I. – COMME QUOI L’AUTEUR FUT RESSUSCITÉ À SA GRANDE STUPÉFACTION

 

Or, voici de quelle merveilleuse façon je fus réveillé dans mon tombeau, le premier jour de l’an de grâce deux mille neuf cent quatre-vingt-septième, après un sommeil de plus de mille années :

Jusqu’alors j’étais resté fort tranquille sous terre, inconsciente pâture des vers.

Ce matin-là, je commençai par avoir une idée tout à fait vague ; puis, le souvenir me revenant peu à peu, j’eus nettement conscience d’avoir été, et songeant au principe cartésien : Je pense, donc je suis, je dus me dire avec satisfaction que je vivais.

Et cependant je n’éprouvais aucune sensation et je restais immobile, plongé dans le silence et l’obscurité.

Mais je recouvrai bientôt la volonté et, faisant un effort, j’essayai de bouger, ce qui me fut matériellement impossible, et j’en éprouvai tout d’abord une extrême frayeur.

« Vanitas vanitatum, omnia vanitas ! » pensai-je pour me rendre philosophe ; et je me pris à méditer sur la fragilité des choses humaines et à me demander si je n’étais pas tombé en léthargie.

Au bout de quelques instants, mes yeux s’ouvrirent d’eux-mêmes et furent éblouis par une lumière si vive, qu’ils ne purent tout d’abord la supporter. Mais ils s’y accoutumèrent à la longue, et je vis alors distinctement deux êtres à face humaine qui me considéraient avec curiosité.

Un frisson m’ayant parcouru tout entier, je pensai que la faculté de me mouvoir m’était rendue. En effet, je pus sortir prestement de mon tombeau. Pour m’assurer que je savais encore marcher, je fis quelques pas que je trouvai les plus gracieux du monde, et c’est avec une joie marquée que j’entendis mes talons frapper le sol.

Mon premier soin fut ensuite de regarder tout autour de moi, afin de me rendre compte des changements opérés depuis ma mort ou tout au moins mon enterrement. Les deux êtres à face humaine, assis dans un chariot à roulettes, me tendirent la main avec toutes les marques de la plus grande sympathie.

C’étaient deux étranges créatures, en vérité, que j’avais devant moi. En les examinant plus attentivement, je fus frappé de la structure de leur corps : leur buste ressemblait au mien, mais ils n’avaient ni pieds ni jambes. Comme on me l’expliqua fort bien, ces sortes de membres avaient disparu de l’espèce humaine par une atrophie croissant au fur et à mesure qu’ils devenaient moins utiles. On était maintenant transporté par de petits charriots comme ceux où ces messieurs étaient placés, et où je les avais crus simplement assis de prime abord. Ces wagonnets filaient assez rapidement, et il suffisait, pour les mettre en mouvement, de presser un bouton.

Tandis que mes nouveaux amis me mettaient au courant, je remarquai qu’ils n’avaient pas de dents, bien qu’ils parussent jeunes. Cela provenait de ce qu’on ne mangeait plus. On avait supprimé ces besoins désagréables et pénibles, et on y suppléait en se nourrissant d’odeurs préalablement décomposées par un prisme ad hoc. Les parties digestives s’étaient atrophiées au profit d’une sorte de poche qui s’était formée non loin du cœur. Elle permettait d’emmagasiner une assez grande quantité d’air, en aspirant fortement ; on pouvait de la sorte descendre sous l’eau ou s’élever dans les nues jusqu’à des régions privées d’air.

Je m’extasiai longuement sur les modifications survenues dans la constitution du corps humain, lesquelles donnaient si pleinement raison à la théorie de l’évolution.
 

II. – OÙ L’AUTEUR MARCHE DE SURPRISE EN SURPRISE

 

Tout en causant, nous sortîmes du cimetière, – un fort beau cimetière, ma foi ! avec de magnifiques mausolées faits d’un métal blanc translucide, inconnu pour moi.

Soudain, un monstre hideux me frôla de son aile géante, avec un fracas tellement effroyable que je m’évanouis. On me ranima en me versant dans les narines trois ou quatre gouttes d’une liqueur rosée. Je levai les yeux pour voir le monstre, mais il avait déjà disparu.

Mes deux amis qui étaient, paraît-il, les deux plus grands savants de l’époque, m’apprirent que c’était le Séléné-express (je constatai avec plaisir que la langue grecque était toujours en honneur), ou train de luxe mettant en communication la Terre et son satellite. À ce propos, ces Messieurs s’exclamèrent contre les Compagnies des chemins de l’air qui, se souciant fort peu des voyageurs, faisaient marcher leurs trains à des vitesses ridicules. En effet, le Séléné-express, qui venait de passer, le train le plus rapide de la ligne Terre-Lune, ne mettait pas moins de 49’ 23″ pour franchir cette faible distance, soit à peine 200 lieues par minute.

« Mais, demandai-je, la Lune est donc habitée ?

– Assurément, » me fut-il répondu.

Et les deux savants me firent la description des Séléniens : ceux-ci ressemblaient fort aux anciens habitants de la Terre, possédant comme eux des appareils naturels pour la marche ; car, étant encore à l’état sauvage, les Séléniens n’avaient su découvrir « le moyen de supprimer toutes ces fonctions inutiles. » – Tout ceci me procura un réel plaisir, et je me promis bien d’aller à la première occasion faire gaiement connaissance avec les mollets des Séléniennes, pour me dédommager de la disparition sur notre Terre de ces membres si jolis. Moi marchant, mes amis roulant
 

Cahin cahan, déambulant,

Suivant la rue,

 

nous arrivâmes en un lieu fort bien ombragé et rempli des statues les plus diverses. C’étaient pour la plupart celles d’hommes de génie ou d’érudits qui n’étaient pas pas encore nés au XIXe siècle. Il était aisé de suivre là l’évolution de notre race et de voir comment peu à peu s’étaient perdus les membres inférieurs de l’homme. De ces statues, les unes avaient des jambes et des pieds ; d’autres n’avaient plus que des fuseaux ; et celles des derniers temps étaient assises dans leur wagonnet. Elles étaient de grandeur naturelle, mais en général de petite taille relativement à la mienne. Cependant, je fus fort étonné de voir au milieu trôner un solide gaillard à l’air farouche. Je sus bientôt que c’était la statue de Ravachol, « un martyr de mon époque, » et nous nous inclinâmes tous les trois devant ce héros incomparable.

Apercevant de-ci et de-là quelques maisons construites du même métal blanc que j’avais vu au cimetière, je m’informai si c’était la ville ou le village.

« Oh ! me dit- on, ce n’en est qu’une partie. Car nos maisons sont bâties de manière à pouvoir s’élever dans les airs et à y naviguer. Il suffit de jeter l’ancre sur la Terre pour se fixer à une hauteur quelconque. »

Les deux savants ayant manifesté le désir de me présenter à leur tendre moitié, j’acceptai très volontiers. Ces dames me reçurent de la meilleure façon du monde, en me crachant au visage à plusieurs reprises, cette mode ayant remplacé celle des embrassades, « qui consistait à se lécher la figure, et qui était trop grossière vraiment. »

On m’essuya le visage avec un mouchoir d’une étoffe extrêmement fine et légère, et qui me caressa la joue fort agréablement.

Je constatai, non sans une douce joie intime, que ces dames avaient fort bonne mine. Elles différaient de moi tout autant que leurs maris… je dirai même un peu plus, car leur gorge était opulente et des plus appétissantes. Je gardai ces réflexions pour moi, de peur de paraître inconvenant.

Après avoir admiré quelques minutes la grâce de ces gentilles personnes, nous prîmes congé d’elles, et elles me crachèrent de nouveau sur le visage, amabilité que je fus heureux de leur rendre.

Sur notre chemin, nous rencontrâmes maints charriots d’hommes et de femmes, et nous nous arrêtâmes avec un gros joufflu, membre de l’Académie française.

Je fus alors intrigué de savoir où les Académiciens en étaient de leur fameux dictionnaire : il était si loin d’être achevé, quand je les avais quittés jadis ! On m’annonça que le dictionnaire en question était terminé depuis déjà bon nombre d’années, mais que l’Académie actuelle, le trouvant fort incomplet, en refaisait un autre. Il faudrait environ 25,500 ans pour venir à bout de cette Encyclopédie : 1,000 ans pour chaque lettre et 500 ans pour les compléments. Le dictionnaire était commencé depuis 83 ans, et l’on en était déjà au mot ACROBATE. Ce mot donnerait beaucoup de mal, « car cette classe de gens ayant disparu de notre monde depuis 7 ou 800 ans, il faudra reconstituer leur histoire, et rechercher les causes de leur grandeur et de leur décadence. »
 

III. – COMMENT L’AUTEUR EST DÉÇU DANS SON ESPOIR DE FAIRE CONNAISSANCE AVEC LES SÉLÉNIENNES ET HOMÈRE

 

J’appris encore une foule de belles choses dont je fus parfaitement ravi. Le téléphone et le télégraphe n’étaient plus en usage. On avait un appareil bien plus commode de transmission ; il se composait essentiellement d’une plaque d’un métal très mince, située au fond d’un entonnoir. On engageait le crâne dans cette ouverture ; les vibrations produites sur la plaque, sous l’influence de la pensée, par les molécules du cerveau, se reproduisaient en sens contraire au récepteur, identique au transmetteur. Le crâne de la personne placée au récepteur était impressionné lui-même et faisait enfin parvenir à son cerveau la pensée de l’autre individu.

Tout ceci me parut merveilleux, mais je tenais surtout à savoir comment je me trouvais là, en chair et en os, après être mort depuis si longtemps.

On me montra aussitôt un petit flacon d’une liqueur violette ou eau-de-vie, dont la composition venait d’être trouvée tout récemment. Grâce à cette découverte, on allait pouvoir ressusciter les hommes de talent de tous les temps ; on avait tenu à commencer par moi, marque d’honneur dont je fus très doucement flatté.

« Par qui allez-vous continuer la série de vos résurrections ? demandai-je. Ne sera-ce point par Zola ? »

Mes amis eurent l’air d’ignorer ce nom- là, car ils se regardèrent tout interdits.

« Mais non, reprirent-ils ; nous allons tout d’abord ressusciter Homère. »

Je me frottai énergiquement les mains à l’idée de faire prochainement la connaissance de cet excellent Homerus qui avait eu le loisir de méditer une autre Iliade ou quelque nouveau Combat des grenouilles et des rats, pendant les quatre mille ans qu’il avait dormi, jeune et respecté. Certes, il s’était payé un somme raisonnable et Horace avait eu raison de dire : « Quandoque bonus dormitat Homerus. »

Je me refrottai les mains avec plus d’énergie, surtout en pensant à ma visite future aux habitants de la Lune. Mais ce frottement fut sans doute même trop vigoureux, car – hélas ! adieu, chères Séléniennes restées inconnues pour moi ; adieu, brave Homerus ! – je me réveillai soudain dans ma chambrette faiblement éclairée par un furtif rayon de lune.

Je courus à ma fenêtre, pour examiner quelques minutes la blonde Phœbé qui riait de mon désappointement, et sur laquelle je croyais encore voir, comme en un corps de ballet, remuer des jambes grassouillettes de Séléniennes, sous l’influence de mon rêve mal dissipé.

Et voilà comment je me retrouvai dans mon lit le jour des morts de l’an de grâce mil huit cent quatre-vingt-douzième, après un sommeil de quelques heures.
 
 

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(A. de M., « Variétés, » in Bagnères-Saison, journal bi-hebdomadaire, cinquième année, n° 143, 144 et 145, jeudi 13, dimanche 16 et jeudi 20 juillet 1893 ; repris dans La Petite Gazette de Bagnères-de-Bigorre, trentième année, n° 31, dimanche 30 juillet 1893. Illustration d’Edd Cartier pour « The Crossroads » de L. Ron Hubbard, 1941)