RÉSUMÉ DES CHAPITRES PRÉCÉDENTS
Le narrateur s’est lancé dans l’exploration de la mystérieuse maison aux 30 portes où demeure un certain professeur Gaultier qui a réussi à entrer en contact avec des univers inconnus co-existant dans l’espace. Les héros de l’histoire ont ouvert la 6e porte et ont pénétré dans une forêt à la végétation inconnue. Là, une étrange population d’hommes de verre était terrorisée par le professeur Gaultier. Celui-ci est capturé par les héros de l’histoire, mais il parvient à leur échapper. Il est tué, et les héros de l’histoire restent prisonniers au pays de la 4e dimension. Ils se lancent dans l’exploration du pays des hommes de verre.
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Aidé de toute la tribu, j’avais assemblé, dans une crique où l’eau calme permettait de travailler, un radeau fait de troncs liés solidement. La plateforme était assez vaste pour nous soutenir, nous et quatre chevaux, avec nos bagages : couvertures de laine tissées par les femmes, provisions de viande séchée cousues dans des sacs enduits de graisse, cordes et outils divers qui nous permettraient, le cas échéant, de nous frayer un passage dans les endroits difficiles.
Vint le matin du départ. Nous avions décidé de passer la rivière à l’aurore, de façon à disposer de toute la durée du jour pour commencer notre exploration. Toute la tribu était assemblée à la crique. Les difficultés commencèrent lors de l’embarquement des chevaux, encore à demi sauvages ; mais Marcel avait vraiment le dressage dans le sang et parvint à les calmer. Loya saisit l’une des perches, moi l’autre, et d’un effort parallèle nous nous déhalâmes. Les hommes de verre, au fur et à mesure de notre progression, lâchaient la corde attachée au radeau. Si nous perdions le fond, ils pouvaient nous tirer jusqu’à eux.
Sortis de la crique, le courant nous prit, rapide en dépit du calme apparent de la rivière. Notre progression était lente et difficile ; pourtant, peu à peu, le rivage inconnu se précisait, avec ses feuillages roux tombant en festons jusqu’à l’eau. Au long du bord, nous nous laissâmes dériver jusqu’à un point où les arbres s’écartant laissaient à découvert une étroite plage de sable. Le fond était en pente douce et une dernière pesée sur les perches nous échoua. Sautant dans l’eau jusqu’aux genoux, je me hâtai d’amarrer solidement le radeau à un tronc proche. Tirant les chevaux, Loya débarqua à son tour. Nous tirâmes le radeau aussi haut que possible sur le sable, ne désirant nullement le voir emporté par le courant.
J’avais façonné moi-même nos selles de cuir et d’étoffe. Je vérifiai les sangles et nous enfourchâmes nos montures. La forêt n’était pas très dense et nous pourrions y chevaucher facilement. Les deux autres chevaux, chargés de nos bagages, nous suivaient, tenus par la longe.
Avant que de nous enfoncer sous les arbres, nous nous tournâmes vers la rivière. Toute la tribu était encore où nous l’avions quittée ; groupés au bord de l’eau laiteuse, tous nous regardaient, sans un cri, sans un geste. Je saluai du bras, mais personne ne bougea en réponse. Malgré nos assurances, notre audace les terrifiait encore. « Allons ! » dis-je à Loya. Une pression des genoux et les chevaux se mirent en marche.
II
Les trois premiers jours du voyage furent parfaitement fastidieux. Succédant à la forêt, nous avions trouvé de vastes étendues de plaines désolées, terres brunes couvertes de plantes chétives, coudriers rouges, petits bouleaux transparents et malingres, ronces noires et cassantes, landes sillonnées de rus dégringolant vers la grande rivière.
Le gibier était exactement le même que sur l’autre rive. Nous n’avions pas aperçu l’ombre d’un fauve. Rien ne pouvait motiver la moindre inquiétude. Chaque jour, nous chassions en route pour assurer nos repas. Le soir, les chevaux entravés, nous campions dans quelque clairière, allumions un feu sous les feuillages obscurcis, et dormions côte à côte, bercés par le frêle froissement des feuilles dans le vent, avec le sentiment d’une parfaite sécurité. Toutefois, les légendes de terreur s’accrochaient surtout aux montagnes ; ce n’est que quand nous les aurions atteintes que nous saurions si les craintes des hommes de verre avaient quelque fondement.
Ce fut dans l’après-midi du quatrième jour que nous fîmes notre première découverte. Devant nous, le décor changeait. C’était maintenant la prairie brune piquée d’ajoncs. Une vallée large et peu profonde crevait le plateau. De l’autre côté commençait une série d’ondulations de plus en plus élevées, raccordant l’immense plaine que nous venions de parcourir aux montagnes mystérieuses.
(À suivre)
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(H. Bourdens, in Le Petit Marocain, trente-septième année, n° 10106, jeudi 6 janvier 1949 ; ce très curieux roman « fantastique, » sur le thème des autres dimensions, n’a jamais été publié en volume ; il est précédemment paru dans L’Avant-Garde, organe central de la Fédération des jeunesses communistes de France, à partir de septembre 1946)
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(in Ce Soir, grand quotidien d’information indépendant, dixième année, n° 1549, vendredi 6 septembre 1946)


