tomba. Milon, heureux d’être arrivé presqu’au terme de son voyage qu’il avait bien cru ne jamais devoir achever, ne se souciait pas de risquer, de nuit, ses navires dans la remontée d’un fleuve aussi rapide que le Rhône. Il fit donc mouiller ses vaisseaux au milieu du courant et attendit le jour pour continuer sa navigation.

Le mouillage des deux birèmes et des deux vaisseaux creux fut bien pris et le début de la nuit se passa bien. Malheureusement, la brise de terre se leva vers la 10e heure et tourna bientôt en tempête. À cause que le sol sur lequel elle reposait ne devait pas être bon, ou peut-être parce qu’un arbre entraîné par le courant vint s’engager dans son câble, l’ancre du vaisseau creux, portant pour sa garantie le nom tutélaire de dieu de la mer, Poséidon, chassa.

Il dériva, car le courant était rapide, et tous les efforts de son capitaine ne purent l’empêcher de s’échouer. Le courant, prenant le lourd vaisseau par le travers, lui fit fortement donner de la bande et l’eau s’engouffra dans sa cale. Cette eau était douce et lumineuse ; elle rappelait celle du Nil. Les crocodiles, qui avaient souffert énormément de l’eau salée dont on les avait arrosés pendant la traversée, furent tout d’un coup ragaillardis et s’agitèrent dans l’onde qui commençait à remplir le vaisseau. Ils s’agitèrent tellement, se portant en masse du côté par où l’eau entrait que la bande du navire augmenta de plus en plus et que, tout d’un coup, comme il fallait s’y attendre, il chavira. Il y eut une série de plongeons rapides et les crocodiles disparurent dans le Rhône avant que les matelots qui montaient le bâtiment chaviré aient eu le temps de les tuer comme il avait été fait pour ceux qui chargeaient les navires naufragés dans le golfe du Lion.

La nuit était très sombre. Le vent roulait ses nuages bas, le Rhône grondait sourdement avec un bruit qui semblait une plainte humaine. À droite et à gauche du fleuve s’étendaient de larges territoires marécageux dont les roseaux denses et très élevés pouvaient parfaitement servir de refuge à quelque divinité fluviale irritée.

On entendait monter autour des vaisseaux à l’ancre comme une rumeur tragique et perpétuelle, sans qu’on pût bien définir s’il s’agissait du bruit fait par les papyrus de la rive et les eaux du fleuve agitées par le vent ou si c’était la plainte des esprits tutélaires du Rhône qui pleuraient le viol de leur retraite. Dans les navires restés en sécurité au milieu du courant, les matelots se tenaient cois, très inquiets et redoutant d’encourir la colère de quelque dieu. Certains parmi eux disaient que les divinités des fleuves étaient irritées, car ils avaient porté la main sur les animaux sacrés, les crocodiles gardiens du Nil et des grands fleuves et que la perte du Poséidon était la punition de cette profanation.

Ceux-là, à vrai dire, étaient des matelots ayant tous plus ou moins habité l’Égypte et en partie gagnés aux croyances de ce pays. Ils ajoutaient que c’était le Poséidon qui avait été choisi par le destin pour leur faire payer leur impiété, car dans ce vaisseau creux se trouvait le crocodile géant, l’ancêtre, celui qui avait certainement connu le Dieu Sovkou, le dieu-crocodile, celui que les Grecs nommaient Souknos. Et qui sait ? C’était peut-être bien le dieu lui-même sur lequel ils avaient porté leurs mains sacrilèges. Oui, en effet, ce ne pouvait être que le dieu, le dieu tutélaire de l’Égypte sacrée et mystérieuse qu’ils avaient ainsi emmené, par-delà les mers, dans un vaisseau creux bâti de bois et de fer et sans lui rendre les honneurs qu’il était accoutumé à recevoir de son peuple. Les matelots tapis le long des bancs de nage, adossés au parados ou couchés dans la thalame, se racontaient tout cela en écoutant l’eau gronder contre le flanc des vaisseaux et la voix immense et sinistre de ce pays plat et inconnu que l’on avait côtoyé tout le jour et d’où montaient des plaintes et des hurlements tragiques comme ceux que poussent les mânes des condamnés aux bords funèbres de l’Eurèbe.

Pour mettre le comble à leur effroi, un des hommes, regardant craintivement par-dessus le bord entre deux cataphragmates (c’étaient les pièces de bois destinées à soutenir la tente formant le toit du navire), un de ceux-là s’écria qu’il voyait des flammes courir sur le rivage du côté du fleuve qui n’était pas soumis à l’empire romain. C’était, à la vérité, les torches que portaient les farouches indigènes de la grande île de Camargue.

Ils étaient sur le bord du fleuve, épars dans le marais, cherchant à tirer parti du sinistre et à piller le vaisseau naufragé, selon leur coutume.

Mais les matelots dirent que c’étaient des esprits infernaux et ils se cachèrent dans les parties les plus secrètes du navire, jusque dans la cale. Il n’était pas dans les habitudes de la navigation d’alors de rester, de nuit, en mer, exposé aux vents et aux caprices des flots et les nautoniers regrettaient les bons ports tranquilles aux quais de marbre blanc contre lesquels grinçaient les éperons des galères et qui étaient pourvus de solides anneaux de bronze où l’on pouvait attacher sûrement les cordages des vaisseaux.

Cependant Milon, accoudé au stolos de sa birème, regardait dans la nuit et maudissait les dieux d’Égypte, le préfet de Nîmes et l’Empereur romain.

Tout d’un coup, du fleuve s’élevèrent de grandes clameurs comme des plaintes d’enfant qu’on égorge ; c’était les crocodiles qui vagissaient de joie d’avoir recouvré leur liberté et aussi, il faut le dire, les cris que poussaient les matelots du navire naufragé que les sauriens pourchassaient dans le fleuve et dans les roseaux et dévoraient à belles dents pour fêter par un repas plantureux le recouvrement de leur liberté.

Alors, sans se consulter, les matelots, au comble de l’effroi, laissèrent tomber dans l’eau tourbillonnante les lourds avirons, tranchèrent les câbles des ancres et cherchèrent à s’enfuir à force de rames en poussant de grands cris aigus afin d’effrayer les esprits malfaisants qui entouraient les vaisseaux. Les malheureux nautoniers, courbés sur les avirons, voulaient fuir au plus vite cette côte mystérieuse et inhospitalière. Les chefs de nage et les pilotes et les épibates criaient dans le mistral, hurlant en tempête des ordres qu’on n’entendait ni ne comprenait. Le vent faisait rage ; la nuit était noire ; le Rhône tourbillonnait ; les matelots effrayés manquaient du sang-froid nécessaire à la manœuvre… Enfin, les éléments déchaînés avec cette violence qui est la caractéristique des ouragans de la vallée du Rhône eurent le dessus et les vaisseaux s’échouèrent sur la rive camarguaise où les drossait le mistral. Échoués, ils chavirèrent, se remplirent ; les crocodiles rendus à la liberté et qui n’avaient depuis longtemps été à pareille orgie s’en donnèrent à cœur joie et happèrent tous les matelots qui cherchaient à se sauver à la nage. Les autres, ceux qui étaient parvenus à atteindre au travers des joncs la terre camarguaise, furent tués par les indigènes désireux, non pas de commettre des crimes, mais de s’approprier les objets, vêtements ou armes que les naufragés portaient encore avec eux.

Son œuvre faite, la tempête, aussi vite qu’elle s’était élevée, s’apaisa.

Le jour, en se levant, éclaira cette scène de désolation. Les coques renversées des beaux navires de Milon échoués parmi la vase et les joncs, épaves lamentables de ces instruments de l’orgueil romain ; les cadavres déchiquetés des malheureux nautoniers dont les crocodiles repus avaient abandonné les restes sur la berge de limon où les oiseaux de proie, déjà, venaient les déchiqueter et, immobile, mystérieuse et énorme, une masse effrayante allongée sur un banc de sable et qui répandait une odeur maléfique, relent de cadavre, de charogne, de vase et de musc : c’était le grand crocodile géant, le contemporain du dieu Sovkou, peut-être bien Sovkou lui-même, qui dormait au soleil et digérait paisiblement, la gueule ouverte afin que les oiseaux du ciel viennent lui curer les dents. C’est ce que vit, à la 6e heure, Lucius Caïus Æmilianus, qui impatient d’avoir, par lui-même, des nouvelles de Milon et de sa flotte, était monté à cheval dès l’aurore pour se rendre par terre à l’endroit où on lui avait signalé le mouillage nocturne des vaisseaux du Taurauentien. Lorsque, de la rive romaine qui dominait le Rhône, stupide et béant, il vit le désastre, on raconte qu’il arracha le cercle d’or qui lui ceignait le front, insigne de son grade, poussa un grand cri d’abomination et de désespérance, et longtemps se tordit les bras.

Puis, revenu à lui-même, et déjà prêt à la vengeance, il demanda : « Qui ? Qui a fait cela ? »

Un indigène gitan qui était là, ayant traversé le Rhône sur sa barque d’osier tressé et qui essayait, lorsque les Romains étaient arrivés, de repêcher quelques épaves du désastre, comprenant que le préfet voulait savoir qui avait déchiqueté les cadavres de ses matelots, désignant le grand corps calleux et cuirassé comme un crustacé énorme échoué sur le banc de sable, dit simplement  : « ‘Starasco, » ce qui voulait dire en un mélange de mauvais latin et de langue gitane « ista rasco, » « cette (péjoratif) écrevisse » ! Mais le préfet ne connaissait pas le langage des indigènes camarguais. Il répéta : « Tarasco ! » et allait donner l’ordre à ses légionnaires de l’attaquer quand le saurien, soudain réveillé, ferma sa gueule avec un claquement qui fit passer un frisson dans le dos des assistants et s’élança dans le fleuve dont l’eau trouble se referma sur lui.

Alors, Lucius Caïus Æmilianus, bien que représentant de l’Empereur et préfet de Rome, eut peur et remonta la berge afin de s’écarter de ces eaux sinistres et dangereuses. Il jugea inutile d’insister et plus prudent de s’en retourner à Nîmes.

Les jeux eurent lieu comme l’Empereur l’avait ordonné pour fêter la fermeture du temple de Janus, mais il plana sur toutes ces fêtes, si belles qu’elles fussent, comme une sorte de gêne et de deuil. Beaucoup ne pouvaient oublier le naufrage de la flotte de Milon dans le fleuve du Rhône et l’horrible spectacle auquel avaient assisté le préfet, ses officiers et les soldats de son escorte.

Ceux-ci, naturellement portés à l’exagération comme tous les militaires, ne se gênaient pas pour répéter qu’ils avaient vu au milieu du Rhône, dormant sur un banc de sable, un monstre au dos écailleux, à la masse énorme, digérant les nautoniers morts dans le naufrage qu’il avait causé. Bientôt, on raconta des détails horribles sur la scène du naufrage et sur l’horrible repas que le monstre avait fait des cadavres de ses victimes, et ceux qui en parlaient citaient le nom qu’avait donné l’indigène à la question du préfet : « Tarasco ! » la grosse écrevisse.
 
 

 

Cependant, les gitans qui vagabondaient tout le temps dans les marécages au bord du Rhône découvrirent une assez grande quantité de crocodiles de petite taille dormant dans les roseaux. Ils s’en emparèrent, les tuèrent et mangèrent leur chair, car ils n’étaient pas très difficiles sur la nourriture.

Ces meurtres dans leurs rangs mirent les sauriens en émoi et ils commencèrent à descendre le fleuve. En fait, comme il ne passait pas grand-chose dans le Rhône, surtout depuis le désastre de Milon, ils avaient grand faim, ne trouvant rien à manger en corrélation de leur appétit. Ils descendirent comme cela jusqu’à la mer. L’eau salée ne leur plut pas beaucoup. Quelques-uns cependant s’y risquèrent. Ils furent emportés par diverses tempêtes et l’un d’entre eux, qui n’avait guère plus de cinq pieds de long, fut rejeté par les vagues sur la plage de Ratis. Les Gitans, qui sont naturellement curieux de ce qu’ils ne connaissent pas et très enclins à apprivoiser les animaux, attrapèrent ce crocodile qui leur parut être une sorte de gros lézard à la carapace d’écrevisse. Comme ils ne connaissaient pas de mots pour le désigner, ils lui laissèrent celui qui lui avait été donné : « Tarasco. »

Quelques-uns des crocodiles survivants, ne se souciant pas de rester dans les eaux de l’embouchure qui étaient parfois douces, parfois salées, le plus souvent saumâtres, firent demi-tour et remontèrent le Rhône.

Il y en eut qui s’arrêtèrent à un gué qui se trouvait alors un peu en amont de l’emplacement actuel du château d’Astouin et par lequel passaient les Camarguais qui voulaient se rendre à Nîmes pour y porter des paniers d’osier tressé, y conduire des bêtes de leur sauvage bétail ou simplement y vivre quelque temps aux dépens des citoyens de la ville. Ces crocodiles ne tardèrent pas à faire courir à ceux qui franchissaient le Rhône à cet endroit les plus grands dangers. Bien peu réussissaient à franchir le fleuve sans être happés par les terribles mâchoires, entraînés sous les eaux et dévorés dans les roseaux impénétrables de la rive. L’émotion s’accrut à Nîmes qui savait le monstre installé dans son territoire, car ces méfaits étaient tous mis sur le compte du gigantesque crocodile que le préfet et ses acolytes avaient vu et que l’on continuait à appeler avec terreur « tarasco, » sans plus.

Mais ce fut bien pis lorsque des nouvelles parvinrent de Beaucaire qui n’était alors qu’un tout petit village de Volsques dénommé Gernum ou Ugernum.

Malgré sa petitesse, ce hameau avait déjà acquis une grande importance à cause du gué très fréquenté qui se trouvait à cet endroit-là et par lequel passait le raccourci de la voie romaine allant de Nîmes à Aix. De l’autre côté du Rhône était la petite ville de Taurusco, colonie salienne, qui avait bien quelque importance. Le gué qui unissait ces deux villes était très fréquenté, car on voyageait beaucoup dans ce pays, surtout depuis que la domination romaine avait rendu la tranquillité à la région jadis peu sûre.

Tout d’un coup, les Nîmois apprirent que le monstre amphibie faisait de grands ravages également au gué de Taurusco, dévorant les voyageurs assez imprudents pour s’engager dans le Rhône. Le cri : « Tarasco ! tarasco ! » jaillit de toutes les bouches quand on apprit que Publius Marcellus Antipater, un propre neveu d’Aggripa, avait été tiré dans le fleuve alors qu’il le traversait à cheval et mangé par le monstre sous les yeux de ses esclaves. On put voir l’énorme saurien, dans toute sa hideur, digérer également sur un banc de sable qui se trouvait à l’extrême pointe septentrionale de la Camargue, à l’endroit où le fleuve se sépare en deux, le repas qu’il avait fait de Marcus Antonin et de Calpurnius Æmilianus, un cousin du préfet, deux jeunes nobles remplis d’avenir qui avaient terminé une vie pleine de promesses entre les mâchoires de la hideuse bête Tarasco.

Bientôt, la liste de ses victimes s’allongea tant et si bien que le préfet interdit de passer le Rhône à ce gué redouté. Les habitants de Taurusco et d’Ugernum, dont le trafic des voyageurs constituait la principale ressource, étaient dans la désolation.

Il ne se passait pas de jour sans qu’on apprît qu’un homme avait été enlevé près d’Arles, qu’une femme qui lavait son linge au-dessous de Barbentane avait été happée et entraînée dans le fleuve, qu’un taureau qui s’abreuvait dans le courant avait été dévoré. Bref, la terreur régnait partout et allait en s’accroissant avec les années, car les crocodiles, qui avaient résisté aux hivers provençaux, rigoureux en comparaison de ceux de l’Égypte, et à l’eau froide du Rhône, étaient des animaux de grande taille, d’un appétit féroce et d’une audace insolente. Mais l’énorme crocodile géant, celui qu’on continuait à appeler tarasco dans le pays et dont on ne parlait qu’en tremblant, étant le seul connu, était toujours chargé de la responsabilité de tous les crimes. Pour expliquer la distance qui séparait les lieux où ils étaient perpétrés, on lui accordait le don d’ubiquité, voilà tout.

Des légendes coururent à son sujet. On disait, et en cela on avait raison, qu’il était cuirassé et que son dos était couvert de plaques osseuses. Quelques-uns, qui l’avaient aperçu de loin dormant au soleil sur son banc de sable par les temps froids de l’hiver, avaient rapporté qu’ils l’avaient vu rejeter du feu par la gueule. Ce n’était, en réalité, que la vapeur de son haleine fétide qui fumait dans l’air glacé de l’hiver, mais la légende s’établit que la tarasco crachait du feu : il n’y a pas de fumée sans feu, n’est-ce pas ?

D’autres l’avaient entendu mugir. Si vous avez ouï quelquefois mugir un crocodile, vous avez pu vous convaincre que sa voix rappelle celle d’un taureau.

On dit : « Il mugit comme un taureau » ; de là à lui en donner la tête et tout au moins les cornes, il n’y a qu’un pas. On attribua à Tarasco des cornes de taureau.

Peu à peu, le froid des hivers successifs eut raison des autres évadés de la flotte romaine et il ne resta plus que la formidable Tarasco qui dormait paisiblement sur son banc de sable lorsqu’elle ne dévorait pas quelques-uns des habitants du pays ou leurs bestiaux. En tous cas, comme elle avait toujours grand faim, elle interdisait formellement, sous peine de servir à son petit déjeuner, toute intrusion dans les eaux du Rhône. Les nautoniers terrorisés n’osaient plus s’aventurer sur ses eaux, le trafic était arrêté et les populations riveraines avaient beau se tordre les mains sur le rivage, abandonner au courant des couronnes de fleurs pour se rendre favorable le monstre dans lequel on voyait un envoyé terrible de quelque divinité fluviale outragée et y jeter chaque jour les plus beaux bestiaux en victimes propitiatoires, la Tarasco dédaignait les fleurs, mangeait le bétail offert et n’en continuait pas moins à dévorer les habitants à chaque fois qu’elle pouvait en saisir.

Bref, le pays était dans la désolation : les dieux, Rome et l’Empereur ne pouvaient rien pour lui.

Or, il y avait bien une cinquantaine d’années que la Tarasco, nous l’appellerons laTarasque, si vous le voulez bien, car, en gitan comme en provençal, l’o final, marque du féminin, est muet, que la Tarasque donc régnait en maîtresse sur le cours inférieur du Rhône, de Taurusco à la Mer, poussant parfois une pointe au Nord jusqu’à Avignon et même jusqu’à Roquemaure où était un gué très fréquenté, il y avait bien cinquante ans, disions-nous, que ce régime de terreur durait lorsque Jésus mourut sur la croix à Jérusalem.

Non content de faire périr le divin Maître, les Juifs poursuivirent ses amis et disciples de leur haine.

Marie Jacobé, Marie Salomé, Marie Magdeleine et sa sœur Marthe et son frère Lazare-le-Ressuscité, Maximim et Sidoine, l’aveugle guéri, Marcelle, suivante de Marie-Magdeleine, ne furent pas les derniers à souffrir de la haine des Juifs. Ceux-ci voulaient s’en débarrasser, mais craignaient de les mettre à mort de peur de s’attirer des ennuis avec l’administration romaine qui ne tolérait ni les meurtres ni aucun sujet de trouble.

Les Juifs imaginèrent de placer les disciples et les saintes femmes dont nous venons de parler dans une vieille barque et de les abandonner ainsi au large de la côte asiatique un jour où le vent de Sud-Est soufflait très fort. On ne leur donna ni rame, ni voile, ni provision, voulant les exposer soit à un naufrage si les flots engloutissaient l’embarcation, soit à mort par la faim si elle leur résistait, le vent étant tombé.

Ici, il nous faut ouvrir une parenthèse pour indiquer que, contrairement à la légende, il ne se trouvait personne à bord du nom de Sarah et qu’il est bien prouvé maintenant que la servante de Marie Jacobé fut laissée sur le rivage. La même légende ajoute qu’elle versa d’abondantes larmes d’être ainsi séparée de sa maîtresse. Celle-ci, dit-on, touchée de ses pleurs, étendit son manteau sur l’eau et l’humble servante s’en servit comme d’une chaloupe pour rejoindre la barque et prendre place parmi les exilés.

Mais ceci est une légende qui a été forgée de toutes pièces pour expliquer la présence de Sarah au débarquement sur la terre camarguaise par ceux qui s’entêtent à en faire la domestique des Saintes Maries au mépris de la vérité historique que nous recherchons âprement, quitte à détruire les légendes et à mériter l’épithète de « tueur de cygnes, » selon la forte image dont on s’est servi à l’égard de ceux qui s’attachent à tirer au clair la vérité latente sous les fables, même les plus poétiques. Mais fermons la parenthèse.

Donc, les Juifs placèrent les Saintes Maries et leurs amis dans un bachot et les abandonnèrent sur les flots. Le souffle de Dieu, représenté par un bon vent Est-Sud-Est, les poussa rapidement jusqu’à la côte camarguaise qui est basse et où leur esquif s’échoua.

C’est à ce moment-là que rentre en scène la fameuse Sarah. Cette Sarah était la femme du chef gitan qui commandait la bourgade nommée Ratis, alors construite sur l’emplacement actuel des Saintes-Maries-de-la-Mer. Sar veut dire : chef, maître, en langue gitane qui était la langue du peuple gitan habitant alors la Camargue d’où descendent les gitanos ou romani actuels, qui viennent chaque année en pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer et dont nous dirons un autre jour l’origine surprenante que nous avons pu retrouver à force de patientes recherches.

Le féminin de Sar est Sarî avec un i « sourd » sonnant assez comme un « eu. » Les Disciples qui parlaient les langues sémitiques dont le féminin se forme en A en firent Sara.

La femme du chef, la Sara donc, peut-être parce qu’elle était plus policée que ses compatriotes, peut-être parce que les Saintes, attachant plus de prix à la conversion de la reine du pays, y apportèrent plus de soin, fut la première convertie.

Lorsque les Saintes et leurs compagnons parlèrent de traverser le Rhône pour aller prêcher au-delà, le Sar, sa femme et tous les Gitans qui aimaient beaucoup ceux qui les avaient convertis (les Gitans ont, malgré leur mauvaise réputation, une très bonne nature), les nouveaux chrétiens levèrent les mains au ciel et dirent que ce n’était pas possible, qu’on ne traversait pas le Rhône à cause de la Tarasque, le monstre amphibie, qui surveillait tous les gués et dévorait ceux qui s’y aventuraient.

Les Saintes (les femmes sont toujours curieuses), quand on leur dit qu’un jeune monstre semblable avait été conservé captif à Ratis, mais qu’il était mort une année où il avait fait très froid, voulurent voir sa dépouille conservée dans la crypte du temple jusqu’à la conversion du peuple gitan et qu’on avait jetée depuis avec tous les simulacres des faux-dieux. On la retrouva et on la leur présenta. Alors, sainte Marthe et sainte Marie-Magdeleine se mirent à rire et la première donna un coup de coude à sa sœur en disant : « Sovkou, » ce qui en égyptien voulait dire « crocodile » ; puis elle se retourna vers le Sar qui observait avec une curiosité mêlée de respect ce qu’elles feraient à la vue de cette dépouille et lui dit crânement : « Hé bien ! si le monstre dont tu me signales les ravages dans le Rhône est semblable à celui-ci, j’irai le combattre et, avec l’aide de Dieu, je le vaincrai. »

Alors, tous les habitants tombèrent à ses genoux et la supplièrent de ne pas mettre ainsi sa précieuse vie en danger, mais elle fut inébranlable et sa sœur, en souriant (et l’angélique sourire de Madeleine-la-Repentie était divin), leur dit que Dieu allait, pour leur montrer comment il protégeait ses fidèles, aider la faible femme qu’était Marthe dans l’accomplissement de sa tâche.

Ici, le souci de la vérité qui nous anime nous oblige à rapporter quelque chose qui n’est pas précisément à la louange de sainte Marie-Magdeleine, mais, comme elle s’était repentie depuis et que le Christ lui avait pardonné, nous ne l’offenserons guère en parlant de la partie de sa vie qu’elle avait consacrée à l’amour.

Dans leur jeunesse et avant de venir en Judée pour s’y faire recenser sur l’ordre des Romains, Lazare et ses deux sœurs Marthe et Marie-Magdeleine avaient habité assez longtemps la ville de Shadit-Shodit dans le Fayoûm.

La conduite de Marie-Magdeleine fut loin d’y être des plus exemplaires et elle se trouva bientôt rangée parmi les courtisanes les plus connues de la ville, qui en comptait cependant une bonne quantité.

Marthe et Lazare qui souffraient, dans leur dignité, de l’inconduite de leur sœur et ne voulaient pas devoir leur vie à son vice, s’étaient embauchés au Temple-des-Crocodiles de cette ville. Ce temple, qui était en réalité une ferme d’élevage de ces sauriens, était tenu par les prêtres appelés Sovkoupou et fournissait en crocodiles divins les villes et les temples qui en manquaient pour leurs étangs sacrés.

Or, pour expédier ces crocodiles, souvent à de grandes distances, il fallait s’en rendre maître, et cela avec tout le respect qui est dû à un dieu. Voici comment procédait le personnel employé au temple-ferme :

On choisissait le moment où le crocodile sommeillait en bâillant, selon l’habitude de ces énormes lézards. Un employé, souple et léger, généralement une femme, s’approchait sans bruit du dormeur, muni d’un court bâton pointu à ses deux extrémités mais pourvu de deux rondelles lui donnant un peu l’aspect d’une bobine à film de pellicules Kodak.

On introduisait cet appareil dans la gueule du crocodile et on l’appuyait sur la langue. Se sentant piqué, le saurien fermait la bouche qui était maintenue ouverte par la bobine en question. L’opérateur passait alors un nœud coulant par-dessus chacune des mâchoires et serrait pour empêcher le reptile de se libérer de son bâillon.

Il n’y avait plus qu’à le mener en laisse, comme un chien, au moyen d’une corde attachée au centre de la bobine.

Le crocodile obéissait, car la moindre résistance lui occasionnait une vive douleur.

On comprend aisément que Marthe, qui s’était livrée fréquemment à cette sorte de pêche au crocodile au temps de sa jeunesse et de l’inconduite de sa sœur, eut rapidement et dans le but de fortifier la croyance des Gitans à leur nouveau dieu, envisagé de combattre toute seule le monstre horrible, bien décidée à en rapporter toute la gloire au Christ.

Elle se rendit donc, escortée de toute la population de Ratis, à laquelle se joignirent de nombreux habitants de petits villages disséminés çà et là dans le marais, jusqu’à la pointe Nord de la Camargue dont la Tarasque faisait son repaire habituel. Elle n’y était pas. Un malheureux qui, au risque de sa vie, et dans le but de nourrir ses enfants, s’était aventuré ce jour-là sur le fleuve leur dit qu’il l’avait fait parce qu’il avait appris que la Tarasque avait élu domicile, pour ce jour-là, sur un banc de cailloux un peu en aval de Taurusco et qu’elle avait dévoré deux pastoures qui, menant boire leur troupeau au Rhône, n’avaient su résister à l’attrait d’un bain, car on était au gros de l’été.

Il consentit à faire traverser le fleuve à Marthe, Magdeleine, Lazare, Marcelle-la-Servante, le Sar et sa femme, qui voulaient assister au combat, et aussi à deux jeunes Gitans, Caraô et Bachelarocan, qui voulaient veiller en armes sur la Sainte et intervenir au cas de besoin.

La petite troupe remonta silencieusement le long du Rhône. Quelques cavaliers qui portaient des messages, pour le compte du gouvernement d’Empire, d’Arles à Taurusco la dépassèrent et s’enquirent de ce que ces gens faisaient là. On les mit au courant. Ils furent émerveillés et demandèrent à Marthe d’attendre leur retour pour commencer à dompter le monstre. Marthe, qui voyait là un excellent moyen de propagande pour la cause du Christ, le leur promit. Ils se hâtèrent de se rendre à Taurusco, se promettant bien de revenir au plus vite pour être témoins du fait.

Ils furent promptement de retour, accompagnés d’une foule d’habitants de Taurusco et des environs qui avaient su par eux l’entreprise de cette femme étrangère, prétendant avoir raison du monstre avec l’aide seulement de son dieu unique et inconnu.

Quand toute la foule anxieuse mais sceptique fut massée le long de la rive, Marthe se dirigea silencieusement vers le banc où dormait l’horrifique Tarasque.

Nous sommes dans l’obligation d’avouer que lorsque Marthe vit la taille colossale du crocodile qu’elle allait combattre, elle eut un peu froid dans le dos malgré la chaleur du jour. Mais elle avait foi dans son adresse et l’occasion était si belle pour appuyer sa propagande qu’elle ne balança pas.

Sur le sable humide qui étouffait le bruit de sa marche, elle se dirigea à pas de loup vers le monstre endormi. Le cœur des assistants massés sur la berge s’était arrêté de battre dans leur poitrine. Bientôt, la sainte femme fut devant la gueule béante de la Tarasque. Elle assura son bâton dans sa main gauche, passa le doigt sur les pointes pour s’assurer qu’elles piquaient bien et s’approcha en déroulant sur le sable une longue et solide corde de crin dont extrémité était fixée au milieu de la bobine.

Dans la main droite, elle tenait le nœud coulant qui allait museler l’énorme crocodile. Elle en fit glisser une partie sous la mâchoire inférieure du saurien pour n’avoir plus qu’à serrer par-dessus la mâchoire supérieure et puis, recommandant son âme à Dieu et regardant bien si sa bobine était d’aplomb, vlan ! elle la piqua sur la langue hideuse. La Tarasque ferma brusquement sa gueule profonde. Il y eut un mugissement de douleur poussé par le monstre auquel répondit un hurlement de terreur de la foule, puis des exclamations de soulagement, car, d’un geste aussi adroit que rapide, la Sainte Femme, ayant noué son lasso autour des formidables mâchoires, courut à l’extrémité de la corde qu’elle avait allongée sur le sable pendant que la Tarasque se roulait furieusement sur la grève.

Elle saisit cette corde qui était longue et solide, nous l’avons dit, et, calmement et fortement, hâla dessus.

La Tarasque arrêta ses bonds désordonnés, et le museau en avant, allant aussi vite que possible afin que sa gueule transpercée lui fît moins mal, elle céda à la traction et s’avança à la suite de la sainte.

Alors, les applaudissements et les vivats éclatèrent de toutes parts, car la Sainte Femme s’était mise en marche et derrière elle, comme un chien en laisse, la Tarasque suivait, docile et domptée…

Et ceci est la véritable histoire de la fabuleuse Tarasque de Tarascon en Provence.
 

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Nous avons consulté à ce sujet Pline l’Ancien et Pline le Jeune, Suétone, Eugène, Strabon, Épidaure, Murena-le-Géographe, l’auteur inconnu d’une histoire de Nîmes, Eucyclide, Tacite, Denys-l’Arlésien, les pères de l’Église et les ouvrages de quelques bénédictins connus pour leur érudition, ainsi que la tradition orale du peuple gitan. Également deux manuscrits, l’un du deuxième siècle apparemment, l’autre du quatrième.

Le premier est classé sous le n° M. A. 618 à la Bibliothèque d’Arles. Il est en mauvais état. Son auteur qui signe Meracan était vraisemblablement un Gitan converti habitant de Trinchetalli (qu’il faut prononcer trinqueutalli) et qui signifie : trois oliviers, l’actuel Trinquetaille ; il est écrit en mauvais latin.

L’autre est dans la bibliothèque de Saint-Gilles où il est immatriculé sous le n° 7 /A 29. Il est écrit en grec assez pur. Son auteur est inconnu ; c’était un moine.

Il y a encore quelques autres références que je pourrais donner, mais je crains de diminuer son authenticité en faisant semblant de chercher trop de preuves à un fait très simple et suffisamment probant dans sa simplicité lorsqu’il est connu sous son vrai jour.
 

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Nous demandons pardon à sainte Marthe et à la légende.
 
 

 

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(Jean-Toussaint Samat, in Revue politique et littéraire, revue bleue, soixante-troisième année, n° 15 et 16, samedis 1er et 15 août 1925)